mardi 25 octobre 2005

Il y a quelques années était sorti ce disque, inspiré par la prose de Paul Auster. Je l'ai ressorti des entrailles de mon bureau, par association d'idées, à cause ou grâce à l'album de sa fille, dont je parlais hier. J'avais trouvé ces sonorités un peu abstruses à l'époque - je ne suis pas musicienne et mon jugement est à fleur de peau. Peut-être que mon impression sera autre...
Où Philip Pullman discute de la Poussière, du premier couple (le couple biblique plutôt que le couple présidentiel), et du monde, parmi tous ceux qui existent, dans lequel il aimerait habiter. Il pose également la possibilité d’une histoire ayant pour thèmes des événements antérieurs à la trilogie, et bien plus encore. A : Maintenant, dites-nous quand l’idée de la Poussière vous est venue pour la première fois ? PP : Très tôt. Cette notion de matière noire – quelque chose de complètement persuasif et absolument nécessaire mais complètement mystérieux dans l’univers – a été un des points de départ. C’est un merveilleux cadeau pour un raconteur d’histoires, parce que si personne ne sait ce que c’est, vous pouvez en faire ce que vous voulez. Plutôt rapidement, j’ai trouvé également cette phrase, extraite du Paradis perdu, qui m’a donné le titre général de la trilogie : : "Unless the almighty maker them ordain / His dark materials to create more worlds." Cela me semblait s’adapter si parfaitement aux genres de choses dont je parlais que j’ai sauté dessus. Et l’idée que la Poussière devait être, dans un certain sens, le symbole de la connaissance et de la faute originelle – que les églises ont coutume de comprendre comme le péché, à savoir la désobéissance, la chose qui, en tout premier lieu, nous rend humain – me semblait trop tentante pour être ignorée ; ainsi, je les ai liées. Entre parenthèses, cette idée que le péché d’Eve était en vérité un événement chanceux fut clairement un tournant dans l’évolution de l’homme. Ils ont l’habitude de l’appeler la joie coupable : le péché joyeux. Et j’ai vu là le moment où les créatures humaines ont décidé de devenir pleinement elles-mêmes et non pas d’être les animaux domestiques ou les créatures d’un autre pouvoir. A : Aurais-je raison d’affirmer que vous vous êtes beaucoup amusé en réécrivant la Genèse pour qu’elle s’adapte à chacun de vos mots ? PP : Oh, oui ! L’histoire d’Adam et Eve dans le Jardin d’Eden et la tentation du serpent est pour moi le mythe central de ce que signifie être un humain. Ainsi, il m’apparaissait clairement, depuis le début , que c’était ce que devaient également avoir à dire A la croisée des mondes. Cela me conduirait à un jardin dans lequel quelque chose de semblable prendrait place, ou quelque chose d’analogue, de toute façon. A : Vous écrivez dans vos remerciements que vous avez une dette envers le Paradis perdu, le travail de Blake, et le Théâtre des marionnettes de Kleist, pouvez-vous nous parler de ce dernier et de son effet sur vous et la trilogie ? PP : L’essai de Kleist, qui a été écrit un an environ avant son suicide, vers 1812, parle de la conversation qu’il a eue avec un ami danseur. L’ami en question lui avait dit qu’il avait été témoin de la plus gracieuse exhibition de danse qu’il ait jamais vues – dans un théâtre de marionnette. La grâce non empruntée des marionnettes surpassait tout ce qu’un danseur pouvait produire. Ils parlent de la grâce et de la connaissance de soi, et Kleist raconte une histoire, au sujet d’un jeune homme dont la grâce et la beauté physique étaient admirées de tous. Un jour, ce jeune homme était en train de se sécher après une visite aux bains, et il remarqua – et interpella l’attention de son ami sur ce fait – qu’il était tombé inconsciemment dans la même et exacte posture que celle adoptée par une statue romaine représentant un athlète s’enlevant une épine du pied. Toute la grâce le quitta ; ses mouvements devinrent rigides et conscients d’eux. Le danseur poursuit avec une autre histoire, au sujet d’une époque où il pratiquait l’escrime avec un ami, et le battait à plate coutures. L’ami l’invita à essayer