
Par où commencer ?
Ce monde-ci, son monde, est si vaste ! Non, ce n'est pas un monde, mais un univers !
Il est impossible de dire ce qui a une réelle importance. Cela ne se pense pas, ça se vit, ça se sent, ça ne s'apprend pas avec des mots, mais ça s'expérimente à travers les mots quand ils pèsent lourd et marchent droit.
"Nous sommes tous des incurables."
Oui, c'est un bon début. Peu importe la nature du mal, peut importe si c'est de la vie en général dont nous sommes malades, nous sommes incurables, et c'est très bien ainsi. Imaginez que l'on puisse s'en sortir ! La vie perdrait son goût. Au lieu d'être des jean-foutre, nous serions peut-être des héros ou des saints, des gens puants la bonté d'âme.
John Irving est quelqu'un dont j'ai le plus grand mal à parler, car je suis incapable de lui rendre justice. Je l'aime.
C'est tout ce que je puis dire.
Affreusement banal, presque trivial, n'est-ce pas ? Un peu court aussi.


Le premier livre d'Irving qui croisa ma route fut Une prière pour Owen, son chef-d'oeuvre. Que l'on pût, de nos jours, avoir encore une telle puissance romanesque me redonna foi en cette fiction, en laquelle je crois de toute mon âme de lectrice et d'apprenti écrivain. Il faut bien avouer que le paysage français est morose et que ce n'est pas les jeunes loups aux dents cassées ou les donzelles à la mode, voire les déjà vieilles peaux - qui se croient novatrices, parce que la syntaxe est disloquée et que le récit se limite à une virée chez Castel et à un coup de bite dans les chiottes d'une grande boutique rue Montaigne, quand elles ne savent simplement pas écrire ! - qui peuvent prétendre au titre de romancier. Le fiction française n'est plus, depuis fort longtemps, dans la "littérature générale" mais dans ses sous-genres que sont la science-fiction, la "phantasie", les littéraires de l'imaginaire. Certes, il y a des exceptions, mais elles n'en sont que plus remarquables dans cette société consumériste.
Irving se veut à juste titre l'héritier de Dickens - ce qui prouve bien qu'il a tout compris. Dickens est le Roman. Je me damnerais davantage pour ce Dieu plutôt que pour l'Autre, qui me paraît moins digne de confiance et moins bon architecte... John Irving n'a peur de rien ni de personne et il le prouve dans ce dernier roman, qui est l'un de ses cinq meilleurs livres (les autres étant, excepté Owen déjà cité, L'oeuvre de Dieu, la part du Diable, Une veuve de Papier et Le monde selon Garp). Un seul de ses livres m'a déplu, Liberté pour les ours ! bien que je reconnaissance dans d'autres romans une faiblesse, somme toute relative car Irving nous habitue au meilleur. Voir Un mariage poids moyen ou L'hôtel New Hampshire, par exemple. Liberté pour les ours ! était son premier livre publié et, bien que l'on retrouvât en sommeil certains des thèmes appelés à grandir et à prendre toutes leurs dimensions dans les suivants, il manque à ce premier roman le souffle et la cohérence d'Irving le lutteur.
John Irving, c'est la passion romanesque portée à son acmé. La plupart de ses livres parlent de ce don et de ce travail, de ce
combat également qu'est l'écriture. John Irving est un lutteur-écrivain, au propre et au figuré ;
son écriture est physique et tous les sens du lecteur sont, en retour, sollicités. Il en faut de la force physique, pour se tenir des heures derrière son écran, son Underwood

ou sa feuille blanche. Derrière cette inertie apparente, cet échec couvé, jour après jour, contre lequel on lutte pour tirer de soi un misérable éclat et des tonnes de gangue inutile, on s'étiole, on se perd, on crève de désespoir chaque jour davantage. On est seuls. On l'est toujours mais, là, cette conscience vous éclate à la gueule comme jamais. Le pire, songez-y, est que l'on a dégoupillé de plein gré cette grenade.
Songez à ce destin épouvantable, quand le besoin d'écrire vous tenaille, comme une vache qu'il faut traire de temps à autre, et que rien ne sort, rien de beau ou de valable. C'est l'enfer que l'on se construit, sans pouvoir le changer.
