lundi 27 novembre 2006
Ce petit billet maladroit, fouillis, est offert et dédié à Fauna Amor, qui l'a inspiré de mille manières. Cette jeune femme est remarquable, presque trop belle - je crains que cet hommage ne lui déplaise, car Fauna est sauvageonne, je l'imagine ainsi, indépendante et fière - pour exister ailleurs que dans le pays des songes. Je puise en elle un certain nombre de forces. Elle justifie à elle seule, avec quelques autres personnes dans cet univers imaginaire que d'aucuns appellent à tort virtuel, ce JIACO et d'autres choses plus profondes.
Merci Fauna. **** Aller à la source des oeuvres de Walt Disney au Grand Palais, rencontrer les artistes du Cirque d'Hiver, voir le plus beau film de l'année, embarrasser de quelque manière que ce fût my Monsieur Anon, dévaliser quelques librairies, "L''écume des pages" et "L'arbre à lettres", [ Un livre de Mocky, parce que nous l'adorons, parce qu'il est hors normes, à part, méprisé par la critique, mal aimé par un certain public et pourtant génial. Mais personne ne le connaît véritablement. Mocky a les moyens de ses provocations.
La Chine ? En vue d'un lointain mais futur voyage là-bas, quand je parlerai correctement . Hoffman, parce que je ne connais pas ce conte (quand je vous dis que je suis trouée de lacunes, ce n'est pas une posture ! ) et parce que Phébus est une maison d'édition que j'aime... De Tolkien, j'ai lu Le Seigneur des anneaux. Qui ne l'a pas lu ? Et j'ai toujours émis des réserves sur ce livre, qui n'est pas aussi extraordinaire qu'on voudrait bien nous le faire croire. Je crois que Bilbo est plus digeste. J'ai envie de le lire depuis longtemps en français. La prose de Tolkien est aussi lourde en version originale qu'en traduction... alors, je n'ai pas envie de le lire en anglais, car j'aime trop la musicalité de cet idiome. Mais n'allez pas croire que je n'aime pas Tolkien. Ce serait trop simple.
Un compagnon oxfordien des contes de fées. Une petite mine d'or portative sur le sujet. Et un cours de Madame Dixsaut, platonicienne émérite que j'ai eu le bonheur d'avoir comme professeur à la Sorbonne. Une grande dame. Un esprit éblouissant mais hélas peu de tendresse pour ses élèves...
L'indulgence n'est pas une de ses qualités premières, mais qu'importe, car l'exigence qu'elle place dans autrui n'est pas moins forte que la sienne propre. Je l'admire sans l'aimer.]
tel fut le programme de mon dernier week-end parisien, dont j'aimerais rendre compte ici, sous forme de plusieurs petites chroniques, tant il semble correspondre à ma vision personnelle du paradis et à un certain art de vivre (comme dirait un vieux garçon charmant qui m'écrit de temps en temps et dont les encouragements me sont profitables) : mes passions et amours furent entrelacées en un lieu et un temps, dans un superbe bouquet. Des roses de décembre, bien entendu. Ce fut Noël avant l'heure, dans un tourbillon né des mains de mon mari, pour enchanter mon coeur et mon esprit. Vous savez que la magie est à votre portée ? Oui, vous, qui me lisez, il n'y a pas grand-chose à faire pour se retrouver dans un autre univers. Fermez les yeux, croyez fort, et le rêve deviendra réalité. Si je vous parais naïve et puérile, cela n'a aucune espèce d'importance.
Enro (encore quelqu'un que j'aime bien), un jour, avait fait part d'une théorie concernant une forme d'intertextualité à l'oeuvre dans le choix de nos lectures et j'ai depuis appliqué le procédé à tous mes goûts. Force est de constater que je pourrais tous les relier par un ou plusieurs détails et tisser une immense toile... qui serait la généalogie de mes attachements. Ce billet en est la preuve.
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La photographie, qui sert d'entame, est tellement ratée qu'elle est presque intéressante et surréaliste. Holly pose devant l'un des tableaux qu'elle préfère et dont je donne meilleur aperçu ci-dessous,
l'oeuvre d'un artiste qu'elle vénère, Titiana et Bottom de John Anster Fitzgerald, d'après Le songe d'une nuit d'été de William Shakespeare.
Quelle émotion de pouvoir caresser du regard un tableau qui me fait rêver depuis si longtemps (le gardien a cru que j'avais l'intention de le voler, tant je suis restée longtemps immobile devant lui à lui faire des oeillades, camouflée derrière ma frange) ! J'ai aussi eu le privilège de contempler un tableau de Waterhouse, de Millais et de Grimshaw.

Des artistes victoriens, préraphaélites, comme il se doit, puisque telle est ma vocation. J'étais en terrain connu et j'écoutais d'une oreille distraite une conférencière raconter des âneries aux visiteurs, concernant Joan Crawford (l'une des inspirations pour la sorcière de Blanche-Neige).
Le Grand Palais était presque vide en ce tout début d'après-midi. La foule viendrait plus tard, lorsque nous partirions. Peu d'enfants, Dieu merci ! Des lardons dans une exposition, c'est un cauchemar pour les oreilles. Gare à la migraine ! J'ai pu admirer, en toute tranquillité, les sources de Walt Disney : les gravures et les tableaux de Gustave Doré, les travaux de Granville, Daumier, Benjamin Rabier, Beatrix Potter... Ma félicité avait quasiment atteint son acmé lorsque je vis un lavis de Victor Hugo,
Je ne pensais pas avoir la chance de toucher de la prunelle cette oeuvre, pas plus que celles de William Blake, que j'admire depuis des années. Les rencontres les plus improbables eurent lieu ce samedi-là. J'étais fort aise de la place conférée à l'expressionnisme allemand, à travers des extraits du Faust et du Nosferatu de Murnau, mais Fritz Lang (Metropolis ), Robert Wiene (Le Cabinet du Dr Caligari), Paul Leni (Le Musée des figures de cire) et Wegener (Le Golem).
Cette exposition est remarquable : elle manque certainement de complexité, de profondeur, se révélant par trop pédagogique, mais elle a le mérite d'offrir l'essentiel. Le bonheur fut complet lorsque nous pûmes voir Destino (une reconstitution d'un projet avorté) de Disney et Dali.
Extrait :
Certaines images font songer au Chien andalou de Bunuel. Et ce n'est pas un hasard, comme chacun le sait... La présence des insectes nous servira de guide pour le film dont je vais bientôt vous parler... à la fin de ce billet, car je garde le meilleur pour la fin.
Parmi, les nombreux objets en vente, je recommande pour les amoureux de Disney, ces deux livres-coffrets, remplis de trésors : sont un délice pour l'amoureux de l'Oncle Walt... Et je pense faire profiter les lecteurs de mon site Barrie de certain contenu en rapport avec Barrie... mais Chut ! Surprise !
Je ne suis pas exempte de critiques quant au travail de Walt Disney
concernant nombre des classiques qu'il a fait adapter, mais je suis respectueuse néanmoins de l'homme. J'ai beaucoup d'affection pour lui.
Et j'ai enfin acquis le sac de Miss poivert (qui nous manque...) ! Oui, oui, je suis un être frivole parfois... et je sacrifie au vice des produits dérivés.
Les silly symphonies, l'une des plus belles choses jamais créée par Disney, méritent d'êtres vues et revues. 
Chaque année, je me rends au Cirque d'Hiver.

