Les roses de décembre...
« Vous cheminez parmi l’étrange, sans le savoir. Vous marchez et parlez avec ces spectres, pensant qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’à ce que, peut-être, ils vous jouent de sales tours… » (J.M.B.)

Où il est question de JAMES MATTHEW BARRIE (qui donne son nom à ce JIACO), de littérature (en particulier victorienne, mais pas exclusivement), de cinéma, de philosophie et de quelques autres petites choses qui font de mon existence un berceau pour les fées ... [Photographies offertes par Andrew Birkin - Possesseurs de MAC, utilisez de préférence SAFARI pour lire ce Journal Intime à Ciel Ouvert ! Les commentaires anonymes sont systématiquement effacés.]

mercredi 16 août 2006
Lulu on the bridge
Amoureuse d'Auster, excellent écrivain, humaniste, traducteur d'oeuvres françaises, romancier brillant, je le suis tout autant de son cinéma, qu'il prête seulement main forte à des films inspirés de lui (Smoke, Brooklyn Boogie) ou qu''il s'attelle à la réalisation de A à Z. Quand j'aime, j'aime tout, car je n'aime jamais sans passion ou sans abandon absolus.

Le monde est aussi vaste ou minuscule que vous le pouvez ou le voulez. Nous sommes le centre qui en dessine la circonférence. Simplement.
Chacun des billets de ce JIACO contient en puissance tous les autres. Parfois, le lien est flagrant et instantané : du Tour d'écrou au Narcisse noir, il suffit de penser à Deborah Kerr pour faire le grand écart entre ces deux messages. De Dead like me à Lulu, un nom seulement sert de sésame :
Mandy Patinkin, qui resplendit de générosité dans les deux oeuvres. Je pourrais multiplier à l'infini les exemples pour vous montrer la cohérence de ma démarche, qui n'est qu'un banal exemple de la manière dont se construit concrètement chaque existence, au jour le jour, au petit bonheur des associations d'idées.
Le hasard, les coïncidences, les points d'intersection sont légitimement et logiquement bien plus nombreux pour ceux qui explorent davantage de territoires. Un de mes amis me faisait remarquer que j'avais passé des années à fabriquer mon filet de pêche et que je continuais chaque jour à l'agrandir. Il lui semblait normal que je ramène davantage de poissons que celui ou celle qui n'y consacre que peu de son temps et de son énergie. De même qu'il est naturel que mes poissons soient rachitiques si on les compare aux tisseurs de magnifiques filets d'or.
Cette idée est fatalement en germe dans les romans d'Auster, bien qu'il ne la définisse pas avec exactitude. Le hasard, les coïncidences ne sont jamais que notre talent à aguicher la chance.

Lulu on the bridge
est un film rare, qui ne dit pas exactement son dernier mot et c'est heureux. La fin du film nous ramène, dans une certaine mesure, à La double vie de Véronique de Kieslowski, puisqu'elle est dédoublement de la réalité. Mira Sorvino possède en outre le même visage de petite fille appliquée qu'Irène Jacob, la malice en plus.


Izzy Maurer est un bon saxophoniste de jazz. Il est amer et désinvolte à l'égard des autres. Ni meilleur ni pire que les autres. Juste moyen.
Sa carrière s'achève brutalement lors d'un concert donné dans un club de New York. Un homme pénètre dans le club et se met à tirer avant de se donner la mort. Izzy reçoit une balle en plein poumon. Les semaines passent. Izzy se remet doucement, mais il ne pourra plus jamais jouer de son instrument, puisqu'il a perdu de surcroît l'un de ses deux organes respiratoires. Le goût de vivre le quitte en même temps que le souffle. En Grec, "souffle" et "âme" sont désignés par le même mot.

Un jour qu'il se promène dans Manhattan, il découvre un drôle de cadavre, troué au front. La crevasse, qui a la taille d'une balle, est un abîme dans lequel on pourrait sombrer. Le corps est affublé d'une mallette. Irrépressiblement, Izzy se saisit du bagage et le ramène chez lui. Il l'ouvre. Izzy en extrait une serviette en papier sur laquelle est inscrit un numéro de téléphone ainsi qu'une boîte renfermant deux autres boîtes. Dans la dernière se trouve une curieuse pierre. La nuit venue, elle devient phosphorescente, d'un bleu onirique, puis s'élève dans les airs. Très troublé, Izzy décide d'appeler le numéro inscrit sur la serviette. Il correspond au téléphone d'une jeune actrice de trente ans, Celia Burns. Elle écoute justement un disque d'Izzy.
Muni de la pierre, Izzy se rend chez Celia. Les deux étrangers tombent immédiatement amoureux au contact de la pierre.