de combattre à l’escrime avec un ours apprivoisé, et le danseur se moqua de lui, mais ne trouva aucun moyen ; aussi acharné fut-il, il ne pouvait toucher l’ours avec la pointe de son épée ; l’ours le contrait à chaque fois. En outre, quand il feintait, l’ours le savait et ne bougeait pas. ( Est-ce que vous vous souvenez de ce passage dans Les royaumes du Nord ? Je suis plutôt honnête avec mes vols.) De toute façon, la conclusion à laquelle ils aboutirent est que plus nous nous éloignons de l’humain – dans la semi-conscience de l’ours, dans l’inconscience totale de la marionnette – plus clairement la grâce émerge. C’est la conscience de soi qui la détruit. (NDT : « consciousness » signifie à la fois « conscience » et connaissance », et c’est ambiguïté qu’il n’est pas possible de rendre dans notre langue est très importante à saisir ) Nous vivons dans une vallée noire, sur un éventail à mi-chemin entre la grâce inconsciente de la marionnette et la grâce pleinement consciente du dieu. Mais le seul chemin pour échapper à cette impasse - ils s’accordent sur ce point -, n’est pas de retourner en enfance : de même, le chemin qui mène au Jardin d’Eden est gardé par un ange avec une épée féroce ; il n’y a pas de point de retour. Nous devons aller de l’avant, à travers les douleurs et les difficultés de la vie, à travers la gêne et le doute, et l’espoir que, de même que nous devenons plus vieux et plus sages, nous pouvons approcher, à nouveau, du paradis originel, comme s’il existait, et entrer dans la grâce qui se tient à l’autre bout de l’éventail. Vous êtes là. Kleist dit en trois ou quatre pages ce que j’ai dit en 1300 pages ou davantage, et il l’a dit mieux que moi. Je ne peux vous dire l’effet qu’a produit cet essai sur moi, et à quel point je pense qu’il est profond et important. A : Laissez-moi vous interroger au sujet des anges, Balthamos et Baruch. Leur évidente passion réciproque n’a pas dû réjouir ceux qui étaient déjà critique quant à Lord Asriel. PP : Je les ai beaucoup aimés dès qu’ils sont apparus. Vous avez un petit frisson d’excitation quand quelqu’un ou quelque chose arrive dans l’histoire et que vous savez que cela va être source d’un récit riche par la suite. Et, dès que ces deux figures indéfinies sont arrivées vers Will, à la fin de La tour des anges, j’ai senti cela. Je ne leur avais pas donné de nom alors, mais je savais qu’ils allaient être présents dans le troisième livre. A : Sur le site Internet de Random House (NDT : sa maison d’édition américaine), vous avez créé le Liber Angelorum (NDT : Le livre des anges) comme un ajout à La tour des anges. PP : Il y a beaucoup plus de choses à écrire que je n’en ai écrit – et un peu plus que je pourrais révéler un jour – à propos des affaires des anges. C’est aussi intéressant que les daemons, en fait. Je ne dis pas : « Ce sont des types avec des ailes, faits d’âme, et qui vivent éternellement. » Mais le fait est qu’ils incarnent certaines qualités et émotions humaines. C’est la manière dont Milton parle des anges dans le Paradis perdu, parce qu’en agissant ainsi il peut exprimer certains états psychologiques avec des images piquantes, d’une éclatante brillance. Et c’est ce que j’essaie de faire, autant que mon habilité me le permet, dans le troisième livre. A : Et qu’en est-il des états psychologiques que les mulefas – les êtres à roues et à trompe sur lesquels Mary Malon tombe par hasard dans le Miroir d’ambre - incarnent ? PP : Ils incarnent l’harmonie avec l’environnement. J’étais sur le point de dire : « Ils sont très californiens, les mulefas. » (rires) Ils représentent un heureux stade de développement dans le processus physique de la vie : ils maîtrisent complètement leur monde, parce qu’ils possèdent ce que nous appelons la conscience. Ils imposent certaines choses à leur monde, mais pas comme les êtres humains le font, qui imposent des produits chimiques agricoles et le pouvoir nucléaire et ainsi de suite ; les mulefas agissent d’une manière plus douce, respectant l’intégrité des choses avec lesquelles ils sont en relation.Par exemple, afin