mardi 25 juillet 2017
Revenir sur les lieux de ses plus grandes émotions est un danger dont on ne soupçonne pas à l'avance toutes les conséquences. Il devrait y avoir un cerbère devant la porte des jours heureux. Se retourner pour marcher sur la traîne du bonheur, c'est tricher à la fois avec le passé et le présent ; et, parfois, c'est provoquer une impossible union entre les deux. Boire le lait des souvenirs laisse souvent une trace d'amertume sur les lèvres, mais je n'ai jamais rien ressenti  de tel avec Venise. Dès le premier instant, j'ai su la saine nostalgie de cet endroit étrange, né autant des puissances du réel que des volontés de l'imaginaire. J'eus le sentiment de revenir dans le giron de tous les songes, de tous les contes, et de la connaître avant de la rencontrer. Mais passer devant les volets clos et écaillés de l'Hôtel des Bains, dont toutes les portes sont désormais barricadées, ouvre malgré tout en moi une infime béance d'où s'échappe une mince flaque de tristesse qui menace de se répandre partout, pour contaminer au goutte à goutte mes souvenirs de la magie entrevue — et au-delà. Je ne prendrai jamais plus mon petit déjeuner dans la salle Thomas Mann

et notre fille ne trottinera jamais dans les couloirs ou sur la terrasse de ce bel hôtel

