Les roses de décembre...
« Vous cheminez parmi l’étrange, sans le savoir. Vous marchez et parlez avec ces spectres, pensant qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’à ce que, peut-être, ils vous jouent de sales tours… » (J.M.B.)

Où il est question de JAMES MATTHEW BARRIE (qui donne son nom à ce JIACO), de littérature (en particulier victorienne, mais pas exclusivement), de cinéma, de philosophie et de quelques autres petites choses qui font de mon existence un berceau pour les fées ... [Photographies offertes par Andrew Birkin - Possesseurs de MAC, utilisez de préférence SAFARI pour lire ce Journal Intime à Ciel Ouvert ! Les commentaires anonymes sont systématiquement effacés.]

lundi 15 décembre 2008
A Christmas Tree
Frank Sinatra, un film de Minnelli, une promiscuité agréable avec Fred Astaire et Ginger Rogers et la présence de Truman Capote - dont je relis les nouvelles qui ont trait à Noël, chaque année, à la même époque - ont le dont de provoquer en moi une émotion de saison.
Bientôt Noël, une fête particulièrement importante pour moi, et ce pour des raisons non religieuses. Ne me parlez pas du petit Jésus, par pitié ! J'aime Noël à la folie et je le hais avec une égale force d'âme, je crois. De toute façon, qui me connaît, même seulement un peu, mais vraiment, ne peut que remarquer à quel point je suis contradictoire. Je le suis, parce que l'existence humaine l'est et que, pour être vrai, il faut bien se rendre aux divers points de vue qui nous constituent et les faire exister par la pensée et le langage, plutôt que de se laisser définir en pointillé, ne retenant que certains d'entre eux parce qu'ils prennent plus de place. Mon désir d'être entière est tel que rien ne peut me convaincre à me réduire à tel fragment ou à un tel autre, même s'ils contituent l'un ou l'autre une grande part de ma personnalité. Je suis aussi vraie dans la forme générale que dans l'infime détail, la poussière qui se pose sur le contour et n'entre pas en lui.
Pour moi, Noël se résume, dans son essence, à une rencontre qui se produit dans le demi-sommeil, la nuit du 24 décembre.
Une fois l'an, le fantôme d'une petite fille vient me rendre visite. Invariablement. Elle n'est jamais en retard, même si elle n'arrive pas toujours à la même heure. Elle porte nattes et cœur en béton. Elle a éternellement huit ans et n'en finit pas de s'attarder dans ma mémoire, prenant le temps de jouer devant moi certaines scènes d'autrefois, voulant s'assurer probablement que je ne vais rien oublier. Comme si c'était possible ! Voyons, fillette ! C'est la nuit de Noël, une petite fille de l'âge éternel de mon fantôme, est couchée dans un lit-cage, bien trop petit pour elle - car elle a grandi mais personne ne s'en est rendu compte ou personne n'a eu assez d'argent pour acheter un autre lit - et elle doit plier un peu ses jambes pour tenir à l'intérieur. Elle prétend qu'elle n'a pas grandi tant que cela et qu'elle est confortablement installée pour ne faire de peine à personne ou pour ne pas provoquer de colère. Elle aimerait qu'on la contredise, pourtant, et cette pensée coupable, très vite, elle la rogne de son esprit. Ce soir, il est tôt et elle se couche à la même heure que tous les autres soirs, Noël ou pas Noël. Elle fait semblant de dormir, contrôlant sa respiration et l'immobilité de ses paupières, car elle se sait regardée, épiée. L'ombre au dessus d'elle la chatouille. Elle ajourne chaque mouvement qui a envie de se déployer. Elle doit dormir pour ne pas découvrir la vérité. Une vieille femme, celle avec laquelle elle vit et qu'elle appelle maman pour que ce soit vrai, lui a dit que, si un jour elle ne croyait plus au Père Noël, elle ne l'aimerait plus. Alors, elle ne doit pas savoir qui déposera le paquet au pied du sapin. Elle ne veut pas le savoir. Elle ne le saura jamais. Elle doit mimer l'ignorance. Et elle le fait si bien qu'elle s'en convainc. De cette foi dépend une foi bien plus sérieuse et essentielle : celle qu'elle dépose en cette vieille femme. Si celle-ci était convaincue de mensonge, alors la petite fille mourrait, car son existence ne tient qu'à la vérité de l'atroce grand-mère, qui prétend lui avoir donné la vie et avoir le droit de lui reprendre si elle cesse de croire en elle. "Tu existes parce que je crois en toi. Quand je ferme les yeux, tu n'es plus. Tu ne t'en rends pas compte, parce que tu dors, et parce que j'ouvre les yeux avant toi, chaque matin." La vieille dame lui a révélé ce secret et la petite fille vit dans la peur de regarder la sixième heure du jour la première.
Et c'est ainsi, très simplement, aussi simplement que s'écrivent les contes, que, d'une mère imaginaire, une enfant très peu persuadée de sa réalité est née.
Mon petit fantôme se donne du mal en pure perte. Je sais mieux qu'elle ce qui s'est réellement passé cette nuit-là et toutes les autres. Je sais bien que c'était la vieille dame qui avait besoin que l'on croie en elle pour être et non l'inverse ! Mais je la laisse encore jouer à être moi, quand je ne l'étais pas encore, simple émanation d'une pauvre femme.
Peut-être bien qu'un jour je ne lui ouvrirai pas la porte au petit fantôme et que je le laisserai se consumer dehors, comme la petite fille aux allumettes d'Andersen. J'en suis bien capable. J'ai déjà fait pire.
Alors, elle rejoindra un autre spectre, décharné, triste et grinçant. La vielle femme pourra reprendre son dû. S'apercevra-t-elle qu'elle a été dupée et que sa créature est devenue un être bel et bien réel, qui n'a plus besoin de faire semblant de croire pour mériter son existence ? Que fera-t-elle de la dépouille à laquelle elle donnera la main ? La mangera-t-elle pour s'apercevoir qu'elle est vide et sera-t-elle horrifiée quand elle comprendra que, malgré tout, son songe est devenu réalité et qu'il ne lui appartient plus, mais vit de la vie des plus que vivants ?

