vendredi 30 septembre 2005
Miss Havisham [1], personnage inoubliable de Dickens [2] est toute à la fois le pathétique et le tragique. La description qu’en donne à voir le grand écrivain anglais est sublime. Nous en reproduisons ci-après des extraits. Une vieille femme figée ou fossilisée dans son désespoir demande à ce que notre jeune héros, Pip, vienne jouer devant elle afin de la distraire, mais aussi dans l'idée qu'il devienne une une proie pour la jeune fille qu’elle a élevée. Celle-ci est éduquée pour devenir un monstre, non pas tant par cruauté ou folie que par le désir de lui éviter les peines que son vieux cœur avait goûtées.
Voici ce que Giono comprend : « J’avais eu, bien entendu, cent milliards de désillusions depuis cette fameuse fois où j’avais établi le premier rapport entre la vie et moi-même. Ce banquet de noce écrasé de poussière, de toiles d’araignée et de cancrelats, c’était le banquet de la jeunesse. Nous comprîmes cent fois mieux Miss Havisham qu’Estella. Nous avions vécu des rêves . On s’efforçait de nous faire comprendre que ces rêves étaient minuscules. Mais les rêves n’ont pas de dimension, et les désillusions ont une valeur de choc indépendante de l’âge et de la pesanteur spécifique du désillusionné. La jeunesse est une aristocratie ; même quand elle emploie ses révoltes à contresens, elle chouanne. Elle n’est jamais le commun des mortels ; elle porte en elle-même sa statue équestre sur sa place des Victoires. Quoi de plus orgueilleux que ces pendules arrêtées, ce banquet momifié dans ces bandelettes ?
Miss Havisham était des nôtres, l’amande de notre coquille, le milligramme millénaire en germe dans les jeunes cœurs. Il n’était pas besoin de nous expliquer ses réactions, nous agissions tous les jours comme elle pour affirmer notre liberté. Elle nous justifiait. »[3] Malgré son âge et son dégaine de squelette, Miss Havisham représente la jeunesse car elle n’a renoncé à rien, n’a fait le deuil d’aucune de ses aspirations et de ses rêves brisés. Elle a laissé sa chambre de jeune fille dans l’état où elle était au moment où elle se préparait pour son mariage, lorsqu’on est venu lui annoncer que l’homme en question ne l’épouserait pas. Elle est demeurée figée dans cet instant, ne s’est pas changée et n’a pas changé. Elle est immobile depuis cet instant. Seule la poussière, la moisissure, la pourriture des choses autour d’elle et sur elle, lui indiquent la fuite d’un temps qui ne la concerne plus. Or, Freud, nous l’apprend, et l’expérience de la vie également, que le deuil est le travail nécessaire et souterrain de toutes les âmes qui vieillissent et vivent. Quelqu'un disait en ce sens que «Vivre, c’est survivre à un enfant mort.» Il y en a en nous des milliers d’enfants morts de désespoir, de désillusion, de dégoût, d’amertume et de chagrin. Est-ce tragique ? Non, ce qui semble tragique, c’est plutôt le refus de ces deuils, si tant est que cela soit possible. Toute tragédie, que ce soit Hamlet (impossibilité de faire le deuil du père ou de l’idée de la mère parfaite), Othello, Œdipe, Médée, etc. tous ces personnages ne peuvent renoncer au pivot de leur existence, qui peut être un être, ou par-delà celui-ci le monde ou les valeurs qu’il incarne, ou une manière de penser. Le monde de Miss Havisham est une ruine, elle-même en est une et, pour ces raisons, elle est belle dans sa laideur, heureuse dans son malheur, vainqueur dans son échec et plus vivante que n’importe lequel d’entre nous dans sa mort.
« Quand le ruine sera complète, dit-elle avec un regard sinistre, et quand ils m’étendront, morte, dans ma robe de mariée, sur la table de noces, la malédiction s’appesantira sur lui ; et je voudrais que ce fût aujourd’hui. »[4] Il y a quelque chose qui ressemble à de la magie, à un rituel dans ce comportement, mais aussi à un spectacle qu’elle donne à contempler
Le grand Meaulnes a une atmosphère brumeuse qui ressemble à celle qui se dégage de l’univers de Miss Havisham. Je ne sais si Alain-Fournier avait lu Dickens, mais les points de contact entre les deux œuvres sont nombreux : une noce, celle de Frantz de Galais, s’achève avant d’avoir commencé. Le personnage, déguisé en musicien affirme : « Je voulais mourir. Et puisque je n’ai pas réussi, je ne continuerai à vivre que pour l’amusement, comme un enfant, comme un bohémien ». Qu’ont en commun le bohémien et la momie ? Rien sinon une vie en marge, hors de l’ordre de la vie ordinaire ?
Un autre personnage nous fait songer à Miss Havisham : l’Emily de la nouvelle de Faulkner intitulée "Une rose pour Emily". Elle aussi a été abandonnée - on le suppose en tout cas - par son amoureux avant les épousailles, deux ans après la mort de son père, et l’auteur fait dire au sujet d’Emily et de sa famille, les Grierson : «Nous nous les étions souvent imaginés comme des personnages de tableau (…) »[5] Son père meurt et elle refuse de l’enterrer, puis y consent après y avoir été contrainte par les autorités. Le narrateur anonyme est une voix, celle de la ville tout entière : « Personne ne dit alors qu’elle était folle. Nous croyions qu’elle ne pouvait faire autrement. »[6] Cette phrase est étrange, pour le moins.