sur lequel nous avons veillé durant sa lente agonie, jusqu'au dernier été. Le dernier été que nous n'appelions pas alors ainsi, innocents ou aveugles consciencieux que nous étions de ce qui se tramait. Existe-t-il un endroit où l'on peut revivre le passé ? Y a-t-il une grande armoire où sont remisées la soie de nos souvenirs, n'attendant qu'une folie de notre part pour être à nouveau taillée à nos mesures et revêtue ? Quelque chose comme cela doit exister, et pas seulement dans mes songes. Nos âmes répandent un peu de poussière sur les êtres, les choses, les lieux. Nous les marquons de notre présence autant qu'ils nous imprègnent de leur absence. Il suffirait de peu pour réveiller le bel endormi, mais qui le fera ? Laisser mourir ce merveilleux endroit est un crime. Mais je préfère peut-être encore cela à le voir transformé en résidence de luxe destinée à des êtres sans mémoire ni sens de l'histoire... L'ombre du passé tombe soudain à flot sur le rire de l'enfant, mais il n'en est pas moins pur pour lui, car l'enfant est sourd. Son monde n'est pas tympanisé. Le Jamais et le Jamais-Plus, voilà résumée par Barrie toute la tragédie de l'être humain : « Jamais est plus triste que Jamais-Plus, parce que celui-ci renferme les douceurs de la mémoire. Jamais-Plus signifie que, vous avez beau être vieux et chenu, il y eut jadis des moments de bonheur sur lesquels vous pouvez vous retourner avec tendresse. Ils sont passés, mais ils furent. Nul réconfort de la sorte ne peut être obtenu du Jamais. Le regard furtif de l’amoureux, la main que l’on presse, tous ces moments pendant lesquels on vit toute une existence, il est triste en effet de penser qu’ils n’adviendront plus, mais il est encore plus triste de penser que, jamais, ils n’ont été. Jamais-Plus était une condamnation de l’avenir ; Jamais une condamnation du passé et de l’avenir. Le plus triste de tout, c’est que Jamais signifiait que vous étiez conscient d'être passé à côté de tout cela et de devoir continuer à le faire jusqu'à la fin. » Mon délicat problème est d'être assez singulière pour vivre le Jamais-Plus comme s'il était à jamais un Jamais. Le positif et le négatif (ce négatif que tu m'as reproché, toi, l'amie qui m'a abandonnée au seuil du désespoir, par peur de cette maladie contagieuse, mais je ne t'en veux pas, sache-le) s'entrelacent minutieusement en moi et l'on ne sait jamais lequel est l'envers ou l'avers de l'autre. Je suis malade de la pensée de la mort. Je suis cette grande personne malade de l'enfant éternel qui croît toujours en elle et dont je ne peux la délivrer.
Venise nous a accueillis à bras ouverts comme elle le fait depuis plus de deux décennies et l'enchantement est intact. J'ai beau reconnaître chaque ruelle et la moindre de ses lézardes, je ne me suis jamais lassée de la Sérénissime, et ce, malgré le tourisme de masse et sa vulgarité qui ne manque jamais d'imagination. En dépit de cette gangrène qui court le long du Pont des Soupirs et place Saint Marc et qui corrode les grandes artères, malgré ce monstre aux mille têtes et aux tentacules gluants, Venise me paraît toujours le seul point du monde où je puisse vivre sans angoisse et rassasiée. Venise est probablement la ville la plus photographiée au monde ; en Venise se réfléchit le désir de chacun, du plus grossier au plus raffiné. Je le promets : offrez-moi un petit appartement à Venise et je renonce à toutes mes possessions matérielles (qui ne sont faites que de livres, mais ce n'est pas rien) pour y vivre et n'en plus jamais bouger. Tant que je le pourrai, je retournerai la voir chaque année, avec une semblable nostalgie nourricière et ce vibrato ininterrompu en moi. Venise, voilà bien, par la plus triste des ironies, mon seul point commun connu avec ma mère. C'est le lieu vers lequel elle s'était enfuie, en train, alors que son père était à l'agonie, au lieu de le veiller ; et il mourut dans mes bras, en lâchant encore un juron dont il avait le secret. Il connaissait tous les mots grossiers, dans toutes les langues que son ivrognerie inventait. Il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait, lui non plus. Il trouvait tous ces mots dégueulasses. Il avait raison, dans une certaine mesure. J'avais 16 ans et il mourait et elle n'était pas encore ma mère. J'attendais sa mort pour qu'elle devînt mienne, comme on l'a vu précédemment, mais cela, elle me l'a également presque volé, à moins que ce ne fût sa seule politesse ou tendresse à mon endroit : ne pas laisser de traces ; mais demeure désormais l'obligation de m'interroger à jamais sur son absence. Venise, elle, personne ne me la prendra, même si je ne devais jamais y revivre. Venise est en moi. Venise a été le témoin de toutes les époques de ma vie et de ma transformation physique et intellectuelle. Venise est mon composé alchimique. Bien sûr, Venise n'échappe pas plus que moi aux changements, imperceptiblement, du moins en surface, et elle me fait comprendre qu'elle est tout autant que nous autres soumise à l'influence des tourments humains. J'ai, par exemple, découvert avec effroi que la Librairie française avait fermé ses portes, il y a plusieurs mois de cela, sans que je le sache. Le coup porté est cruel, car nous ne manquions jamais de nous y arrêter lors de chacun de nos séjours; et cette visite était l'un de nos rites, l'une des perles précieuses de ce collier de souvenirs que nous fabriquons lors d'une existence... Tous ces changements infimes défigurent un peu notre mémoire. J'ai vécu la même chose à Paris, dans le Paris de ma jeunesse, Saint-Germain et le Quartier latin, lors de notre voyage de retour. 
Un concours de circonstances (le retard d'un avion) nous a contraints à demeurer à Paris, que nous n'étions censés que frôler, pour y repasser le lendemain en vue d'un rendez-vous concernant un projet barrien à la radio. Nous en avons donc profité  pour revoir chacun des lieux de notre histoire, celle où A. n'existait qu'en filigrane. Le boulevard Saint-Germain, où j'avais un petit appartement en location, ne se ressemble plus tellement, mais je tiens là le langage des riverains d'il y a 20 ans, sauf qu'alors ce changement, je ne l'avais pas vécu et, partant, il ne me concernait pas. Tel est le destin des villes et des âmes : ne change que ce à quoi l'on tient vraiment. Eh oui, le boulevard Saint-Germain devient un décalque de l'Avenue Montaigne : boutiques de luxe, cafés sans âme et longs visages. Même Lipp ou les Deux Magots ont perdu de leur exigence. La preuve : pour dîner chez le premier, alors que nous étions totalement fripés, après quelques heures de voyage et d'attente, nous n'avons même pas eu droit à l'Enfer (la salle du premier, où je n'ai jamais mis les pieds, mais que je connais de réputation)... J'ai horreur du mouvement et de l'imprévu. Je peste, je me ratatine. A., 6 ans, s'est écriée, pour faire taire ma mauvaise humeur : « Tu n'aimes pas la vie, si tu n'aimes pas l'aventure, car la vie, c'est l'aventure ! » Bravo, mon enfant, tu as déjà mieux compris notre relation aux êtres et aux choses que ta vieille et grosse mama. Qu'est-ce que l'aventure ? Une manière de cocufier Chronos avec Aiôn, peut-être. Le temps, c'est lui, par exemple, qui m'a volé Claude-Jean Philippe et le ciné-club du dimanche matin à l'Arlequin.  A. ne le connaîtra jamais. J'avale mes larmes.  Oui, je n'aime pas la vie, parce qu'elle n'est que l'appât de la mort. L'aventure est une trouée magique, mais cela ne s'adresse qu'à l'enfant bien vivant en moi. J'ose parfois, mais plus rien n'a le goût de l'éternité. Je suis vieille à présent et chaque heure m'est comptée. Paris, pour moi, c'est à jamais mes étés passés dans des cinémas et des librairies avec mon grand Amour. Un été entier à Beaubourg, pour y voir tous les films d'Hitchcock. Un autre été à découvrir tous les films de Truffaut. La philo, à la Sorbonne, par intermittence. Je n'aimais qu'un seul professeur et ne me rendait qu'à ses seuls cours. La promesse des mots. Le futur rien qu'à moi. Tout était possible. Georges aux Deux Magots, tous les matins. Est-il encore en vie ? Je ne veux pas le savoir. Il ne mourra pas. Il est dans le livre que j'écris. Trop tard, Chronos ! Tu ne me le voleras pas ! Celui-là, je l'ai (presque) sauvé. Je supporte de moins en moins l'idée de la perte. Lorsque je pense vraiment à la mort, entre la frontière de la veille et du sommeil, je retrouve les terribles sensations de mon enfance et il ne me reste qu'un cri pour profaner ce scandale intellectuel. Mais il y a mille appâts, mille ruses pour nous persuader... L'aventure.
Alors que je discutais dans un café, non loin du Jardin des Plantes, avec quelques personnes, notamment avec mon ami Andrew, autour d'un projet barrien, une silhouette s'est faufilée dans le café, avant de s'installer en terrasse. On me l'a signalée. L'aventure était là, déchirant  d'un coup la trame de ma durée, morne sur les bords. Il était là. Jean-Pierre Léaud. J'avais, avec la folie qui me reste de ma jeunesse, choisi Jean-Pierre Léaud pour le rôle principal de mon adaptation du Petit Oiseau blanc, cette pièce que me vola le petit cul théâtreux. Si ce n'est pas encore un signe barrien...  Comment ne pas exulter de bonheur, lorsque tout vous porte à croire que Dieu existe et que l'âme circule et est immortelle ? Dois-je dire que le papillon est revenu à Venise, sur la gondole élue par A. ?
L'aventure m'a saisie au col, je n'ai pas réfléchi, de peur de laisser filer l'heure dorée, barrienne. Je suis allée le voir, je lui ai dit des banalités que je prenais déjà pour telles en les énonçant, mais ne sachant que lui offrir de ma foi et de mon amour (inapte à l'imprévu, ai-je dit), pour finir par prononcer la pire des choses, le plus bête des mots : « Vous êtes un mythe. »  Léaud a relevé un peu la tête, étonné, peut-être blessé par ma déclaration qui le momifiait à l'avance, et m'a demandé, anxieux, ce que j'entendais par ce mot. J'ai répondu sans pouvoir me défendre des paroles qui s'échappaient de moi : « Une vérité éternelle, universelle, une explication définitive. » Il a savouré ma définition et m'a dit en souriant qu'il était heureux d'avoir obtenu cette réponse que l'on n'avait jamais pu lui apporter. Il semblait rasséréné. Il m'a serré la main avec chaleur.  Il a écrit quelques mots d'une écriture tremblée dans mon carnet de notes et je l'ai laissé, sans me retourner, pour rejoindre ma tablée. Non, je ne me suis pas retournée, car cet instant n'appartenait pas au réel, à ma médiocre durée, mais à ce qui est plus réel que lui : ces fragments d'éternité, ces blocs d'une beauté insoutenable, qui nous rendent nostalgiques. Incurables et inconsolables. Donc vivants.
mercredi 12 juillet 2017
Il est des persistances rétiniennes mystérieuses, de ces moments d'alchimie au coeur de notre existence d'où jaillissent des cristallisations, qui deviendront autant des crispations de notre être que de plis sur notre visage intime. Il faut rendre sa vérité, à chaque fois que nous avons la grâce d'en être conscients, à ces concordances entre une émotion et une image. Tout cela scarifie notre âme et sculpte l'être intérieur. Tout cela nous tourne, bon gré mal gré, vers la joie pure, vers ce que Lartigue nommait « L'Étoile »  ou la « Chose ». Ce mystère inexprimable et à jamais intraduisible dans l'idiome de l'adulte. « Ce qui est dans l'Étoile reste dans l'Étoile. Aucun langage d'Étoile n'est autorisé sur terre. » Le fond de soi, cet irréductible un peu sorcier, c'est l'envie dans le coeur de l'enfant lorsqu'il est dans la lune, c'est ce désir du monde qu'il fait sien pour toujours en devenant artiste ou qui le rendra servile à ce même monde soudain devenu étranger plutôt qu'étrange, lorsqu'il pactise avec ses maîtres. Le monde ou nous ! D'abord le monde ou d'abord moi ! Lors de ma découverte de Barrie  — sa création littéraire autant que la mise en scène de son existence —, il y a plus de 10 ans, une photographie m'avait troublée et exprimait cette Chose. Elle orne toujours mon site internet dédié à Barrie. J'y retrouve l'émotion que m'a longtemps procurée l'homme-fée-et-lune, Jacques Henri Lartigue. Sa composition, la marche des personnages, leur exacte position, leurs habits (surtout ceux de la femme, ce béret que j'imagine en velours — matière insupportable et tentatrice pour ma complexion), tout éveille ou excite en moi ce sens suprasensible qui est notre lot et permet à notre âme de s'unir à l'impérissable. Ma pensée fonctionne avec des images plutôt qu'avec des concepts et c'est peut-être pour cette raison que je ne me suis jamais sentie philosophe, mais mille fois plus peintre ou photographe, bien que n'ayant nullement ce talent du cadrage ou de la couleur, sauf à considérer que les mots sont camaïeu et sortent d'un nuancier bien calé dans mon cerveau. Je suis une fille qui vit en Asperger et je commence seulement à découvrir que ma manière de penser et d'éprouver n'est pas tout à fait commune et me sépare à jamais d'une importante partie de l'humanité. Je n'en tire pas gloire, mais tristesse quotidienne et, souvent, honte de ce que je suis ou ne suis pas. Cette constatation a la consistance du gris et du fil de fer barbelé. Je m'y blesse, mais contre l'épine où je m'accroche vient toujours cogner un rayon de soleil.

Lorsque nous nous sommes retrouvés dans la campagne anglaise, en juin dernier, j'ai tout à coup demandé à notre ami Robert Greenham, qui nous avait rejoints, de prendre un cliché qui ferait écho ou pendant à cette image. L'image s'est imposée à moi, alors que nous étions assis dans l'herbe tendre. Un homme, une femme et un enfant, qui regardent droit devant eux. À quelques différences notables près, voilà des personnages qui disent aussi une histoire : autre et semblable. La première photo date de 1909 et met en scène Sir James, Sylvia et Peter Llewelyn Davies. Notre photographie célèbre un événement qui s'est également produit en 1909 : la mort de George Meredith. J'aime tisser les liens temporels. Aiôn à la chaîne, Chronos à la trame ; et la navette, c'est moi entre les mains de Barrie (le messager de Dieu).

