Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Poirot. Trier par date Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Poirot. Trier par date Afficher tous les articles
mercredi 11 janvier 2006
Extrait d'une étude que j'ai réalisée pour le personnage de Poirot, en regard contradictoire du livre de Pierre Bayard (Qui a tué Roger Ackroyd ?, Ed. de Minuit ).
La méthode de Poirot :
Poirot est sans aucun doute un émule de Sherlock(1) Holmes(2) : c’est un obsessionnel, au sens psychiatrique du terme, qui, à partir de détails dérisoires ou invisibles aux yeux de la plupart, reconstitue chaque fois tout un monde, toute une histoire. Poirot est un obsessionnel et, à ce titre, il aime l’ordre. Il n’est pas loin de présenter le type du paranoïaque qui, selon Freud, attribue «la plus grande signification aux petits détails que nous négligeons d’ordinaire dans le comportement d’autrui, ils interprètent à fond [ausdeuten] et ils en tirent des conclusions de grande portée.» Or, dans l’esprit d’une telle personnalité, l’ordre et le désordre, et ce en dépit de tout ce que ces notions ont de relatif ou d’instable, signifient la même chose. Un maniaque de la propreté et du rangement est, du point de vue du psychiatre, atteint du même trouble qu’un sujet qui vit dans une porcherie. Ceci ne contrariant pas l’affirmation de Freud selon laquelle, l’inconscient ne sait rien des contraires.
Du point de vue du Docteur Sheppard, dans Le Meurtre de Roger Ackroyd, Poirot fait régner dans son salon, «un ordre méticuleux» ; rien de traîne et il n’y a pas un grain de poussière, sûrement. Agatha Christie écrit dans La mystérieuse affaire de Styles, la première fois où est décrit Poirot : « The neatness of his attire was almost incredible; I believe a speck of dust would have caused him more pain than a bullet wound. » (« L’aspect soigné de sa tenue était presque incroyable ; je crois qu’un grain de poussière lui aurait causé plus de souffrance qu’une blessure par balle. ») Il semble qu’il faille prendre au premier degré ce que dit l’auteur de son personnage. Dans le cadre de notre étude « métaphysique » sur la poussière, la description prend un autre sens.
« Ah ! s’exclama le Belge, la méthode ! C’est mon mot-clé, à moi aussi. Méthode, ordre, et les petites cellules grises.
- Des cellules ? s’ébahit l’inspecteur les yeux ronds.
- Mais oui, les petites cellules grises du cerveau.
- Oh ! je vois. Nous nous servons tous des nôtres, je suppose.
- Plus ou moins, murmura Poirot, et elles diffèrent en qualité, ce qui compte aussi. Tout comme la psychologie d’un crime : il convient de l’étudier avec soin. »
On penserait presque à Descartes ! A tort. Bien sûr, Poirot ne définit jamais vraiment cette méthode – qui fait ses preuves, puisque Poirot n’échoue jamais – mais il la montre à l’œuvre et elle ne ressemble pas à celle du philosophe susnommé. En effet, Descartes préconise de diviser les difficultés en autant de parcelles qu’il se pourrait. L’inspecteur de police en concurrence avec Poirot agit de la sorte. Le détective belge, agit d’après son intuition et la « psychologie du crime » qui n’est pas autre chose que la manière dont se trahit l’assassin en tuant telle ou telle personne. Celui qui est tué a un lien avec son meurtrier et ce lien est perceptible par les deux caractères de la victime et de son bourreau.
Ce passage nous donne quelques informations sur la manière de Poirot, mais guère : «Mais alors, c’est possible après tout… oui, bien sûr que c’est possible… mais alors… ah ! il faut que je remette mes idées en ordre. Oui, de l’ordre et de la méthode, je n’en ai jamais eu autant besoin. Tout doit concorder… chaque élément doit trouver sa place, sinon… sinon je suis sur une fausse piste. » Ce monologue auquel se livre Poirot devant Sheppard est sûrement une mise en scène (ce dernier lui fait remarquer que le maître chanteur peut être une femme, alors qu’ils ont tenu pour acquis depuis le début que c’était un homme) mais ne négligeons pas pour autant son contenu. La police produit un raisonnement sans surprise qui la conduit à un assassin vraisemblable, tandis que Poirot, lui, raisonne a contrario et découvre un assassin inattendu. Plus le coupable est évident, plus il lui paraît impossible et vice-versa. La pensée du belge est paradoxale.
Le détail est une notion captivante. Poirot semble aimer les détails et à ses yeux, seules ces miettes ont de la valeur à ses yeux et prennent plus de place dans son esprit que ce qui remplit l’espace, ce qui est en gros plan. « Puis il revint au milieu de la pièce et la parcourut d’un regard vif, inquisiteur, auquel nul détail n’échappait. Le coup d’œil exercé du professionnel. » Le mot « détail » est réemployé dans ce passage. L’un d’entre eux, celui qui va permettre à Poirot de résoudre l’énigme, est le déplacement d’un fauteuil, d’une bergère (large fauteuil à oreilles : pour mieux entendre ? Il n’y a là aucun jeu de mot, comme la suite le montre…) pour être très précis. Ce fauteuil servait à cacher la table sur laquelle était posé le magnétophone, doté d’un mécanisme à retardement, qui devait fournir l’alibi du Docteur Sheppard. La voix de Ackroyd devant être entendue pour la dernière fois alors que le Docteur était chez lui. Il est tentant de fournir une explication psychanalytique – dont il est fort possible qu’Agatha Christie en connaisse les méthodes et les idées, puisque l’inspecteur fait référence à cette « science » avec mépris – de ce déplacement. Le personnage du Docteur Sheppard est obligé de connaître la théorie psychanalytique.
Il faut garder à l’esprit que Poirot est Belge et que son Anglais (à dessein parfois) n’est pas parfait. La page 157 de notre édition est pleine de sous-entendus et de subtilité. Poirot use du terme «perturbé » pour « dérangé » ; en fait, ce qui est dérangé est ce qui contrarie l’ordre habituel ou raisonnable des choses, mais le mot désigne également quelqu’un qui n’a pas d’ordre dans ses pensées, qui est « fou ». Le mot anglais correspondant à « perturbé » n’a que le sens du désordre mental et non celui des choses ou des événements. Poirot peut, en toute bonne foi, penser que le terme anglais comporte ce double sens, mais il peut mésuser de la langue à des fins d’ironie ou de cynisme : il s’adresse au notaire qui gérait les affaires de Mrs Ferrars et le Dr Sheppard corrige le mauvais terme. Si Poirot souhaite cette correction, c’est pour lui montrer sans le lui dire explicitement, qu’il a compris que lui aussi est très sensible aux détails. L’interprétation, pour le paranoïaque en tout cas, engage la notion de projection.
