dimanche 23 mars 2008
... j'ai rencontré Mademoiselle Berry, ou plus exactement son album,
dans un grand magasin - où le disque était mis à disposition pour l'écoute, ce qui en soi n'est pas nécessairement bon signe, mais je suis aventureuse... - et je suis tombée sous le charme de cette petite voix, simple, susurrante, mais précise dans l'énonciation. Impulsive comme un diable, j'ai acheté le disque après avoir simplement écouté le premier titre et je me suis délectée à son contact pendant le week-end. J'étais un peu loin de chez moi et il m'a maintenue dans une douce torpeur, peut-être artificielle - je le reconnais maintenant que je suis à nouveau dans la ouate de mon univers. Berry possède un certain don, c'est indéniable. Petit talent, mais véritable et ardent. Et qui suis-je faire des mesures ?
Pourtant, ce disque n'a rien d'un chef-d'oeuvre : la voix de la jolie demoiselle est agréable mais ne possède aucune originalité criante, ni dans les nuances ni dans la couleur - une Françoise Hardy, par exemple, manifeste certainement plus de classe et de raffinement -, les paroles sont parfaites pour l'usage auxquelles elles ont destinées (il y a du Benjamin Biolay en filigrane, je le jurerais) et n'ont pas la prétention, je le crois et je l'espère tout à la fois, d'être autre chose qu'une charmante berceuse pour adultes. De la composition musicale, je retiendrai l'usage des cordes - auxquelles je suis nécessairement plus sensible -, les échos, le clapotis de l'eau et la plainte d'un harmonica. De belles harmonies entre lesquelles se donnent à lire les pages d'un journal presque intime. Au jeu des comparaisons, toujours dangereuses et fausses, certains y reconnaîtront le vague à l'âme non désespéré d'une Keren Ann et la séduction flamboyante mais discrète d'une Carla Bruni. Berry est un oxymore, une étoile qui s'éteint mais continue à briller. C'est peut-être cette impression que j'ai d'elle qui me touche...
Mélancoliquement gaie ou gaiement mélancolique, on se laisse porter par cette voix tendre et délicate, qui a la grâce et la faiblesse des éphémères.
Et, à l'entendre, elle ferait mentir celui ou celle qui énoncerait les premiers mots du deuxième titre de l'album :
"N'ayez pas peur du bonheur / Il n'existe pas / Ni ici, ni ailleurs..."
En ce qui me concerne, j'ai très peur, car le bonheur tient au creux de ma main, que je n'ose fermer, de peur d'en hérisser le duvet.

vendredi 7 mars 2008
"Seule une pure pensée serait capable d'englober l'effectivité de la mort sans être concernée par les circonstances spatio-temporelles de cette mort. A défaut d'une telle super-conscience, c'est encore notre demi-savoir qui préserve le mieux notre demi-pouvoir. Mais ce n'est qu'un demi-savoir. L'homme sait qu'il mourra, mais il ne s'explique pas pourquoi il doit disparaître, ni comment il peut être nihilisé ; il pense et conçoit la mort, mais il ne la comprend pas ; c'est-à-dire qu'il ne jauge jamais la mort dans toutes ses dimensions à la fois : si intensément qu'il approfondisse le problème, si loin qu'il conduise le cours de ses pensées, il y a toujours une dimension qui lui échappe ; toujours le mystère se reforme au-delà du problème : l'a priori opaque a déjà devancé la conscience. La conscience de la mort ne retenant de la mort qu'une vide effectivité, reste sans contenu et nous laisse dans un état d'impréparation totale."
Vladimir Jankélévitch, extrait de son très beau livre, La mort, Paris, Ed. Champs-Flammarion, 1992, p. 430, je souligne.


La mort nous concerne et ne nous concerne pas, parce que nous sommes de raison, puis de sensibilité et d'imagination. Il faudrait être raison pure pour n'être traversé que de son idée sans trembler, pas plus que la feuille de papier ne s'émeut de la lame qui la coupe en deux. Mais nous sommes tous des Entre-Deux. Nous savons sans comprendre ; nous pleurons sans être noyé de ce flux, plus littéraire que réellement sentimental. Nous sommes dérobés à notre fin et nous vivons et crevons comme des chiens.


***

J'ai décidé d'écrire de nouveau quelques billets ici même, plus rapidement que prévu, suite à la mort de Marie, parce que, je l'avoue, cela va constituer pour moi un antidote contre cette crainte que j'éprouve à l'idée d'ouvrir à nouveau les pages de ce JIACO et de ressentir de plein fouet son absence. A l'idée que jamais plus elle n'écrira ici, pour déposer une marque de tendresse, je me sens désemparée. J'ai peur de ne plus jamais pouvoir écrire en ce lieu, si j'attends pour le faire. J'ai le sentiment que ma crainte va estampiller chacun des jours passés et à venir et amputer le présent de ses saines racines.


Ne pas nourrir la peine avec la peine, afin de ne pas la métamorphoser en ce qui n'est pas elle, à savoir vague sensiblerie et caricature de l'émotion première. Être présent à son absence, mais être vivant à soi-même.
Emily Dickinson, que j'aurais aimé faire mieux connaître à Marie, parle de ce grand Indicible, de cet incendie de la raison, de la mort, pour qui s'adonne trop à sa contemplation.


Et, alors que je songeais à ces vers, un peu difficiles à traduire en français :

"If I shouldn't be alive
When the Robins come,
Give the one in Red Cravat,
A Memorial crumb."


quelques heures après un rouge-gorge est venu cogner à ma fenêtre de cuisine. La coïncidence entre ma pensée et l'occurrence de ce réel, que je sais bien dépourvu d'intentionnalité, me fait comprendre comment l'on peut croire qu'il existe un ailleurs, même si cet autre de la réalité ne m'a jamais semblé assez solide pour que j'y abandonne totalement ma pensée. C'est ainsi que je suis un être plus rationnel qu'il n'y paraît, peut-être, mais pas totalement, ce qui me permet de laisser filtrer un peu de merveilleux et d'illusoire beauté d'outre-monde entre les briques de mon univers de verre et de sable, où Raison est reine, où je suis sujette d'un royaume condamné à la dislocation permanente.