Miss Havisham est décrite comme un squelette et Miss Emily « avait l’air enflée, comme un cadavre qui serait resté trop longtemps dans une eau stagnante, elle en avait même la teinte blafarde. »[7] L’eau stagnante est peut-être une évocation de ses larmes.


Miss Emily a une relation avec Homer Barron mais il ne l’épouse pas. La ville chuchote. Miss Emily achète du poison : « le meilleur que vous ayez. »[8]. Emily achète un nécessaire de toilette pour homme aux initiales de Homer Barron. Miss Emily va se marier ? Miss Emily est-elle mariée ? Homer Barron part, revient une fois et personne ne le revoit plus. Faulkner aime bouleverser, dans ses récits, la chronologie et mélanger les événements, sans souci de la succession de ceux-ci. Tant et si bien qu’il est très difficile de remettre les événements dans leur ordre logique. Sûrement est-ce là la leçon de l’auteur : il n’y a pas d’ordre. Pas de lien de cause à effet. Quoi qu’il en soit, il semble bien que Miss Emily ait empoisonné son « fiancé ». En effet, une odeur pestilentielle se répand autour de la maison… Puis, quarante après, lorsque la vieille jeune fille meurt, on ouvre une pièce fermée depuis toutes ces années. La description est extraordinaire : « Sous la violence du choc, quand on défonça la porte, la chambre parut s’emplir d’une poussière pénétrante. On aurait dit qu’un voile mortuaire, ténu et âcre, était déployé sur tout ce qui se trouvait dans cette chambre parée et meublée comme pour des épousailles, sur les rideaux de damas d’un rose passé, sur les abat-jour roses des lampes, sur la coiffeuse, sur les délicats objets de cristal, sur les pièces du nécessaire de toilette avec leur dos d’argent terni, si terni que le monogramme en était obscurci. Parmi ces pièces se trouvaient un col et une cravate, comme si on venait juste de les enlever. Quand on les souleva, ils laissèrent sur la surface un pâle croissant dans la poussière. Le costume était soigneusement plié sur une chaise sous laquelle étaient les chaussettes et les souliers muets.
L’homme lui-même était couché sur le lit.
Pendant longtemps, nous restâmes là, immobiles, regardant son rictus profond et décharné. On voyait que, pendant un temps, le corps avait dû reposer dans l’attitude de l’étreinte, mais le grand sommeil qui survit à l’amour, le grand sommeil qui vainc même la grimace de l’amour l’avait trompé. Ce qui restait de lui, décomposé sous ce qui restait de la chemise de nuit, était devenu inséparable du lit sur lequel il était couché ; et sur lui, comme sur l’oreiller à côté de lui, reposait cette couche unie de poussière tenace et patiente.
Nous remarquâmes alors que l’empreinte d’une tête creusait l’autre oreiller. L’un d’entre nous y saisit quelque chose et, en nous penchant, tandis que la fine, l’impalpable poussière nous emplissait le nez de son âcre sécheresse, nous vîmes que c’était un cheveu, un long cheveu, un cheveu couleur gris fer. »[9] Ainsi s’achève la nouvelle. On comprend que Emily et Homer ont eu leur nuit de noce sans être mariés et qu’avant de mourir, Emily est venue s’allonger une nouvelle fois près de celui qu’elle a empoisonné et qui est mort après l’amour, comme en témoigne cet unique cheveu, ultime trace de son passage.
La poussière, chez l’une et l’autre de nos héroïnes, est un des personnages principaux. Chez Shakespeare, cet élément fait souvent partie de ses tragédies, par exemple chez Hamlet : « Seek for thy noble father in the dust. » («Cherche ton noble père dans la poussière.», la Reine à Hamlet, acte I, sc.2 ) ; «What a piece of work is a man ! how noble in reason ! how infinite in faculties! in form and moving how express and admirable! in action how like an angel! in apprehension how like a god ! the beauty of the world, the paragon of animals! And yet to me what is this quintessence of dust ? » («Quelle œuvre d’art est un homme ! combien est-il noble en raison ! combien est-il infini en ses facultés ! quelle expression admirable en silhouette et en mouvement ! en acte, quel ange ! dans l’appréhension quel dieu ! la beauté du monde, le modèle des animaux ! et pourtant à mes yeux qu’est-ce que cette quintessence de poussière ? » Hamlet, acte II, sc. 2)