C'est un rituel qui précède Noël et l'occasion de satisfaire ce besoin de poésie incarnée qui est mien. Ce cirque, qui n'est pas sous un chapiteau, battu par les quatre vents, mais dans une très jolie maison, maintient la tradition du genre, un amour du spectacle auquel je suis sensible. Je me remémore toujours les paroles de cette chanson de Caussimon, interprétée aussi par Philipe Clay, Le Funambule, lorsque je regarde les prodiges des airs qui, parfois, paient de leur vie leur art dangereux.

De tous ses copains du cirque forain
Pas un n'avait dit au vieux funambule
Qu'il était aussi parfois somnambule
Ça n'aurait servi strictement à rien

Le public parti, la lune dehors
À travers les trous de la vieille toile
Allumait un ciel tout rempli d'étoiles
Le vieux funambule, arrivait alors

Lui qui n'était pas tellement sûr de lui
Qu'avait mal aux reins, qu'avait des vertiges
Était tout changé c'était un prodige
Oui c'était vraiment le jour et la nuit

Plus besoin d'ombrelle ni de balancier
Les sauts périlleux devenaient faciles
Il était gracieux, il était agile
Comme un demi-dieu, sur son fil d'acier

Et ce fut ainsi qu'un enfant le vit
Un enfant puni ou un fils de pauvre
Qui s'était glissé dans l'odeur des fauves
Et le regardait d'un regard ravi

Spectateur fortuit de ce numéro
L'enfant applaudit à tant de merveilles
Mais un somnambule, quand on le réveille,
Comme un funambule, ça tombe de haut

De tous ses copains du cirque forain
Pas un n'avait dit au vieux funambule
Qu'il était aussi parfois somnambule
Les gens du voyage sont des gens très bien.

Les trapézistes, le ventriloque (il n'en existe plus guère...), les tigres, les jongleurs, les chinoiseries. Le spectacle fut encore une réussite cette année. Ils m'ont donné un peu de leur fièvre. Un univers bariolé, une drôle de famille hétéroclite qui cajole l'enfance en chacun de nous. Je songe aussi à Freaks de Tod Browning. Association d'idées facile mais véridique.
J'aime leur étrangeté, cet amour du spectacle qui les réunit dans la souffrance, l'implacable rigueur des saltimbanques. J'aimerais être des leurs.
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Fauna a en si bien parlé que j’aurais peine à dire plus et mieux. Je vous renvoie à son billet. C’est grâce à cette fée que je suis allée voir ce film, dont je n’aurais rien su sans son secours. Après la découverte de Gormenghast, je lui suis à nouveau redevable. Guillermo del Toro n’était pas, malheureusement, un cinéaste de ma connaissance. Le monde est si vaste ! Et je manque de souffle. Lorsque je parle du plus beau film de l’année, alors que celle-ci n’est pas encore achevé et que j’attends le film de Scorsese avec impatience, et celui de Resnais avec appréhension, je ne prends pourtant aucun risque, car c’est le plus beau film de mon année, c’est certain. Une oeuvre qui réconcilie à ce point les diverses strates de l'être humain est une oeuvre qui tient du miracle. Del Toro a su injecter à l'horreur franquiste, cette autre horreur, sublime celle-ci, la substance du conte de fées, qui est cruauté et crudité. Le pari était difficile à tenir, mais le maillage est si bien tissé que nous n'avons jamais dans l'idée de quitter un monde (celui d'Ofélia) pour un autre (celui de Vidal, ce Capitaine sans coeur, qui brise les autres, dans une violence inimaginable ; c'est un monstre dont les doubles dans le monde de l'imaginaire