de construire leurs maisons, ils font pousser le bois dans la forme qu’ils veulent pour ce but plutôt que de l’abattre, de faire des plans, de le scier et de le hacher. A : S’il n’en tenait qu’à vous, dans lequel de vos différents mondes choisiriez-vous de vivre ? PP : Et bien, ce serait sympathique de voir le daemon de quelqu’un, je suppose, donc je préférerais vivre dans le monde de Lyra. Mais, d’un autre côté, ce pourrait être plutôt dangereux si je ne connaissais pas mon chemin dans ce monde. Je suppose que ça revient à dire que nous devons construire notre République des Cieux, quel que soit l’endroit où nous sommes ; ainsi, je serais heureux dans mon propre monde, là où je suis. Si ce n’est pas le monde le plus heureux, au moins c’est là où je dois être, là où je dois vivre et travailler. A : Vous avez dit que c’était la dernière fois que nous entendrions parler de Will et Lyra. Est-ce réellement vrai ? PP : Pour le moment. Vous voyez, c’est la fin de leur histoire. A : Même si vous n’écrivez jamais rien de plus à leur sujet, suivrez-vous leur vie ? PP : Peut-être, souterrainement, y aura-t-il quelque chose qui se passera sur le rebord de leur vie. Les éditeurs aimeraient que je fasse un manuel annexe, dont la matière se référerait au contexte matériel, aux biographies des personnages, peut-être – comment appellent-il ça aujourd’hui ? - ce genre de choses qui ont trait à la genèse d’une œuvre, aux événenents antérieurs [NDT : « prequel » est le terme anglais, francisé à tort et à travers, que je refuse d’employer]. Et qui sait, je pourrais le faire… Il est certain qu’il y a un large pan de choses que j’ai laissées dans le silence pendant tout le parcours. De manière sous-jacente, la trilogie tout entière est une sorte de mythe de la création, qui m’est apparu de façon implicite pendant la rédaction de la trilogie, de la même manière que l’Ancien Testament est le sous-bassement du Paradis perdu. Quand j’écrivais A la croisée des mondes, je l’ai couché sur le papier, plusieurs fois, de plusieurs manières, jusqu’à ce qu’il me soit évident. Ça existe, mais ce n’est pas écrit de manière explicite dans le livre, et ça pourrait être quelque chose sur quoi je pourrais m’étendre. A : Vous avez laissé deux ou trois choses ouvertes, cependant. PP : Oui, je ne ferme jamais les portes complètement (rires) A : J’ai entendu dire qu’il y aavit des différences entre les éditions anglaises et américaines du premier tome. PP : Il n’y a pas beaucoup de différences dans le texte – presque pas. Mais les éditions anglaises des deux premiers livres ont des illustrations, une différente pour chaque chapitre, que j’ai dessinées moi-même. J’étais très enthousiaste pour poursuivre la tradition dans le troisième livre, mais une meilleure idée m’est venue. Ainsi, pour le troisième livre, au Royaume-Uni, j’ai mis une petite épigraphe, une citation extraite d’un recueil de poésie ou de la Bible, ou de quelque chose d’autre, en tête de chaque chapitre – juste deux ou trois lignes, pas plus. Ces citations étaient des petits fragments de poésie qui m’avaient accompagné pendant toute la rédaction, ainsi elles étaient importantes pour moi. Et je pense qu’elles ont éclairé les chapitres d’une manière intéressante. A : Laissez-moi vous interroger au sujet des poèmes qui ouvrent le Miroir d’Ambre. PP : Celui de John Ashbery est extraordinaire. Je suis tombé dessus pour la première fois dans ses Poèmes Choisis quand j’étais à Toronto, à la fin du tour promotionnel de prépublication des Royaumes du Nord.. Je l’ai ouvert pour la première fois et il y avait cette merveilleuse strophe à la fin de « L’ecclésiaste » : « De fines vapeurs s’échappaient de tout ce qui faisait la vie La nuit est froide et délicate et pleine d’anges. » Je l’adore tout simplement ! C’est une sorte de petit résumé de ce qui va se passer à la toute fin du troisième livre, et je pensais que je devais le mettre. Le Rilke de la « Troisième élégie », où il s’adresse aux étoiles et se demande si les sentiments amoureux que l’on éprouve pour son ou sa bien-aimé(e) viennent