John Irving a mis sept ans pour écrire son dernier roman. Sept ans. Une petite vie, un âge de raison possible. Qu'est-ce que cela peut signifier pour des gens qui n'écrivent pas, qui ne remettent pas, chaque jour, leur peau sur la table et ne se saignent pas aux quatre veines, et pour qui la lecture n'est qu'un anodin
divertissement ? Qu'est-ce que cela vaut pour ces cancrelats germanopratins, dont les livres ne sont pas assez bons pour servir de papier toilette ? Rien, probablement. Pourtant, c'est une existence entière qui se joue. Et, à ce jeu dangereux, Irving ne triche jamais.
Son avant-dernier roman,
La quatrième main,

qui n'était pas des plus aboutis (en général, Irving a besoin d'espace, au bas mot de 700 à 800 pages, pour donner sa pleine force, et ses romans les plus courts sont souvent les moins bons), avait un peu déçu (lecteur, tu es ingrat !) mais il contenait pourtant deux ou trois très belles scènes et il a servi d'interlude dans la construction de ce roman-ci, qui délivre le secret de l'auteur. Pour autant, il ne s'agit pas d'autobiographie, car Irving est un romancier, un vrai, et ne pratique pas la masturbation du nombril. Suivez mon regard.
Sa perception de son art est extrêmement intelligente et saine. Nous sommes face à un artisan, dans le sens le plus noble de ce mot, avant d'avoir affaire à un artiste. Lire Irving revient, au bout du compte, à prendre une leçon magistrale d'écriture et à faire de son sursis personnel une dernière chance.
"(...) Jenny Garp, qui aimait donner d'elle-même la définition que son père avait un jour donnée du romancier : "Un médecin qui ne s'occupe que des incurables." Dans le monde selon son père, comme le savait Jenny Garp, il
faut avoir de l'énergie. Sa célèbre grand-mère, Jenny Fields, nous voyait
naguère comme appartenant à diverses catégories, les Externes, les Organes vitaux, les Absents et les Foutus. Mais, dans le monde selon Garp, nous sommes tous des incurables." (Le monde selon Garp)
La mémoire, le thème sous-jacent de son oeuvre tout entière et, très fortement, le sujet du dernier roman en date.
Les romans auxquels fait référence ici Irving sont ceux des victoriens ; en première ligne Dickens, Hardy et Charlotte Brontë, qui sont les auteurs qu'il cite le plus et fait intervenir dans la trame d'une grande partie de ses histoires. A croire que David Copperfield, Jane Eyre et Tess d'Urberville sont les dédicataires plus ou moins secrets de son écriture. Quelques grandes figures romanesques de cette époque sont immanentes à son oeuvre, à l'instar de génies tutélaires que l'auteur ne quitterait jamais du regard et qui le guideraient.
Souvenez-vous des orphelins de L'oeuvre de Dieu, la part du diable :
"Princes du Maine, Rois de la Nouvelle-Orleans". Comme cette sentence résonne à mes oreilles ! J'avais le sentiment de l'avoir entendue plutôt que lue, et ce, bien avant de voir le beau (mais tronqué) film de Hallström.
Aucun passage n'est davantage hommage à Charles Dickens, si ce n'est certain
Conte de Noël revécu par Owen et son ami, le temps d'une pièce. On retrouvera ce procédé de la lecture mise en scène dans son dernier roman, lorsque le jeune Jack Burns, encore enfant, fera ses débuts d'acteur à l'école. Il faut vivre les livres,
devenir soi-même le livre, comme ces personnages du film de Truffaut (d'après le superbe roman de
Ray Bradbury),
Fahrenheit 451.
Des victoriens, il a conservé le sens de la destinée, le noble mouvement vers un épilogue fermé. Mais, si Irving sait finir ses histoires, il n'oublie pas que chaque conclusion porte en soi un autre monde, peut-être le nôtre.
En ceci, Irving est très victorien. On pourrait tirer cette conclusion d'une grande majorité des romans anglais du XIXe siècle.
Il précise davantage sa pensée ici :
Truffaut avait une vision assez comparable du travail de la fiction. Dans la fiction, il n'y a pas d'embouteillages et, si l'on rate un train, cela sert au mieux l'histoire. "Pas de temps morts" disait-il. Il en est de même dans un roman solide. Tout sert. Rien n'est accessoire.