sont bien moins effroyables que lui. Il semble dire la rigueur absurde, sans autre but qu'elle-même, sans idéal ni finalité. Il obéit à un devoir qui ne repose sur rien...). Les deux mondes coexistent l'un dans l'autre, sans pouvoir dire qui de l'un contient l'autre...
Le labyrinthe de Pan pose une question essentielle, qui est en germe dans le billet de Fauna : le statut de l’imaginaire par rapport au réel. J’avais déjà évoqué cette question de manière presque sérieuse ici, par le biais des travaux de Clément Rosset. Je me permets de citer Fauna, afin de lui faire écho : "Mais il y a une différence : le fantasme est réel. L'illusion ne l'est pas. L'enfant croit, pas l'adulte. Les illusions que Carmen regrette n'ont jamais eu la force des fantasmes d'Ofélia." Ceci me paraît très justement pensé et exprimé. Je le comprends ainsi : l'illusion n'est qu'un voile transparent, moiré, apposé sur le réel, qui en laisse entrevoir la forme, car il suffit d'un souffle, léger, pour soulever le rideau de tulle. L'illusion s'appuie sur le réel, mais n'en change pas la consistance. Elle n'est qu'un trompe-l'oeil tandis que le phantasme se nourrit de la chair du réel, le digère, le fait sien et devient réel à son tour pour celui qui le façonne en son sein.
Cette oeuvre maternelle de l'imaginaire est retranscrite fabuleusement. Ofélia vit deux vies, avant d'être prise par l'une et rejetée par l'autre. Sa mère fabrique un enfant dans son ventre, elle abrite deux vies, tout aussi incompatibles (elle doit mourir pour que vive l'enfant). Ces deux êtres, la mère et la fille, que tout semble désormais éloigner, sont pourtant le miroir l'une de l'autre. Ce qui les sépare, c'est Cronos. N'oublions pas que Kronos (le temps) n'est pas exactement Cronos (le dieu)... même s'ils se confondent souvent. L'interstice qui demeure entre les deux sens du mot permet peut-être cette juxtaposition de leur deux mondes dans ce long-métrage magnifique. Kronos gouverne notre monde ; Cronos appartient à l'autre univers. La rupture entre la mère et la fille sera consommée lorsque la femme brûlera la mandragore en forme de foetus, à laquelle donnait vie la fille afin de sauver son petit frère dans le ventre de sa mère.
Ce film, qui est d’abord une œuvre de plasticien et pas seulement par ses références à l’art pictural, dont le tableau de Goya, Saturne dévorant un de ses enfants, mais aussi parce que ce film superpose plusieurs formes de réel, aussi vraies l'une que l'autre, mais différemment véridiques. Toute la distinction qui est à construire repose sur l'idée que l'on se fait de l'imaginaire. Il est des choses imaginaires et des choses de l'imaginaire. Cela ne signifie pas exactement la même chose. Le monde d'Ofélia n'est pas imaginaire, ce n'est pas une illusion; il est de l'imaginaire, de ce royaume auquel elle appartient et qu'elle ne peut rejoindre que par le sacrifice de sa vie réelle. Les choses imaginaires sont des chimères avec lesquelles on joue, on se dupe, on se divertit, dont on se fait un abri, alors que les choses de l'imaginaire existent bel et bien et n'existent que par ce que l'on est à sacrifier pour leur donner vie. Elles ne protègent pas, elles ne sont ni folie ni fuite hors du réel, mais une manière de creuser son sillon dans cette réalité, souvent morne et terne, triste, silencieuse, ou pleine de bruit et de fureur. C'est une arme, un combat, une façon de ne pas lâcher prise, d'être plus vivant que ceux qui ont cessé de l'être sans le savoir (la mère d'Ofélia).
Tout le film est construit de manière binaire, parallèle : chaque élément d'un monde ayant son pendant dans l'autre. "C'est ainsi que la géométrie du décor de la salle à manger du Pale Man reprend exactement celle de la salle à manger du franquiste joué par Sergi Lopez. La grenouille représente la bourgeoise, le Pale Man symbolise l'Eglise avec ses stigmates sur les mains et la manière dont il attire les enfants dans sa chapelle pour les manger. Chaque personnage du monde fantasmé trouve son reflet dans le monde réel. Mon film est un jeu de miroirs où tout est calculé, jusqu'à l'évolution physique du faune. Plus les épreuves auxquelles il soumet la petite fille sont difficiles, plus il devient beau." (G. del Toro, dans le numéro de novembre de Positif)
Saturne, le nom romain du Cronos grec, fait référence à un précédent film de Guillermo del Toro. La présence du temps est incarné par le monstre Pale Man qui dévore les enfants, par Vidal, par la présence du sablier, par une montre cassée que Vidal ne cesse de remonter, comme un témoignage d'un éternel, une folie ou une malédiction transmise de père en fils, par l'attente d'un père dans le monde des abîmes...
Pale man est Saturne, Cronos, un monstre glouton, une baudruche éclaté, un ancien obèse à la peau flasque : il dévore pour n'être pas dévoré si l'on se fie à la légende, telle que nous la rapporte brillamment Pierre Vernant :
S'il symbolise le temps, il mange les enfants car les enfants dévorent le temps. N'y a-t-il pas place alors pour évoquer en filigrane Peter Pan ? En effet, l'enfance n'a pas conscience du temps d'une façon semblable à celle des adultes. On peut même affirmer que l'enfance se joue dans la tour éternité, jusqu'à la puberté... c'est pourquoi, malgré une conscience de la mort (qui sera la victoire du temps), l'enfant ne la craint pas véritablement. D'où cette déclaration extraordinaire du réalisateur :
"J'aime la notion d'immortalité, pas dans le sens que les gens vont se souvenir de vous, mais dans l'idée que si vous vous ouvrez totalement à la mort, le temps n'a pas d'emprise sur vous. C'est de cela dont parlent Cronos et la fin du Labyrinthe de Pan. C'est un thème développé dans le conte d'Andersen, La petite marchande d'allumettes. Elle ne va pas au Paradis. Elle meurt en regardant un festin... [Note de Holly : Si Ofélia risque de mourir en touchant au festin figé du Pale Man, cela n'est pas sans raison... ] Ce qui fait qu'elle ne ressent plus la faim et le froid. Elle meurt sans mourir, sans s'en rendre compte. J'aime beaucoup cette idée car je pense que si on ignore la mort, elle ne peut pas vous atteindre. Je reconnais que cette théorie est un peu tirée par les cheveux." (G. del Toro, dans le numéro de novembre de Positif)
Guillermo del Toro ne fait que divulguer l'immortalité pensée et vécue par l'enfance. Je ne prétends pas, je le redis, que les enfants n'aient pas conscience de la mort, ce qui serait complètement faux, mais la conscience qu'ils en ont n'est pas la nôtre. Elle n'est pas perçue en terme de destruction complète mais comme un mal, une altération. Ofélia dit d'ailleurs à Mercédès, la servante complice des résistants, qu'elle a peur qu'on lui "fasse du mal", pas qu'on la tue. Le dieu Pan est présent, c'est lui le guide d'Ofélia, celui qui va la soumettre aux rites initiatiques, qui doivent témoigner de sa nature d'être non humain. Ofélia doit revenir dans son royaume avant que la lune ne soit pleine. Ne peut-on pas y voir une métaphore de la puberté ? Les légendes racontent que Pan fut amoureux de la nymphe Echo - d'où l'appel de la petite fille lorsqu'elle pénètre dans ce labyrinthe, qui évoque aussi bien le minotaure... Pal est d'ailleurs un avatar de cette créature mythologique. L'écho est aussi le sien, celle qu'elle fut dans une autre vie qu'elle a perdue par désobéissance, voulant connaître le monde des hommes. On le comprendra, les références sont si abondantes dans ce film qu'il est vain de vouloir toutes les recenser et leur attribuer un sens. L'oeuvre est riche de mille reflets, qui sont autant de fausses pistes, car la seule vérité est celle du coeur pur de l'enfant. Pan signifie en grec Tout. Il signifie aussi, par un habile retournement, son contraire, car s'il est Tout, il est aussi rien. Nécessairement.
La berceuse qui accompagne le film est si révélatrice de l'esprit de l'histoire que je suis bouleversée de l'entendre... Pan
mercredi 22 novembre 2006
Je reprends un message que j'ai écrit sur mon forum Barrie, pour les visiteurs de ce JIACO, qui n'ont pas le don d'ubiquité.
Il s'agit d'un conte d'hiver, comme le dit l'auteur, en exergue. Conte d'hiver mais aussi conte de Noël, dans la tradition dickensienne. L’autre hommage rendu est contenu dans le titre, puisqu’il s’agit de Shakespeare. L’histoire est rédigée avec des références nombreuses aux Scots, au langage scots en particulier. Le texte fourmille donc de mots scots, de mots rares et appartenant au vieil anglais - heureusement que je suis ultra-équipée en dictionnaires de toutes sortes. Certes, ce n'est pas du Chaucer. Dieu merci !
Barrie use de l’histoire écossaise en guise d’arrière-plan et ce conte rappellera par certains aspects The merry men de Stevenson. Une histoire à lire au coin du feu, lorsqu'il crépite, et que le vent hante la nuit. Une histoire de fantômes, les Etrangers, tels qu'ils sont nommés dans le texte. C'était un cadeau de Barrie aux lecteurs du Times. L'histoire ne fut publiée en volume que secondairement, suite à la demande des lecteurs - ce n'était pas prévu. Elle a vu le jour dans le journal la veille de Noël. C'est la dernière histoire écrite par Barrie, à l'âge de 72 ans. Il lui restait 5 ans à vivre. On sent le souffle raccourci de l'auteur. Ce n'est pas un texte parfait, mais il n'en est que plus beau. Et la fin est poignante. Barrie est si étrange... enfin, je suppose qu'il semble ainsi à ceux qui ne lui sont pas familiers.
Denis Mackail écrivit ceci au sujet de cette longue nouvelle :
"S’il l’avait voulu, Adieu miss Julie Logan aurait pu devenir aisément un autre roman. Mais il ne le permit pas. L’histoire avait sa propre temporalité. Probablement, cette histoire apparaît quelquefois comme la plus lente jamais écrite. Mais il la contemplait et savait qu’il ne s’agissait là que d’une illusion. Car, désormais, il connaissait tous les secrets de la concision, sans omettre le secret qui permet de s’attarder et de garder le cap, de demeurer dans la droite ligne. Et, de plus, il ne voulait pas écrire un roman. Il souhaitait raconter cette histoire exactement de la manière dont elle appelait elle-même son récit. Peut-être existait-il une autre façon. Peut-être pas. Il ne pensait pas aux éditeurs, ni aux correcteurs ni même aux lecteurs, demeurant à l’écart de tout ce qui ressemblait peu ou prou à une attitude ordinairement professionnelle. Il était autant soumis à la magie que son héros. Il était le héros, alors il écrivit et écrivit… Le temps et l’espace n’existaient plus quand il glissa hors de sa soixantaine, puis dans les gorges qui surplombaient Kirriemuir. (…) Il a offert cette histoire, sans exiger le moindre paiement, au Times, un périodique qui ne publie jamais de fiction. Mais c’était le premier quotidien en langue anglaise. (…) Il fut prévu, dans un secret plus grand que jamais, qu’Adieu Miss Julie Logan serait publié sous la forme d’un supplément avec l’édition de la veille de Noël : un cadeau pour les lecteurs du Times. Une surprise - bien qu’il y eut des annonces au fur et à mesure qu’approchait la date – afin de retenir l’attention d’une large audience. Peut-être la meilleure vitrine au monde pour une histoire. Mais une boutique ouverte une seule fois. Il y avait donc peu de raisons de payer l’auteur, en aurait-il manifesté la demande. (…) une grande quantité de gens qui, soit n’avaient pas pris le supplément, soit avaient été préoccupés par d’autres choses liées à la période de Noël, ont écrit afin de demander une copie de ce texte. Tant et si bien qu’il fut décidé de le retirer sous une forme particulière au prix d’un shilling. Le public alors rechigna à ce prix ou pensa qu’un livret de huit pages, mesurant dix-huit pouces et demi sur douze, serait plutôt un désagrément dans la maison et, en tout cas, semblait presque faire autant marche arrière qu’il avait été empressé quelques jours auparavant. Pendant ce temps, Messieurs Hodder et Stoughton furent autorisés à publier ce texte (…) ce ne fut rien de moins qu’un best-seller. (…) Barrie avait désormais écrit son dernier livre."