des « pures constellations » - encore maintenant cela me frappe avec une grande force dès que je le lis. A : Et celui de Blake ? PP : Il a été très important pour moi pendant longtemps ; ce passage particulier extrait de son œuvre prophétique « America » me semble exprimer très clairement ce qui arrive quand les morts sont finalement libérés. J’espère que les lecteurs les aimeront. Bien sûr, quand vous inscrivez une épigraphe dans un livre, vous savez que beaucoup de gens ne la liront pas. Mais un petit nombre d’entre eux le feront, et ils peuvent être amenés à en lire davantage au sujet des poètes concernés, ce qui serait formidable. A. : J’aime la description dans Le miroir d’ambre des fantômes d’enfants, dont les voix n’étaient pas plus bruyantes que les feuilles mortes qui tombent et qui passent à travers Lyra comme de la fumée. Je me demandais s’ils avaient été difficiles à créer. PP : Ils l’ont été très facilement. Je les ai vus tout de suite et je les ai entendus tout de suite. Cette association d’idées entre les fantômes et les feuilles mortes est plutôt facile à faire, parce qu’il y a une suggestion de mélancolie, et bien sûr de mort, dans une feuille morte. Elle est très légère, fragile et sans substance. J’ai vu ces enfants très clairement dans mon esprit. A : C’est un crève-cœur quand ils se bousculent autour des libellules – les coursiers des Gallivespiens – pensant qu’ils sont des daemons. Et comment avez-vous pensé aux Gallivespiens, ces espions zélés, qui ne sont pas plus grands que la main de Lord Asriel ? PP : Ils sont simplement apparus soudainement, et j’ai pensé : “Oui, je vous veux.” En particulier avec les éperons et le venin et la nature susceptible et ombrageuse qu’ils présentent. A : J’ai été ravi par votre remarque selon laquelle ils ne seraient pas d’aussi bons espions s’ils avaient notre taille. PP : Mais vous voyez, j’ai pris grad plaisir avec cette sorte de choses. Même si le ton que vous essayez de communiquer est émotionnel, vous avez encore à faire en sorte que l’acte d’écrire soit aussi amusant que vous le pouvez. A : Il y a également des moments, juste pour un instant – ou une phrase – où vous vous adressez un peu plus à vos lecteurs adultes. Par exemple, dans La tour des anges, quand la reine des sorcières lettonnes s’envole en direction de Lord Asriel, vous écrivez : « Chaque sorcière, ici, savait ce qui allait se passer ensuite, et ni Will ni Lyra n’en avaient rêvé. Ainsi Ruta Skadi n’avait aucun besoin de le révéler. » PP : Je ne l’explique pas clairement. C’est bien si vous pouvez le voir, mais ce n’est pas grave si vous ne le pouvez pas. Une des choses plaisantes au sujet de cette série, c’est que j’ai eu beaucoup de réponses de la part des adultes aussi bien que de la part des enfants. A : Est-ce que vous avez pris du plaisir à nous en montrer un peu plus sur Lord Asriel dans le troisième livre ? PP : Oui, ce fut le cas. Et particulièrement d’en montrer plus au sujet de Mrs Coulter. A : Pensez-vous que vos personnages ont également différents aspects de vous en eux ? PP : Bien, je suppose que c’est inévitable, mais je ne voudrais pas savoir ce qu’ils sont. Je ne sais pas s’ils viennent de mon intérieur ou de mon extérieur. Je ne sais pas si je les crée ou si je les attrape. Et je ne suis pas particulièrement sûr de vouloir spéculer. Mon travail est de prendre ce qui vient à moi, d'où que cela vienne, et de lui donner une forme dans une histoire qui tiendra les gens en haleine et leur fera tourner la page. Ainsi, ça ne m’intéresse pas vraiment de savoir si ces traits de caractères sont empruntés à des choses que j’ai observées ou si je les tire entièrement ou les fonde sur des personnes réelles. Je ne sais pas d’où ils viennent ; je sais simplement qu’ils viennent. A : Cela paraît similiaire à l’interdépendance entre le mulefa et les arbres à cosses en forme de roue. Mary Malone se demande : « Qu’est-ce qui est venu en premier : la roue ou la pince ? Celui qui se sert de la roue ou l’arbre ? PP : Ils arrivent ensemble – c’est exact. Ils se créent l’un l’autre.