Comment, dans ces conditions, n’a-t-il pas remarqué le déplacement du fauteuil ? En outre, il veut lui faire prononcer le mot « dérangé » afin de souligner le mot et lui insuffler le soupçon que Poirot sait qu’il a dérangé le fauteuil… Au crédit de cette idée, on pourrait retrouver d’autres occasions, dans l’œuvre d’Agatha Christie, où Poirot emploie un terme inadéquat et transmet un message « télépathique » à son interlocuteur. Ici même, dans Le meurtre de Roger Ackroyd, on retrouve un exemple de ce procédé cher à Poirot :
« Comme cela lui arrivait souvent lorsqu’il s’animait, Poirot devint soudainement très continental.
- Monsieur l’inspecteur, s’écria-t-il dans un anglais hésitant entrecoupé de français, prenez garde au… au chemin aveugle…, non … comment dit-on ? la petite rue qui ne débouche sur nulle part.
L’inspecteur Raglan ouvrit des yeux ronds, mais je compris plus vite.
- Une impasse, c’est cela ?
- Oui, voilà : l’impasse qui ne mène nulle part. Et les empreintes [sur le poignard qui a servi à tuer Roger Ackroyd], c’est la même chose : elles ne vous mèneront peut-être nulle part. »
Là encore, Poirot arrache le mot à son adversaire qui, souvent, ressemble à une sorte de double de lui-même, plus qu’à un remplaçant d’Hastings. L’impasse est aussi une notion propre au jeu de cartes, notamment au whist (l’ancêtre du bridge), typiquement anglais. (3) En outre, Agatha Christie s’est servi de cette image dans l’une des nouvelles du recueil consacré au couple Beresford, déjà mentionné.(4) Dans le cas mentionné ici, Poirot oblige Sheppard à dévoiler son jeu en lui faisant dire ce qu’il ne veut pas dire – impasse - et qui est la fausse piste qui dissimule la véritable piste.
Le chemin aveugle s’il n’est une référence à Œdipe est un acte manqué criant !
Le bon chemin est celui qu’a suivi Poirot à partir des indices mis à sa disposition et ce chemin le conduit au narrateur.
Une nouvelle fois le terme « dérangé » est utilisé dans une conversation (par Raymond, le secrétaire) et le mot, alors, a le sens de fou : «Mais personne ne lirait ce genre de lettre tout haut, à moins de … d’être un peu dérangé.» Agatha Christie se montre très ironique vis à vis de ses lecteurs.
Lorsque Poirot lance à Sheppard dans le premier passage cité : « Quel souci du terme exact ! » ce n’est pas un compliment, mais une pique, qui laisse supposer que le Docteur maîtrise le langage (sous-entendu le texte de l’histoire).
Le détail est le révélateur de ce qui est caché ou invisible pour reprendre le terme en italique(5) employé par Poirot au sujet de la bergère qui masquait la petite table. Un détail est un fragment. Celui qui s’attache aux détails est celui qui s’attache au concret, par opposition à celui qui abstrait et dont le but est l’ensemble ou le tout. Ce qui ne veut pas dire que l’amateur de détails néglige l’ordre du tout ; au contraire, ils lui permettent d’en comprendre la structure, comme si le détail était un monde en miniature.
Hastings est pour Poirot un révélateur. Voici de quelle manière (peu flatteuse) : « Il avait le chic pour découvrir la vérité comme par hasard, et sans même s’en rendre compte, bien entendu. Il laissait échapper une remarque saugrenue… et c’était justement cette remarque qui me mettait sur la voie. » C’est d’un aveugle que Poirot apprend ce qui est, comme Œdipe de Tirésias. L’aveuglement peut être de nature différente. L’aveuglement est toujours vis à vis d’un possible.
La pierre d’achoppement est la voix de Roger Ackroyd entendue à 21h30. Le saut logique conclut au fait que l’homme était toujours en vie à cette heure. Le principe est toujours le même : une idée n’est pas envisagée (de même la solution à l’énigme du Double meurtre rue Morgue). Pour penser autrement, il faut sortir du cercle tracé par la raison. Le jugement synthétique est de cette nature : il ajoute un élément qui vient de l’extérieur, quand le jugement analytique ne fait que donner ce qu’il contient déjà en lui. Le problème des jugements synthétiques a priori posé par Kant peut être envisagé ici.
(1) A noter que la moitié du prénom du personnage de Conan Doyle signifie « fermeture », « verrouillage », « serrure », de là à en déduire que le compagnon du Docteur Watson est à moitié fermé… A quoi ? A toutes les autres interprétations que les siennes ? Enfermé à l’intérieur de sa propre raison ?
(2) Agatha Christie aimait faire des pastiches. Voir les deux volumes consacrés à son couple de détectives en herbe, Tuppence et Tommy Beresford – Associés contre le crime et Le crime est notre affaire aux Editions du Masque, publiés en un seul volume dans l’édition originale sous le titre Partners in crime – qui s’amusent à plagier le style et les méthodes de détectives célèbres de la littérature anglo-saxonne. Le fait que Sheppard soit docteur n’est pas un hasard ou une commodité pour le récit. Si Poirot est une sorte de décalque de Sherlock Holmes, Sheppard est celui de Watson, bien mieux que le piètre Hastings. De plus, elle a fait un pastiche de Poirot et Hastings dans ce recueil (Cf. Le crime est notre affaire, p. 140 à la fin). Les parodies sont des loupes . Voici donc ce qu’il y a d’essentiel à retenir sur Poirot et Hastings : « Il m’est venu le genre de petite idée – colossale, sensationnelle – qui vient tôt ou tard à l’esprit d’Hercule Poirot. » (je souligne. ) Le détail, toujours le détail, la petite chose ou le petit truc. Poirot est rusé comme l’oracle… «Tu n’es pas sensé comprendre. Hastings ne comprend jamais. » , « L’ami stupide est à jamais stupide. »
(3) « Manière de jouer qui consiste à dissimuler la carte supérieure que l’on possède, et à ne mettre sur la couleur demandée qu’une carte inférieure. Faire une impasse. L’impasse est un jeu de finesse et d’appréciation, qui n’est soumis à aucune règle précise, et qui exige, outre une prompte aptitude et une habileté consommée, la connaissance exacte de la manière de jouer du partenaire et des deux associés. » (Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, tome 9, p. 591, colonne 2)
(4) « Impasse au roi » in Associés contre le crime, Ed. du Masque, Paris, 2002 , p. 62 à 79. Un homme se dissimule derrière un autre homme, dans une soirée costumée, en s’habillant du même costume.