Premières lignes :
"Nous sommes le premier jour de décembre de l’année 18.. ; je pense qu’il est prudent de ne point s’approcher plus avant de la date, au cas où ce que je suis présentement en train d’écrire ne prenne une fâcheuse tournure ou bien ne tombe entre des mains curieuses. Je n’ai pas besoin d’être autant sur mes gardes en ce qui concerne le climat actuel. C’est une nuit de bourrasques foudroyantes ; elles ont projeté ma fenêtre à mes pieds, il y a une demi-heure. Elles sont venues jouer de la cornemuse de pièce en pièce, comme ces officiers de loi qui chercheraient à appréhender et à délivrer la justice à quelque ministre scots, qui serait assis ici, prêt à mettre en accusation toutes les apparitions et les sorcières. Il y a eu une nouvelle bourrasque tout à l’heure. Ce soir, les vents répondent à mon invitation. Je crois que je peux les prendre au piège et les rassembler en un seul endroit. Ils traversent le presbytère. Je cours de porte en porte. Je les ouvre et les ferme, tour à tour. Je suis en passe de devenir le chef d’orchestre d’un ensemble plutôt sinistre. J’essaie de m’atteler à la première page du Journal que les Anglais m’ont mis en demeure d’écrire. Il n’y a aucune raison de l'entamer ce soir, car pour le moment pas un flocon n’est tombé sur mon premier hiver dans la gorge. Ce Journal est supposé être un récit de ma vie ici, pendant les semaines (on m’a dit qu’il pouvait être question de mois) où la gorge est « fermée à double tour ». Cela signifie que la personne prise au piège ici peut très bien ne plus avoir moyen de sortir, dès que la gorge est enroulée dans la neige… Si l’on se fie aux histoires qui rampent ici, à la manière dont les brumes bercent nos collines, à l’endroit même où les Anglais ont dû les ramasser, il est dit que des formes appelées « Étrangers » s’y promènent. Vous cheminez parmi l’étrange, sans le savoir. Vous marchez et parlez avec ces spectres, pensant qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’à ce que, peut-être, ils vous jouent de sales tours… "
lundi 20 novembre 2006
A ceux qui ont lu certaine préface et se sont étonnés de la dédicace... * [Gravure de Gustave Doré, Le chat botté] * Les rencontres sont les seuls moments d’une vie où l’on ose parler de l’essentiel, de ce qui nous donne l’espoir de devenir la personne que l’on rêve d’être, où l’on risque confier à l’inconnu ce que l’on savait à peine receler en soi de gâchis, de deuils, de souvenirs détrônés et d’illusions brutalement entretenues, qui ne méritent même pas à nos propres yeux de figurer dans le portrait que nous nous ingénions à peindre chaque jour, cette façade en carton-pâte bon marché qui nous sert parfois de masque. On ose tant de choses lors d’une première rencontre ! Si l’on savait, on oserait encore davantage ! Une première rencontre. La saison des questions, les seules qui vaillent d’être posées et qui ne deviendront indiscrètes que la deuxième fois, qui ne sera déjà plus rencontre mais habitude, indéfini confort du terrain connu et, bientôt, prudence et regret de s’être livré la première fois. La deuxième fois annule la première et toutes les autres n’auront de cesse de faire oublier ce moment d’égarement qui en a trop divulgué. Sûrement, la magie de l’amour consiste à prolonger sans rompre ce premier instant d’impudeur véritable et à rendre intime le secret de l’autre, à transformer le définitif et le profond en apparence de provisoire ou d’éphémère et de superficiel. Légèreté et badinage des gens pudiques, pour qui tout est farce, quand le destin frappe à la porte. Plusieurs fois. Dans les trains, qui sont des lieux qui n’existent pas, qui ressemblent à des failles du nulle part, on parle. De même dans les salles d’attente. Peut-être que l’impression d’être en partance, presque en danger, donne le courage d’être soi, de gratuitement s’abandonner à l’inutilité d’une conversation. Puisque l’on est de passage, tout est permis. Il faudrait traverser toujours l’existence de ce pas aérien, avec les bottes de sept lieues du voyageur. Monsieur Anon me donnait l’impression de n’avoir aucune mémoire de cette première fois, où je l’abordai de la manière franche, celle du pirate. Parfois, je me demandais si cette mise en retrait était réellement un jeu ou bien si, à l’instar de certaines très vieilles personnes, il perdait à chaque fois le souvenir de notre dernier entretien, et si nous ne cessions de nous rencontrer pour la première fois. Notre inconnu. Georges, qui lira peut-être ces lignes. J’aimerais mieux qu’il ne le fît pas. Il me reprocherait de lui prêter des intentions et des pensées. Certains adultes ressemblent à des enfants déguisés en vieillards. Il est de ce genre, qui est le mien, au-delà de tout. Il m’a dit cela. Je n’ai pas su lui répondre. C’était hier, autrefois, il y a un ou deux ans, à moins que ce ne fût dans un rêve. Il parle si peu qu’il ne me semble jamais s’adresser directement à moi, mais à ma silhouette, flirtant entre les clairs-obscurs de ma conscience avec l’enfant que j’abrite, que je suis encore. Il tolère ma présence. Il a dit cela. Pour donner vie à un tel rêve, il faut sacrifier ce à quoi l’on tient le plus et je ne tenais à rien, sinon à mon passé, à ces souvenirs qui crissaient en moi avec la sonorité précise, à la fois crispante et excitante, du papier d’aluminium. Je ne tenais à rien, sûrement, mais j’étais bel et bien tenu, à moitié consentant et à moitié fou. Ces tronçons de passé à la sapidité douteuse me rendaient la vie présente impossible à vivre mais, bizarrement, me donnaient le goût de la mâcher, ne serait-ce que pour élimer avec les dents, jusqu’à la mort, ces petits fragments de ma mémoire qui flottaient, tel du bois mort, à la surface de ma vieillesse. Mes souvenirs étaient comme les branches chenues de réglisse que je suçais voracement, lorsque j’étais un petit garçon, jusqu’à me dessécher la bouche et la langue, me désespérant de leur trouver encore de la saveur. Je voulais encore tirer du jus de la vie mais je ne faisais que mouiller ce qui était déjà archi sec. C’était moi qui m’asséchais par cet effort vain. Idiot que j’étais ; imbéciles que nous sommes. Ne soyons pas trop courtois avec la mort, même si nous lui devons beaucoup. J’ai toujours pensé que les gens qui s’en vont de nos vies devraient partir en emportant tout avec eux. Tout. La mémoire est une consigne pour les excédents de bagages, un truc fait pour vous pourrir l’existence avec des nostalgies ou des repentirs, ou bien les deux. Les objets et les souvenirs qu’ils nous ont abandonnés sont des ordures déposées devant le pas de notre porte. « Ne pas laisser la moindre trace sur les lieux du crime » devrait être le premier commandement du savoir-vivre. Le meurtre des parents est trop normal pour mériter le joli nom de fait divers. A défaut, sans avoir le cœur aux jeux de mots, je pense que c’est un authentique fait d’hiver. Une déchirure qui vous rend froid et stérile. La poussière est le sable des morts, la poudre aux yeux que nous jettent les fantômes pour nous bercer d’illusions dociles, pour lire notre avenir dans l’ombre chinoise de nos songes. Elle se dépose ici, puis là : d’abord, on a une envie furieuse de s’en débarrasser au plus vite, mais elle revient sans cesse nous narguer et abuser de notre patience, alors on s’habitue un peu à sa présence (tout dépend du caractère : pour certains, ça arrive plus vite que pour d’autres ; ce sont des chanceux), on finit par se dire que c’est la caresse du temps. Et, si vraiment on a un penchant pour l’optimisme, on ne la voit plus du tout. A partir d’une certaine épaisseur, elle ne gêne plus. Il faut juste se raidir au début pour aimer cette habitude. Pas besoin d’être mort pour être mort et pour avoir envie de faire ce nettoyage. Les vivants devraient commencer à nous délester de leurs fardeaux. Prenez l’exemple des enfants, qui oublient derrière eux leurs chambre, garnie de jouets cassés, de cahiers d’écoliers raturés, de livres abîmés, parfois de vêtements usés par l’âge ou le dépit, qui désertent ce cloître qui ne les contiendra plus jamais. Si seulement ils pouvaient faire disparaître avec eux ce rectangle ou ce carré en trois dimensions, qui, tout à coup, prend trop de place dans la maison et qui finit par engloutir ce qui reste de joie et d’envie, qui devient un lieu interdit, une trappe. Si seulement ils pouvaient nous céder l’illusion qu’ils n’ont jamais existé pour de bon ou bien qu’ils sont morts alors qu’ils nous chérissaient encore. Ils seraient finalement plus faciles à aimer et à reconnaître comme siens. Aimer un mort est presque sans danger. Tandis qu’en s’enfuyant de la sorte, ils nous obligent à cohabiter avec un spectre ombrageux, une ombre qui n’épouse déjà plus les contours de l’étranger qu’ils sont devenus à notre insu. C’est triste, c’est banal, c’est sans remède, mais pour devenir adulte, il faut en premier lieu apprendre la haine de l’enfant que l’on était, puis celle de l’enfant que l’on a eu, tout ceci sous peine d’être encore malheureux. Il faut donc choisir entre tuer ou être tué. Ça ne mérite pas que l’on s’attarde mais qu’y puis-je si je n’ai jamais pu me faire à l’idée que l’amour n’était pas plus solide que le reste, et souvent moins utile qu’une feuille de papier ou un couteau ? Qu’y puis-je si je suis trop bête pour ne pas me soucier des résidus de ma vie ? Sylvia a été enterrée au Père-Lachaise dans le caveau familial. Les deux mots accolés ont une drôle de gueule, il faut bien l’avouer. J’ai du mal avec le mot famille. Peut-être qu’on peut voir ça comme une ultime chambre à coucher ou d’enfant. Il y a de la place pour nous deux, deux bonnes places, entières, dignes. Il y a aussi deux espaces pour deux urnes ; ce sont en quelque sorte des strapontins pour notre fille et pour l'étranger qu'elle couve. A quoi, ça sert d’être triste, hein ? A prendre son temps ou son élan pour se venger, pour se donner des raisons légitimes d’être moche et creux, à l’intérieur ou par en-dessous, sans que les autres n’osent vous le reprocher ; la tristesse, c’est la gabardine des vaincus.
dimanche 19 novembre 2006
Comme Barrie ou Carroll, Andersen était proche de certains enfants ; ils aimaient à leur raconter des histoires, mais il n'était pas du genre, semble-t-il, à les prendre sur ses genoux et n'entretenaient pas des relations aussi poussées que Carroll ou Barrie. Ici, Charlotte Melchior et une cigogne en peluche :
Les deux photographies sont des montages offerts à Andersen pour son soixante-dixième anniversaire. [cliquez pour agrandir les images - Photographe : Georg E. Hansen] Il conçut pour Charlotte son dernier livre d'images (constitué de dessins, de ses propres poèmes, de diverses images découpées et collées), dont voici une page : Andersen était très habile de ses mains et nous a laissé des centaines de découpages, dont vous pouvez voir quelques exemplaires :

