dimanche 20 août 2006
Après l'indépassable The Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Michel Gondry réalise son troisième film, en France, sans la compagnie de Charlie Kaufman.

The science of sleep : le site officiel du film, extrêmement intéressant.
Alors que j'avais tendance à attribuer beaucoup de mérites au génial scénariste de Gondry, je puis enfin prendre la mesure du talent propre à Gondry, qui a écrit et réalisé le film en solitaire. Il s'agit d'un autoportrait ou peut-être bien de ce que Barrie nommait une cartographie de son imaginaire. C'est dire l'énormité de la tâche, mais aux coeurs purs rien n'est impossible.
Imaginez un univers où l'eau d'un ruisseau est faite de morceaux glanés de cellophane, où les voitures et les immeuble sont en carton, où il n'existerait pas de séparation franche entre l'état diurne et nocturne. De quoi faire vaciller Descartes... Bien fait ! Faisons un croche-pied au réel.
Vous venez, tout à coup, d'envahir la devanture

de ce joli petit film, qui se dépêtre d'un soupçon de maladresse avec une grande dose de poésie et de fraîcheur. Vous êtes l'invité d'un cerveau en fusion, pour lequel imaginer est aussi important que de battre pour un coeur. Vous êtes dans la vie très privée de Stéphane.
En aucun cas, il ne s'agit d'affectation. On devine que le cinéaste est sincère. Sans cette conviction, le film agacerait. Je prends le pari qu'il déplaira aux aigris de l'existence. Je propose même de se servir de ce film comme d'un étalon mesure pour la morosité des esprits. Les deux univers des personnages principaux (ou ceux de Gondry et de Kaufman d'ailleurs) sont, bien entendu, liés de façon étroite. De l'un à l'autre, on a le sentiment de se promener dans une galerie de glaces déformantes. Nous sommes soudain des enfants. L'émerveillement est permis. Qualité si rare en notre sombre époque. Il n'y a, pour moi, que les victoriens pour avoir su saisir ce merveilleux en mouvement au sein de notre prosaïque existence.
Aucun des personnages de ce film n'est réellement un adulte accompli. Ils sont des bienheureux. Louons-les ! Les deux héros (nommés respectivement et ingénieusement Stéphane et Stéphanie - comme un dextrogyre et un levogyre)

ne sont donc pas en total décalage avec le reste du monde, malgré l'univers fantaisiste dans lequel il vivent et gravitent. Tous les deux ressentent la nécessité de créer le décor de leur existence fantasque, d'exprimer concrètement l'essence vaporeuse de leurs rêves, de leur intimité créatrice.
L'un fabrique d'étranges inventions, dont une machine à remonter ou accélerer le temps (mais seulement d'une seconde à la fois) ! L'autre crée des personnages et des objets en feutrine (mais non exclusivement). L'appartement de Stéphanie (Charlotte Gainsbourg, toujours aussi épatante dans son jeu retenu) est littéralement peuplé d'objets dotés d'une âme. Elle leur insuffle la vie d'une manière ou d'une autre. Elle ne connaît pas la solitude, j'en suis persuadée. Les gens qui ne supportent pas de demeurer seuls, en face à face avec eux-mêmes, sont en général très dépourvus intérieurement. Elle ne se rend probablement pas compte de son étrangeté pour les pauvres êtres que nous sommes, car nous n'osons pas toujours autant qu'elle...
J'ai toujours escompté, quant à moi, ma capacité à vivre au-delà de mes ressources imaginaires.
Il faut se pavaner, en balançant légèrement la tête, et non pas marcher les fesses serrées. Vivre en promeneur et non en tâcheron : mon unique but. C'est à la portée de chacun d'entre nous puisque l'imaginaire ne connaît aucune des lois restrictives du réel supposé. Le monde intérieur est-il moins véritable que celui dans lequel on se projette machinalement au travers d'un travail, par exemple ? Bien sûr que non. Si vous pensez l'inverse, c'est que vous manquez de conviction et que ce modeste billet n'aura pas rempli son dessein.
Il y a de la magie là-dedans, mais un enchantement involontaire, qui ne répond pas aux besoins d'une technique (contrairement au fiancé de la mère de Stéphane, prestidigitateur de son état).
Stéphane, attiré un instant par l'amie de Stéphanie, qui paraît plus jolie mais qui est aussi un peu (complètement) garce, ne peut que se tourner vers Stéphanie, car elle possède la vie, parce qu'"elle est différente" dira-t-il plus tard.
Mais deux cerveaux fantaisistes peuvent-ils se pénétrer ? Quoi de plus impossible à partager qu'un rêve ? Comment jeter une passerelle entre leurs deux mondes personnels qui peuvent ne jamais se télescoper, à la manière de ces deux marcheurs qui se croisent dans la rue et accomplissent à chaque fois le même geste, bloqués dans leur marche par le mouvement de l'autre qui s'oppose aux leurs ?
Stéphanie demeure dans sa réserve. Elle accepte de créer des objets avec Stéphane mais semble avoir peur de cette collision entre leurs deux mondes, c'est pourquoi elle sera d'abord outrée que Stéphane pénètre par effraction chez elle - car ils sont voisins de pallier

- mais sera émue de constater que Stéphane a mécanisé son merveilleux poney en feutrine, pendant son absence.
La vie. Le rêve. La vie et le rêve. La vie dans le rêve et le rêve dans la vie. Tel est le sujet du film au travers d'une histoire d'amour en devenir, car l'amour et l'enfance sont le combustible privilégié de l'imaginaire. Peut-on à nouveau aimer avec la foi et l'absence de mémoire des enfants ? Il me semble que c'est l'une des questions posées par ce film fragile et tendre.
Il fallait beaucoup d'audace pour oser donner naissance à un film aussi difficile, de mon point de vue, à réaliser. Je ne suis pas certaine qu'il sera toujours bien reçu et compris. Puissé-je me tromper !
Gael Garcia Bernal était extraordinaire dans La mauvaise éducation d'Almodovar et il l'est tout autant ici, dans un registre plus léger. Il a le profil d'un homme-enfant, ce qui est assez rare dans le panorama du cinéma mondial. Les femmes-enfants sont légion mais pas leurs homologues masculins. Stéphane-Gael est un spéciment assez rare de cette catégorie que j'aime nommer le néoromantique*. Qu'est-ce donc ?
Un homme qui sort de l'enfance comme il le ferait de son lit. Inquiet de l'amour, maladroit, qui se cogne ici et là contre la réalité, parce qu'il ne parvient pas à ouvrir tout à fait ses yeux. Grand bien lui fasse de les laisser à demi clos.
Il se rendormira à la fin du film, dans le lit de celle qu'il aime et qui le repousse, et rêvera qu'il galope dans son monde onirique, chevauchant avec elle le poney qui est leur création commune, qui est le point d'intersection entre leurs deux mondes.
L'histoire murmure cette fin mais elle ne précise pas tout à fait si Stéphanie rejoindra Stéphane dans la réalité. Et c'est mieux ainsi, car les choses n'adviennent que si l'on croit en elles, et la foi exige une incertitude à combattre, sinon elle ne vaut rien, sinon c'est de la triche. Et qui plus qu'un enfant refuse la tromperie ?
Le conditionnel est le mode de ce beau film et j'exprime ma fougue et ma tendresse à l'indicatif.

* REM. Néo- étant senti comme élément permutable, les comp. sont généralement écrits avec un tiret; certains préfèrent appliquer la règle générale et écrire : néokantien, néoromantisme, etc. (Le grand Robert)
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