mardi 6 février 2018


Il y a, dans ma vie, une petite fille très particulière.
Elle a eu sept ans, il y a peu, et je me demande comment nous avons pu vivre sans elle. Ce Jiaco et mes divers sites sont là pour témoigner de ce qu'était cette vie sans elle. C'est la raison pour laquelle je ne les ai pas détruits.
La petite fille aime follement l'opéra, les ballets et la musique  : cette passion s'est révélée alors qu'elle avait à peine trois ans et a pris de l'ampleur, jour après jour. Elle a su lire et écrire des histoires mystérieuses ou faire des divisions complexes à un très jeune âge. Elle commencé la harpe à l'âge de 5 ans et demi et s'essaie, en ce moment, en parallèle, au violon. Elle avait même pris les devants en allant voir un professeur sans notre permission ! Nous sommes donc allés chercher un violon à sa taille chez un luthier, il y a quelques semaines.

Je l'ai freinée un peu, ces derniers mois. Je l'ai prévenue qu'il faudrait qu'elle renoncât à d'autres activités pour s'y consacrer ; le temps du jeu et même de l'ennui est nourricier. Elle n'a jamais tout à fait joué comme les autres enfants et, déjà nourrisson, elle avait ce regard scrutateur qui semblait vous radioscoper l'âme. La gravité et l'ironie sont parmi ses traits les plus saillants de sa personnalité et me font dire d'elle qu'elle est une vieille âme. La passion est le maître d'oeuvre de son existence. Nécessairement, un enfant imite ses parents, mais il y a quelque chose en propre dans ses adorations, qui ne recoupent pas toujours exactement les nôtres. Elle m'a même convertie à des choses que je dédaignais. Ma fille adore Gérard Depardieu (lui, je l'ai toujours adoré). Ma fille est attirés par les voix et les statures imposantes (Bryn Terfel et Gérard Depardieu sont deux parfaits exemples de sa fascination), les ogres, les loups et les vieilles personnes. Le Roi des Aulnes lui plaira probablement un jour. Elle s'est donc  prise de passion pour l'un des deux plus grands acteurs français vivants (Delon étant l'autre), lors de nos excursions à trois dans le cinéma français, une fois par semaine ; et, lorsque l'album des chansons de Barbara interprétées par Depardieu est entré dans notre maison, elle se l'est approprié. Elle a perçu la sensibilité exacerbée de Gérard. Elle comprend la mort et la fragilité des liens, même si elle croit ou sait que les âmes nouées ne se défont jamais. Ma petite fille est plus fine que les grossiers de ce monde qui font les unes des journaux. J'avais manqué le premier tour de chant de Gérard, j'ai obtenu des places pour celui qu'il a donné ensuite au Cirque d'Hiver. Nous étions donc de ces privilégiés qui ont assisté à son récital, ce samedi 11 novembre 2017. C'est ainsi que je me retrouvée à sangloter dans la pénombre, tandis que ma fille me serrait la main et que mon mari posait sa main autour de mon cou. J'ai pensé à l'absente, à l'éternelle disparue, à celle qui est partie sans même un mot ou un au revoir pour moi. 

J'ai pensé qu'en dépit de ses pépins amers la vie était un beau fruit, pour nous avoir offert 27 ans d'amour, 20 ans de mariage, une belle petite fille de 7 ans. J'ai pensé que, quoi qu'il puisse arriver demain ou dans une heure, il n'y avait rien à rogner dans mon existence. 
J'ai pensé à la longue dame brune. Oui... 






Et je me suis dit :  "... l'enfance est quelque chose de géographique, et donc de palpable et de rassurant, tandis que l'âge adulte ne relève plus que du temps sur lequel, bien sûr, aucun être humain n'a la moindre maîtrise." (Didier Decoin, Lewis et Alice) L'enfance spatialise une achronie, nourrit d'espace cette absence de durée et de division intérieure. L'enfance est une projection, une extension ; l'âge adulte est une digression permanente et une réduction au temps, une restriction... Oui, l'enfance connaît une espèce de division cellulaire dont Barrie, comme Lewis Carroll, Tournier et bien d'autres, situe la première étape aux alentours de douze ans. Après douze ans, c'est foutu. Mais les artistes véritables ne connaissent pas cette malédiction jusque dans ses moindres raffinements. Le phénomène est aheurté, il y a une part d'eux-mêmes qui ne grandit pas. C'est au coeur de cette île en eux que ma petite fille se rend pour s'asseoir tout au bord et pêcher à la ligne, dans les eaux tourmentées de la raison, le coeur des artistes qu'elle admire. Celui de Depardieu.


vendredi 28 juillet 2017
Quelques mots, entre deux pages de traduction, pour laisser la trace d'un moment de bonheur, comme une tache d'encre au coeur de la craquelure du livre...
Cela faisait environ vingt-cinq ans que Prague était inscrit à notre firmament. 
Prague présente un attrait singulier, c'est un lieu qui diffuse à rebours ses enchantements. Sa magie s’empare avec discrétion du voyageur et s’impose à l’esprit et aux sens par petites touches ; Prague, à la différence de Venise, par exemple, se vit avec un peu de recul, trois pas de côté ou en arrière. Sa beauté n'assaille pas de plein fouet. Cette ville est mystérieuse comme le cœur triste et torturé de Kafka, et elle ne susurre ses secrets qu'à l'oreille fine. Nous y sommes restés seulement quatre jours et trois nuits, mais j’espère y revenir avant ma mort. Le véritable charme de cette presque miniature est donc de s’emparer de vous comme par inadvertance. Prague est la ville baroque par excellence, qui, selon Jankélévitch, qui y vécut cinq ans, est l'aveu de la tentation. Le baroque est une prédilection pour les formes instables, saisies dans leur fragile équilibre, tout au bord des toits. L’objet penché exprime la condition de l’homme sur le point de céder à la pesanteur du péché, de la sensualité. Il ne tient qu’à un fil, celui du péché et lutte contre l’obsession de la précipitation dans le vide. Surprendre la conscience en instance de l'acte, c’est un problème de flagrance, c’est celui de Jankélévitch, qui a développé dans sa philosophie une éthique du baroque, de l’homme en suspens. 