Vous pouvez les admirer et lire une étude à leur sujet dans ce livre-ci. L'imagination d'Andersen ne s'exprimait pas uniquement par les mots mais aussi par sa capacité à faire vivre la matière inerte. Je crois que ses découpages et ses contes sont en harmonie.

samedi 18 novembre 2006
Après Barrie et Carroll, je vous présente mon troisième grand amour. Et ce n'est pas sans raison. Dans mon univers, tout est lié. Aucun risque de se perdre quand on tient en main la carte majeure. Je sais que vous le connaissez tous. Il disait de lui, à juste titre je crois, que sa vie était un conte de fées. Dieu sait qu'Andersen avait eu une enfance des plus tristes et je suis persuadée que cette longue estafilade, d'où perlent sang et larmes irrigue chacun de ses contes tendres et cruels. Barrie lui doit beaucoup. D'autres également. On ne le sait pas assez. D'un vague revers de main, on repousse souvent Andersen du côté des auteurs pour enfants, comme Barrie et Carroll, sans comprendre ce qui se trame dans leur oeuvre. Du trio que j'ai nommé, Andersen était sans conteste le plus cruel. Les happy ends sont rares. Mais, ma foi, pas plus rares que dans nos existences. Malgré tout la foi permet des miracles à l'échelle humaine. Certaines visions sont cauchemardesques et presque surréalistes :
"Ils traversèrent une longue allée dont les murs étincelaient d’une façon bizarre : c’étaient mille araignées enflammées qui montaient et descendaient rapidement. Ils arrivèrent ensuite dans une grande salle construite d’or et d’argent ; des fleurs larges comme des soleils, rouges et bleues, luisaient sur les murs ; mais personne ne pouvait les cueillir, car leurs tiges n’étaient que de vilains serpents venimeux, et les fleurs elles-mêmes n’étaient que le feu exhalé de leurs gueules. Tout le plafond était parsemé de vers luisants, et des chauves-souris couleur bleu de ciel y battaient des ailes. Que tout cela était étrange ! Au milieu du plancher s’élevait un trône porté par quatre squelettes de chevaux dont les harnais se composaient de ces araignées étincelantes. Le trône lui-même était de verre blanc comme du lait, et les coussins n’étaient que de petites souris noires qui se mordaient la queue. Au-dessus était un toit formé d’une toile d’araignée rouge, garnie de charmantes petites mouches vertes qui brillaient comme des diamants. Au milieu du trône était assis un vieux sorcier avec une couronne sur sa vilaine tête et un sceptre à la main. Il baisa la princesse au front, l’invita à s’asseoir à côté de lui sur le précieux trône, et la musique commença. De grandes sauterelles noires jouaient.... et le hibou, faute de tambour, se battait le ventre. En vérité, c’était un bizarre concert. De petits fantômes noirs, avec un feu follet sur leur bonnet, dansaient en rond dans la salle. Personne ne put voir le compagnon de voyage ; il s’était placé derrière le trône, d’où il écoutait et voyait tout ce qui se passait. Bientôt entrèrent les courtisans ; ils étaient richement vêtus et prenaient de grands airs ; mais qui aurait vu tant soit peu clair les eût vite appréciés à leur juste valeur. Ce n’étaient que des manches à balais, avec des têtes de choux au bout, auxquels le sorcier avait insufflé la vie et donné des habits brodés. Il n’en fallait pas plus pour parader comme ils faisaient." (Le compagnon de voyage)
Elles vous brûlent les yeux. Longtemps, Andersen a souffert de mauvaises traductions qui simplifiaient à outrance ses textes, car les traducteurs anglais ne connaissaient pas toujours le danois comme il se doit... Et de l'anglais d'autres le traduisirent. Beaucoup d'intermédiaires qui consumèrent ces merveilleux contes, dont le cousinage avec Dickens est flagrant. Chez l'un comme chez l'autre, il y a une capacité étrange et belle à faire vivre des scènes domestiques derrière le voile de la magie, de la fantaisie, entre deux larmes. Les objets s'animent pendant que nous avons le dos tourné et la tragédie se vit dans le silence de nos coeurs sourds. Le beau sapin est brûlé, la petite sirène se meurt, le juste est quelquefois récompensé et la vanité est souvent punie. N'y cherchez pas pour autant de morale (de moraline dirait qui j'aime beaucoup), car Andersen y est réfractaire ; il n'y a rien qu'un coeur pur qui rétrécit, peu à peu, mais continue à battre. Le premier volume de la Pléiade, qui lui est consacré, permet de retrouver tous ses contes et textes apparentés, dans une version non abrégée. Des gravures illustrent les histoires. La traduction du danois est certainement très bonne, car la Pléiade ne déçoit jamais. *
"La petite sirène écarta le rideau de pourpre de la tente, elle vit la douce épousée dormant la tête appuyée sur l'épaule du prince. Alors elle se pencha et posa un baiser sur le beau front du jeune homme. Son regard chercha le ciel de plus en plus envahi par l'aurore, puis le poignard pointu, puis à nouveau le prince, lequel, dans son sommeil, murmurait le nom de son épouse qui occupait seule ses pensées, et le couteau trembla dans sa main. Alors, tout à coup, elle le lança au loin dans les vagues qui rougirent à l'endroit où il toucha les flots comme si des gouttes de sang jaillissaient à la surface. Une dernière fois, les yeux voilés, elle contempla le prince et se jeta dans la mer où elle sentit son corps se dissoudre en écume. " (La petite sirène)
[photographie d'Andersen de Franz Hanfstaengl] ----------- Extrait du Roi et l'oiseau de Grimault et Prévert d'après La bergère et le ramoneur d'Andersen : C'est une merveille de poésie, dont il n'existe aucun équivalent. Le grand Hayao Miyazaki s'est beaucoup inspiré de cette oeuvre. Un coup d'oeil vous suffira pour retrouver les références évidentes. Si vous n'avez jamais vu ce dessin animé, c'est l'une des dix choses que vous devez faire avant de mourir. Quelles sont les neuf autres ? Ce n'est pas de mon ressort.
jeudi 16 novembre 2006