(5) Sauf erreur de notre part, deux mots sont mis en italique par Sheppard - exceptées les citations que Sheppard fait de son propre récit dans le dernier chapitre - dans ce récit. L’autre est situé ici : « Et Ralph Paton avait des embarras d’argent.» Cette phrase, c’est Ackroyd qui la prononce et elle prend place dans une énumération logique de faits.
jeudi 8 juin 2006
J'ai beaucoup glosé sur le bonhomme. Je crains d'avouer quelques centaines de mauvaises pages à son sujet dans mon ordinateur depuis quelques années. Je vais clore la discussion en postant un extrait d'une autre étude que j'avais tentée d'écrire concernant le bonhomme et qui fut refusée.
Si on me le réclame à cor et à cri, je posterai le fichier pdf de cette dernière.
Son âge mûr lui permet d’être un tant soit peu achevé ; c’est un homme fini, figé par l’expérience et peu enclin à la dérive des sentiments et des passions. C’est aussi l’homme sans âge, à savoir un archétype. Poirot vit au présent éternel. Au fond, on le constatera, ce qui importe, c’est sa capacité à penser sans être détourné par le besoin de s’accomplir dans une carrière ou par l’urgence de prouver sa valeur au monde. Sa réputation le précède. Il ne vit pas dans l’attente de devenir : il est. Poirot, tel David Copperfield naît coiffé (chauve), ou telle Athéna, casqué (muni d’une moustache épatante) et armé (de la raison). Il a déjà un passé, mais aucun futur ou présent : son destin est scellé. Il porte en lui son essence, qui, contrairement à ce qu’en dit Sartre au sujet de nous-mêmes, précède bien ici son existence. Sa situation est fondamentale pour comprendre ce que l’on peut juger être son extravagance. Poirot est, en effet, en dehors du monde. Il le contemple ; il ne participe pas à son mouvement. Il ne crée pas de cercles concentriques autour de lui.
Dame Christie nous livre l’acte de naissance de Poirot :
«Quel détective pouvais-je engager ? Je passai en revue les détectives que j’avais rencontrés et admirés pendant mes lectures. Il y avait Sherlock Holmes, le seul et l’unique : je ne serai jamais capable de rivaliser avec lui. Il y avait Arsène Lupin : était-ce un criminel ou un détective ? De toute façon, ce n’était pas mon type. Rouletabille dans Le Mystère de la chambre jaune : voici le genre de héros que j’aimerais inventer. Un personnage inédit. Qui engager ? Un écolier ? Plutôt difficile. Un scientifique ? Que savais-je des scientifiques ? Soudain, je songeai à nos réfugiés belges. (…) Pourquoi ne pas faire de mon détective un belge ? pensai-je. Il y en avait de toutes sortes, de ces réfugiés. Et pourquoi pas un officier de police réfugié ? Un officier de police à la retraite ? Un qui ne soit pas trop jeune. Quelle erreur commettai-je là ! Le résultat, c’est que mon détective fictif doit être bien plus que centenaire à l’heure actuelle. Je me décidai donc pour un détective belge. Je le laissai progressivement s’installer dans son rôle. Il aurait été inspecteur, de sorte qu’il posséderait une certaine connaissance en matière de crimes. Il serait méticuleux, très ordonné, me dis-je tandis que je rangeais moi-même pas mal de choses qui traînaient dans ma chambre.»
Cette dernière remarque n’est pas une parole en l’air : d’une certaine manière, Agatha Christie a calqué son personnage sur ses traits de caractères personnels. Sans conteste, la «reine du crime» souffrait des mêmes travers que Poirot : la rigueur de la femme écrivain transparaît dans le comportement du détective. Cette rigueur froide a l’inflexibilité de la logique.
Au fond, Poirot a quelques caractéristiques, hormis sa moustache, d’un enfant, le sien ; elle insiste tant sur sa petite taille, qu’elle compense aussitôt en l’affublant d’un nom trop grand pour lui, le nom d’un héros. Il est petit dans son esprit afin qu’elle puisse le manœuvrer plus commodément, peut-être. Sa petitesse nous apprend, en réalité, quelque chose sur Agatha Christie. Il semble qu’elle ait eu toujours eu des arrière-pensées en songeant à son « enfant ».
«Puisqu’il devait être petit, Hercules serait pour lui un bon prénom.»
Quelle étrange association de cause à conséquence ! Sauf si l’on conçoit que son prénom est la réparation de sa défaillance physique. Le contraste, en tout état de cause, est saisissant et n’est qu’un des paradoxes du personnage. Il doit être petit et moyennement laid ou beau, pour ne pas susciter l’intérêt : son physique est sa couverture. Aucun risque, somme toute, qu’on aime ce type et qu’on le distraie de sa fonction. C’est toute la différence qui sépare le détective entièrement cérébral du beau gosse, un peu raté (mais point trop s’en faut) et un peu à la dérive, qu’incarne le privé du roman noir.
Dans un ordre d’idées comparables, Columbo, inspiré à la fois du Père Brown de Chesterton et du Petrovitch de Dostoiëvski (Crime et Châtiment) dissimule son intelligence prodigieuse avec des ustensiles : son imperméable fripé, sa vieille voiture étrangère, sa femme, son chien, ses petites questions, ses anecdotes quelconques. Poirot est un personnage démesurément suffisant : son objet de fierté toute virile est sa moustache, qu’il entretient avec des procédés plus ou moins douteux (teinture, vernis, etc.) au grand dam de Hastings ! On pourrait, avec un esprit un peu leste, se demander si cette moustache ne le dédommage pas de quelque autre attribut… Les moustaches exceptionnelles de Poirot et son arrogante vanité sont de tels accessoires. Ils produisent le même effet. Ils portent le regard et l’esprit des suspects et du lecteur ailleurs.
« Mais, Ariadne, ma chérie, dit-il, tout cela est très bien, mais avec cette moustache et tout le reste, comment peut-on le prendre au sérieux ? Vous affirmez réellement qu’il est compétent ?»
Lorsqu’on s’attache à une apparence, la vision demeure superficielle et localisée, pour ce qui est de la spatialité, et ancrée dans l’instant, en ce qui concerne l’axe temporel. Ainsi, on ne cherche pas d’emblée à imaginer les intentions passées et / ou futur du détective, tétanisés que nous sommes devant une conduite outrancière ou un manque flagrant de personnalité. De même, on ne verra que ce qui fait saillie dans le geste ou la parole, par excès ou par défaut, et non pas ce qui se tient derrière, devant ou sur les côtés. En revanche, rien ne dit qu’ils agissent sciemment en entretenant cette brume qui dérobe à notre regard leur activité heuristique. En outre, tout le roman policier tient dans cet esprit de prestidigitation.
Un nom donne une identité ou prétend réaliser un prodige de la sorte. Hercule fait référence, sans aucun doute, à la figure mythologique. Il n’est pas inutile de rappeler des évidences. Une des leçons du roman policier incite à les remâcher. Un recueil fameux des plus célèbres aventures où il intervient se nomme Les travaux d’Hercule et celui-ci se trouve dans la position de son éminent homonyme : douze épreuves l’attendent. Il faut retenir de cette source l’idée que les deux Hercule sont des êtres supérieurs (l’un par sa force, l’autre par son intelligence), douée d’une âme vaillante (la vertu et le sens de l’honneur anime les deux hommes).