Je n'ai cessé de penser au philosophe en découvrant la ville, où nous nous étions aussi rendus pour assister à un récital de Bryn Terfel, que ma fille adore plus que tout. Nous avons eu la chance de le rencontrer, ainsi qu'Hannah, la fiancée de Bryn, belle harpiste, qui attendait alors la petite Lili (née en mai dernier). A. est vraisemblablement la plus jeune ou l'une des plus jeunes fans de Bryn !


Elle n'avait que 3 ans et demi lorsqu'elle commença à sérieusement s'intéresser à lui et le vit sur scène, pour la première fois, à 4 ans, puis attendit moins d'un an de plus pour être portée (soulevée dans les airs !) par les bras du doux géant gallois ! Pour apprécier l'anecdote, il faut savoir qu'A. a fait du simple porté un art majeur, elle qui n'aime rien tant que les ballets... Trop jeune pour apprécier l'éloge de la phorie par Michel Tournier, A. laisse néanmoins entendre qu'elle a l'intuition de certains gestes philosophiques qui conditionnent toute une vision du monde... Depuis cet instant, qui ouvrit l'opercule du rêve, A. n'a de cesse de suivre la carrière du très célèbre baryton-basse, qui est un homme à la voix et au coeur d'or. Un petit oiseau m'a dit que la demoiselle ne devrait pas attendre trop longtemps avant de le revoir, à Paris, cette fois-ci... Nous lui offrons tout ce que le Ciel permet, tant qu'il le permet. Le bonheur est une avance prise sur le malheur, qui, lui, nous fait toujours payer comptant et triple. Je m'élance dans l'existence sans aucune assurance, sinon celle de l'instant présent et friable. J'ai toujours haï la fourmi au coeur sec de la fable...














[A. a toujours une paire de chaussures pailletées à sa taille ! J'y veille !]

[La très belle Maison Municipale (Obecní dům) de Prague — décorée par Alfons Mucha — où se tint le concert de Bryn Terfel.]












[La célèbre Petite Taupe de  Zdeněk Miler.]






[Quelques marionnettes pragoises ont élu domicile chez nous, dont celle, sublime, de mon personnage fétiche, Pinocchio, offerte par mon Amour.]


[Holly et ses célèbres « baggy eyes » à la Barrie...]






Les marionnettes, Mucha et Kafka sont les principales « attractions » de la ville (je résume bien vite, mais, en trois jours, il n'est guère aisé de faire mieux et il est, de toute façon, vrai que Mucha et Kafka sont les deux polarités de la ville). Pour le premier, mon attirance est assez ancienne et je suis attachée au second comme le cafard l'est à mon enfance. Les deux musées consacrées à ces artistes sont intimistes, surtout celui de Kafka, et valent à coup sûr le détour. La scénographie du petit musée Kafka est presque aussi angoissante et crépusculaire que les romans de l'écrivain tchèque. 
Cet extrait de l'une des lettres de Kafka est révélatrice de ce que j'appelle les cristallisations de l'être, notamment pendant l'enfance, lesquelles engendrent les crispations de l'adulte par la suite, mais aussi fortifient ses goûts et détestations pour la vie tout entière. Dans cet extrait d'une lettre à Milena, je retrouve certains heurts de ma propre enfance, avec cette terreur uniquement propre au jeune âge, qui a mis en pli mon âme.





Quant à Mucha, tout le monde connaît ses illustrations et ses publicités au style si caractéristique, ses affiches pour Sarah Bernhardt
et toute son oeuvre parisienne, mais bien moins d'êtres s'intéressent au reste de son oeuvre, notamment la période slave, qui est la plus belle et la plus exaltante qui soit.




[Maude Adams, actrice barrienne s'il en est, dans le rôle de La Pucelle d'Orléans (Die Jungfrau von Orleans de Friedrich Schiller) et peinte par Mucha, en 1909 — une année qui m'est chère. ]

En ce qui me concerne, l'oeuvre de Mucha que je préfère est sa Nuit d'Hiver


Cette femme résignée, pétrifiée dans l'attente de son sort, est dans mon esprit comme une image de notre existence : jetés dans une flaque de lumière, couronnés par la grâce divine, nous attendons pourtant d'être dévorés par les loups, les fils de la nuit. Ils répandent l'obscurité tout autour d'eux à mesure qu'ils s'avancent vers nous et tachent de leur sang caillé tout ce qui nous est cher... Le coeur gelé, nous mourrons bientôt sans souffrir, devenus indifférents aux êtres et aux choses, anesthésiés par la reconnaissance de notre destin, car nous sommes nous aussi les porteurs de la nuit...

[Source : ici ]



Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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