Trois lignes aheurtées pour mettre en lumière un ouvrage. Ce petit livre de philosophie rédigé par une spécialiste de l'époque médiévale, qui exerce à l'université de (ma chère et tendre) Venise, en tant que professeur de philosophie, m'a ravie.
Je n'y pas vraiment appris des choses neuves, mais j'ai aimé le ton de cet ouvrage qui, bien qu'érudit par certains aspects (le contraire serait un comble), ne méprise aucun genre littéraire (ce n'est pas si fréquent dans ce milieu, croyez-moi...) : la bande-dessinée y fraie avec Thomas d'Aquin, Kant, Augustin, Schopenhauer, Shakespeare, Aristote... L'auteur fait en effet référence, à titre d'exemple, à Dylan Dog (Cf. ici et ), un héros que j'aime particulièrement. Il est bien sûr question (trop rapidement, mais l'essentiel est dit) de l'opposition ultra-classique de Kant et de Benjamin Constant sur Un prétendu droit de mentir par humanité. L'argument est fort simple, je le rappelle vite pour ceux qui l'ignoreraient : selon Kant, nul n'a le droit de mentir, même dans les cas les plus extrêmes. Si quelqu'un vient tuer votre ami et qu'il se trouve chez vous, alors que l'assassin vous demande s'il est là, vous devez la vérité à cet assassin. Un mensonge, même dans un but moral, détruit la loi morale à jamais, car il crée une faille dans laquelle sombre tout l'édifice moral ; elle mine la confiance que l'homme porte à l'homme. Si tout le monde mentait, aucune relation ne serait plus possible entre les êtres humains. Mais n'en serait-il pas de même de la vérité, est-on tenté de demander ?
On peut à bon droit juger rigoriste ou limitée la position de Kant, voire la trouver absurde ou révoltante, il n'empêche que sa pensée est argumentée ; elle tient la route et se trouve moins rigide qu'il n'y paraît au premier abord. Il suffit de distinguer vérité [Warhrheit] et véracité [Wahraftigkeit] (et non pas "vérédicité" comme l'a écrit la traductrice du livre en question, entre autres petites maladresses) pour extraire le nerf de son raisonnement :

"On doit dire que l'homme a droit à sa propre véracité (veracitas), c'est-à-dire à la vérité subjective dans sa personne." "La véracité dans les déclarations que l'on ne peut pas éviter est un devoir formel de l'homme à l'égard de chacun, si grand soit le dommage qui peut en résulter pour lui ou pour un autre. Et bien que je ne commette pas d'injustice envers celui qui me contraint injustement à une déclaration quand je la falsifie, néanmoins, je commets par une telle falsification, qu'on peut aussi bien, pour cette raison, appeler mensonge (quoique ce ne soit pas dans le sens des juristes) une injustice dans la partie la plus essentielle du devoir en général : puisqu'en effet je fais en sorte qu'on ait aucune foi dans la parole (dans les déclarations) en général, et qu'ainsi tous les droits fondés sur les contrats soient également caducs et perdent leur force ; ce qui constitue une injustice infligée à l'humanité en général." "La vérité n'est pas un bien qu'on possède et sur lequel un droit serait reconnu à l'un tandis qu'il serait refusé à l'autre."