Puisque de ma chère Emily, il est question, je ne saurais trop vous recommander de lire le livre
de Bobin, qui atteint à une forme de sublime et de communion rarement égalée avec le poète, tout en ne cessant de parler de lui et de nous, de biais.




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[Cf. ce billet-ci que j'ai particulièrement apprécié. Je suis une inconditionnelle de ces livres marqués d'un pingouin. Depuis très longtemps. ]




Bien que je traduise et que j'apprenne en faisant ce qu'implique le fait même de traduire, j'apprécie de moins en moins de lire des traductions de livres en anglais ou en allemand. Qui peut prétendre connaître vraiment un auteur s'il n'a pas lu ses propres mots ? Lire les Brontë, Dickens, Barrie ou Jane Austen en français m'est inconcevable sans pouvoir me désaltérer à la source vive de leur langue. Certes, j'aime plus que tout certaines traductions, je suis fière de ma collection de Dickens en Pléiade, mais ma passion me conduit à passer à travers l'écheveau des mots et même à tréfiler leurs pas presque effacés dans des terres un peu lointaines.


C'est ainsi que je prépare ma visite à la famille Brontë, qui aura lieu dans plusieurs semaines. Je les relis et, hier, j'ai reçu cet essai, dont on m'a dit grand bien. (Petit clin d'oeil à Malice.)





Avril est le mois de mon anniversaire, mais aussi le mois choisi afin d'effectuer ce qui est en passe de devenir un voyage annuel en Angleterre. Les voyages forment la jeunesse et ma prononciation de la langue de Shakespeare. Mon royal ami Robert m'a mise en garde un jour de ne pas perdre mon intonation française - très peu de risques à mon avis ! - sous peine de rogner sur mon potentiel charismatique... ! Je songe à m'installer quelques mois à Oxford, un jour, afin de suivre des cours. L'idée me séduit et puis, pendant des années, lorsque des importuns me téléphonaient, j'avais coutume de faire dire par "M. Golightly" que son épouse était à Oxford, ce qui était une manière polie - bien que peu vraisemblable eu égard à la fréquence de l'affirmation - de signifier que je ne leur parlerai pas. Alors, j'aime imaginer y aller pour de vrai. J'appartiens aux contrées où l'on parle Anglais.


Cette année, l'idée est de visiter, bien évidemment, un lieu barrien, dont je vous réserve la surprise - ce n'est guère difficile à deviner - mais aussi le pays de la famille Brontë (Patrick, Branwell, Anne, Emily et Charlotte) : HAWORTH.




Wuthering Heights et




Jane Eyre




sont parmi mes romans préférés et il faut manquer sacrément d'intelligence et de goût pour ne point les reconnaître comme deux des chefs-d'oeuvre de la littérature en langue anglaise. Ma préférence va au premier de ces romans, mais, l'âge venant, je découvre d'autres mérites au second. Nous y reviendrons.


Mais Emily Brontë est pour moi la plus grande de la famille.


Comment résister à celle qui écrivit - même si c'est Branwell ! n'est-ce pas Robert ?- ces vers :







[In Cahiers de poèmes, traduction de Claire Malroux, qui traduit également avec talent Emily Dickinson, Ed. José Corti]
Il y a fort longtemps - depuis l'enfance - que je rêve de visiter Haworth. J'ai pris mon temps, comme pour beaucoup de choses. Marie ne disait-elle pas de moi que j'étais une petite abeille travailleuse ? Cela me convient bien. Je tire tout le jus que je peux du réel. Je le mâche jusqu'au néant. Je prends tellement mon temps que je serai sûrement en retard à ma mort.
Je suis fièrement membre de la Brontë Society .


La Gazette sort trois fois par an et j'attends le numéro de mars. Je m'inspire de l'organisation pour ma propre Société Barrie.

Haworth, contrée sauvage et rude des Brontë, se situe ici :
Il faut prendre le train à Londres et s'arrêter à Keighley - 3 heures de voyage - et d'ici prendre un bus (lignes 663,664 ou 665) ou un taxi pour vous rendre au pays des Brontë (assez peu éloigné de Keighley).


Je logerai dans un lieu que je sais convenir à mes attentes et qui n'est pas dépourvu de liens avec les Brontë. Du presbystère reconverti en musée, j'aurai cette vue gothique et romantique :

J'irai hanter les landes et saluer les fantômes du temps jadis.


Mes liens indispensables en guise de préparatifs :
http://www.visitbradford.com/bronte-country/http://www.haworth-village.org.uk/
http://www.ashmounthaworth.co.uk/


Sans oublier cette biographie amicale et circonstanciée de Gaskell :


traduite en Français :
Et cette édition d'un livre consacré à Branwell, le frère maudit et sacrifié, dont le corps est absent du portrait, mais pas son ombre...






Roman - biographie, on ne sait plus, par Daphne Du Maurier, qui n'est pas elle non plus sans lien avec mon obsession number one, J. M. Barrie.
Le livre existe chez Penguin.


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Après mon séjour à Haworth, ma visite dans le Surrey commencera à Farnham, qui se situe ici :


De Londres, en train, il faut compter environ une heure de voyage, ce qui nous permettra de passer une journée là-bas et de rentrer à Londres, le soir, pour y fêter l'année supplémentaire qui me tombe, assez légèrement, sur les épaules.
A Farnham, un ami très cher à mon coeur attendra sera le guide vers... Comment vous n'avez pas deviné ? Je ne sais pas encore si je pourrais pénétrer au coeur du lieu où tout a commencé, mais au moins, je serai en mesure de m'imprégner de l'atmosphère... Nous verrons. L'aventure, l'aventure, l'aventure !
Je reviendrai en Ecosse - aux Hébrides - l'année prochaine pour ce lieu barrien, qui était d'abord élu pour l'année 2008, et que je réserve pour dans quelques mois, si la vie ne se retire pas de moi.
Je vous raconterai tout ceci, bientôt, en images et en vidéo, comme j'en ai pris l'habitude.


Et je crois bien que Miss Holly prend goût, finalement, au voyage et je pourrais bien vous emmener en Bavière dans l'ombre de certain roi déchu, sa Majesté des Cygnes, l'été venu... Tout n'est qu'étapes et le voyage n'est pas encore terminé.