Dans un « chat » transatlantique avec Kerry Fried d’Amazon.com, Philip Pullman débat de l’achèvement d'A la croisée des mondes et d’une erreur que C. S. Lewis [NDT : auteur des fameuses Chroniques de Narnia, classique de la littérature jeunesse] n’aurait réellement pas dû commettre. Il nous offre également ses personnages préférés, principaux et mineurs, et discourt du fait de savoir si oui ou non vous pouvez choisir votre daemon idéal (désolée tout le monde, vous n’avez pas l’ombre d’une chance), et s’étend sur le point clef qui marque un tournant dans l’évolution humaine (laissez-moi simplement dire que cela implique un certain serpent).

A : Maintenant que le dernier livre de votre trilogie est terminé, puis-je vous demander quelle part vous appartient en propre et quelle part vos personnages ont, eux-mêmes, élaborée ?
PP : Je suppose que la forme général provient de moi – dans le sens où je savais depuis le début ce qui allait se passer et où allaient les personnages. Mais ils vous surprennent toujours ; ils font toujours des choses que vous ne saviez pas à l’avance. Ainsi, je suppose que cette part-ci m’appartient et que cette part-là est la leur.
A : Pouvez-vous me donner un exemple d’un personnage accomplissant un jeu qui lui était propre ?
PP : Mrs Coulter m’a surpris en agissant de la manière dont elle l’a fait. Elle était toujours en avance d’un coup sur moi, en vérité. Je ne pouvais jamais dire vraiment comment elle allait se sortir de cette circonstance-ci ou de cette circonstance-là. Et, bien que je sentais que son comportement était en train de se modifier, s’approfondissant ou mûrissant – ou quelque que soit le mot que vous employiez- à travers A la croisée des mondes, cela ne se produisit pas avant que j’ai parfaitement balisé le chemin, à travers le troisième tome, et c’est là que j’ai réalisé ce qu’elle devait faire à la fin.
A : Combien de temps avez-vous vécu avec ces personnages et qui est apparu le premier sur scène ?
PP : Sept ans. Le premier livre m’a pris deux ans, le second deux ans, et celui-ci trois ans. La première image qui m’est venue à l’esprit est Lyra se cachant et entendant, par hasard, quelque chose qui lui était incompréhensible. Et, parce que j’aimais le personnage qu’elle était, j’ai laissé mon esprit jouer avec les autres choses qu’elle pourrait faire. Et, alors, d’autres images se sont assemblées entre elles et, peu à peu, sont venues à moi – comme des papillons, j’imagine. Elles peuvent sentir qu’une histoire est en train de se construire et veulent être une part de cette histoire, alors elles affluent vers cette petite lumière qui brille.
A : Pantalaimon, le démon de Lyra, était-il à ses côtés au début ?
PP : Pas au tout début, non. Parce que, quand j’ai commencé le livre, elle n’avait pas de daemon du tout – il n’y avait pas de choses telles que des daemons. Mais je ne pouvais pas réellement faire commencer les choses jusqu’à ce que je découvrisse qu’elle en avait un, et ce qu’ils étaient, et ce qu’ils faisaient. Ce fut un long processus d’installer et de fixer la page, essayant d’écrire le premier chapitres de différentes manières. Finalement, je réalisai enfin qu’elle avait un daemon. Et je commençai à imaginer quelques-unes - bien que pas toutes - des actions des daemons. En vérité, je découvrais encore des choses à leur sujet dans les toutes dernières pages du Miroir d’ambre.
A : Avez-vous un personnage favori ?
PP : Mis à part Lyra, qui a été l’étoile qui m’a guidé pendant tout le chemin, je dois réellement avouer que ce fut Mrs Coulter.
A : Elle est complètement enivrante.
PP : Elle m’a enivré, je vous dis ! C’est une bonne chose que je ne connaisse aucune Mrs Coulter dans la vraie vie – une bonne chose qu’il n’y ait aucune Mrs Coulter dans la vraie vie.
A : Et au sujet des personnages secondaires ?
PP : Lee Scoresby. Je l’ai aimé aussitôt qu’il est arrivé, ce texan mercenaire aéronaute. Au fait, j’ai créé son nom à partir du nom de cet acteur qui apparaît aux côtés de Clint Eastwood dans les westerns spaghetti, Lee Van Cleef, et à partir d’une explorateur de l’Arctique nommé William Scoresby.