En résumé, Kant signifie ici que la véracité n'est pas quelque chose d'extérieur à l'homme, mais lui est consubstantielle, est comme un prolongement de son être. Mentir à l'autre est le déposséder de ce qui lui revient de droit et ne dépend pas de notre bon vouloir. La véracité est la vérité subjective ; la vérité est objective, conçue comme une sorte d'objet détaché de celui qui la dit et la reçoit, tandis que la véracité connecte les deux sujets dans un échange. La vérité ne peut dépendre de la volonté d'untel ou d'untel. Elle s'appartient à elle seule. La nouvelle éponyme du recueil Le mur de Jean-Paul Sartre
évoque une situation où le mensonge se retourne de manière tragique contre le menteur. Un résistant est arrêté et ses tortionnaires le forcent à dire, faute de quoi ils le tueront, où sont cachés ses amis. Le résistant donne une fausse adresse. Par malheur, entretemps ses amis ont changé de cachette et se trouvent hélas, par une cruelle ironie du sort, à l'adresse donnée aux bourreaux. Ils sont arrêtés. Aurait-il dit la vérité, ce qu'il croyait être la vérité, qu'il aurait paradoxalement sauvé la vie de ses amis... Sartre illustre ici le propos de Kant. Jankélévitch, dont nous nous réclamons plus volontiers, sur ce point, comme souvent, défend une position opposée à celle de Kant et affirme que, dans la situation évoquée plus haut, on doit mentir à l'assassin et que ce mensonge n'en est pas un. C'est ce que l'auteur du livre qui ouvre ce billet nomme la "réserve mentale" qui "permet d'affirmer le faux, en le sachant faux, mais en ayant à l'esprit une signification de ce que l'on dit (par les gestes et les paroles) différente et vraie." Le mensonge jankélévitchien devient en quelque sorte vérité par un tour de passe-passe psychique... J'approuve Jankélévitch en pratique, en actes, mais d'un point de vue purement théorique je sais bien que Kant a raison. Dieu merci, l'homme n'est pas simplement un être qui se nourrit exclusivement d'abstraction, même si elle lui est nécessaire pour se recueillir en lui-même. Ces quelques idées que je malmène ici tentent d'exprimer la difficulté de penser, objectivement, avec cohérence, avec honnêteté peut-être aussi, une notion aussi contradictoire que le mensonge. Car le menteur, comme chacun de nous, ne ment que pour se débarrasser de la vérité (qui seule existe - car le non-être est-il ? Il faudrait rameuter le Sophiste et le Parménide de Platon en renfort !- et le tient au cou, tel le vieil homme de la mer) et espère pourtant d'autrui, à chaque instant, la vérité (bien que menteur, il n'aime pas le mensonge dès lors qu'il lui est adressé et qu'il ne le réclame pas). [ Digression : tout lecteur de Kant, néophyte ou éclairé, trouvera profit à acquérir ceci :
C'est mon compagnon depuis au moins dix ans et l'une de mes chiennes en a grignoté la couverture... 1100 pages environ, qui replacent chaque terme de l'oeuvre kantienne dans son contexte avec une précision extrême. Dois-je préciser que Kant est un des philosophes qui me tient le plus à coeur ? Pour finir cette digression, je renvoie tout un chacun à ce petit ouvrage :
On peut lire le texte en ligne ici. Il s'agit de la description minitieuse de la décrépitude d'un grand homme.] Nous survolons dans ce livre les grandes conceptions du mensonge à travers les siècles mais on regrettera un peu que l'auteur n'ait pas donné une dimension plus psychologique à son propos, car le mensonge est certainement ce qui peut nous questionner le plus brutalement quant à nous-mêmes et à nos relations avec les autres. Je retiendrai, pour finir, une définition que l'auteur rapporte et qui est celle d'Umberto Eco - pour qui j'ai un immense respect et qui est un modèle absolu à mes yeux de l'écrivain complet et du gentilhomme littéraire, de l'honnête homme de lettres : "si quelque chose ne peut être employé pour mentir, alors il ne peut pas être employé non plus pour dire la vérité : de fait il ne peut pas être employé pour dire quoi que ce soit." (Trattato di semiotica generale, Bompiani, Milan, 1975).

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  • mercredi 15 novembre 2006
     

     Tout le monde se souvient de l'adaptation par Disney du premier roman de Pamela Lyndon Travers - premier, car elle en a écrit plusieurs, ce que beaucoup ignorent. Je crois que seul le premier a été traduit en français. Mais aucun n'eut le succès phénoménal du premier. Une fois n'est pas coutume, je préfère mille fois le film au livre. Mary Poppins (1934) Mary Poppins Comes Back (1935) Mary Poppins in the Park (1935) Mary Poppins Opens the Door (1943) Gingerbread Shop (1952) Mr. Wigg's Birthday Party (1952) The Magic Compass (1953) Mary Poppins From A-Z (1962) Mary Poppins in the Kitchen (1975) Mary Poppins in Cherry Tree Lane (1982) Mary Poppins and the House Next Door (1988) J'ai choisi cet extrait en guise de "vignette", pour ce jour, car ce passage est l'un de mes préférés et sied parfaitement à mon humeur des derniers jours. Je suis euphorique. Et si vous aviez dans l'idée - il est de mauvais esprits, frappeurs ou non !- de me reprocher ma niaiserie, sachez que je vous offre ce joli bonbon multicolore, avant de vous proposer, peut-être, une friandise au cyanure, lors de mon prochain billet... ... et pour les professionnels (j'en connais au moins un qui me lit !), je recommande le numéro 45 de la revue "Confrontations psychiatriques",
    entièrement consacré à l'analyse de films. Si l'article sur Marry Poppins comme "sorcière transitionnelle" m'a peu convaincue, l'analyse d'Une femme disparaît d'Alfred Hitchcock m'a autrement intéressée.
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  • [John William Waterhouse, Diogenes]

    Quelques lignes sur le cynisme. Je n'ai pas assez de temps pour dresser un véritable panaroma de la notion et de tout l'univers qui s'y rattache. Je me contenterai de généralités passablement éculées, je le crains, et d'une mini-bibliographie pour ceux qui seraient intéressés par le sujet.
    J'ai découvert cette doctrine, qui est une pensée forte du vécu, il y a déjà longtemps, en étudiant les stoïciens qui, comme chacun le sait peut-être (je l'espère), sont les héritiers (je simplifie, mais c'est une vérité) de Diogène de Sinope (413-327).

    Diogène Laërce,
    le biographe des philosophes, un doxographe sans qui nous n'aurions aucun souvenir de certaines doctrines, rapporte un grand nombre d'anecdotes et de facéties à son sujet qui sont invérifiables, probablement fausses, mais fort plaisantes. "Si la légende est plus belle que la réalité, imprimons la légende", comme le dit si bien Maxwell Scott dans le film de John Ford, L'homme qui tua Liberty Valance... Diogène le cynique aurait donc répondu, du fond de son célèbre tonneau, à Alexandre, qui lui demandait ce qu'il pouvait faire pour l'agréer : «Ôte-toi de mon soleil !», il aurait brisé son écuelle, honteux, en voyant un enfant boire au creux de sa main, il aurait cherché en plein jour avec sa lanterne des hommes sans en trouver... Vêtu de haillons, se masturbant en public, baisant, pissant et chiant comme une bête devant tous, mangeant peu, injuriant et mordant, c'était un Socrate bien peu poli sous l'emprise de son délire familier.
    On ne sait pas si Diogène fonda "l'école" cynique ou bien s'il se contenta de succéder à Antisthène (440-336) sur la place dite du cynosarges ("chien agile"). Les cyniques se glorifieront d'être appelés chiens, par la suite, en référence à cette étymologie plus ou moins difficile à asseoir complètement, et parce qu' ils aboient contre les préjugés et fustigent avec hargne ceux qui se nourrissent de la fumée de l'opinion (la doxa, par opposition à une réelle réflexion, le logos - ce que je fais ici même au lieu de donner à penser avec profondeur). Les cyniques, comme leurs confrères à poil (dur ou pas), vivent sur le mode de la nature, en oubliant la pudeur et les artifices de la société. Leurs méthodes pédagogiques sont provoquantes et ironiques.