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Ce billet a été rédigé le coeur en Alsace, la tête ailleurs et les pieds flottants sous mon bureau. L'accompagnement musical fut de premier ordre, puisqu'il s'agit d'un disque offert par mon très fidèle ami, Jean-Christophe. Je n'ai pas fini de saisir toute la substance de ce disque très étonnant, dont j'aurai l'occasion de reparler en détail, je l'espère.


J'écoute également avec délectation cet autre cadeau de cet ami, aussi discret que rare :


Et ma semaine a oscillé entre deux autres disques qui possèdent pour l'un une audace et une force peu communes :et pour l'autre la rigueur et la sensibilité de Maurizio Pollini dans les Nocturnes de Chopin.
A bientôt, peut-être.
lundi 3 mars 2008
Quelqu'un meurt chaque jour.
Marie est morte.
Je lui ai parlé mercredi soir et, aujourd'hui, elle n'est plus là.
Je ne peux pas écrire sur ma douleur, je n'aurai pas cette indécence-là, parce que ce chagrin est réduit au silence face à la souffrance de ses très proches. Je ne connaissais Marie que depuis trois ans, une toute petite île dans l'existence, mais un monde complet à elle seule.
Un fragment qui s'est détaché hier.
Cioran disait qu'il est toujours trop tard.
Mais Marie était une amie véritable pour moi et, pourtant, elle avait beaucoup plus d'amis que la plupart d'entre nous, parce qu'elle savait aimer chacun d'entre nous de manière singulière, unique. Marie possédait ce don. Je crois que l'on nomme ceci générosité, bienveillance, amour du prochain.
Marie était quelqu'un à qui l'on avait envie de donner la main et qui, jamais, ne vous l'aurait refusée.
Tout ce qui me fait défaut. Je n'ai même pas été une bonne amie pour elle, mais je ne l'ai jamais été pour personne, car j'ai le coeur lyophilisé. Mais de ceci, elle n'avait cure, elle n'y croyait même pas. Marie était ainsi. Elle tirait le meilleur de vous et était aveugle au reste.
Je garderai d'elle quelques lettres sur papier guimauve à l'encre violette, des courriels, une boîte à gâteaux alsacienne en métal, des disques de Leonid Kogan, des photographies - dont celle-ci
qui m'est plus chère que les autres, puisqu'elle fut prise la dernière fois où nous nous sommes rencontrées -, sa douceur et son regard bleu. Je conserverai Marie en moi jusqu'à ma propre mort, dans ma chambre verte, celle de Henry James et de Truffaut.
Je t'aime, ma Petite Marie.
vendredi 22 février 2008
La vie sans musique serait une erreur. Nietzsche dit ceci ou peu s'en faut. Pourtant, je ne parle jamais de musique ici (de véritable musique, j'entends), parce que je ne me sens pas prête à le faire et parce que, à bien y réfléchir, c'est un des jardins souterrains de mes ardents secrets. Non pas que je me sente davantage autorisée à parler de livres, d'études diverses ou de films. Mais, si je puis m'appuyer sur des années d'études philosophiques, sur mes travaux universitaires, sur ma quête en ce domaine, pour me garantir une certaine crédibilité à mes propres yeux, je ne possède aucune assise théorique pour parler de musique. Je suis venue à la musique très tard. Je veux dire avec une certaine conscience, avec un peu de sérieux dans l'écoute. Ma pratique d'un instrument, le violon, a débuté il y a quelques mois. Je demeure extérieure à ce monde qui n'admet aucun dilettantisme ou la moindre faute. Mon jugement n'a aucune valeur ni légitimité. Il n'est que sensation, sans la moindre once d'intelligence. Pourtant, si je dois continuer à écrire ici, de loin en loin, j'aimerais parler de musique, d'opéra, car il manque une facette essentielle au portrait - même si, bien sûr, tout portrait est mensonger.
Pour l'heure, puisque le temps presse, je me contente d'une liste des disques qui ont fait éclater les vitres de ma forteresse intérieure ces derniers mois, les disques que j'écoute et réécoute, dans lesquels je puisse de la force et que je recommande à mes bienveillants lecteurs, avec humilité. Il en manque des dizaines, car la forge qui me sert de ventre et qui nourrit la machine à écrire a, elle aussi, besoin de combustible, mais il fallait faire un choix. Et tout choix comporte sa part d'injustice.
Je suis amoureuse de la voix de Jaroussky, comme je le suis de celle d'Andreas Scholl, pour des raisons évidemment très différentes, et ce Vivaldi-là me donne envie de vivre.

Il ne faut certainement pas manquer de s'offrir cet opus-ci, également, par lequel je suis entrée dans la voix de Jaroussky. Divin.


Un de mes plus grands chocs, fut l'écoute de ce disque. Mon émotion est tellement violente... que je n'écoute cette oeuvre qu'à des moments très choisis. Le concerto de Sibelius par Oistrakh : une de mes oeuvres préférées, sinon la préférée, par son meilleur interprète.

Ma révélation de l'année 2007. Je ne pense pas être très originale puisque tout le monde s'est accordé pour reconnaître à quel point cet interprète donne tout son sens à ses suites. Si Dieu a existé, je pense que Bach en est la preuve.


Je pourrais citer tous les disques de Carlos Kleiber, puisqu'à mes yeux, c'est un génie et qu'il est le chef d'orchestre que j'admire le plus - suivi par Furtwängler.
Je me contente de détacher ces deux-ci :



Le seul opéra dont je ne me lasserai jamais, je le sais. Wagner est mon héros. Disque parfait.


Entre autres, pour la symphonie numéro 7.




Je parlais de Wagner. Ce coffret-ci de la tétralogie est indispensable. Et merde à ceux qui n'aiment pas Karajan !


Parce que dans certain concerto, Samson François fait entendre des choses que je n'ai jamais entendues ailleurs...



Une autre voix que j'aime infiniment. J'espère aller l'écouter, un jour. Ce disque-ci d'abord.



Un "péché de vieillesse" tout à fait étonnant et qui recèle mille et une petites surprises.