Nous avons adopté et habillé un arbre simple, plus dépouillé cette année, parce que, très certainement, cela correspond à une mue en moi, à un désir de laisser derrière certains vestiges qui avaient pris le poids de traditions. Le passé est peut-être simplement fait pour être sacrifié sur l'autel du futur. Et si on mettait un terme à sa rengaine et si nous décidions - quelqu'un me l'a soufflé, un encore jeune homme dangereux parce qu'aussi persuasif à mes yeux qu'un personnage barrien - qu'il n'y a aucune raison pour que demain ressemble à hier ?
On peut échouer toute sa vie et réussir au dernier jour. Quel beau cadeau, il m'a fait là en me révélant cette vérité-là !

Noël, de toute façon, est un jour ordinaire pour ceux qui souffrent. C'est un lieu commun dont je n'ai même envie de vous faire grâce. Je n'ai rien à écrire de plus que l'année dernière...
Mais hier matin, dans un élan de tendresse particulier, j'ai eu l'idée de fabriquer de très sobres décorations à l'effigie d'êtres très importants pour moi, qui constituent les branches les plus notables de ma propre famille imaginaire, ma seule famille, la seule qui devrait compter : Louis-Ferdinand Céline - qui, pour une fois, rit aux éclats,
James Matthew Barrie, vers la fin de sa vie car son regard n'en est que plus violent, et Paul Léautaud, arrogant, qui nous aguiche de sa plume fielleuse,

sans oublier Cary Grant qui niche dans la verdure en compagnie, à jamais, d'Ingrid Bergman...