    Précisons que cette "école" n'avait rien de commun avec les bien connus Académie (Platon), Lycée (Aristote) ou Portique (les stoïciens), car les cyniques ne donnaient ni cours ni conférence et ne se réunissaient pas dans un lieu fixe, mais plutôt dans les rues, aux portes des temples... La doctrine de Diogène est avant tout pratique, morale : le citoyen du monde doit se satisfaire de ses seuls vrais besoins et détruire toutes ses dépendances artificielles. C'est une école de liberté car l'homme est prisonnier de servitudes extérieures (matérielles, familiales, politiques) et de l'immorale morale commune (bienséances diverses, goût prononcé pour ce que les gens prudents et frileux, souvent hypocrites et aveugles à leur penchant coupable, nomment "diplomatie", "politesse" ou pire confondent avec la délicatesse et le tact). "L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu." selon la maxime célèbre de La Rochefoucauld. Bel hommage, en effet, qui consiste à prendre le visage de la vertu pour la singer. L'hypocrite est celui qui porte masque et, précisément, le défi du cynique est d'avancer à visage découvert. Il y a quelque chose qui tient de l'acuité et de la cruauté enfantines dans leur propos. Lorsque l'on dit, communément, que la vérité sort de la bouche des enfants, on signifie par là que les enfants sont innocents de ce vernis que l'âge dépose sur des paroles trop crues, qui mettent à jour ce que les relations sociales, si policées, veulent cacher. Le cynique use de la provocation, et cette provocation est la franchise extrême d'une attitude, la parrhèsia, qui ne laisse aucune place au compromis ; il manie l'ironie mordante comme un cocher son fouet. Le comportement du cynique demande un courage extrême, une force psychologique, dont on ne mesure pas toujours la beauté. Leur ironie est héritée de celle, platonicienne, qui avait toutefois une visée plus théorique. En effet, les cyniques refusent tout raisonnement purement spéculatif - ce qui ne signifie pas que la raison ne travaille pas à établir la légitimité de leur cause ! Leur philosophie est incarnée. Contre ceux qui mettent en doute la possibilité du mouvement (Zénon d'Elée, par exemple ; voir ici), Diogène se lève et se met à marcher. Les cyniques sont, on le comprend, des nominalistes (théorie selon laquelle le concept est un nom sans aucune autre réalité que celle du nom), c'est-à-dire qu'ils s'en tiennent à l'essence singulière, individuelle de chaque chose. Antisthène, dans son Sathon, par exemple, explique : "Je vois bien un cheval, mais non la caballéité." En cela, ils s'opposent aux platoniciens. Mais le chien mord comme le taon aiguillonne (Cf. L'Apologie de Socrate)... La définition, le concept, sont à leurs yeux suspects. L'essence d'une chose doit être saisie dans son entièreté. La vertu, par exemple, "est dans les actes et n'a besoin ni de nombreux discours ni de sciences" (Diogène Laërce, L, VI, paragraphe 15). Ils sont aussi antisophistiques, car aux mots ils préfèrent sans conteste les actes. Qui leur donnerait tout à fait tort ? A l'instar des stoïciens, sur ce point précis, ils entendent éduquer les hommes, par l'exemple, et non pas par une formation intellectuelle. L'effort et l'exercice (des valeurs bien oubliées dans notre société française contemporaine, où les gens ne veulent plus que jouir dans l'instant et se confire dans leur médiocrité morale et intellectuelle) sont les moyens du cynique. Le cynique ne peut donc que nous sembler monstrueux ; pour nous, le monstre doit être compris dans son sens étymologique... Je crois qu'il y a dans la définition actuelle du cynique survivance de cet effroi provoquée par une attitude en apparence si peu conforme aux saines attentes des esprits froids. Le paradoxe ou l'ironie de cette subversion du sens original tient au fait que le cynique est, aujourd'hui, considéré comme un être qui brave les valeurs qui semblent naturelles ! L'ascèce du cynique doit être guidée et fondée par un travail critique, celui de la raison qui démine les préjugés, les vaines opinions des êtres qui ne pensent pas et les passions insatiables, qui sont l'ennemi du sage. Le cynique renverse bruyamment les conventions et combat les arguments de tradition ou d'autorité, mais il n'est ni déraisonnable ni irrationnel. Opposer la supériorité de la nature ( physis) sur la loi (nomos) était déjà le propos de Platon, dans le Gorgiasà travers le discours subversif de Calliclès, un pré-nietzschéen, dont on se demandera s'il n'exprimait pas, pour une part, les idées de Platon... Le cynique est un ascète, un être qui fait oeuvre de volonté, pour qui la volonté est proéminente et prééminente. Hercule est la figure de laquelle se réclamaient les cyniques. Le sage est citoyen du monde entier. Il ne possède rien. Son désir est l'état de simplicité naturelle. Dans cette apologie d'un éventuel paradis perdu naturel, on retrouvera plus tard, à certains égards, Rousseau, dans l'Emile,
    évidemment, et la plupart de ses textes. "L'abondance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus, parce que le nécessaire a sa mesure naturelle, et que les vrais besoins n'ont jamais d'excès. " (Julie ou la nouvelle Héloïse) Le but du cynisme, comme de toute philosophie, somme toute, est d'atteindre le bonheur. Le chemin qui mène à la félicité humaine est fondée sur une ascèce corporelle. S'entraîner à ne désirer que le strict nécessaire, c'est se préparer à subir les caprices de Tuché (la chance, le destin) sans mot dire. Comme pour le stoïcisme, cette pensée est une prophylaxie. Vivre selon la nature, c'est accepter de subir ses rigueurs et son inflexibilité, puisqu'elle nous malmène jusqu'à la mort. A ce sujet, plusieurs versions de la mort de Diogène nous sont rapportées par l'autre Diogène, dont une mort par asphyxie volontaire - un suicide, ce qui anticipe quelque peu sur mon prochain billet ! L'autre hypothèse est plus pittoresque et à mourir de rire ! En partageant avec des chiens un poulpe, il fut mordu - par les chiens ! - au tendon et en mourut ! L'autarcie (se suffire à soi-même), la liberté (se défaire des liens inutiles) et l'apathie (le combat des passions) sont les trois voies médianes pour atteindre le but ultime : la sérénité de l'âme et, partant, le bonheur réel, qui n'est en rien, gageons-le, le bonheur tel que l'entend le vulgaire. Zénon de Citium, fondateur du Portique, fut l'élève de Cratès le cynique et conserva dans sa propre doctrine des éléments de philosophie cynique et c'est très justement l'on disait des premiers ouvrages de Zénon qu'ils avaient été écrits sur la queue du chien... Ne pas connaître cette genèse signifie passer à côté du sens profond du stoïcisme. Diogène a toujours refusé le consensus. Si l'on peut reprocher aux cyniques d'être des parasites de la société, puisqu'ils mendiaient souvent pour vivre (ils étaient les premiers clochards et, par pitié, ne me parlez pas de S.D.F., car cet acronyme est d'une indécence puante ! Lisez cet essai remarquable sur le sujet :
    Cette digression est, à bien y songer, parfaitement dans le sujet de cette note ; Declerck en plus d'avoir vécu de l'intérieur son étude est un auteur célinien que j'aime.), on ne peut que louer leur différence. Diogène Laërce nous dit ceci "Il entrait au théâtre en se heurtant aux gens qui en sortaient. Comme on lui en demandait la raison, il répondait : "C'est ce que je m'efforce de faire tout au long de ma vie." "


    * En guise de mini-bibliographie, deux livres : Le livre VI des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce (Cf. image plus haut) ; R. DUDLEY, A History of Cynism from Diogenes to the 6th Century A.D., Londres, 1937 ; L'article (superbe) issu du Dictionnaire des philosophes en deux tomes de Denis Huisman, auquel je me réfère avec bonheur :
    et
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    Clin d'oeil à qui saura : 中国美 我是很快活 再见 --------------------- Catégorie :
    lundi 13 novembre 2006

    ... Arletty (qui lui sera toujours fidèle, une des rares) : Extrait de Mort à crédit. Arletty
    et Michel Simon (début de Voyage au bout de la nuit) : Simon Cf. les autres pages en rapport. Deux chefs-d'oeuvre de la littérature mondiale. Mon sac à main contient toujours un exemplaire de Voyage, car c'est mon viatique, et ceux qui me téléphonent quelquefois connaissent les premières lignes de ce roman indépassable, car je ne réponds jamais au téléphone... J'imite même Arletty à la perfection. C'est mon seul talent. Mais c'est une autre histoire...
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  • Les roses du Pays d'Hiver

    Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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    Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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