Il y a quelque chose d’ironique, voire de méchant, de la part d’Agatha Christie d’avoir nommé son héros de la sorte. L’homme aux yeux de chat (verts) est même accompagné d’un (faux) frère dont le prénom est tout aussi invraisemblable. Un instant, Poirot se parodie en s’exhibant sous ce nom. Hercule et Achille, l’un sans faille, l’autre avec un point faible. Dans l’avant-propos aux Travaux d’Hercule cité en épigraphe de ces lignes, Agatha Christie fait discuter son personnage avec un certain Docteur Burton. Ce passage est riche en clins d’œil. Dame Christie cite souvent Shakespeare et les œuvres de la littérature classique. Ici il faut comprendre qu’elle fait référence à Robert Burton, celui qui écrivit l’Anatomie de la mélancolie. « Dr Burton interrupted his melancoly. »
« Dites-moi, pourquoi ce prénom, Hercule ? - Vous voulez dire mon nom de baptême ? - A peine un nom de baptême, rechigna l’autre. Tout à fait païen. Mais pourquoi ? C’est ce que je veux savoir. Une idée fantasque de votre père ? Un caprice de votre mère ? Des raisons familiales ? Si je me souviens bien, car ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, vous aviez un frère nommé Achille , n’est-ce pas ? (…) - Seulement un petit laps de temps. Le Docteur Burton s’éloigna avec tact de ce sujet. (…) Songez à cette conversation imaginaire. Votre mère et feue Madame Holmes , assises en train de coudre ou bien de tricoter : "Achille, Hercule, Sherlock, Mycroft…" Poirot ne parvenait pas à partager l’amusement de son ami. - Dois-je comprendre que, quant au physique, je ne ressemble pas à un Hercule ? Le regard du Docteur Burton examina de part en part Hercule Poirot : sa personne proprette affublée de pantalons rayés, d’une veste noire comme il faut, d’un pimpant nœud papillon. Son regard remonta des chaussures chics en cuir jusqu’à son crâne d’œuf et à l’immense moustache qui ornait le dessus de sa lèvre. »
Le patronyme, quant à lui, est plus mystérieux. Poirot a une sonorité qui n’est guère attrayante, elle suggère, en français le poireau, un légume aussi fadasse que la courge, amie dudit détective. Mais ce légume s’obstine : il est planté en terre, bien droit, de même son homophone demeure sur les lieux du crime tant qu’il n’a pas résolu son affaire. Nous ne croyons pas tout à fait Agatha Christie lorsqu’elle affirme avoir oublié d’où provient ce nom. Le secret des associations d’idées est souvent tabou et révèle plus que ne le désire le sujet. Cette réticence est compréhensible. Probablement que nous pourrions apprendre beaucoup de la source de ce nom, mais nous n’y sommes pas parvenus. Pour le moment…
Agatha Christie, qui a instauré, dans le prolongement d’une tradition victorienne - qui aime à procéder à ce qui nous apparaît, lecteurs français du XXIe siècle, comme une certaine subversion du monde de l’enfance - la tradition d’écrire certains de ses romans en fonction de comptines (des nursery rhymes) a très vraisemblablement pensé à Humpty Dumpty en créant Hercule Poirot. Son «crâne d’œuf» est connoté par l’intertextualité.
A la fois, le personnage des nursery rhymes mais aussi le protagoniste de Lewis Carroll, pour qui le langage n'a de sens que par l'intention que je lui accorde, les mots n'étant que des mercenaires, auxquels j’attribue telle ou telle tâche, c'est-à-dire telle ou telle signification. Personne n’ignore à quel point Poirot est attentif aux mots, même s’il a la fâcheuse tendance à citer de travers Shakespeare, et à écorcher la langue de ce dernier, ainsi que nous le rappelle sa notice nécrologique. A Carroll est peut-être aussi emprunté la montre à gousset du lapin, dont ne se départ pas Poirot.
Poirot est un paradoxe vivant : il refuse, ainsi que le souligne Narcejac , l’absurde et l’humour, alors qu’il les incarne parfaitement. Il est un personnage enflé de son importance. Trop gros pour être vrai. Forts de cette certitude, on ne peut qu’en déduire trois choses : Poirot est un archétype et un automate, ainsi que le souligne Narcejac et ceci a pour fonction, dit-il sans s’expliquer davantage, d’empêcher l’installation, dans le roman, de l’angoisse. Il faut donc que Poirot soit irréel, faute de quoi nous allons « souffrir » avec lui et nous attacher davantage à sa personne qu’à l’intrigue.
Cette définition de Bergson lui convient parfaitement :
« Ce qu’il y a de risible (…) c’est une certaine raideur de mécanique là où l’on voudrait trouver la souplesse attentive et la vivante flexibilité d’une personne. »
La constante répétition, d’un livre l’autre, des manières de Poirot provoque aussi le rire :
« L’idée est chose qui grandit, bourgeonne, fleurit, mûrit, du commencement à la fin du discours. Jamais elle ne s’arrête, jamais elle ne se répète. Il faut qu’elle change à chaque instant, car cesser de changer serait cesser de vivre. Que le geste s’anime donc comme elle ! Qu’il accepte la loi fondamentale de la vie, qui est de ne se répéter jamais ! Mais voici qu’un certain mouvement du bras ou de la tête, toujours le même, me paraît revenir périodiquement. Si je le remarque, s’il suffit à me distraire, si je l’attends au passage et s’il arrive quand je l’attends, involontairement je rirai. Pourquoi ? Parce que j’ai maintenant devant moi une mécanique qui fonctionne automatiquement. Ce n’est plus de la vie, c’est de l’automatisme installé dans la vie et imitant la vie. C’est du comique. »
Nous comprenons ainsi le propos : si Poirot est un être mécanique, il faut le comprendre de deux manières. D’une part, ses traits primaires de caractère sont réguliers comme un métronome. Il est toujours présenté avec les mêmes tics. D’autre part, son autre aspect mécanique s’exprime intellectuellement. Il est régi par l’unique principe de l’intelligence : il conduit le monde selon la seule logique, sans se soucier de l’aspect sentimental, sensible ou passionnel des événements. Il se comporte comme un mathématicien face à une équation à résoudre ou comme un physicien mesurant des forces en présence. Mais de quelle intelligence et de quelle logique parle-t-on au juste ? Hé bien, celle, si rassurante du roman policier, cousine germaine de celle qui s’expose dans l’exercice philosophique.