"Que des morts !" me ferez-vous remarquer. Oui, c'est bien ainsi qu'une part de moi pense à Noël et cela n'a rien de triste ou de lugubre. J'ai décidé que Noël devrait être la fête des morts plutôt que d'y consacrer un pouilleux jour de novembre, la fête de ceux que l'on a aimés et qui ne vivent plus qu'en nous, pour un petit moment encore.
Je devrais accrocher le portrait de mon amie Marie dans cet arbre également et celui de tant d'autres...
Dans le fond, je n'aime bien que les morts, parce que je n'ai pas assez de foi pour aimer les vivants et parce que les morts sont les seuls que j'ose regarder en face sans craindre qu'ils ne me volent mon reflet, celui que j'aime le moins.
Mais ceci peut encore changer.

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7 Comments:
Blogger Vanessa said...
Ce petit fantôme est vide, en creux (même si en relief), et j'en suis ravie. Cet être décharné qui l'attend aussi ailleurs pour vivre s'en est bien rendu compte: la petite fille est devenue une femme, pleine de nuances, de rugosités et de finesse... elle est bien plus que cette petite fille qui n'osait se déployer, et pourtant juste elle, avec en prime des êtres vivants (ou morts) qui ont vu en elle toute sa superbe.
Ton reflet est merveilleux, Holly, et aucun de nous n'est capable de le voler même avec les meilleurs intentions du monde.

Blogger Holly Golightly said...
Ma chère amie,
J'aimerais avoir une compréhension de cette petite fille aussi chaleureuse que la tienne... Cela m'aurait permis d'être une meilleure personne, en bien des occasions.
J'espère simplement qu'il n'est pas trop tard...

Blogger Fauna Amor said...
Un écho, dans ce billet. Enfin, je le ressens comme ça. Je pense que les fantômes ne viennent jamais nous visiter sans une bonne raison. Ouvrir la porte peut parfois être si douloureux, et banal aussi. Ce lit comme celui de Baby Doll provoque en moi tendresse et colère. Je crois que ce sont ces sentiments-là
Parce que c'est l'ennui, avec ces billets : ils amènent tellement d'idées, et d'associations d'idées - parfois paradoxales, et de questions, qu'il faudrait plus d'une page pour exprimer les sensations vécues. Ce serait le limiter. Alors je le ressens et j'imagine, en pensant à l'écho.

Blogger Muse said...
Que de sensibilité dans le regard de cette petite fille ou dans celui de la femme d'aujourd'hui. La lecture de ce billet est bouleversant.
Les personnes disparues habitent bien nos rêves et nos vies. Cette fête de Noël était pour Marie, celui où elle retrouvait les siens, souvent chez sa fille à Mulhouse. Avec quel soin, elle commandait le foie gras chez l'Italien, en face de chez elle. Fête de famille pour moi aussi, même si d'année en année, le enfants étant partis et travaillant la famille se restreint.
Nous restaient les jours de l'an où nous nous retrouvions...

Blogger lily said...
Ce billet remue tout plein de choses en moi.. Trop pour que je puisse en parler ici.
j'aime beaucoup ton arbre, c'est une très belle idée (dans ces grandes fêtes qui se veulent joyeuses à tout prix, il y a souvent finalement en creux, le vide, l'absence de ceux qui comptaient et compteront toujours, beaucoup plus présents que certains "vivants."

Blogger Malice said...
J'aime beaucoup tes boules de Noël, je trouve l'idée magnifique, car elle est remplit d'une délicatesse infinie. J'aime la touche malicieuse et enfantine de ton geste. C'est touchant, attendrissant, et d'une grande générosité ;-).
Passe de très bonnes fêtes !

Blogger Holly Golightly said...
Cet écho, ma Fauna, vibre jusqu'ici, lorsque je te lis, tu le sais...

Muse, j'ai sangloté en te lisant. Il y a un peu plus d'un an, j'ai vu Marie pour la dernière fois, à Paris. Merci de lui permettre de ne pas mourir tout à fait. Elle vivra dans mon coeur pour toujours.

Lily, je ne peux pas mieux dire... Cela m'apaise un peu de penser que l'on puise me comprendre et partager, de loin en loin, ce que j'exprime entre les lignes.

Malice, tu es adorable et je te souhaite un Noël digne de la délicieuse personne que tu es. Merci.

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