                            Bonheur
La légende barrienne (et il n'est aucune raison, aussi triste que prosaïque, de la remettre en cause) veut que le très jeune James, en 1885, se soit précipité à Box Hill afin d'entrevoir l'ombre de ce géant littéraire qu'il admirait tant. Il le cherchait du regard derrière SA fenêtre. Il s'était assis à l'endroit même (« on a grassy bank ») où nous nous sommes installés, pour y attendre cette vision ou apparition. George Meredith, vêtu d'un costume gris et d'une cravate rouge, finit par s'avancer dans l'une des allées du jardin, en direction de Barrie. Celui-ci, épouvanté par sa propre audace, prit ses jambes à son cou et s'enfuit sans se retourner. Typique de l'esprit barrien. Bien sûr, par la suite, lui et Meredith (cet homme « qu'[il] aimai[t] davantage à chaque nouvelle visite ») devinrent de très intimes amis, et Barrie un familier de Box Hill. 
En nous rendant en ce lieu de pèlerinage, j'ai demandé à Robert Greenham de lire les dernières lignes de l'hommage de Barrie à Meredith, Neither Dorking Nor the Abbey. S'il l'avait su, Barrie pense que Meredith aurait sûrement dit que son admirateur, le noble Anon, avait rédigé ces lignes assis sur ce grassy bank avec son fameux haut-de-forme en guise d'écritoire :

               
Ce texte, publié dans un journal trois jours après la mort de Meredith puis republié en livret, est l'un des chefs-d'oeuvre de Barrie et je vais bientôt le faire paraître dans un recueil — si Dieu le veut. Je possède plusieurs éditions de ce petit livre.


Le titre est ironique : Nor Dorking [la ville près de Box Hill] Nor the Abbaye [de Westminster] fait référence au fait que l'on ne pouvait se décider à enterrer Meredith dans l'un ou l'autre endroit. Le grand écrivain, lui, désirait que ses cendres fussent jetées aux quatre vents. Un collectif d'amis et d'admirateurs, dont le Prince de Galles, souhaitaient qu'il fût inhumé à Westminster. Le Doyen Robinson refusa, au motif (officiel) qu'il n'y avait plus beaucoup de place et qu'il n'était pas du plus haut rang parmi les hommes de lettres, gageant d'ailleurs que sa renommée s'éteindrait bientôt (la véritable raison est religieuse), mais il autorisa une cérémonie dans l'Abbaye, laquelle se tint en même temps que l'enterrement des cendres à Dorking ! 
                                  
« Lorsqu’un grand homme meurt — et sans aucun doute c'était l'un des plus grands depuis Shakespeare — les immortels l'attendent au sommet de la colline la plus proche. Il leva les yeux et il vit ses pairs. Ils étaient tous jeunes, comme lui. Il agita son bâton en guise de salut. L'un d'eux, un simple jeune homme, "incroyablement mince", R. L. S. [N.D.T. : Stevenson], se détacha du groupe, avec un cri radieux : "Voici l'homme dont je vous ai parlé !" et il dévala la colline pour être le premier à serrer la main de son Maître. À cet instant précis, une voiture vide se dirigeait vers Dorking. »
À mes yeux, la fin de ce texte est l'épitomé de Barrie. Même si, comme Denis Mackail le souligne avec la pertinence et la franchise qui est la sienne, dans l'insurpassable biographie qu'il a écrite, Barrie ment ou, plus exactement, exprime une vérité artistique, qui lui est aussi nécessaire que le pain ou l'oxygène. Mais cette vérité artistique n'est en rien le contraire ou le refus de voir cette autre vérité, tristement humaine : nous sommes des êtres mortels et nous serons tous oubliés un jour, aussi grands avons-nous pu être lors de notre séjour ici. Cette vérité artistique est l'avers du courage (la vertu cardinale de Barrie) qui permet d'aimer, malgré tout, la vie telle qu'elle est et de faire de son mieux le temps que nous durons.
Notre Robert avait écrit, il y a déjà 10 ans (je ne peux croire que le temps ait passé ainsi !), un joli petit article sur les relations entre Barrie et Meredith auquel je vous renvoie. Sans Barrie, je n'aurais jamais connu Robert, qui est un homme très important dans notre vie. Notre fille l'adore, ainsi que son épouse, Sue. Ils sont des fragments de cette famille d'affinités que nous avons créée pour elle. L'affinité est plus solide et plus épaisse que le sang, qui, lui, coule, tandis que l'affinité coagule. L'âme est peut-être provisoirement la servante du corps, peut-être même que ce dernier l'entraîne dans sa chute, mais le corps, lui, est la condition nécessaire pour voir la Chose ou l'Étoile. Autre vérité artistique ou autre expression de cette même vérité, sans laquelle vivre n'aurait aucun intérêt. Surpasser le réel n'est pas le nier ni l'enjoliver pour mieux s'en cacher, mais c'est le mettre face à ses responsabilités et exiger de lui qu'il soit à la mesure du divin en nous.
J'ai déposé le livre de Barrie dans l'herbe fraîche. Ma fille était présente durant cette cérémonie improvisée. Je l'élève dans l'amour du Génie écossais, dans celui de la littérature et de l'art en général. Elle manifeste des dispositions plus grandes que les miennes et une intelligence singulière qui mérite une grande considération de notre part.

                            


                                    

À Barrie, je dois des années de bonheur et d'extase. Je lui dois même d'avoir survécu à mon enfance qui m'est revenue, avec toute la brutalité qui la définit, dans le sang, il y a presque deux mois, lorsque j'ai appris la mort de celle qui m'avait jetée dans ce monde, au milieu des années 70.
Je voyage peu. Je n'aime pas les voyages. Malheureusement, je n'ai pas l'âme d'un Valery Larbaud. Mais j'aime plus que tout imaginer les voyages et les revivre a posteriori. J'aime ces lignes de fuite... et Barrie en a dessiné beaucoup dans ma vie.
Nous avions loué une voiture à Ebbsfleet et nous nous sommes rendus dans un magnifique hôtel, une demeure qui date du XVIIe siècle










(Humour anglais ?)


Même si elle préfère le latin, qui lui paraît assez naturel, grâce à de merveilleuses méthodes que j'ai trouvées en Angleterre et au Danemark, je sens qu'A. est faite pour l'Angleterre et j'espère que ce pays ne changera pas trop de visage lorsqu'elle sera assez grande pour choisir, peut-être, d'y vivre ou d'y étudier. Pour l'heure, de solides études latines et grecques sont un prérequis pour tout enfant destiné à servir sa langue maternelle. J'ai bien conscience d'offenser et de choquer certains pédagogues et parents dont l'esprit est fort camisolé par les idéologies décadentes et perverses de cette fin de saison... Peu importe, le chemin est dessiné.