« Vous savez ce que vous m’évoquez ? dit Mrs Oliver. Un ordinateur. Vous vous programmez vous-même. C’est bien comme ça qu’ils disent ? Vous ingurgitez toutes ces données tout le long de la journée et vous attendez de voir ce qui va en sortir ensuite. - Vous tenez une bonne idée, dit Poirot, intéressé. Oui, oui, je joue le rôle de l’ordinateur. On le remplit d’informations… - Et supposez que toutes les réponses obtenues soient fausses ? dit Mrs Oliver. - C’est impossible ! dit Hercule Poirot. Les ordinateurs ne se trompent pas. - Ils sont supposés agir de la sorte, dit Mrs Oliver, mais vous seriez surpris de savoir ce qui se produit parfois ! (…) Je sais qu’il existe un adage selon lequel "L’erreur est humaine". Mais l’erreur d’un homme n’est rien en comparaison de ce dont est capable un ordinateur quand il s’y met. »
L’idée de la machine et de l’aspect automatique de sa personnalité se trouvent confortés par cette déclaration. Ajoutons une troisième caractéristique. Une machine est impersonnelle et n’éprouve pas de sentiment. Poirot, à la différence d’un Nestor Burma par exemple, ne parle jamais en première personne. Soit Hastings raconte ses exploits soit un narrateur anonyme (l’auteur) les rapporte. Il n’existe que par ouï-dire ; il n’est jamais le narrateur en première personne. Pas même lorsqu’il rédige cette dernière lettre, celle que nous découvrons avec Hastings, lors du dernier chapitre du dernier roman où il intervient, puisque c’est par les yeux d’Hastings que nous la lisons. L’existence d’Hercule Poirot est ambiguë sur tous les fronts : en plus d’être abstrait et concret, il est à la fois omniprésent et étrangement absent. Mais son cas n’est pas extraordinaire dans la littérature policière :
« (…) le détective lui-même est incapable de faire des confidences autobiographiques (…) le détective se tait parce que tout destin est muet pour lui. Son mutisme s’explique non par l’engagement absolu de l’existence, mais par l’absence d’existence propre à l’engagement rationnel, absence qui lui interdit la parole (…) C’est pourquoi il est accompagné du confident qui chante ses louanges et qui arrache la résolution des cas à l’obscurité dont l’entoure son caractère impersonnel. » (S. Kracauer)
Poirot est une caricature. Ne pourrait-on pas dire de même de son frère aîné, Sherlock Holmes ou de ses cousins éloignés, Columbo ou Monk, ou encore de Nestor Burma que nous venons d’évoquer ? Qu’est-ce qui diffère, par exemple, Poirot d’un type tout à fait humain, comme l’inspecteur Morse créé par Colin Dexter, par exemple ? Morse nous est proche : il a des amours, des vices, des états d’âmes, etc. Il rend possible l’identification. Poirot vit en exilé, en exclus : il n’est pas de notre univers et c’est la raison pour laquelle il peut le démonter à loisir et le remettre en marche, comme un horloger qui aurait une parfaite connaissance des rouages d’une machinerie infernale.
Il n’est pas un homme ; il incarne une activité. «Hercule Poirot» n’est pas un nom, c’est une fonction, un métier. D’où ces formules distanciées par rapport à lui-même, cette manière de se traiter à la troisième personne, ce maniérisme qui lui est spécifique et qui n’est pas uniquement indice de vantardise :
« Je devrais peut-être, madame, vous en dire un peu plus à mon sujet. Je suis Hercule Poirot. (…) Je suis, ainsi que vous le savez peut-être, dit Poirot, un détective. Il se frappa la poitrine. Peut-être le plus célèbre détective au monde. » «Je suis Hercule Poirot. Je suis le grand, l’unique Hercule Poirot. »
Ce qui importait pour Agatha Christie, c’était de créer un personnage original. Si le roman policier guidé par un enquêteur est un genre aussi ardu à écrire et à renouveler, c’est en partie à cause de la difficulté qu’il y a à inventer un détective, qui ne ressemble pas à tous les autres et qui génère un univers autre. Au-delà de la qualité du problème ou de l’énigme à résoudre, ce qui donne son cachet et son intérêt à un roman policier, c’est la saveur de l’ambiance, le charisme ou la fantaisie du personnage principal. Il est très remarquable de constater que la plupart des romans d’Agatha Christie sont extrêmement pensés de ces deux points de vue, quant la galerie de personnages secondaires est assez peu – tout est relatif, n’est-ce pas ? – travaillée.
Pour autant, il ne faut pas s’imaginer Agatha Christie, tendre et amoureuse de son personnage. N’écrit-elle pas, dans son autobiographie :
«Hercule Poirot, mon invention belge, était accrochée à mon cou, fermement attaché là, comme le vieil homme de la mer. »
Si tel avait été le cas, elle n’eût probablement pas ressenti le besoin de le tuer. Certes, elle eût pu concevoir de la jalousie, à l’idée qu’il lui survécût ou qu’un autre auteur l’adoptât, mais la raison est différente, nous en sommes bien persuadés. Quelques lignes issues de Mrs McGinty est morte nous le prouvent. Un des personnages récurrents de Dame Christie se nomme Ariadne Oliver, qui est en quelque sorte le double de l’auteur, ou pour le moins son ombre chinoise. Ariadne est également romancière, officiant dans le genre policier, et elle semble revêtir certaines des caractéristiques de Mrs Christie.
«Qu’est-ce que j’en sais ? dit Mrs Oliver avec humeur. Est-ce que je connais les raisons pour lesquelles j’ai un jour inventé cet homme répugnant ? Je devais être folle. Pourquoi un finlandais [On pourrait se dire : pourquoi un Belge ?] alors que je ne sais rien de la Finlande ? Pourquoi un végétarien ? [Très amusante réflexion, si l’on reprend le début dudit roman, qui expose les ennuis de Poirot quant à l’alimentation !]Pourquoi possède-t-il tous ces tics idiots [La relation avec Poirot est claire comme de l’eau de roche !] ? Ces choses arrivent et c’est tout. Vous essayez quelque chose et les gens semblent l’apprécier. Alors, vous continuez. Ets avant de vous rendre compte où vous en êtes arrivé, vous vous retrouvez lié pour la vie avec quelqu’un du genre de cet exaspérant Sven Hjerson [ou Hercule Poirot…Il est très vraisemblable qu’Agatha Christie ait développé une certaine haine à l’encontre d’Hercule Poirot, comme son meurtre le laisse penser.] Et les gens vous écrivent même pour vous signifier à quel point ils sont convaincus que vous l’adorez. L’adorer, lui ? Si je rencontrais, dans la vrai vie, cet échalas de Finlandais, amateur de crudités, je commettrais un meurtre [On peut dire qu’elle l’a fait, littérairement parlant] à côté duquel tous ceux que j’ai inventés jusqu’à ce jour ne seraient rien. Robin Upward la contempla avec un profond respect. « Vous savez, Ariadne, savez-vous que cela pourrait être une idée merveilleuse ? Un véritable Sven Hjerson. Et ce serait vous qui le tueriez. Vous en feriez un livre qui serait votre chant du cygne. Il ne serait publié qu’après votre mort. [Ceci est très troublant, surtout quand on songe que la réalité a rattrapé la fiction. En effet, Agatha Christie avait mis au coffre un Poirot et un Marple inédits à ne publier qu’après sa mort, même si les conditions n’ont pas été tout à fait respectées…] - Pas de risque ! dit Mrs Oliver. Et l’argent ? Le salaire du crime, je le veux maintenant ! [Ce cynisme plus ou moins avéré est possiblement celui de Mrs Christie.]»