A : La bataille dans laquelle Lee Scoresby et son daemon lapin, Hester, sont surpassés en nombre, dans La tour des anges est un de mes passages favoris, et un de vos moments les plus violents. Hester est au sommet de mon panthéon.
PP : Une de mes tantes avait la même nature et manière de parler, sèche et laconique. J’aimais beaucoup cette vieille femme, et Hester a quelque chose d’elle, il me semble.
A : Laissez-moi vous interroger sur vos passages préférés de la trilogie.
PP : J’aime bien l’affrontement. J’aime la scène entre Lyra et Iorek Byrnison, l’ours, quand ils se rencontrent pour la première fois dans la boue, à l’extérieur du café. J’aime bien la bataille des ours, dans le premier livre, la scène où Lyra tombe sur Mary Malone, la scientifique, dans le second livre, et également la scène où Will rencontre l’ours dans le Miroir d’ambre. Les passages où des personnages importants se rencontrent pour la première fois ont une tension particulière et ils sont très excitants à écrire.
A : Il y a aussi des enclaves de quiétude, des moments apparemment accessoires. Dans le Miroir d’ambre, il y en a un, dans lequel Lyra finalement reconnaît un des petits espions Gallivespiens, Lady Salmakia. Je me demandais comment vous aviez réussi à passer du moment où Lyra écoute cette femme à celui où elle exprime son espoir d’avoir, un jour, « un enfant à elle, à endormir et à bercer en chantant» dans une tonalité telle que celle-ci.
PP : J’étais conscient qu’il devait y avoir des moments de calme. En fait, la dernière section du troisième livre devait entrer dans un nouveau type de royaume émotionnel. Si vous pensez à un travail d’aussi longue haleine que celui-ci comme à un morceau de musique, les passages bruyants le sont seulement parce qu’ils sont contrastés par les moments de calme. Et, en peinture, les parties aux couleurs vives sont vives parce qu’elles sont exposées contre des parties sombres. Si vous êtes sur le point de ressentir une grande excitation, vous devez aussi avoir des moments de calme, et la question est de savoir comment les arranger ensemble dans le meilleur ordre qui soit, ainsi ils produisent le contraste le plus vivifiant et le plus parlant les uns avec les autres. C’est une affaire compliquée. (rires)
A : Lyra « n’a pas eu de chance avec ses vrais parents », comme le remarque Lee Scoresby, mais lui et plusieurs autres sont résolus à compenser ce manque. Will, également, est prêt à tout pour trouver son père et sauver sa mère, bien que moins disposé à accepter des substituts. Cette perte – et gain – figure également dans quelques autres de vos fictions.
PP : Bien, d’un côté, il n’y a rien de plus inopportun dans une histoire qu’un père et une mère. Ainsi que Jane Austen a pu le mettre en évidence : « c’est une vérité universellement reconnue que les jeunes protagonistes en quête d’aventures doivent laisser tomber leurs parents. » D’un autre côté, malgré ceci, il n’y a aucun doute qu’il y ait des pressions psychiques derrière ce phénomène. Peter Dickinson et moi-même discutions un jour, et ce sujet est venu dans la conversation, et nous étions d’accord pour remarquer combien il était étrange que tant d’auteurs pour enfants aient perdu un de leurs parents, ou les deux, dans leur enfance. Mon père est mort dans un accident d’avion, quand j’avais sept ans, et, naturellement, j’ai été préoccupé pendant longtemps par le mystère de savoir de quoi il avait l’air.
A : Quand Lyra est capturée et amenée à Bolvangar, vous décrivez l’infirmière comme quelqu’un qui « serait capable de suturer une blessure ou de changer un pansement, mais à jamais incapable de raconter une histoire », et le conte devient vraiment clef, pour le futur de l’humanité dans le troisième livre. Vous avez longtemps insisté sur le point que vous étiez, à vos yeux, un conteur et pas un écrivain. Quelle différence faites-vous entre les deux ?