Imaginer vrai, c'est faire preuve de vraisemblance (qui diffère du réalisme, car aucune fiction ne l'est, pas même les romans qui s'en réclament ; ni Balzac ni Zola ne sont uniquement des chroniqueurs de leur société, sinon ils ne survivraient pas ; leurs romans ont de la valeur, parce qu'ils font naître des archétypes, parce que certains de leurs personnages sont plus vivants que les vivants, parce que leurs histoires nous obligent à tourner les pages ; la force romanesque nourrit tout autant la force vitale que la réciproque, mais la fiction, c'est la réalité comprise et transcendée au statut de modèle).
Je crois que l'on pourrait dire ceci des livres d'Irving. Et je dois être sacrément vicelarde parce que je les comprends intimement, même s'ils me surprennent souvent. Irving a longtemps caressé sa douleur de livre en livre et pourtant "(...) à force de contempler les plaies bien en face, on finit par ne plus les voir." (Le monde selon Garp)
Je n'avais pas compris, entre les lignes, cet abus qui fut le sien, que lui fit subir une femme plus âgée, lorsqu'il était un enfant, et qu'il raconte, sous couvert d'une fiction réelle, avec distance voire humour, dans Je te retrouverai - précisons que le titre original est littéralement Jusqu'à ce que je te retrouve, ce qui n'a pas tout à fait la même signification. Néanmoins, puisque j'ai lu le roman dans sa version originale et que mon mari l'a lu en français, j'ai comparé quelques passages et la traduction me paraît de bonne facture et fidèle. Je parlerai de ce roman, en particulier, dans un autre billet, car il mérite que l'on ne parle que de lui.
Irving, comme tous les grands écrivains, possède une manière de regarder le monde qui n'appartient qu'à lui et qui éclaire notre propre vision. C'est un des sens qu'il sollicite le plus, peut-être, chez le lecteur, d'où le titre d'un de ses romans, qui est une Weltanschauung, une vision du monde, celle de Garp.
Comment ne pas saisir dans ces quelques lignes le sens, voire la philosophie de l'homme et de l'écrivain ?
Mais écrire est une question de foi. En soi, peut-être, un minimum certainement, mais davantage en une histoire, en des personnages. Irving, par l'intermédiaire d'Owen, fait cette déclaration, qui abolit presque ma distinction précédente :
"NE CONSIDERE PAS HARDY COMME INTELLIGENT ; NE CONFONDS JAMAIS LA FOI AVEC QUOI QUE CE SOIT D'INTELLECTUEL, SI PEU QUE CE SOIT."
Je ne prétends donc pas que les raconteurs d'histoires ne possèdent pas de style et que leur écriture soit blanche ou impersonnelle, mais ce n'est visiblement pas la part la plus éblouissante de leur travail. Le souci du style pour Irving, comme chez Stephen King avec qui il a une parenté évidente, est secondaire. Il ne sert pas l'histoire, qui est le moteur de son écriture, mais l'inverse se produit. Ce qui n'empêche pas de belles envolées et une précision du langage.
Une Prière pour Owen dit ce souci principal :
Si l'on ignore qu'Irving fut dyslexique, on n'appréciera pas à sa juste valeur ce passage. On remarquera au moins cette ligne de conduite, presque morale, sur laquelle il s'appuie et qui pourrait être adoptée par tous les apprentis écrivains.
Un bon romancier ne peut l'être que s'il est d'abord un bon lecteur :
Owen, si vous ne le savez pas, a pour caractéristique une voix singulière, rendue par les capitales d'imprimerie... Quand je disais qu'Irving était un romancier sensuel, je ne livrais qu'une vérité très évidente. Par lui, nous voyons le monde à travers les yeux de Garp et nous entendons des bruits de l'enfance, ceux des monstres qui se tapissent dans les replis de la demi-veille :
Ici, il parle de son père véritable, qui est mort, avant qu'il ne le retrouve. C'est un de ses demi-frères qui s'est présenté à lui. Cela a modifié le processus du roman qu'il était en train d'écrire. Il est passé du Je à la troisième personne, car il était trop proche de son héros, Jack Burns.
Tu avais annoncé ce billet chez Gaëlle, je suis bien heureuse de le lire déjà.
Merci, et bisous pour un bon début de semaine.
J'ai le sentiment d'être une misérable qui n'a pas su lui rendre hommage.
Irving, c'est le coeur de la littérature pour moi et je le fais passer avant tous, parmi les vivants.
Je l'aime tellement que je suis paralysée devant lui.