Je serais ridicule d'en parler. Nous sommes dans l'essentiel.
Quant à cette version, si j'avais plus de mots, je la défendrais contre les quelques détracteurs.

Un des cadeaux de Noël de mon ami Robert, qui m'a beaucoup émue. "Le bord des larmes" à chaque écoute des lieder de Strauss.



Le voyage d'hiver et pas par n'importe qui... pour atteindre ces contrées de glace que nous portons en nous. Je suis vraiment en retard !


Au revoir.




[Lady Clementina Hawarden]



En relation avec ce très ancien billet.


Fond de tiroir moisi.
Finalement, février aura connu trois floraisons, pour faire pardonner le silence de Mars.




Résultats, idées, problèmes, tomes 1 et 2, Paris, P.U.F., 1984

Freud nous livre, dans le premier tome de ce recueil de textes, une réflexion intéressante et sensible sur « L’éphémère destinée » (1) des belles choses et le deuil que nous devons faire d’elles, un jour ou l’autre. La question qui est posée est celle de savoir si leur caractère éphémère, le fait qu’elles soient vouées au néant, leur enlève ou non quelque chose de leur beauté. Freud pense que non, mais un ami à lui pense le contraire et il essaie d’interpréter cette réaction à partir d’un deuil non consommé.
La référence à Goethe indiquée dans le titre de l’article qui devait servir pour un volume commémoratif doit nous faire comprendre que ce caractère éphémère des choses est aussi (et surtout) le nôtre, il en est l’image ou le symbole. Que notre vie ait un terme et ne laisse rien, sinon d’illusoires et de tout aussi éphémères traces, la rend-elle pour autant vaine et sans la moindre valeur ?
Contre la nécessité de cette destinée éphémère, deux attitudes sont envisagées : le dégoût, plutôt passif qui acquiesce, et la révolte violente.
Freud adopte une voie médiane, qui est celle de la raison et qui consiste à adapter le temps des choses à celui de l’homme. En outre, la rareté des choses fait leur valeur : « La limitation dans la possibilité de la jouissance augmente le prix de celle-ci. » (2) Le deuil est une manière d’affronter la nécessité de la limite des choses et de notre être, puis de l’accepter ; ceux qui refusent la beauté des choses sous prétexte de leur finitude évitent la perte de ceux-ci, et donc le travail du deuil. L’amour que l’on porte à ce qui va périr contient en soi sa propre impossibilité, et il est beau et tragique à cause de cette contradiction. Il faut aimer dans le risque et la possibilité, ce n’est pas un choix, il n’y a pas d’autre voie.

« (…) l’âme se retire instinctivement de tout ce qui est douloureux, ils sentaient la jouissance qu’ils puisaient dans le Beau endommagée par la pensée de son éphémère destinée. » (3)La pensée anticipative rend présente la perte qui n’a pas encore eu lieu ; elle creuse l'absence au coeur de la présence.

« Le deuil né de la perte de quelque chose que nous avons aimé ou admiré apparaît si naturel au profane qu’il le déclare évident. Mais pour le psychologue, le deuil est une grande énigme, un de ces phénomènes que l’on ne tire pas au clair en eux-mêmes, mais auxquels on ramène d’autres choses obscures. » (4)
Pourtant la raison du deuil est donnée plus loin dans son propos : au départ, l’homme est entier et il se morcelle dans ses objets d’amour qui deviennent des prolongements de lui-même, lorsque ceux-ci disparaissent, l’homme se détache de lui-même, il lui manque des parcelles de lui-même.

« Nous nous représentons que nous possédons une certaine quantité de capacité d’amour, nommée libido, qui dans les débuts de notre développement s’était orientée vers le moi propre. Plus tard, mais en réalité très précocement, elle se détourne du moi et se tourne vers les objets, qu’ainsi d’une certaine façon nous accueillons dans notre moi. » (5)
L’amour crée un monde intérieur à l'intérieur d'un monde intérieur. Une île sur une île.

« Que les objets soient détruits ou qu’ils soient perdus pour nous, et notre capacité d’amour (libido) redevient libre. Elle peut prendre pour substituts d’autres objets ou bien temporairement revenir au soi.
Mais pourquoi ce détachement de la libido de ses objets doit-il être un processus si douloureux, nous ne le comprenons pas et nous ne pouvons le déduire actuellement d’aucune hypothèse. Nous voyons seulement que la libido se cramponne à ses objets et ne veut pas renoncer à ceux qu’elle a perdus, lorsque le substitut se trouve indisponible. C’est bien là le deuil. » (6)
On peut expliquer, peut-être, le deuil par l’idée que l’homme retentit sur les autres hommes et sur le monde et qu’il ne peut être sans ces échos qui lui donnent une image de lui-même, une identité, si tant est qu’une telle chose existe.
« Je crois que ceux qui pensent ainsi [que les biens, du fait de leur perte, soient dévalorisés] et semblent disposés à un renoncement définitif, parce que le bien précieux ne s’est pas avéré solide, ne font que se trouver en deuil de la perte. Nous savons que le deuil, si douloureux qu’il puisse être, s’arrête spontanément. Lorsqu’il a renoncé à tout ce qui était perdu, il s’est également lui-même consumé, et voici notre libido de nouveau libre pour, dans la mesure où nous sommes encore jeunes et pleins de vitalité, substituer aux objets perdus des objets si possibles tout aussi précieux ou plus précieux. » (7)
Freud part de la pétition de principe que le deuil doit être consommé sinon il se transforme en mélancolie.




C'est à ce moment précis que nous nous détachons de Freud, car nous ne pensons pas que le deuil soit un travail jamais achevé si l'attachement fut réel et cet inachèvement qui gruge l'âme et l'esprit de celui qui a perdu est le commencement, peut-être, pour certains, de l'art.

Le fragment perdu ne se reconstitue pas ; l'amputation est réelle ; et c'est la meilleure chose qui puisse advenir. Combien sont à plaindre et à mépriser ceux qui achèvent la figure du deuil et qui ne savent rien des chagrins inconsolés !

(1) Vergänglichkeit. Goethe, Faust : « Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis » (vers 12104-12105), « Toute chose éphémère est seulement une allégorie. »
(2) tome 1, p. 234.
(3) tome 1, p. 235.
(4) Ibidem.
(5) Ibidem.
(6) Ibidem.
(7) p.236.