Ni l'un ni l'autre ne comprennent le sens de leur aventure. Ils s'aiment. Ils ne sont guère plus avancés que nous, lorsque nous sommes amoureux.
Celia postule pour le rôle de Loulou dans un remake du film de Pabst.


Ne pas oublier, dans ces circonstances particulières, que le titre du film est littéralement La boîte de Pandore. La concordance entre le film que va tourner Celia et la boîte qu'a ouverte Izzy n'est pas sans raison. Je laisse cet indice. A vous de le déplier comme une carte au trésor cachée quelque part.
Izzy a ouvert une boîte qui lui a, peut-être, permis de contempler sa propre âme... J'ai songé à cela immédiatement et Auster de me donner raison dans un entretien... Il offre la pierre à Celia, lorsqu'elle part à Dublin tourner. Il doit la rejoindre plus tard, mais il est rattrapé par des hommes qui veulent la pierre. Il est enfermé et questionné par un curieux docteur, qui a tout d'un ange à la porte du purgatoire et qui comptabilise toutes ses mauvaises actions depuis l'enfance. Il ne lui apprend pas qu'il a transmis la pierre à Celia, dans l'idée de la protéger. Mais le docteur et ses hommes retrouvent Celia... Celle-ci, entre-temps, a jeté la pierre à l'eau, pensant qu'Izzy l'a abandonnée puisqu'elle n'a plus de nouvelles de lui. Poursuivie, elle finit par se jeter aussi à l'eau.
Izzy parvient à s'enfuir de sa prison mais Celia a disparu. Il est fou de douleur.
Puis, nous nous apercevons soudain qu'il est toujours allongé dans le club et que nous n'avons peut-être été témoins que d'un rêve... Au moment où il meurt, dans l'ambulance, Celia marche dans la rue. La siréne s'est éteinte et elle fait un signe de croix.
Tout se passe comme si en mourant Izzy donnait à Celia moyen de vivre à nouveau. Ne lui avait-il pas dit, après l'avoir rencontrée, dans cette autre dimension de sa vie et de sa conscience, qu'il pourrait donner sa vie pour elle ?
La lecture du scénario, agrémenté d'interviews, est très instructive mais elle ne vous livrera pas une seule interprétation car la réponse est en chacun des spectateurs. Il faut l'inventer, la tirer de son propre fonds et l'adapter à ses croyances personnelles.
Nous sommes dans la demeure des songes et nul n'y peut pénétrer sinon le dormeur réveillé.
Certains, je le pressens, seront inaptes à cette compréhension car ils oublient ce principe essentiel mis en exergue au début du film par Izzy : "La vie n'est pas belle. On la rend belle."

La mauvaise réception du film à sa sortie en France me conforte dans une triste pensée.

Je crois que j'aurais choisi une fin différente de celle écrite par Auster. Je lui aurais donné la forme du cercle, alors que Paul le brise. Celia aurait pu à son tour trouver une malette avec la même pierre à l'intérieur et rencontrer, de nouveau, Izzy, bien qu'innocente de leur autre rencontre passée, quelque part, dans un rêve ou bien dans une autre réalité, parallèle à celle du spectateur qui demeure immobile.


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  • 3 Comments:
    Anonymous Moleskine said...
    Plus que la grandeur du filet, c'est un maillage serré (intertextualité) qui vous fera faire imanquablement bonne pêche, capitaine.

    Si le possédais une telle pierre, je sais qui j'irai voir la tout de suite.

    Blogger Holly Golightly said...
    Oui, je me suis un peu trompée dans la métaphore, mais l'idée est là !

    Anonymous Anonyme said...
    From Circé


    Je viens de revoir "Lulu on the Bridge" et effectivement, j'ai trouvé un indice :

    Willem Dafoe écrit en français
    "s'il y a" le prénom de l'actrice "Celia Burns"

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