Ces lignes ont été écrites pendant la seconde guerre mondiale, soit plusieurs décennies avant que le public ne découvre la mort de Poirot, mais elles sont à peu près contemporaines de la rédaction du dernier opus de Poirot ! La dernière intervention de Poirot écrite par Christie, dans la chronologie réelle, étant celle d’Une mémoire d’éléphant.
Mais, au fait, après cette revue de détails, nous n’avons pas posé la question qui sied tant à la culture britannique. Monsieur Poirot est-il un gentleman ? Bien qu’il n’ait pas sucé le lait d’Eton, bien qu’il baragouine l’Anglais, et qu’il soit décidément trop fantasque, Hercule est peut-être un gentleman car il recherche la vérité, qui est la première des vertus qu’il honore. Il est, en tout cas, frère d’âme d’Aristote. Néanmoins, son goût immodéré pour les questions indiscrètes et le mensonge ne lui permettent pas, nous le craignons et le regrettons, de l’asseoir à la table des gentlemen.
jeudi 12 janvier 2006
«Je sais tout.»
On pourrait se demander alors pourquoi Œdipe ne comprend pas l’ambiguïté des paroles de l’oracle, puisqu’il est si malin. Plusieurs raisons possibles à cette défaillance : 1) Œdipe peut ne pas vouloir voir (comprendre) [4] ce que veut lui montrer l’oracle, a) soit par défi, car il a une haute image de lui-même et se croit plus fort que la prédiction, b) soit parce que cette perception du vrai impliquerait un renoncement à ses parents adoptifs et qu’il refuse ce deuil symbolique, soit encore c) qu’Œdipe ait la conscience diffuse du désir qu’il a de sa mère (adoptive) et de l’idée fugitive et irréelle (fantasme) de tuer son père. 2) Œdipe peut tout simplement ne pas croire en la prophétie, a) soit qu’elle lui semble absurde, d’un point de vue logique b) soit qu’elle lui apparaisse comme incroyable à cause de quelque chose qu’il sait ou croit savoir sur lui-même, son caractère, ses sentiments pour une autre personne et que nous ignorons, etc., soit c) parce qu’il ne veut pas croire (pour les raisons exposées en 1). 3) Œdipe peut croire trop fort aux paroles de l’oracle et la peur s’emparer de lui si bien qu’il en oublie, involontairement ou inconsciemment, une part du réel possible masquée par ses désirs.
L’attitude d’Œdipe qui fuit son pays natal et ses parents adoptifs nous contraint à penser qu’il croit aux paroles de l’oracle et qu’il s’attache à leur sens le plus immédiat et premier, du point de vue de sa personne.
La meilleure façon d’éviter son destin aurait été de ne pas se marier et ne pas tuer ; seul un homme modeste et absolument suspicieux pouvait éviter ce destin-là. Or, Œdipe fait encore trop confiance à son jugement (ou à ses désirs) et surtout au réel, sur lequel on ne peut pas compter, ainsi que le répète à l’envi Jaspers. Œdipe souffre à cause d’un déficit de logique…
Nous ne nous aventurerons pas à décider fermement si Poirot bluffe et prêche le faux pour savoir le vrai [5], sondant au hasard les âmes de ceux qu’il met mal à l’aise par son assurance – puisque bien sûr tout le monde à quelque chose à cacher, des détails qui n’ont pas nécessairement à voir avec son enquête, et il ne peut donc se tromper en affirmant qu’on ne lui dit pas la vérité [6]- ou s’il détient ce qu’il prétend. La morgue du personnage n’a d’égal que celle de l’infortuné roi de Thèbes. Tout n’est certainement pas tout, même s’il est mieux que rien. Une déclaration du Docteur Sheppard est instructive pour la suite : « (…) les médecins ne savent-ils pas tout ? Seulement voilà, ils savent aussi se taire… »[7] Nous avons donc affaire à deux hommes qui savent tout. Mais qu’est-ce que ce « tout » ?
Ce savoir, en ce qui concerne, Poirot semble un peu forcé : «N’est-ce pas mon métier d’avoir raison ?» [8] On pourrait dire une chose semblable du philosophe…
[2]Qui sait si le savoir n’est pas une malédiction ? L’histoire de la pomme, d’Adam et de Eve peut le laisser croire.
[3] Le meurtre de Roger Ackroyd, Ed. Le livre de poche, trad. de Françoise Jamoul, Paris, 2000, p. 202
[4] Qu’il ne comprenne pas l’astuce de l’oracle alors qu’il a résolu l’énigme du Sphinx semble invraisemblable pour des raisons d’intelligence. Il s’agit plutôt d’une paralysie de la pensée.
[5] Quelle ironie que le faux puisse servir le vrai !
*******************************************************
Oracles
Le meurtrier « invisible » de Rideau (ou Poirot quitte la scène*) suggère les crimes à ceux qui ne les commettraient pas son « aide ». De même, pourrait-on dire que les oracles agissent à l’encontre de ceux qui viennent les consulter. Peut-être ne réaliseraient-ils pas ce qu’on leur affirme être nécessaire sans la conviction que l’on place en eux. Dans quel but ? Pour punir leur curiosité ? S’est-on jamais demandé pourquoi les oracles parlent double et pourquoi les pauvres malheureux qui les questionnent interprètent de travers, pour leur plus grand dommage ? Racine se demandait : « Un oracle dit-il tout ce qu’il semble dire ? » Pourtant la parole est infaillible. Mais peut-être y a-t-il mille interprétations possibles dont le réel n’en retient qu’une : l’oracle dit tout et le contraire de tout, comme tous les marchands d’orviétan, d’hier et d’aujourd’hui. Toutefois, la tradition de l’oracle est intéressante à étudier du point de vue du principe d’incertitude et de la modalité du possible.
L’oracle suggère et Poirot aussi : « Il lançait quelques allusions ou suggestions, mais n’allait jamais plus loin. »Il laisse à ses interlocuteurs le soin de conclure, et la responsabilité de leur déduction. Un exemple de ce type est la scène qui se déroule, dans le dernier tiers de l’histoire, entre Poirot, le Docteur Sheppard et sa sœur, Caroline, sorte de préfiguration de Miss Marple. Poirot parle de la faiblesse d’un homme qui, acculé, peut tuer et celle-ci s’imagine que le détective parle de Ralph Paton, alors que Poirot parle, visiblement, de son frère.