[Caspar David Friedrich]
mercredi 20 février 2008
Il ne faut pas m’en vouloir. Je ne suis pas une amie rêvée, je ne suis même pas tout à fait réelle, et puis j’ai horreur de me sentir obligée de répondre aux lettres. Je n’ai pas besoin d’écrire aux gens pour penser à eux. Vous n’avez qu’à lire sur mes lèvres muettes. Je ne dirai pas mieux. Je suis là mais ne brisez pas mon silence ou faites-le avec beaucoup de délicatesse.



Sachez simplement, je n’ai pas envie d’écrire ici en ce moment. Et la boîte aux lettres déborde.


J’ai été malade, assez brutalement, sur une période un peu longue. Je suis affaiblie et je ne tiens pas à forcer ma carcasse. J’ai des points finaux à semer aux quatre vents, comme je le dis souvent, et un voyage à mettre sur pieds. Destination : Angleterre. Bientôt. D'ici là, je ne pense pas avoir le temps de vous écrire ou très peu. Rendez-vous en avril.

J’ai envie de vivre ailleurs et je n’ai pas le temps d’écrire, de répondre ou de donner des nouvelles. Je veux parler de temps vivant, bien sûr. Parce que des réponses mécaniques, je puis en consentir, mais ce serait tricher. Ce serait du temps mort que j’offrirais et ce serait mentir. Alors, je préfère donner une absence véritable, bordée de l’argent de mes songes.


J’aimerais tant que ce petit billet anodin, une fois encore, pour un moment, soit cette lettre que je ne vous écrirai pas. Non pas parce que je ne vous aime plus ou parce que je suis ingrate et que je me désintéresse de vous, simplement parce que je suis ailleurs, dans les pensées et le monde de mon amie Fauna, qui comprend tout, par exemple... ou dans une conversation avec une Jolie Demoiselle, dans un café parisien, à deux pas de ma chère Sorbonne,


quelque part, une angoisse et un sourire en écharpe. (Merci pour ces belles heures passées avec toi.)


Voilà…

Monsieur Monk et moi

Si, un jour, j’avais établi en ma demeure cérébrale un psychanalyste - mais je ne suis pas désespérée au point d’en avoir un et la psychanalyse ne m'a jamais intéressée que du point de vue littéraire et théorique car je crois que nous sommes, pour plagier, un des personnages de John Irving, "tous des incurables" -, je suppose qu’il décèlerait en moi une raison profonde à mon attachement chronique aux romans policiers et, a fortiori, à certaines séries policières (L’Inspecteur Morse et L’Inspecteur Frost, en tête, Columbo, Nestor Burma et L’inspecteur Barnaby plus loin derrière).
Force est de constater que, depuis que je me suis mis en tête l’idée de liquider mon ancien Moi et son cortège de manies déplacées (et datées), Monk est devenu mon meilleur ami. Je pense pouvoir le qualifier d’ami, après avoir passé cinq saisons avec lui, dans l’attente fiévreuse de découvrir ce que la sixième - en cours de diffusion aux Etats-Unis, le dernier épisode sera diffusé vendredi - me réservera de surprises. Chaque jour, à la fin de ma journée de travail, je sais que j’ai mérité cette récompense : passer quarante minutes avec mon quasi alter ego. Je suis persuadée que de s'identifier à un génial névrosé est importun et incertain.
Comme lui, je vis dans un univers qui ne paraît étroit qu’à ceux qui ont l’esprit trop vissé sur leur petite médiocrité quotidienne. Je ne sais pas faire de vélo ni nager, non pas par défi de faire autrement que les autres, mais simplement parce que personne ne m’a jamais appris. Maintenant, je suis trop vieille pour changer mes habitudes et ces manques définissent assez joliment mon identité. J’ai remarqué, bien souvent, que les choses qui m’étaient les plus évidentes étaient précisément celles qui me rendaient étrangère dans le regard des autres.
Pas plus que Monk, interprété par l’excellent Tony Shalhoub, je ne me sens à l’aise avec les gens qui le sont bien trop, toujours en harmonie avec les modes, les us et les coutumes de leur époque. Profondément décalée, avec assez de perspective, cependant, pour jouir de la vision biaisée que j’offre aux autres – recul qui fait défaut à notre héros -, je demeure en marge de la vie normale des terriens et je ne m'en porte pas mal. Je dois confesser une certaine fierté à ne pas dépendre des autres et à me sentir assez libre pour mettre en péril mes plus précieux attachements.
Mon humour, à l'instar du sien, est en général involontaire. Et, pourtant, croyez-moi, il m’a fallu beaucoup d’humour pour venir au monde et pour persévérer dans l’existence. Je ne suis pas rétive au rire, simplement je ne ris pas des mêmes choses que les autres et je ne pleure pas non pour les mêmes raisons.
Monk, c’est un peu moi. A écouter ceux qui me connaissent vraiment intimement - à savoir une seule personne sur terre -, Monk est tout à fait moi. Ou, peut-être, suis-je tout à fait lui. Certes, je n’abuse pas de manière compulsive de lingettes (cela reste encore à prouver ; j'entends tousser mon mari), dès que quelqu’un me sert la main, et je ne possède pas sa stupéfiante intelligence, mais la ressemblance est là. Ressemblance toute morale et psychique, il est vrai, car entre Monk et moi, hormis la complexion névrotiquement obsessionnelle, l’air de famille n’est pas évident à déceler. Et puis à bien considérer la situation, je suis normale.
Normale mais terrible.

De ce fait, il me semble légitime de prétendre à la compréhension de ce personnage martien, dont les prodigieuses facultés intellectuelles constituent, ainsi qu’il aime à le répéter, «un don et une malédiction». Emule de Sherlock Holmes, Monk reconstitue l'univers à partir d'une poussière.

Le plus grand intérêt que je prends à Monk, après quelques réflexions sur le caractère obsessionnel, nécessairement obsessionnel, de tous les détectives, c'est l'idée que la névrose obsessionnelle est, dans une certaine mesure, cette expérience qui ouvre, à nouveau, à la déraison l’espace de la raison. Et ce contre toutes les tentatives de la société et de la philosophie ou de la psychiatrie pour clore en un espace sûr la folie, qui est la germination de la modeste déraison. Il suffit de relire l'extraordinaire livre de Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, pour s'en convaincre.