Barrie n'était pas la seule raison de notre présence dans le Surrey. Un autre homme nous y avait conduits. Bryn Terfel, ou plutôt devrais-je, à présent, dire Sir Bryn, est un homme aussi adorable que génial. Baryton-basse, qui a fait des merveilles dans le répertoire wagnérien et mozartien entre autres, il est un acteur époustouflant et excelle aussi bien à l'opéra que dans le folklore ou la comédie musicale, sans jamais manifester le dédain affecté par certains snobs qui n'aiment rien tant que cloisonner. Il est surtout, pour moi, le chanteur d'opéra préféré de notre fille — à 3 ans, cette dernière était déjà fan d'opéra et fascinée par Wagner ; elle a cultivé ce goût avec notre approbation et nous l'avons emmenée dès l'âge de 4 ans assister à divers opéras et concerts de classique, dès que cela était possible. La musique coule en elle. Elle connut Bryn Terfel grâce à mon goût, mais très rapidement il s'imposa à elle comme un choix très personnel. Nous avons eu la chance de le rencontrer plusieurs fois, ainsi que sa compagne, Hannah Stone, une très belle harpiste tout aussi amicale que lui. Nous nous efforçons d'aller le voir en concert une ou deux fois par an, en Europe. Je choisis toujours un lieu et un opéra ou un spectacle emblématiques, afin de nourrir l'imaginaire de notre fille. Lorsqu'elle avait 4 ans, je mentais déjà sur son âge, afin de lui permettre d'assister à Sweeney Todd au Coliseum, où Bryn Terfel officiait en compagnie d'Emma Thompson, par exemple. Notre dernière rencontre datait de novembre dernier, à Prague. Cette fois-ci, en juin, j'avais choisi un concert intimiste au coeur de la campagne anglaise, près de Dorking, dans un opéra fraîchement érigé et pas tout à fait achevé. Il s'agit du Grange Park Opera. 






Nous avions revêtu de beaux atours, afin de ne point déparer au milieu de ces nobles messieurs en smokings et de ces ladies en robes du soir, tenant à la main leur panier pique-nique Fortnum and Mason pour l'entracte. Notre fille eut le sentiment de se rendre à un bal et d'être Cendrillon (pas celle de Barrie), mais elle ne rencontra point son prince ce soir-là. Peu importe : l'idée est de lui laisser comprendre que tous les rêves peuvent se réaliser. Tous. Barrie le premier formula l'idée, à sa manière. « Impossible » est un mot que je refuse de prononcer lorsqu'il s'agit d'enchanter sa vie. Nous l'avons banni de notre vocable. Y compris lorsqu'à 5 ans elle se mettait à me parler des nombres négatifs ou de choses complexes. Je ne l'ai jamais sous-estimée et ne lui ai jamais parlé avec la condescendance qu'ont généralement les adultes à l'égard des enfants qu'ils traitent en inférieurs — pour leur bien, cela s'entend, parce qu'ils ne peuvent comprendre, etc. Notre fille est notre égale en droit. Elle m'apprend mille choses chaque jour et ses actes modifient durablement mon caractère, mon être viscéral. Sa seule infériorité est d'avoir besoin de notre proctection pour affronter ce misérable et dangereux monde. Pour le reste, elle est notre supérieure, même si je lui enseigne tout ce qu'elle ignore encore et le ferai pendant de longues années, le temps nécessaire pour lui transfuser le savoir acquis et les moyens de l'enrichir, si Dieu me le permet. L'enfance est la source intarissable de tout génie. Grandir, c'est déchoir, non pas parce que l'on perdrait une supposée innocence ou encore la simplicité de l'instant sans profondeur, mais parce que l'on finit, tôt ou tard, sauf si l'on est une vieille Asperger comme moi, par s'adapter au malheur et à l'impossible, aux mensonges et aux compromis. La joie comme le renoncement sont exponentiels, voyez-vous. Je ne peux pas grandir et, si je le pouvais, je ne le voudrais pas.









« Flint Cottage » revêt une importance capitale dans la biographie de Barrie, qu'elle soit réelle ou imaginée. C'est ce que j'ai nommé plus haut une cristallisation et c'est à ce titre que je voulais impérativement vivre ce moment, superposer nos ombres à la sienne. Voici le chalet d'écriture de Meredith, incrusté dans sa propriété. 


J'ai, une fois encore, vécu une expérience très troublante avec Barrie. Comme je ne suis plus tout à fait une enfant, ou en tout cas une enfant protégée par les puissances de son état, je me perds parfois et je doute — le poison que la mort sécrète en nous. Lorsque nous nous sommes assis on Barrie's Bank, j'étais en deuil de mes enthousiasmes juvéniles et je cherchais une consolation ou une confirmation du lien que j'ai toujours ressenti entre Sir James et moi. J'ai fermé les yeux et demandé le silence autour de moi, afin de faire un voeu (était-ce une prière ?) concernant l'avenir d'A. Dès que je rouvris les yeux, après avoir prononcé le dernier mot de ma supplique, un papillon est venu se poser sur la main, puis sur la tête d'A. pendant un long moment. Cet instant de grâce pure, de magie même, fut capturé par l'appareil photo de Robert. Le papillon bénissait notre fille et lui signifiait son destin. J'en suis certaine. La réponse me fut donnée, instantanée et claire, et la refuser pour la reléguer du côté des forces obscures du réel serait un crime contre l'âme et même l'esprit. Ce papillon, un Melanargia Galathea — je l'appris par la suite —, nous a procuré à tous les quatre une émotion rare. Il m'a réconcilliée, resoudée.

  





George Meredith n'est plus beaucoup lu, que ce soit en France ou au Royaume-Uni. Seuls quelques poèmes subsistent encore dans la mémoire collective, mais ses romans sont quasiment inconnus en France en 2017. Cela est bien révélateur de l'état d'esprit de notre monde. Je le regrette, mais je fais le pari que son souvenir ne mourra pas avant longtemps. Barrie disait de lui :  « Ciseler des phrases est la passion de M. Meredith. Ses livres sont aussi apprêtés que des doigts surchargés de bagues. (...) Meredith a réduit en pièces les anciens lieux communs, il  les a jetés dans le chaudron pour faire épaissir de nouveaux clichés. (...) Afin d'éviter le conformisme des expressions, il tourne les mots d'une fantastique manière et montre que la langue qui a pris la froideur du cadavre peut encore être forgée ; au cours de ce processus jaillissent maints traits d'esprit. Cette pensée qui déborde des mots offre une nouvelle vie à la littérature." Oui, mais... « La majorité lit des romans, non pas pour penser, mais pour se divertir de toute pensée véritable. Ils ne s'intéresseront jamais à M. Meredith, dont la lecture est un exercice intellectuel, tout comme le sont les échecs.» (trad. C.-A. F.)
Il y a du génie dans ce poète et le génie est ce qui impose sa loi... Il ne faut donc pas perdre l'espoir qu'il y ait des jours meilleurs.





Après cet hommage rendu à l'Angleterre, nous avons passé quelques jours à Évian, en juillet, afin d'assister à un merveilleux concert dirigé par Gustavo Dudamel, qui est probablement le plus grand chef d'orchestre vivant, sinon le plus électrisant. Mon mari fut celui qui me le fit découvrir et, grâce à lui, j'ai retrouvé le besoin de travailler et la force de lutter contre mes peurs ; j'étais très affaiblie après mes mauvaises expériences théâtrales et un enchaînement de déceptions humaines. Notre fille, qui a décidément le goût sûr, est également une très grande admiratrice de Gustavo et elle espérait le rencontrer (lui aussi !) à la Grange au Lac. Par un extraordinaire concours de circonstances, le voeu a été exaucé et elle fut invitée... dans la loge du maestro !!! De merveilleuses photographies en témoignent,
mais je ne les publierai pas ici, car tout cela lui appartient et je désapprouve le fait de jeter en pâture les photos de ses enfants sur Internet. Quelques clins d'oeil, avec son accord : de dos, une silhouette... mais jamais davantage. L'épouse de Gustavo a également pris des clichés de ce duo improvisé. J'aime infiniment cette série d'images : l'équilibre des personnages parle de lui-même (avec ses deux doigts, ceux-là même d'où jaillissent la musique, Gustavo donne une harmonie au monde d'A. et sa grâce la rend solide) et il manifeste un sens du Kairos qui me réjouit et augure du meilleur. Il suffit d'y croire... La parole des sorcières est de fer, mais celle des fées est d'or. Un jour, Gustavo au pupitre et A. à la harpe, ces deux-là joueront ensemble... Il l'a dit !

lundi 10 juillet 2017

{Oeuvre d'un compositeur cher à mon coeur, Ralph Vaughan Williams, inspirée par le poème éponyme de George Meredith...}