PP : Pour moi, l’histoire est primordiale et la texture réelle de l’écriture est secondaire. Cela ne veut pas dire que je pense que le style n’est pas importants, parce que je prends grand soin d’user correctement des mots et que j’ai un certain style, rythmique et rehaussé. Mais il serait flatteur, par exemple, de penser que j’ai écrit une histoire que d’autres pourraient raconter avec d’autres mots, et qui produirait le même effet que maintenant, quel que soit cet effet. J’ai un but élevé, mais les contes de Hans Christian Andersen sont aussi efficaces, aussi convaincants, quand ils sont dits par d’autres conteurs. Tandis que un livre comme Madame Bovary, raconté par un autre romancier, serait plat, rassis, ennuyeux et stérile. Mais c’est extraordinaire avec les mots de Flaubert.
A : Quand vous avez reçu le prix du Carnegie, en 1996, pour Les Royaumes du Nord, vous avez dit que les romanciers pour adultes avaient perdu ou ne semblaient pas assez soucieux de l’art de raconter des histoires. Je me demandais si vous aviez lu, depuis ce moment-là, quelque chose qui vous ait fait changer d’avis.
PP : Quand vous prononcez des discours de ce genre, vous vous devez d’être un minimum provocateur. (rires) Les organisateurs l’attendent, parce qu’ils veulent qu’on parle du prix dans les journaux. Mais je crois vraiment que, dans la littérature pour adulte - assurément c’est le cas en Grande-Bretagne - les écrivains, qui sont grandement appréciés, sont les premiers pour qui l’histoire n’est pas le facteur primordial. Et il m’a semblé que, dans l’œuvre de certains d’entre eux, les histoires sont en fait plutôt méprisées. Ils sont fuyants, embarrassés d’avoir à raconter une histoire ; ainsi, ils usent de toutes sortes d’artifices littéraires et tendent tous vers le post-modernisme. Ils mettent au premier plan le fait qu’ils savent qu’ils racontent une histoire, ainsi le lecteur ne les prendra pas pour quelque innocente personne comme Tom Clancy ou John Grisham, qui, probablement, ignorent qu’ils écrivent une histoire. Je trouve que ces artifices sont irritants et stupides et que c’est une étape que ces personnes devraient s’empresser de franchir.
A : En parlant d’embarras, j’ai évité Les royaumes du Nord, quand le livre est sorti pour la première fois, parce que je pensais avoir une totale inaptitude à lire de la fantasy.
PP : Vous n’êtes pas le seul. Je ne peux pas lire non plus de fantasy. Et j’ai découvert que la raison, pour laquelle je ne le peux, réside dans le fait que cela ne me dit rien d’intéressant au sujet de l’être humain. Dans le Monde des Morts, un des passages du Miroir d’ambre, l’imagination de Lyra ne satisfait pas les harpies. Elles sont satisfaites uniquement quand Lyra leur dit la vérité. Et c’est ça que je veux dire. Il y a quelque chose où je peux poser ma main sur mon cœur et dire : « je crois passionnément que c’est vrai et que les livres qui nous satisfont et nous nourrissent et nous font grandir doivent avoir ce fond d’authentique vérité en eux ». Et je n’en vois pas beaucoup de cette sorte dans la plupart des livres de fantasy.
A : Une des raisons pour lesquelles la trilogie est si étendue est que vous révélez un profond lien entre le daemon et l’humain. La plupart d’entre nous, même si nous devrions réellement mieux raisonner - et vous nous avez dit que nous le devrions - souffrent d’envie vis-à-vis de ces daemons.
PP : (rires) Ce fut la plus riche idée que j’aie jamais eue. Il y a tant de choses différentes que je pourrais faire avec. Dans le premier avant-projet des Royaumes du Nord, les daemons de tout le monde changeaient de forme, ceux des adultes y compris. Mais, après un certain temps, j’ai senti que cela n’ajoutait, en fait, rien à ce que j’essayais de dire. J’ai marché de long en large dans le jardin et j’y ai pensé et, soudain, j’ai réalisé que, bien sûr, l’histoire tout entière reposait sur la maturité. C’est au sujet de la différence entre l’innocence et l’expérience, entre l’enfance et l’âge adulte, et si cette affaire de daemon ne symbolisait pas ou ne signalait pas ceci, cela encombrerait le passage. A ce moment-là, j’ai réalisé que je devais marquer une différence entre les daemons des enfants et ceux des adultes. Un court moment après, j’ai appris de quoi il était question : les daemons des adultes étaient fixés – ils ne changeaient pas. C’est une clef d’une grande partie de l’histoire.