Monk incarne l'union de la raison et de la déraison, mieux que n'importe quel autre personnage de fiction télévisée. Il est aussi le prototype de l’Aimant inconsolé, qui était le héros de mon D.E.A. de philosophie, il y a de nombreuses années de cela. Je crois toujours que survivre à la mort de l'être aimé est le pire désaveu d'amour qui soit, une trahison et une lâcheté... Monk est vivant mais déjà mort. Il caresse le cadavre de son existence et le couvre de larmes. Ceci peu d'êtres le comprennent et Monk est condamné à une solitude bien cruelle, proportionnelle à la faveur que le destin lui a faite. Tout a un prix.
Monk, par le plus grand des miracles (double miracle : trouver l'amour véritable et trouver l'amour véritable quand on a été mis en hibernation dès l'enfance...), a trouvé quelqu’un sur terre pour l’aimer et l’épouser. Une merveilleuse beauté blonde répondant au prénom de Trudy (interprétée malheureusement par deux actrices différentes). Hélas, celle-ci est morte dans une voiture piégée par une bombe. Depuis ce jour funeste, Adrian Monk recherche le coupable de cet attentat qui l’a privé de son unique chance de bonheur. Or, celui qui résout tous les mystères en un clin d’œil est incapable de découvrir la raison pour laquelle sa femme est morte.


De maigres pistes en maigres pistes, il finira pourtant par découvrir que, contrairement à ce qu’il avait cru au départ, la bombe ne lui était pas destinée, mais bien à son épouse. La culpabilité est un fardeau moins lourd à porter, mais elle demeure en lui.
Si la quête de Monk parvient un jour à son terme, son histoire sera terminée. Il se perdra lui-même dans une caricature de lui-même ou devra prendre le rique de tuer son identité "monkesque". Je ne sais ce qui serait le pire.
Monk a un frère, Ambrose, lui aussi, psychiquement atteint. Tous les deux ont connu une enfance cloîtrée et, à sa manière, violente. Ambrose ne sort pas de sa maison depuis des dizaines d'années. Il rédige des manuels d’utilisation d’objets aussi improbables les uns que les autres, en langues étrangères. Son intelligence est également prodigieuse, comme si l'absence d'affectivité était compensée par un surcroît de matière grise. Leur père les a abandonnés, lorsque Monk avait 8 ans. Depuis ce jour, Ambrose attend dans sa maison le retour du père prodigue... Monk, lui, sait qu'il ne reviendra pas. Pourtant, lors de la cinquième saison, après environ de quarante ans d’absence, Monk reverra son père, qui a fondé ailleurs une autre famille (Monk et Ambrose ont un demi-frère, Jack), qu’il a encore une fois laissé choir. Rencontre surréaliste, non dépourvue de chaleur et de regrets partagés.
Monk est un ancien policier, qui a perdu sa plaque, à cause de ses troubles obsessionnels très gênants. Cependant, il demeure un consultant de la police de San Francisco et travaille avec le Capitaine Leland Stottlemeyer (Ted Levine) – fraîchement divorcé et maladroit père de famille- et le Lieutenant Randy Disher (Jason Gray-Stanford) – un simple d’esprit, très sympathique.

Il espère récupérer son poste. Monk ne fait rien d'autre que d'attendre des choses improbables. Mais l'attente convient à sa complexion figée.
Pendant plusieurs années, Monk a été aidée par Sharona (Bitty Schram), une infirmière reconvertie en assistante du détective. Celle-ci le laissera tomber sans préavis (Monk est éternellement abandonné) – pour rejoindre son ex-mari - et, au cours d’une enquête, il fera la connaissance d’une autre blonde, mère de famille et veuve, Natalie Teeger (Traylor Howard). Elle sera sa nouvelle assistante. Contrairement à Sharona, qui n’avait aucune complaisance pour Monk, Natalie 


se montre maternelle, aimante envers son patron. Monk dira d’elle qu’elle lui rappelle, par certains aspects, son épouse défunte. Le compliment n’est pas mince, car Monk semble hermétique à tout sentiment, faisant preuve d'un égoïsme presque inconscient tellement il lui est naturel.
Les enquêtes de Monk ne brillent pas par leur intelligence scénaristique : tout est hautement improbable – nous sommes loin du réalisme et du travail d’orfèvre des séries policières anglaises-, mais leur loufoquerie, la tendresse qui s’installe au fil des épisodes pour les divers personnages (ne pas oublier de citer le psychiatre de Monk et le rival de ce dernier, l'exaspérant Harold Krenshaw, qui dispute à Monk les bonnes grâces du thérapeute), la quête de Monk (qui n’avance guère), les efforts que fait ce dernier pour se libérer de ses démons intérieurs, la mélancolie du personnage, l’atmosphère un brin surréaliste font de cette série une œuvre qui mérite notre attention – ou, pour le moins, notre affection. Sans omettre de citer, à partir de la saison 2, le générique écrit et interprété par l'excellent Randy Newman.
It's a jungle out there...

En vérité, Monk, c’est moi, mais avec une quinzaine d’années de moins. J'ai, en effet, très récemment pris conscience d'avoir quitté le monde des "monstres" et je suis tellement normale que je me reconnais à peine.

Je veux croire que l’on finit par guérir de soi et que ce n’est pas si terrible que cela d’oser être, un jour, un peu plus et un peu mieux qu’on ne le croyait permis. Contre ceux qui, jadis, avaient décidé pour nous
ou tout simplement par égard pour nous-mêmes, ce qui est encore mieux. C'est la raison pour laquelle, Monk est condamné à ne jamais progresser, et pas seulement parce qu'il n'est qu'un personnage typique ou exemplaire de fiction, un caractère, mais parce qu'il possède la perfection ou à la perfection son défaut d'être ou son supplément d'âme. A cause de ceci, je l'envie.
jeudi 24 janvier 2008


[J. M. Barrie, en 1915, à Bettancourt - hôpital pour enfants établi dans ce château par Barrie lui-même et dirigé par Elizabeth Lucas pendant plus d'un an.]