Nous avons rendu visite à cette vieille Angleterre (Londres, le Kent) à deux reprises, en 2016 ; à pas chassés, nous rejoignons l'Angleterre au moins une fois l'an depuis dix ans ; mais, puisque j'avais renoncé à écrire ici, je n'ai pas consigné mes notes de voyage, contrairement à mes habitudes. J'ai peu à peu instauré quelque distance avec Internet et, plus généralement, avec les autres ; et ce n'était même pas de propos délibéré. Mon roman, mes diverses études et, en premier lieu, l'éducation de mon extraordinaire petite fille de six ans (cavalière émérite, harpiste, latiniste, amoureuse de l'opéra...) sont ma priorité. Une enfant si douée (quelques années d'avance, tant sur le plan intellectuel qu'affectif) et si avide d'apprendre requiert un immense investissement de la part de ses parents ; je travaille le soir et la nuit, j'ai donc moins de temps pour me distraire ici. Cela fait également quelques mois ou années que je ressens une certaine lassitude à l'égard du virtuel. Pourtant, j'ai rencontré des êtres épatants devenus des assez proches (certains m'ont quittée, parce que j'étais trop négative ou à cause de mes opinions politiques — la pire des raisons ! —,  ou encore pour contrebattre la jalousie d'un conjoint, ne supportant pas l'amitié entretenue — cela existe ! —, d'autres sont encore là, malgré moi, malgré eux) et retrouvé certains êtres chers à travers et grâce à  ce médium (mon cher Pierre, le seul ami de ma jeunesse à la Sorbonne, et nous avons bien vieilli, je trouve : il devient l'écrivain qu'il a toujours été). Bien sûr, il y eut aussi des faux pas et des faux amis. C'est la vie. Je me suis trompée parfois autant qu'ils se sont toujours trompés sur moi. Peu importe. Plus de dix ans après la création de cette page et de mon site Barrie, je suis encore là, même si c'est de loin en loin. Et certaines relations dont je suis immensément fière ont perduré, bien que je sois une amie trop peu présente. Il est quelques êtres que j'enferme dans les méandres de mon coeur et qui m'ont toujours soutenue, envers et contre tout, même lorsque j'étais mal aimable, et je n'ai même jamais rencontré certains d'entre eux, ne les connaissant que par des lettres. Il y eut également ceux (ma douce Marie, par exemple) que la maladie a emportés — selon la formule consacrée. J'oublie les malhonnêtes, car ils ne pèsent pas très lourd sur le coeur au bout de dix ou onze ans. Après tout, j'ai pu être, moi aussi, indigne avec certains (mais toujours sincère, voire trop) ou découvrir, a posteriori, qu'untel ou unetelle n'était pas fait(e) pour moi. J'ai vécu sans Internet, je pourrais très bien m'en passer. Ma bibliothèque très conséquente — plus de 10 000 ouvrages — me permet d'être libre et autonome dans mon travail de recherche, de traduction et d'écriture, mais Internet simplifie la vie, fait gagner (et perdre) du temps, mais est toujours une ode à la fée Serendipity. Je n'oublie pas non plus que j'ai rencontré Barrie par ce biais, en découvrant, pour la première fois The Little White Bird en version numérique. Mais, au fond, je n'ai cessé de penser qu'Internet était aussi bien un piège qu'une manière d'aguicher la chance et probablement davantage l'un que l'autre, selon les époques plus ou moins flottantes de notre vie. Certaines études démontrent, très logiquement, que l'usage d'Internet modifie certaines connexions cérébrales. Nietzsche aurait, paraît-il, fait l'expérience de l'influence de sa machine à écrire sur sa pensée... 
Malgré mes doutes, mes dégoûts et mes chagrins, j'ai résisté pourtant à la tentation d'effacer ce journal en ligne, ainsi que mes divers sites, par égard pour ceux qui m'aiment — ces drôles de spécimens existent. 
Et c'est pour celui que j'aime que j'écris le billet précédent et ceux qui vont suivre, consacrés à Box Hill et à Prague.
Je ne l'ai pas fait non plus parce qu'ils sont des traces de mon passé. J'y ai remisé mes grandes joies, mes chagrins, mes deuils, mes espoirs... 
Si je veux apprendre à aimer la petite Céline que je fus et suis encore, je ne dois rien renier. Cela fait partie de la guérison, de ma guérison. Je désire enfin, à quarante ans passés apprendre à m'aimer et à accepter l'être achevé que je suis, même s'il m'aurait plu de le façonner différemment. 
Le site Barrie a plus de 10 ans et est en reconstruction. Un ami traducteur allemand de Barrie et deux amis anglais vont m'aider à en faire un site trilingue et international. La Société française Barrie pourra peut-être enfin naître et cesser d'être un projet repoussé d'année en année... 
En ce qui me concerne, je peaufine deux ouvrages qui ont Barrie pour objet, je me lance prudemment dans un projet de pièce à la radio et je cultive l'envie d'un second doctorat, où je pourrais mettre en valeur mon travail barrien, et je me laisse porter par d'autres ambitions du coeur et de l'esprit qui devraient se concrétiser sous forme de livres... si Dieu le permet, si je ne perds pas mes forces.
Après la mort de nos deux dernières chiennes, à une semaine d'intervalle, nous avons accueilli assez rapidement un adorable petit lévrier italien (qui devrait être rejoint par un second, cet été), pour tenir compagnie à nos Maine coons, ainsi qu'un chat de gouttière trouvé dans la nature par des amis, alors qu'il n'avait guère plus de deux mois. Nous aurons donc 5 pensionnaires d'ici la fin du mois d'août. Au temps de notre splendeur, nous en avons eu jusqu'à 7, qui sont tous morts aujourd'hui. Celle qui me manque le plus, chaque jour, c'est Torcello ; j'ai connu une relation unique avec cet animal, jusqu'à me demander de qui elle était la réincarnation. Je n'ai jamais pu me résigner à me rendre dans un élevage d'Abyssins pour en rencontrer un autre de son espèce. Elle est et demeurera à jamais mon seul Abyssin.
La vie coule entre les lignes et, plus le temps passe, plus j'évalue ce qu'il faut de force d'âme pour ne rien perdre du feu d'enfance qui nous anime, jusqu'à ce que l'on renonce — ce qui arrive presque toujours, même aux meilleurs d'entre nous. 
Eadem sed aliter.
Se souvenir de la phrase de Kafka : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » Hymne au don d'être vivant ! Je veux être l'alouette de Meredith, quoi qu'il advienne ! N'être que vol et chant ! 

"Guitty at la Barre De L'Adour, Biarritz", 1905



samedi 8 juillet 2017




Après avoir reçu une nouvelle qui m'a laissée dans un état de faiblesse évident, mon cher et vieil ami David m'a écrit, il y a quelques jours, une lettre très juste, dont je relève la conclusion : «Les contes oublient toujours les combats qu'il reste à mener.» Oui, il reste du pain rassis et il faut l'avaler. David, expert ès contes de fées, a raison : le voile de la fiction dissimule avec trop de pudeur les véritables tracés de notre pauvre existence et les luttes qui nous attendent, malgré les buts atteints, si nous avons bel et bien décidé d'être, à la manière de David Copperfield, le héros de notre propre vie. 