A : Ils sont des créatures très physiques, sensuelles, mais ils ne semblent pas avoir besoin de se nourrir. Pan attrape de temps en temps un papillon et, dans La Tour des anges, il trempe sa patte dans l’omelette.
PP : Vous pouvez montrer du doigt toutes sortes de passages dans l’histoire où je n’ai pas mentionné des choses que vous n’aviez pas besoin de savoir. Une autre chose que vous n’avez pas besoin de savoir est la manière dont les daemons sont nés. Je ne veux pas pénétrer dans la gynécologie des daemons – vous n’en avez pas besoin pour l’histoire, bien que je puisse le faire. (rires) Et c’est une erreur, à ce propos, qui a été faite par C. S. Lewis, dans ses Chroniques de Narnia. D’un côté, il dit que depuis que les centaures ont deux estomacs – un estomac humain et un estomac de cheval – ils doivent prendre deux petits déjeuners. Premièrement, ils ont un petit déjeuner constitué de bacon et d’œufs, et ensuite un petit déjeuner composé de foin. Sans doute, ils mangent le foin avec leur bouche humaine, mais comment ? C’est un petit détail irritant qui fait saillie et vous fait penser : « hein ? » Et la seule chose que vous ne voulez pas est d’acculer le lecteur à ce « hein ? » Ainsi, ignorez-le. Si vous voulez des centaures, bien, mais ne parlez pas de leur nourriture. Ce n’est pas nécessaire.
A : J’ai lu une interview de vous dans les « Talking Book »s [ NDT : j’avoue mon ignorance sur ces livres ? ], dans lesquels vous disiez que si vous aviez le choix de votre daemon, ce serait un corbeau, « parce que c’est l’oiseau dans la mythologie de l’Amérique du Nord qui représente l’illusionniste, le conteur, le créateur. »
PP : Mais, il ne me sert à rien de dire : « Je voudrais être ceci, je voudrais être cela. » Je serais lié avec ce qu’il serait et je devrais en tirer le meilleur parti. Je pense que le moyen de découvrir ce qu’est votre daemon n’est pas de penser à ce que vous voudriez qu’il soit, mais de demander à vos amis ce qu’ils en pensent. Probablement, le meilleur moyen de se renseigner est de le faire à bulletin secret ! Donnez-leur à chacun un morceau de papier et ils pourront écrire dessus et arriver à un accord sur le sujet.
A : Ressentez-vous un grand soulagement d’avoir terminé la trilogie ?
PP : Un soulagement, oui ; mais, elle me manque également terriblement. Celle-ci m’a manqué plus que les autres livres parce que j’ai vécu sept ans avec elle, et parce que c’est l’œuvre dans laquelle j’ai dit le plus clairement ce que je voulais dire qui comptait le plus pour moi.
A : Vous ne vous interrogez pas sur la nature de la sainteté et de ce qui est sacré même si l’Eglise, dans le monde de Lyra, y est fortement intéressée. Les deux premiers livres de la trilogie ont en quelque sorte, pour certains lecteurs, joué sur la gamme qui s’étend du blasphème au mal avéré.
PP : Bien, j’attendais cela, et je m’attendais à pire. Mais je pense qu’aussi longtemps que les gens seront agités au sujet de savoir si Harry Potter fait de vous un sataniste ils ne s’occuperont pas trop de moi. Ainsi, je suis heureux de m’abriter sous le grand parapluie d’Harry Potter. (rires)
A : Le troisième livre montre clairement que nous devrions tous travailler à un meilleur présent, ce qui devrait calmer les inquiétudes de certains lecteurs.
PP : Je crois très profondément en la notion de République des Cieux – que nous sommes tous responsables de l’amélioration des choses, et que nous ne pouvons y échapper en blâment les autres pour cela ou en rejetant la responsabilité sur quelqu’un d’autre. C’est le rôle de chacun d’entre nous. Je n’essaie pas de prêcher dans ce livre la défense dPhu Ciel ; tout ce que j’essaie de faire est de raconter une histoire. Mais si l’histoire doit résonner et se propager dans l’esprit des gens et leur faire sentir certaines choses, alors, peut-être, que c’est bien.

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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