[J.M. Barrie en 1930, Edimbourg.]


[J.M. Barrie en 1935...]


Dans le prolongement du billet prédécent : petite mise à jour, parmi d'autres, du site Barrie ici et là.
mardi 22 janvier 2008


[Image offerte par Andrew Birkin, extraite d'un programme américain de 1906, avec Maude Adams dans le rôle de Peter Pan et Ernest Lawford dans celui de Hook. Cliquez sur le cliché pour l'agrandir dans une autre page.]


J'ai commencé des mises à jour de mon site Barrie, que je recenserai lorsqu'elles seront achevées (fin février, comme annoncé il y a quelques jours).


Il m'a semblé opportun de vous signaler l'existence d'une nouvelle page dédié au vilain de l'histoire, le bien nommé Hook... Vous pouvez la lire ici.


Je profite de cette note microscopique pour vous signaler la sortie chez BACH FILMS d'un DVD, jusques alors simplement disponible en Zone 1, un film tiré d'une pièce de Barrie, L'admirable Crichton


dont je parlais jadis ici même ou sur le site susmentionné. Bach films n'est pas célèbre pour la qualité de ses DVD, mais cette société a le mérite, néanmoins, de sortir à bas prix des films (très) rares (voir la collection consacrée au cinéma russe ou aux polars, par exemple) et souvent des joyaux du cinéma d'auteur (Griffith pour ne citer que lui) ou de série B (jusqu'à Z), hélas un peu oubliés. Dieu que j'aurais aimé vivre à cette époque !



Et, puisque je suis adepte de la digression utile, je signale ce livre-ci, acheté dimanche à la librairie du cinéma, "Ciné Reflet", désormais rue Monsieur le Prince, à Paris, dans le VIe - mon fief :



Je ne l'ai pas encore lu, mais j'en attends beaucoup.
lundi 21 janvier 2008
« Personne ne mérite d'être aimé - personne à la mesure de ce don sans mesure. Celui qui le reçoit découvre alors l'injustice. » (Camus, citation recopiée de mes carnets d'adolescente)

Je devrais demander pardon à tous ceux qui me lisent (jusqu'au Brésil, aux dernières nouvelles, puisque j'ai reçu un gentil mot en portugais, il y a quelques jours, d'une personne qui fait l'effort de me lire en français...), à ceux que j'aime. Cela fait des semaines, des mois, que je n'ai pas le temps de vous parler, de vous écrire. Je suis occupée, comme une place forte. Je n'ai plus de temps que pour mes égoïstes et laborieuses préoccupations. Je suis préoccupée - c'est ma nature-, mais très heureuse, et un peu coupable d'être incapable de rendre un peu de l'amitié que je reçois. Toutefois, je sais bien que l'on ne rend jamais à ceux qui vous ont donné, mais à d'autres, qui eux-mêmes seront de bienfaisance pour d'autres. Éternelle   ronde des échanges obliques. Je poursuis mon chemin à cloche-pied.

Je ne me sens jamais autant vivante que lorsque je pense, lorsque j'écris, jusqu'à la petite douleur, cette infime déchirure entre mon être et mon non-être. Écrire, étudier, lire, m'essayer aux langues étrangères et à la musique, sacrifier au Dieu cinéma, je ne le puis que dans une certaine solitude amoureuse. Peut-être parce que j'ai l'idée que l'on m'attendra encore un peu. A l'extérieur. Et puis si personne n'attend, cela n'a aucune espèce d'importance, je le sais bien. Je ne suis pas seule à l'intérieur. Je n'ai besoin que d'une seule personne : lui.

J'essaie d'œuvrer pour mes rêves, dans l'idée de faire entrer dans le chas de mon existence tout le décor du paradis littéraire. Ma vie ressemble assez à mes attentes. Mais je n'ai pas achevé la phrase, le thème. Aurai-je le temps ?

Je n'écris pas aux autres. Je téléphone encore moins. Mais, près de vous, je demeure. Je lis des lettres auxquelles je ne réponds pas, car j'aimerais y répondre en vérité, avec une réelle conscience. Je me dis plus tard. Et, bientôt, il est trop tard. Il y la gêne de s'être éloignée en douce, de mal se comporter, de plus mériter l'attention. Le mieux est l'ennemi d'un certain bien, qui pourtant m'échappe, lui aussi, de mille manières. Ce n'est pas de la désinvolture, c'est simplement la conscience que chaque heure volée à mon travail ou, pire, à ma moitié originelle est irrémédiablement perdue. Dans cette lucidité-là, les scrupules se dissolvent d'eux-mêmes. Hiérarchie des besoins et des désirs.

Alors, ces quelques lignes sont pour vous tous, bien qu'impersonnelles. Elles ne sont ni belles ni intelligentes. Elles ne font que mettre en demeure mon existence d'être conforme à ce violent songe de mon adolescence. Faire quelque chose de vraiment bien avant de crever. Puis, dire bonjour, au revoir et merci. A bientôt. A demain. Pour toujours et à jamais.

***

Petite note d'information, à quelqu'un qui, un jour, s'étonna que puisse en moi coexister la veine barrienne et l'artère célinienne. Oui, je suis double, mais ni schizophrène, ni ambiguë, simplement complémentaire.

Céline avait choisi le prénom de sa grand-mère comme pseudonyme. C'est ma grand-mère qui, pour une raison ignorée, me donna ce prénom, puisque de parents j'étais dépourvue. Longtemps, un livre qui avait appartenu à celle qui m'avait mise au monde et qui m'avait abandonnée aussitôt, a vécu au sein de mon univers. La grand-mère a dû jeter un œil à la couverture et elle a pris modèle pour façonner ce prénom. Je n'y touchais à ce rosse bouquin, de crainte d'être contaminée par la foutrerie de celle qui ne fut jamais ma mère. Il portait ses empreintes. Je ne voulais pas que les miennes se mélangent aux siennes. Et pourtant...
Il s'agissait du Voyage au bout de la nuit, que je n'ai lu qu'à la fin de mes seize ans, engagée à cela par l'homme qui allait devenir le grand Amour de ma vie, le seul, l'unique, mon mari. Céline était, de coïncidence, dans ma vie. Il était près de moi, le premier. Il a fait relais entre mes raisons de vivre et la courte échelle à mes velléités de dire.