La grandiloquence de Miss Havisham qui désigne son cœur et s’écrie : «Brisé !» nous fait songer à elle comme à une machine. Il y a identification entre elle et les pendules qui se sont arrêtées, à neuf heures moins vingt, l’heure où elle a reçu le jour de son mariage une lettre de son fiancé lui annonçant qu’il ne viendrait pas.
Estella est un jouet pour elle, une poupée obéissance à qui elle fait jouer le rôle de celui qui l’a abandonnée.


[1] Emettons une hypothèse : « sham », le substantif, qui est une partie du prénom de notre personnage fétiche signifie « comédie », « imposture », « imitation », « cabotinage » et l’adjectif exprime en conséquence ce qui est « feint » ou « simulé ». Au crédit de cette hypothèse : l’envie de la vieille femme de voir Pip jouer devant elle.
[2] Les grandes espérances, Ed. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade (que nous signalons sous cette abréviation : B.P.). Voir aussi l’édition du livre de poche (L.P., 1964) pour sa magnifique préface par Jean Giono. Dans les deux cas, il s’agit de la même traduction par Pierre Leyris.
David Lean a réalisé une belle adaptation cinématographique de ce roman.
[3] LP, p. 9-10.
[4] LP, p. 100.
[5] "Une rose pour Emily" et autres nouvelles (extraites de Treize histoires), Paris, Ed. Gallimard, Coll. Folio, 2002, p.20.
[6] Ibidem, p. 21.
[7] Ibidem, p. 16.
[8] Ibidem, p. 24.
[9] Ibidem, p. 32-33.