« Whether I shall turn out to be the hero of my own life, 
or whether that station will be held by anybody else, these pages must show. » 

À l'instar de Pip et de David, j'ai cheminé et j'ai vaincu le passé pour être couronnée, mais les fantômes et les monstres laissent toujours une trace de leur passage dans notre psyché : l'oubli absolu est impossible. On ne se débarrasse d'eux qu'avec la mort. Ils sont des bacilles dormants en nous ou des filaments de mérule pleureuse enroulés autour de nos souvenirs. Le roman et le conte taisent l'essentiel. L'épilogue du Bildungsroman cache les disharmonies qui subsistent, le conte ne dit rien de ce qui advient ENSUITE aux héros, ceux qui ont terrassé le dragon, la sorcière ou la marâtre. Ils ne disent pas que ceux qui ont trouvé l'Amour seront un jour ou l'autre désunis par la maladie ou la mort. Que restera-t-il d'eux ? Des témoins plus ou moins fiables, qui, à leur tour, mourront et, avec eux, l'empreinte des premiers. Pourtant, tout est déjà là, dans cette fin provisoire qu'est le bonheur, écrit à l'encre sympathique et facile à déchiffrer pour l'oeil exercé. Le sublime est toujours serti ou poinçonné par le malheur. Le malheur est notre seule et unique destination. Nous ne pouvons que nous heurter au réel lorsque point la dernière heure. Nous sommes des êtres sur le point d'être déchirés. J'imagine les pointillés sur mon corps. Coupez mon ventre ou ma gorge ! Suivez le tracé ! Je périrai par là, j'en suis certaine. Ce n'est pas être pessimiste ou triste que de l'affirmer. Contempteurs de Schopenhauer, de Leopardi ou de Cioran ne passez pas votre chemin : le vrai est là. Rions ! Il ne nous reste que cette élégance. Le rire et le droit d'aimer follement sont nos prérogatives. Je le répète souvent : on ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance — qu'elle soit réelle ou fantasmée. Jouissons ! Aimons ! Envolons-nous ! Cueillons toutes les fleurs ! 


« Gather ye rosebuds while ye may,
   Old Time is still a-flying;
And this same flower that smiles today
   Tomorrow will be dying. » 