Les Editions Montparnasse ont la bonne idée de mettre en vente, il y a quelques mois, ce DVD,


qui permettra à ceux qui ne le connaissent que par ses livres d'entendre Céline. La voix de Céline est à elle seule un fragment de son secret. Aheurtée, elle est à l'unisson avec son style pointilliste, vociférant, brutal, profondément lucide et humain. Céline est un génie et, quoi que puissent penser ceux qui le haïssent, personne n'est à la hauteur de son génie. Ni Proust, ni Rabelais, ni Shakespeare, ni Dostoïevski.


Personne.

Les gens qui suscitent autant de haine par le simple fait de leurs livres - car est-il encore bon de préciser que Céline n'a jamais commis le moindre acte que l'on puisse lui reprocher ? Enfin, pas plus que vous ou moi...- ont toujours quelque chose à nous dire. Même si nous ne voulons pas écouter. Ce que j'ai appris de Céline, ce ne sont ni la laideur ni la noirceur, ni le désespoir ou la vanité de toute chose, ou pire le pessimisme, tout ce que lui reprochent les chochottes qui ne sont pas capables de le lire - combien de fois ai-je entendu de ces gens-là cette phrase : " Céline ? Ah, non! C'est immonde ! Je ne peux pas le lire, c'est trop noir."
Voilà, cela les désespérerait de le lire. Finalement, c'est bon signe. Cela veut peut-être dire qu'il reste encore quelque chose en eux à tuer. Non, c'est juste de la lâcheté. Des petites natures qui ne peuvent pas respirer sur certaines hauteurs. T'as beau leur dire que, précisément, c'est parce que la vie chlingue et que tout fout le camp, que ça vaut le coup de se jeter dans la danse, pour en tirer quelque chose de beau à regarder et à faire valser. La légèreté des fées ou des danseuses, grande préoccupation célinienne, pour faire contrepoids à la lourdeur des hommes, à cette ancre qui nous tire vers la tombe. Mais on vous regarde en hochant la tête, en n'osant pas vous dire que, maintenant, vous les dégoûtez sérieusement. Oui, on a peur de vous.
Et, moi, de jubiler et de mépriser ces pauvres types et ces gonzesses patronesses. J'aurais aimé avoir des dents de loup pour déchiqueter ces imbéciles. Mais leur viande doit être faisandée sous les dehors de la bienséance et de la politesse. De la viande froide, tout juste sortie de la morgue pour exhaler son fumet de pourriture sous mon nez délicat. Je les emmerde. Je ne les hais pas, faut pas croire, non. Toute la haine, la vraie, elle vient du fond, de la jeunesse. C'est lui qui le dit, hein, et je suis d'accord. Mais je suis trop vieille désormais pour haïr. J'ai dépensé sans compter. Il me reste simplement assez de force pour demeurer dans les clous de mes détestations quotidiennes.
J'ai appris de Céline une certaine dignité d'être et la compassion ; j'ai hélas beaucoup de progrès à faire pour en tirer la force de les tenir à distance sans me froisser le cœur.

Rarement quelqu'un aura été autant haï que Céline, avec un aveuglement auquel je ne trouve, pour ma part, aucune excuse. Dussé-je recevoir encore des lettres d'insultes de la part de gens qui hurlent à toutes sortes de saloperies qu'on lui reproche, sans rien savoir du contexte, des circonstances, en étant "puceaux de l'horreur" qu'a vécue Céline, lors de la guerre de 1914. Il suffit de relire les premières pages du Voyage au bout de la nuit pour être pénétré de cette lente et longue horreur. Ceux qui critiquent le plus Céline sont ceux qui ne l'ont pas lu, comme de bien entendu. Et les mots n'ont pas le même sens dans leur bouche et sous la plume de Céline, qui fut avant tout un humaniste et un pacifiste autant qu'un génie littéraire. Mais lire véritablement un auteur demande un tel effort que la plupart des êtres humains n'ont ni la force ni le courage de le faire. Ils demeurent sur la surface. Si celle-ci se brisait pour eux, ils ne supporteraient pas. Ils se noieraient. Ils crèveraient peut-être de honte, s'il leur reste de l'amour-propre. Mais non, je suis une naïve. Ils s'en branlent le caisson de tout ça.

Ces entretiens filmés, pour la plupart, nous les possédions, puisque amoureux de Céline, l'un et l'autre, nous avons composé une bibliothèque digne de ce nom en son honneur.




(Petit extrait en image de cette bibliothèque.)

Si je le voulais, je pourrais écrire une seconde thèse, de lettres cette fois-ci et non pas de philosophie, sur l'homme, sans quitter ma demeure, car il me semble posséder à peu près tout ce qui a été publié sur l'homme et tous ses livres, parfois en plusieurs langues, sont réfugiés dans la bibliothèque des maudits, en compagnie de Léon Bloy et de quelques autres de ce calibre (Léautaud et certains qui ne sont pas des moindres). Audiard, fervent défenseur de Destouches / Céline, a sa place à mon buffet littéraire, lui qui a écrit deux romans dans la veine brutale et essentielle de celui qu'il admirait. Je n'ai rien à dire là-dessus. Lisez.


Mais c'est la première fois qu'il nous est donnée la chance de les voir dans une aussi bonne qualité d'image et de découvrir certains documents, comme ces quelques instants passés en compagnie d'Elizabeth Craig, la dédicataire du Voyage au bout de la nuit, nommée l'Impératrice.




(Lire ce livre pour en savoir davantage sur leur relation.)

Tout aussi récemment que le DVD susmentionné fut publié ce livre


qui nous rappelle que Céline ne fut sauvé d'une mort certaine que grâce aux Danois - à la Libération, ça flinguait tous azimuts... parce que la haine ne connaît pas de répit. Et c'est une page de notre sombre histoire intérieure qu'il faudra bien un jour accepter de lire, et pas seulement entre les lignes...

Lisez Céline, le reste, à quelques exceptions barriennes près, n'est que de la "cochonnerie".

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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