Un énoncé est n’est jamais compréhensible objectivement, en dehors de ceux que formulent la science. Il y a dans toute compréhension une interprétation, une part inaliénable d’affectivité qui le fait varier de son pivot (à savoir la parole, elle-même entachée de subjectivité, que transmet l’interlocuteur). Il suffit, si l’on veut s’en persuader, de songer à la dernière parole blessante ou accusatrice qui nous a atteint, alors que, peut-être, celui ou celle qui nous l’a adressée n’avait nulle envie de heurter. Les mots n’avait pas le même poids pour l’un et pour l’autre, ni le même goût et des connotations et des champs lexicaux différents. Un mot n’est jamais un fragment qui existe seul, absolu, indépendamment des sentiments qui lui donnent vie dans l’esprit et la bouche, sauf dans les dictionnaires ou les grammaires, ces herbiers de mots séchés auxquels manquent l’eau de la bouche pour les ranimer – et encore : les mots ne portent-ils pas les stigmates de ceux qui leur ont donné vie et des circonstances dans lesquelles ils ont vu le jour ? Une phrase est une empreinte de l’âme et de l’univers de celui qui la dit, qu’il le veuille ou non. Et ces mots, recueillis dans le labyrinthe de l’oreille font écho dans une autre subjectivité. Le son original et l’écho n’ont jamais le même ton ni la même portée : il y a déformation. Le mot dit et le mot entendu ne sont pas jumeaux.
L’interprétation, bien que désirant écouter et entendre avec l’oreille d’un ou d’autre, ne le peut tout à fait. On ne sait jamais tous les détails de l’univers de l’autre. Poirot affirme : « (…) je ne cache jamais ce que je sais. Mais chacun interprète mes paroles à sa façon.» Cette mise en garde, à peine voilée
Au début du récit, le narrateur parle de « prémonition », de « pressentiment » des malheurs qui vont arriver. Il fait figure d’une sorte d’oracle. « Je n’irais pas jusqu’à prétendre qu’à cet instant, je prévoyais déjà les événements que me réservaient les semaines suivantes. J’en étais même fort loin. Mais mon instinct me soufflait que ma tranquillité était gravement menacée. » ou encore « C’est en évoquant cette scène [le tête à tête entre Mrs Ferrars et Ralph Paton, je crois pouvoir l’affirmer sans me tromper, que j’éprouvai pour la première fois le pressentiment dont j’ai parlé. Rien de bien précis encore, non. Mais une sorte de prémonition de ce que nous réservait l’avenir. »Certes, il est bien facile de parler de prémonition au sujet d’événements passés.
MORE TO COME...
Ne pas lire ce qui suit si vous n'avez pas lu Poirot quitte la scène !
* Le roman où Poirot devient un assassin. Agatha Christie n'a pas publié ce roman de son vivant. Il fut écrit en 1940 et conservé pendant plus de trente ans dans un coffre à la banque. Plus que jamais ce roman montre à quel point, dans l'esprit de Mrs Christie, l'assassin et la victime sont liés. Mais, également, à cet étrange couple, se joint celui, non moins pervers, de l'auteur et du lecteur...
mardi 9 mai 2006
Telle est l'accroche qui ornait le New York Times il y a quelques décennies...
Pour lire l'article, cliquez sur l'image, puis augmentez la taille en cliquant à nouveau dessus :

Article en date du 6 août 1975.
« A la fin de sa vie, il était perclus d’arthrite et souffrait du cœur. Il était souvent en fauteuil roulant et était transporté de sa chambre au salon commun des pensionnaires de la maison de retraite de Styles Court, dans le Sussex. Il portait une perruque et des moustaches factices, afin de dissimuler les outrages du temps qui offensaient sa vanité. Dans ses jours actifs, il était toujours impeccablement mis. Monsieur Poirot, qui mesurait simplement un mètre soixante-deux (1), arriva de Belgique pendant la première guerre mondiale en tant que réfugié. (…) La nouvelle de son décès, annoncé par Dame Agatha Christie, ne fut pas une surprise. La rumeur selon laquelle il était à l’article de la mort nous était parvenue en mai dernier. »
(1) Cinq pieds et quatre pouces.
Je joins ce petit texte que j'ai écrit en guise de variation autour du célèbre détective... Il mériterait des développements sur de nombreux points. Considérez-le comme une esquisse.
Attention : il contient des informations sur le dernier roman où apparaît Poirot.
mercredi 10 mai 2006
Dans l’avant-propos aux Travaux d’Hercule, Agatha Christie fait discuter son personnage avec un certain Docteur Burton. Ce passage est riche en clins d’œil. Dame Agatha Christie cite souvent Shakespeare et les œuvres de la littérature classique. Ici il faut comprendre qu’elle fait référence à Robert Burton, celui qui écrivit l’Anatomie de la mélancolie.
« Dr Burton interrupted his melancoly. »
Il s'agit d'un plaisant clin d'oeil, de l'insertion dans la réalité fictionnelle du roman, dans la diégèse si l'on veut parler savant ("La diégèse est l'univers spatio-temporel désigné par le récit." dixit Gérard Genette in Figures III), d'une autre réalité qui n'appartient pas au cours du récit.
De même, ici :
« Dites-moi, pourquoi ce prénom, Hercule ? - Vous voulez dire mon nom de baptême ? - A peine un nom de baptême, rechigna l’autre. Tout à fait païen. Mais pourquoi ? C’est ce que je veux savoir. Une idée fantasque de votre père ? Un caprice de votre mère ? Des raisons familiales ? Si je me souviens bien, car ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, vous aviez un frère nommé Achille [1] , n’est-ce pas ? (…) - Seulement un petit laps de temps. Le Docteur Burton s’éloigna avec tact de ce sujet. (…) Songez à cette conversation imaginaire. Votre mère et feue Madame Holmes , assises en train de coudre ou bien de tricoter : "Achille, Hercule, Sherlock, Mycroft…" Poirot ne parvenait pas à partager l’amusement de son ami. - Dois-je comprendre que, quant au physique, je ne ressemble pas à un Hercule ? Le regard du Docteur Burton examina de part en part Hercule Poirot : sa personne proprette affublée de pantalons rayés, d’une veste noire comme il faut, d’un pimpant nœud papillon. Son regard remonta des chaussures chics en cuir jusqu’à son crâne d’œuf et à l’immense moustache qui ornait le dessus de sa lèvre. »
Agatha Christie fait s'entrechoquer deux univers fictionnels, le sien et celui de Conan Doyle.
Dans les deux cas, il s'agit à chaque fois d'une forme de métalepse.