Cette lucidité extrême quant à notre condition est nécessaire pour aimer la vie entièrement, pour l'aimer dans le plus pur consentement, sans la parer d'illusions afin de la rendre présentable. C'est sa fragilité et son caractère éphémère, absurde même, qui doivent nous enjoindre à l'aimer sans concession. Crue. Le besoin de transcendance est toujours  la revanche d'une âme éprise d'ordre, de justice, le fruit doux et amer d'un esprit romantique, mais ce besoin dit aussi notre impuissance à aimer ce que nous sommes. Aimons sans garantie, sans le souci du futur ! 
J'ai refusé de faire de la réalité biologique une tragédie — la mienne. Je n'ai, par exemple, jamais voulu lire mon destin dans le marc de mes veines. Les gènes des Atrides, j'en ai décliné l'héritage, car l'âme n'est pas faite de sang qui coule en droite ligne (ou si peu), mais de consentements pléniers, de reniements et de raccourcis semblables à ces dégradés de couleurs qui serpentent dans le marbre. J'ai toujours cru en la liberté humaine, tout en sachant qu'elle n'était peut-être qu'une illusion, comme le sont Dieu et l'Art, mais que sans elles la vie ne valait rien. La question de la liberté, la liberté elle-même, ne peut et ne doit pas être. Si elle se pose, elle est perdue. Que l’on soit ou non déterminé par une multitude de circonstances, de raisons, par la force ou les défaillances d’une structure psychologique, métaphysique peut-être, peu importe. Ce qui compte, c’est l’efficience, la puissance d'exister et d'agir, qui ne tiennent qu’à la croyance aveugle en notre liberté. Il n’y a aucun secret, aucun message à déchiffrer ; il n’y a rien de caché, sinon ce que nous refusons de voir. C’est aussi simple que cela et tellement évident  que l’on omet de le constater, comme nous oublions que nous respirons à chaque instant pour nous maintenir en vie. Discret et invisible, comme ce sang, comme cette eau et cet oxygène en nous ; oui, la mort est en nous et Dieu n'existe peut-être que parce que tout cela insupportable. Pourtant, c'est de foi dont je veux parler, de cette foi extraordinaire dont je suis traversée malgré moi, depuis cette enfance dickensienne jusqu'à cet acmé de l'amour conjugal et maternel. Je me souviens des mots que j'avais écrits pour notre mariage :
À mesure que nous vieillissons, nous tombons, goutte à goutte, chaque jour davantage, dans le grand puits de l’oubli, attirés par une tache de lumière tout au fond. Le Royaume des Cieux est ce puits. Là, en nous. Bien, bien caché.
Ce qu’il faut, tout de même, de don de soi pour en finir. Oui, finir. À peine cette longue journée d’été s’était-elle ouverte sous nos pas, alors que nous prenions grand plaisir à nous attarder dans ce vaste jardin odorant, là où nous avions étrenné ces parures cousues à même la peau et taillées dans l’or de notre jeunesse, puis revêtu la traîne de nos rêves d’enfant, qu’il fallait déjà se hâter, partir, poussés par je ne sais quel irrésistible besoin de nous dissoudre dans l’eau persistante des songes – jusqu’à la dernière goutte de couleur. L’oiseau s’agitait. On pressentait qu’il s’envolerait bientôt – à jamais. Non pas par manque de foi. Bien au contraire.
Le puits déborde un peu. À cloche-pied, nous nous avançons vers lui. 
Trois sorcières ont fait un voeu au-dessus de mon lit-cage, celui dans lequel je dormis jusqu'à l'âge de huit ans ou davantage, alors que le ce lit était bien trop petit pour moi et que je devais recroqueviller mes jambes pour m'y allonger. Et c'est par le voeu fatal, qui fit de moi un être gourd, que  « le miracle Jean Valjean » advint dans ma vie : à l'orée de la forêt, un homme est venu porter mon sceau trop lourd et a déchiré la nuit autour de moi. Et c'est par ce miracle, à la fois ordinaire et incroyable, que la jeune fille est sortie de l'enfant et inventa, sans savoir qu'il existait déjà, un filtre et un philtre : le romantisme nu. 
Il fut une femme, qui n'est plus. Elle fut mon bourreau, autant par ce qu'elle fit que par ce qu'elle ne fit pas. C'était un être insaisissable. Aujourd'hui, je puis affirmer que je ne sus et ne sais rien d'elle. Elle était la plus cruelle des trois sorcières. Si l'on devait peser l'âme des morts, je ne pourrais, selon toute évidence, rien déposer dans la balance pour la faire entrer au Royaume des Cieux. Il me faudrait inventer cette once de bonté que tout être possède certainement et que je n'ai pas vue. Elle fut l'Innommée et je ne la reverrai plus jamais. Je lui ai pardonné à la fin, peut-être même avant, malgré tout, malgré moi et, surtout, contre elle. Mais je ne l’aime pas encore et ne l'aimerai probablement jamais, car la haine s'est nourrie de tout le sucre de mon enfance. Le pardon n'est jamais qu'un pis-aller et l'aube d'un soleil qui ne verra jamais le jour. L'amour, c'est le don pur toujours inentamé, qui se regénère de lui-même. La morale n'est que par défaut d'amour. Je ferai donc jouer la morale contre l'absence.
Elle ne reviendra plus danser au bord de mes cils, dans les franges de mon existence ou grimacer dans mon dos — La Noire, comme je la nommais.
La femme toute en cul et en con, comme je l'écrivais ailleurs, celle que je redoutais toujours de croiser en ville, est donc morte et il ne reste rien d'elle, pas même une tombe ou une poignée de cendre. Elle est inscrite en moi in absentia. Comme la lettre disparue dans le roman de Perec, elle sera toujours là, en moi, précisément parce qu'elle a refusé de s'incarner dans un espace-temps limité, dans les contours de mon existence.
Dans un rêve, il y a trois jours, elle a tenté de me voler celle que je chéris et de la noyer ; alors, je l’ai tuée d'un cri. Elle ne franchira plus jamais la porte de mes songes, car je suis persuadée que nous ne rêvons que de ceux auxquels nous avons donné une permission, même aux pires de nos croquemitaines. Adieu, ombre fine de mon enfance ! Farewell. Mon coeur n'est plus en cloque de toi. Tu es morte. Mais je pleure. Je ne sais pas pourquoi, mais je te pleure encore et suis condamnée à te pleurer toujours, bien plus que si nous nous étions aimées. Tu es ma Folcoche. Non, tu es bien pire.
Tu es cette silhouette encombrée de petits fantômes cliquetants et pesants comme les clochettes des lépreux, cette femme à pas devenus lents et plombés par la fatigue d’une vie infamante pour le corps et l’esprit, avec ce dos légèrement courbé, marquée d'un vertex en fer à cheval que tu m'as transmis sous forme d’un épi que je déteste et qui est pire qu'une lettre écarlate. Tu es ce rouge à lèvres si épais qu’il celait ta bouche, tu es ces cils pollinisés par des couches de mascara invraisemblables, tu cette manière de parler faussement enfantine où l'on devinait la courtisane en embuscade, tu es cette vulgarité tout à fait décomplexée, tu es ce pouce de la main gauche en forme d’orteil. Tu es tout ce qui ne sera jamais plus et ne sera pas. Je ne pourrai plus écrire cet essai de tératologie dont tu étais la figure centrale.
Et, en un jour devenu éternel, tous les témoins de ta pitoyable existence seront également morts et tu seras morte pour de bon, cette fois. Et personne ne pleurera plus. Mais tous ces signes ne sont que des mots que j'aligne et je mens. Écrire, c'est mentir, c'est apprêter les sentiments, les souvenirs, trahir le temps et les intentions. La vérité, c'est que tu n'étais rien, pas plus ni moins que moi. Et, de ce rien, je ne peux rien dire. Seul Dieu sait et peut. 
On m'a dit qu'elle avait certainement vécu quelque chose de terrible pour être si indifférente et dure — effroyable. Le mal est-il toujours enfanté par lui-même ? Je n'y crois pas, parce que j'ai une trop haute opinion de la liberté humaine, je viens de le dire, oui, cette liberté sans laquelle tout serait vraiment pardonnable, puisque subi et non désiré. Il faut bien qu'elle soit coupable pour que je sois victime. Il faut bien qu'elle ait consenti si le pardon, le mien, doit tout effacer. Le monde doit renaître de cette amnistie de l'imprescriptible. J'ai fait acte de foi. 
La dernière fois où son image heurta ma pupille, elle marchait sur le trottoir d’en face, faisant mine, avec un sourire gêné en coin, de ne pas me voir. Nous étions l’une pour l’autre une part honteuse et nous évitions l'affrontement du passé et du présent. Moi, ne pouvant accepter d’être fruit de cet arbre pourri, je serrais les dents. Elle, ne pouvant se soumettre à la volonté étrangère qui l'avait contrainte à porter cette pomme qu'elle avait voulu arracher lorsqu'elle était fleur de printemps, détournait le regard. C’était il y a deux ans, je crois, quand je l’ai aperçue pour la dernière fois. J’ignorais alors que mes yeux ne goberaient plus jamais une miette d’elle. Je n’imaginais pas qu’une fois la mort annoncée, je la chercherais partout dans cette ville qui me retient prisonnière depuis l’enfance et que je n’ai jamais pu aimer ni quitter. Je n’aurais pas pu croire que la reconnaissance de la chair soit si tragique et qu'elle aille à ce point contre le chant de l'esprit et de l'âme. La nouvelle me fut délivrée en trois ou quatre mots, froidement, sur un écran. J'ai vomi un cri dans la rue ; le sanglot m'a emportée sans que je comprenne ou puisse me défendre contre cette noyade. Je suis tombée. On m'accouchait de ma mère en m'annonçant sa mort. Ma mère est morte d’un cancer du rein foudroyant le 11 mai 2017 à 14 h 30, à la Pitié-Salpêtrière. Elle se savait condamnée, mais elle n’a pas laissé une seule ligne pour moi, et à présent je ne la reverrai jamais. Il ne me reste rien d'elle. Rien. Ni lettre, ni photographie, ni objet et encore moins des souvenirs, sinon cette moisissure qui recouvre tous les éclats cachés de mon enfance. 
De son corps, elle ne faisait guère de cas, puisqu'elle le donnait ou le prêtait au plus offrant. Et voici qu'elle l'a jeté sous les scalpels, afin qu'il soit amputé et sectionné, dispersé aux quatre vents des facultés de médecine. On m'a dit que c'était un acte rédempteur. Peut-être. Le fin mot de l'histoire de cette femme est caché dans un repli de son corps. Et l'âme ?