Oui, Marie, lis-le ! Lis tout ! C'est merveilleux.
J'avais tellement peur de te décevoir Gaëlle !
J'attends de te lire. Je sais que tes mots seront mon bonheur.
"Une prière pour Owen" et "L'oeuvre de Dieu, la part du Diable", le premier recommandé par CF et le second par MB (je note les livres recommandés et qui en est le mentor...).
Bises ma chère, et merci pour ce billet très référencé et rempli de passion, comme d'habitude !
bises
L'oeuvre de Dieu, la part du Diable me semble un tout aussi bon début qu'Owen !
Avec toute mon amitié,
Holly
Wictoria ! C'est moi qui te remercie pour ta présence, toujours. Bonne idée ton système de notes de livres à lire !
j'aime bien ce que "Garp" dit de ce qu'il est nécessaire d'incorporer dans un roman
et ce que dit Irving de la façon dont nous entrons dans la mort des autres
beuuuuuuuh !
J'arrive pu à suivre !
Je ne connais pas du tout Irving non plus, pas plus que Chandler, mais comment vous faites, vous m'épatez...
Bisouuuuuuuus
L'invisible est tellement dur a figurer, Et définir l'infini prend beaucoup d'énergie.
Tu m'en veux ?
Téoù ?
bouh, chu maleuleu !
Biz
bon, euh juste ct pour te dire, je t'ai mis en lien sur mon bloug... sisi !
Non, je ne t'en veux pas !!! Pourquoi dis-tu ça ?
Je te promets que ce n'est pas le cas.
C'est juste, comme tu peux le constater, eu égard au fait que je n'ai pas écrit une tartine sur ma page, que je suis occupée à autre chose !!!!
J'ai un peu délaissé mon JIACO (blog) ces derniers jours, mais je devrais revenir avec des choses à dire la semaine prochaine.
Merci de t'inquiéter et pour le lien.
Bon week-end !
Sébastien : je pense que l'on peut écrire des poèmes et des chansons très vite, voire un roman, car un travail souterrain se fait malgré celui qui écrit.
Chu soulagée.
Pour ce qui est du travail souterrain, je partage complètement...
Il m'arrive de ne pas écrire des poèmes pendant des mois.
Et d'en écrire une dizaine ou plus en quelques jours.
Bisous
Ma PAL s'amoncelle...
LOL !
re bisous
J'étais en week-end à Paris quand tu m'as laissé ce message.
Profite bien de tes vacances !!!
Tu vas me manquer.
Bisous doux.
Free : tu as une chance exceptionnelle de découvrir ce roman !!!!!
Gloire à toi pour cet achat !
Au départ je préférais la quatrième main, je crois pour son rythme plus enlevé. Mais plus le temps passe, plus je "digère" Garp, plus j'y trouve une profondeur et surtout un écho en moi qui me forcent à changer mon appréciationd e cet ouvrage.
Je pense que je vais encore attendre avant d'en parler sur mon blog. Tout d'abord parce que tu m'as unpeu coupé la chique (;-)!!), et puis aussi parce que je pense que je dois l'intégrer complètement. C'est un livre touffu. Je me rends compte que l'on comprend beaucoup mieux tous les thèmes qui y sont abordés quand on connait mieux l'auteur. J'ai en effet lu une interview d'Irving dans Lire.
Que me conseilles-tu de lire par la suite? Owen? Une veuve de papier?
encore félicitation pour cet article!
Je lirai avec grand plaisir le billet que tu écriras sur Irving, lorsque tu le feras, car j'aime beaucoup entendre ce que d'autres lecteurs pensent et ressentent. A ta place, eu égard à tes dispositions d'esprit présentes, j'enchaînerais avec L'oeuvre de Dieu, la part du Diable ou Une veuve de papier, conservant Une prière pour Owen pour la bonne bouche.
Il y a aussi Un enfant de la balle, dont on ne parle pas assez et qui est un roman très burlesque, très fantaisiste, étonnant !
Essaie L'oeuvre de Dieu, la part du Diable, tu m'en diras des nouvelles !
Je crois que plus tu liras de romans d'Irving, plus tu constateras qu'il a construit un univers, où chaque livre est à l'unisson avec d'autres.
Bonne lecture !
A très bientôt !
Mais L'oeuvre de Dieu... devrait te plaire un jour, j'en suis sûre.