La métalepse (du grec metalêpsis qui signifie "transposition"), ainsi que l'expose Genette, dans son excellent ouvrage (qui m'a remonté le moral, ces jours derniers : ses exemples sont savoureux, le livre est bien écrit et intelligent.)
C'est une intrusion du narrateur ou du narrataire [Mot inventé par Barthes. Personne à qui l'on fait un récit, par opposition au narrateur : « Le narrataire ne se confond pas plus avec le lecteur que le narrateur ne se confond avec l'auteur » (J. Rey-Debove, Sémiotique)] extra diégétique dans l'univers diégétique (le cadre de l'histoire que vous êtes en train de lire) ou de personnage diégétiques dans un univers métadiégétique (comme dans le second extrait de Dame Christie que je cite) ou l'inverse. Dans tous les cas, c'est le fait de franchir une limite qu'en général l'auteur respecte scrupuleusement. Genette la décrit ainsi, ailleurs : « frontière mouvante mais sacrée entre deux mondes : celui où l’on raconte, celui que l’on raconte ».
La métalepse est souvent confondue avec la mise en abyme.
[1] Dans Les quatre.
jeudi 4 octobre 2007
Ce matin, dans ma boîte aux lettres, parmi diverses photographies de Cary Grant, acquises lors d'enchères, et le coffret de la saison 5 de Moonlighting, une jolie surprise m'attendait : un volume de la Bibliothèque Rouge des Moutons Electriques, celui consacré à Maigret, qui succède entre autres à Sherlock Holmes, à Arsène Lupin et à Hercule Poirot, déjà parus.
Ce tome devrait sortir sous peu en librairie, en compagnie d'un volume James Bond. Je ne puis que vous conseiller de les acquérir. Non pas parce que j'ai eu l'insigne honneur de collaborer au volume Maigret - très modestement d'ailleurs, je le précise -, afin d'y parler de deux de mes personnages de fiction préférés, L'inspecteur Frost et L'inspecteur Morse, mais parce que chacun de ces volumes représente une somme, abondamment illustrée, pour qui s'intéresse au personnage mis sur la sellette ou simplement pour celui qui aimerait découvrir l'univers du personnage et ses satellites. A ma connaissance, il n'existe pas en France beaucoup d'équivalents à cette maison d'édition en matière d'originalité, tant éditoriale que conceptuelle - car, en plus de leurs autres qualités, les livres édités sont beaux. Quelque chose de délicieusement artisanal, dans le sens le plus noble que j'accorde à ce mot, préside à leur fabrication.
Merci à André-François Ruaud, qui a créé et dirige cette maison d'édition pour ces cadeaux.
******************
Catégorie :
Littérature
******************
Catégorie :
Littérature
mercredi 1 mars 2006
Trafalgar 8137. (Death Man's Folly) Tel est le numéro de M. Hercule Poirot si d'aventure vous avez besoin de ses services.
Il est mort ?
Bien sûr que non, je lui ai encore parlé hier soir.
Inscription à :
Articles
(Atom)
Quelques chapitres...
Les roses du Pays d'Hiver
Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.
!doctype>Rechercher sur mon JIACO
Qui suis-je ?
- Holly Golightly
- Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
Almanach barrien
Rendez-vous sur cette page.
En librairie
Où Peter Pan rencontre son double féminin...
Oeuvre de Céline Lavail
Lettres
Voyages
Écosse
Kirriemuir
Angleterre
Londres
Haworth
Allemagne
Venise
New York
Copenhague
Prague
Les vidéos de mes voyages sont consultables ici et là...
Liens personnels
Le site de référence de J.M. Barrie par Andrew Birkin (anglais)
Mon site consacré à J.M. Barrie (français ; en évolution permanente)
Site Barrie miroir (français ; en construction)
Ma page sur Lewis Carroll (français)
"Une fée est cachée en tout ce que tu vois." (Victor Hugo)
Blog Archive
- 2020 (1)
- 2019 (1)
- 2018 (4)
- 2017 (8)
- 2016 (1)
- 2015 (22)
- 2014 (15)
- 2013 (22)
- 2012 (34)
- 2011 (20)
- 2010 (34)
- 2009 (66)
- 2008 (74)
- 2007 (143)
-
2006
(447)
- décembre(21)
- novembre(19)
- octobre(20)
- septembre(21)
- août(33)
- juillet(23)
- juin(43)
- mai(44)
- avril(62)
- mars(50)
- février(51)
-
janvier(60)
- janv. 31(3)
- janv. 30(3)
- janv. 27(1)
- janv. 26(1)
- janv. 25(4)
- janv. 24(3)
- janv. 23(3)
- janv. 22(1)
- janv. 20(2)
- janv. 19(3)
- janv. 18(2)
- janv. 17(1)
- janv. 16(2)
- janv. 15(1)
- janv. 13(5)
- janv. 12(2)
- janv. 11(2)
- janv. 10(3)
- janv. 09(1)
- janv. 08(1)
- janv. 07(2)
- janv. 05(4)
- janv. 04(2)
- janv. 03(2)
- janv. 02(2)
- janv. 01(4)
- 2005 (217)
Archives
-
►
2018
(4)
- ► juillet 2018 (1)
- ► avril 2018 (1)
- ► février 2018 (1)
-
►
2017
(8)
- ► juillet 2017 (6)
- ► avril 2017 (1)
-
►
2015
(22)
- ► décembre 2015 (3)
- ► octobre 2015 (1)
- ► avril 2015 (1)
-
►
2014
(15)
- ► juillet 2014 (3)
- ► janvier 2014 (1)
-
►
2013
(22)
- ► novembre 2013 (1)
-
►
2012
(34)
- ► novembre 2012 (1)
- ► juillet 2012 (12)
- ► avril 2012 (1)
-
►
2011
(20)
- ► décembre 2011 (1)
- ► octobre 2011 (1)
- ► septembre 2011 (1)
- ► janvier 2011 (1)
-
►
2010
(34)
- ► novembre 2010 (1)
-
►
2009
(66)
- ► juillet 2009 (11)
- ► avril 2009 (8)
-
►
2008
(74)
- ► novembre 2008 (1)
- ► septembre 2008 (4)
- ► juillet 2008 (17)
- ► avril 2008 (11)
-
►
2007
(143)
- ► décembre 2007 (8)
- ► novembre 2007 (6)
- ► juillet 2007 (14)
- ► avril 2007 (18)
- ► février 2007 (16)
-
►
2006
(447)
- ► décembre 2006 (21)
- ► novembre 2006 (19)
- ► octobre 2006 (20)
- ► septembre 2006 (21)
- ► juillet 2006 (23)
- ► avril 2006 (62)
- ► février 2006 (51)
- ► janvier 2006 (60)
-
►
2005
(217)
- ► décembre 2005 (62)
- ► novembre 2005 (98)
- ► octobre 2005 (49)