Carrie (Un amour désespéré) de William Wyler avec Jennifer Jones et Laurence Olivier ou Forbidden Love (Amour défendu) de Frank Capra sont, par exemple, de très belles réussites en matière de "tristesse métaphysique". On pourrait s'amuser à recenser les œuvres qui sont des écrins pour le tragique de l'"individu sans importance collective" (L.-F. Céline), il n'y en a pas tant que cela.
Les histoires qui finissent mal (d’amour ou pas, mais les premières nous touchent plus profondément) sont plus belles car elles sont poinçonnées en creux par l’impossible.
L’impossible - « cela n’arrive que dans les romans ou au cinéma !» dit la mère de famille à l’enfant ébahi devant tant de beauté. Et qui les marque ainsi ? La raison. La raison de la logique. En est-il d’autres ? Probablement, puisqu’il est des personnes ou des personnages qui rendent possibles qui se présentaient comme impossibles. Ils ont aussi raison. Comment ?
Dans Brève Rencontre, Laura, par sa passion interdite, transforme Alec en personnage de fiction, et probablement la métamorphose est-elle réciproque, puisque l’homme porte les mêmes chaînes morales et sociales. Le lecteur, lui, au contraire, transforme Alec, Laura ou Miss Havisham en personnes et peut, à l’instar d’Oscar Wilde, qui affirmait que son plus grand chagrin était la mort de Lucien de Rubempré, éprouver à leur égard des émotions ou des sentiments excessifs - au regard de la réalité objective. La catharsis, si tant est qu’elle existe, suppose cette affection déraisonnable qui permet l’identification. Le phénomène inverse de la catharis - celui qui transforme la personne en personnage- suppose un mouvement double : une idéalisation de l’être (et donc un éloignement de celui-ci qui se retrouve projeté dans un autre monde, désormais inaccessible, à moins de changer de nature et d’épouser la sienne) et un repli sur soi, dans son monde intérieur. Ce monde du dedans est le siège De cet endroit intime peut s’établir une sorte de « communication télépathique », puisque la réalité objective ou idéalisée interdit le rapport entre les sujets. Le moi intérieur est un monde intermédiaire entre la réalité brute et la réalité fantasmée, sorte de no man’s land où le réel et le possible luttent à mort. Pour rien.

Sur la route de Madison
(The Bridges of Madison County[1], autre film de Clint Eastwood (sublime), pas tellement plus bavard que Brève rencontre, met également en images une histoire d’amour impossible. La scène la plus troublante du film est peut-être celle de leur adieu : il pleut et elle est dans sa voiture avec son mari, elle pleure et lui, l’entr'aperçoit dans une autre voiture, à travers la pluie, les vitres mouillées, et leurs larmes. Eastwood est grand. Il est l'un des seuls cinéastes contemporains à pouvoir mettre en scène sans pathos le tragique ordinaire d'une vie tout aussi ordinaire, dans une société où l'interdit, où la loi morale n'existe plus.