Bien sûr, je lui ai donné l'absolution. Par conséquent, il m'apparaît, contre Jankélévitch, que l'on puisse pardonner à celui qui ne vous l'a pas demandé et c'est peut-être le plus grand tort qu'on lui fasse et le plus grand bien que l'on s'accorde.  La mort vous contraint à genoux et à la grâce , puis vous avalez cette hostie du pardon, malgré vous. Mais celui qui en bénéfcie est piégé à jamais par votre (fausse) grandeur. Elle m’a donc mise en demeure de lui pardonner, en m’ôtant toute possibilité de me révolter contre elle, soustrayant même son propre corps à mon emprise et à ma colère, puisqu’elle l’a offert à la science. Elle m’a réduite à l'accompli, à quia ; et les faits ont toujours la raison pour eux, car ils sont incontestables. Pour l'éternité, elle fut et est un corps absent et je dois me contenter de cela. Une lacune propre et nette. Un mystère, celui du mal, du silence et de l'indifférence. Le négatif est plus positif que son contraire.
Je sais aujourd'hui, au milieu du chemin de ma vie, ce qu'est la souffrance irrémissible de l'irréversible et je n'ai plus peur de la beauté insolite du Minotaure. Je me rends compte qu’il n’est plus qu’un épouvantail et qu’il ne tient qu’à moi de le transpercer. Je n'ai plus besoin de croire qu'il est aux aguets, au fond de moi.
Aux autres, je demande toujours, à un moment ou à un autre de notre relation, s'ils aiment leur mère ou s'ils l'ont aimée ; la réponse est très souvent embarrassée. Je cherche dans leurs affirmations et doutes à trouver l'image en miroir de la mienne, de celle que j'aurais pu avoir, car je n'ai pas eu de mère et je fus et serai toujours ma propre mère, en éternelle fuite de l'autre, qui ne voulut et ne put l'être. Mais je suis bien née d'un ventre, celui de la génitrice au noir, prodige en soi, puisque monstre, de toutes les façons qu'on pût la prendre. Monstre par manque absolu de conscience. L'enfant du monstre est-il lui aussi un monstre ? Telle fut, telle sera encore un moment, la question sous-jacente à mon existence. Non, bien sûr. Mais l'enfant du monstre doit prouver sans cesse ce qu'il est, à lui-même en premier lieu. 
Les pères, eux, sont une autre catégorie de personnages. Je ne fraie pas avec eux. Je suis née de père inconnu et c'est un autre corps absent, mais il est tout à fait muet celui-là.
J'ai toujours été assez ordurière en parlant d'elle, avant de recevoir son coup de grâce ; le coup était son fait, mais la grâce était offerte par la circonstance nue et circonflexe… ou par Dieu —  n’est-ce pas la même chose ? Dieu existe tant qu’il comble un vide en moi. Dieu — ou le sucre, autrefois, ce fut la même chose. Le glucose est un calmant. C'est le miel qu'elle ne m'a pas laissé sucer sur ses doigts jaunis par la nicotine. La folie ou la gangrène, voilà à quoi on m'a acculée. Je ne peux accueillir la mort ou, plus exactement, je ne puis faire mienne l’idée que l’âme ne soit pas ou qu’elle soit corruptible, soumise à la déchéance du corps. L’ordure s’est remisée. Le trou est resté. Un petit cratère au fond doux et rose. L'âme ?
Avant sa mort, rien ne me paraissait assez sale pour elle. Sa disparition rend tout cela inutile. Je n’ai plus besoin de me protéger d’elle : il n'y a plus aucune nécessité de mettre la haine entre elle et moi pour me garder de la tendresse que je pourrais ressentir, malgré moi, en dépit de tout.  À présent , mes mots ont perdu leurs crocs et le venin demeure intransmissible, retranché dans les pleins et les déliés ou les interstices. 
Ils sont venus la chercher, m’a-t-on dit.  Ils l'ont mise toute nue dans une housse et l'ont emportée, froids et sans paroles. Je repense, soudain, à cette chanson Hôtel-Dieu de Guy Béartreprise par Henri Tachan, qui ne manque jamais de percer mes paupières. 
Je me souviens tout à coup, sans pouvoir en donner la raison, de l’une des rares phrases qu’elle ait jamais prononcées en ma présence, alors qu'elle venait racketter celle à qui je dois la vie, ma grand-mère : « Tu te regardes dans le miroir pour te faire pleurer, hein ? Petite salope ! » Le plaisir des larmes. Le miroir sale de l'enfant est devenu une page. 
Peut-être.
Mais le réel n’est jamais aussi clinique et sublime dans sa sobriété. Elle n’est pas morte de froid, elle est morte d’indifférence : de la mienne, autant que de la sienne. Cancer du rein métastasé. Elle est morte, parce qu'elle pas tourné son regard vers moi. J'aurais pu la sauver, repêcher son âme maudite au bord du Léthé, car j'ai encore la foi de l'enfant et du miracle. Si elle avait pensé à moi, je n’aurais jamais reçu cette lettre anonyme si sale. Non, elle n’a pas pris la peine de m’écrire, mais elle a organisé une petite saloperie posthume, sans même s’en rendre compte, simplement en mentant, à l'une de ses rares amies. Tout cela la déshonore. Elle n’a pas compris qu’elle fait de vengeance, elle m’offrait la paix du Christ. Contre toute attente, elle a réussi à fuir C., cette ville d’où je suis ensorcelée comme Kafka le fut de Prague, et elle m'y a laissée crucifiée à jamais. Ma mère est défunte et c’est uniquement parce qu’elle est morte que je peux enfin dire d’elle qu’elle est ma mère, bien qu’elle ne le fût jamais. Ma mère. Je n’ai jamais pu prononcer ou écrire ces deux mots de son vivant. Il m’a fallu attendre plusieurs semaines après sa mort pour qu’ils coulent naturellement de moi et que je puisse les tolérer sans guillemets. Il m’a fallu passer le gué des 43 ans pour la reconnaître comme ma mère, car, à défaut du sang et de la mémoire, l’état civil ne ment pas. J'ai le certificat de décès sous les yeux. Elle s'est désagrégée par les puissances administratives et je suis légalement orpheline, même si j’ai passé ma vie à l’être. Elle emporte avec elle le secret de mes origines. Elle ne fut pas ma mère, mais elle l'est devenue en disparaissant, car je lui ai donné ce droit, qui ne coûte plus rien. Ma mère est morte et mon enfance est porte close. Et c’est parce que je suis désormais la seule mère au monde que je ne retournerai plus dans ce sale petit pays des amours vertes, dans ce sublime et terrible jardin de mes 8 ans. Ma peau d’enfant sauvage est tombée à mes pieds. Je vais cesser de l’arracher par lambeaux pour la dévorer. Je vais me délivrer de la peur du passé et du futur pour entrer véritablement dans la vie, dans le présent fragile, faire chauffer la chrysalide aux rayons du soleil violet. Je ne bafouerai plus la fortuna. Je ne ferai plus jamais la fine bouche devant le bonheur, parce que je crève de l'idée qu'il ne meure. Je n’en laisserai pas une miette.  Je vais accepter l’encre qui coule de ma bouche et de mes doigts. Je vais hurler, chanter, jouir et tracer le sillon. D’ailleurs, écrire est tout cela. Je n’ai jamais vécu que pour cette extase malsaine et salvatrice. Le roi des orgasmes. Au début, je pensais que la grand-mère était la clef du domaine interdit, mais je me trompais. Tout le monde est parti, sauf la tante. J’espère qu’elle crèvera avant nous. J’aimerais être la survivante, le seul témoin vivant pour englober tout cela dans ma boule de verre, dans mon globe de sorcière. Je veux avoir le dernier mot et les enfermer dans un cercueil de papier, tout comme Barrie a enfermé sa mère dans un livre terrible et doux. Reste la troisième sorcière. Mais, au fond, sa domination sur moi n'est plus et elle le sait bien, puisque les derniers pouvoirs — dont le plus cruel — étaient concentrés dans les mains de la morte. Ma mère est enfin mère et elle m’a délivrée de son fatal enchantement en expirant : je peux à nouveau écrire. Je peux faire sortir de moi le sucre et le pus. Le sucre qui cache ce gros trou qu’elle m’a fait. Ma mère me voyait comme une truie, elle l'a souvent dit, et je suis presque devenue porcine pour lui plaire. La haine est partie avec le sucre et le pus. Je ne veux plus être cet animal. La grâce du pardon me couronne, mais cet acte de pur abandon n’implique pas que l’on doive s'accommoder avec ce qui fut. Il n’y a jamais aucun arrangement raisonnable avec le réel. Ma mère était empoisonnée. Toutes les femmes de la famille l’étaient :  par le ventre et la bouche ; et j’ai longtemps cru être moi-même une excroissance de leur maladie. La peur du monstre en moi m’a empêchée de me laisser aller au succès et à la griserie. Plus on m’adorait, plus je me sentais coupable de donner l’illusion que j’étais aimable et d'être un imposteur. Je me haïssais à propension de leur amour.
J’ai un problème ; je suis fermement attachée à la croyance que notre voyage est circulaire et que l’on finit toujours par retourner à la source, au point de départ. Or, je ne veux pour rien au monde retomber en enfance.  Si je dois, malgré tout, retourner là-bas, ce sera au bout d'un chemin de papier et d'encre et je les tuerai tous.
Je désire simplement tirer, ici, ce dernier portrait d'elle pour dire au monde qu'elle a existé. Je ne sais rien d'elle, mais je me rappelle qu'elle 
fumait des Marlboro et aimait lire Picsou Magazine et le Journal de Mickey, ainsi que Nous Deux, Intimité et Confidences, rêvant du prince charmant, alors qu'elle passait d'homme en homme, souvent pour de l'argent, parfois pour le plaisir. Son credo, face à ma grand-mère épouvantée, étant que les prostituées étaient des femmes qui avaient le respect d'elles-mêmes. Je n'ai jamais compris sa formule. C’était une femme  fatale, mais pas au sens où vous pourriez l’entendre. Elle portait son destin comme ses fards et c’est parce qu’elle a pris toute la sanie qu’il n’en restait plus une goutte pour moi. Elle m’a sauvée en me rejetant, en me haïssant, en me dégoûtant à jamais d’elle. Rien n’est passé d’elle à moi.  Sauf la béance qui permet la circulation permanente des fluides et des mots.
Étrangement, mais seulement de loin, c’est par le manque ou le négatif que l’on en arrive toujours au plein, au transcendant, à l’absolu. À Dieu. Présence in absentiaJ’écoute Nantes chantée par Depardieu. Je me retrouve beaucoup dans la persona de ce monstre magnifique. Ma fille, qui admire beaucoup Gérard, dit que je lui ressemble, l'une de mes meilleures amies aussi, et ce n'est pas faux : je suis craquelée comme lui et brutale, parfois, jusqu'à la violence. Je suis ce genre d'ogre, mais je ne dévore que les adultes faits. Je n'aime pour de vrai, dans le fond, que les vieux, les enfants et les animaux. 

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Holly Golightly
Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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Actes Sud : 10 octobre 2012

Une histoire inédite de J. M. Barrie

En librairie le 2 juin 2010

Actes Sud, juin 2010.

En librairie...

Terre de Brume, septembre 2010.

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