[1] Film de 1995.
Résumé (Source : Fiche de Monsieur cinéma 285/24 complétée et corrigée par nos soins) : Pendant la guerre, Richard Johnson a épousé une Italienne, Francesca, et l’a ramenée chez lui, dans sa ferme de l’Iowa. La jeune femme s’est habituée à sa nouvelle vie et, pendant plus de quarante ans, a été une épouse et une mère exemplaires. À sa mort, ses enfants, Carolyn et Michael, se retrouvent pour l’ouverture du testament. Parmi d’autres biens, la vieille dame leur lègue un journal intime racontant sa brève liaison avec un étranger de passage…
Cela s’est passé à l’automne 1965. Richard et les enfants étaient partis visiter la foire de l’Illinois, laissant la ferme à la garde de Francesca. Soudain, une voiture s’arrête devant le portail : Robert Kincaid, un homme d’un certain âge, athlétique et séduisant, demande son chemin. Photographe au «National Geographic», il doit faire un reportage sur les vieux ponts couverts de la région. Francesca l’accompagne au Roseman Bridge et, de retour, l’invite à prendre un thé. Après son départ, encore sous le charme de leur tête-à-tête, elle retourne sur le pont épingler une invitation à dîner qu’il trouve le lendemain à l’aube, en allant prendre de nouvelles photos. Pendant que Francesca se rend à Des Moines acheter une robe en prévision de leur soirée, Robert est témoin, dans un bar, de l’ostracisme des habitants envers Lucy Redfield, une épouse adultère. Il est pris de scrupules à l’idée de risquer la réputation de Francesca, mais celle-ci est disposée à prendre tous les risques. Pendant deux jours, ils vivent une passion telle que ni l’un ni l’autre n’en a jamais connue. Toutefois, lorsque Robert lui demande de partir avec lui, Francesca ne peut se résoudre à abandonner son mari et ses enfants. L’un et l’autre n’ont cessé de penser l’un à l’autre jusqu’à leur mort mais ils ne se reverront jamais. Les cendres de Francesca iront rejoindre celle de Richard et seront jetées du haut du pont …
Découvrant cet aspect inconnu de leur mère, Carolyn et Michael, bouleversés par ce mélange d’héroïsme, d’abnégation, de vulnérabilité et de sensualité, seront amenés à reconsidérer leurs rapports avec leurs propres conjoints.
La jeunesse est l’âge des possibles ou des «miracles», pour reprendre les mots que fait dire Clint Eastwood au héros masculin de Breezy, interprété par William Holden. L’âge des choix – tout est a priori possible – et des premiers actes qui engagent le sujet dans et envers le réel. L’enfance n’est en effet qu’une longue passivité que l’on subit en spectateur [1]. Vient alors le temps des échecs – puisque, a posteriori, tout n’est pas possible, qu’accompagne progressivement celui de la fiction, qui répare le tissu de l’existence qui s’écrit presque seule désormais. La maturité n’est peut-être pas ce qu’elle laisse croire : « nuage noir» - c'est ainsi que Breezy appelle son amant -  le dit : « On ne mûrit, on se fatigue, c’est tout. » Balzac rend cette idée dans son roman La Peau de chagrin. Il fait dire à l’antiquaire qui vend le talisman : «Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit, mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. » En somme, « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. » [2] De même que la philosophie est la preuve que l’idée de Dieu ne suffit pas. De même que celui qui philosophe et écrit des pièces prouve que rien n’est suffisant. Nous reviendrons sur ces mots.
Peut-être dans cet autre monde, l’histoire qu’elle façonne à sa guise n’est-elle possible qu’à la faveur d’un réel ouvert par l’acte ou la parole suspendus (« Le réel est étroit [3], le possible est immense. »[4]) ; le possible est la tangence ou la pression qui s’exerce sur un réel – pression[5] symbolisée par celle, imperceptible, de la main de l’homme sur l’épaule de la femme afin de lui dire adieu – sans le déranger. Le principal danger du possible est le réel, soit qu’il s’oppose à lui ou, paradoxalement, qu’il le réalise. Non que le réel soit moins estimable ou désirable (il arrive qu’il le soit) mais il perd ce don que recelait le possible: la vie. En effet, tout ce qui est déjà est mort ou en instance.
Ce qui est inachevé est ce qui n’est pas clos : tous les possibles n’ont pas été épuisés. Le réel n’est pas fatigué ou usé au point de n’être plus en mesure d’offrir d’autres circonstances, peut-être plus propices à la passion de ces deux êtres enfermés dans une ancienne raison ou parole donnée.
Mais pourquoi les histoires qui finissent mal auraient-elles plus d’espace ou de marge que celles qui ont une fin heureuse ? Les histoires, bien ou mal achevées, sont jamais d’ailleurs jamais consommées, sinon par la mort ?


Quel lien existe-t-il alors entre l’inachèvement et la beauté ?
Matériellement, un texte ou un film - qui est un texte en images - est clos par la volonté de son auteur. Pourtant, la participation de celui qui lit ce texte, qui le dévore des yeux et de l’âme, s’approprie peu à peu le monde où il avait été convié en simple spectateur.


[1] « Quand je serai grand, je serai… »
[2] Pessoa
[3] Comme la gare, évoquée plus haut, où se rencontrent les deux héros.
[4] Lamartine.
[5] Le contact physique ne laisse aucune trace ; il effleure la surface.
Le remake d'Ulu Grossbar [1], avec Robert de Niro et Meryl Streep en lieu et place de Trevor Howard et Celia Johnson, offre une fin (trop ?) heureuse et un tantinet fade. Le spectateur est satisfait, mais il n’a pas eu son compte de larmes. L’histoire est achevée alors que la version de David Lean demeure en suspension mais non dans le suspense, puisque l’on sait la fin, même s’il est possible, matériellement, que les amants se retrouvent plus tard. L’image la plus significative de cette fin est le moment où l’on voit l’héroïne – qui ressuscite soudain la figure de Pénélope, de même qu’Alec incarne une sorte d’Ulysse, quand il prend le bateau pour l’Afrique et laisse dans son sillage celle qu’il aime - attelé à un travail de raccommodage. On peut y voir un symbole, celui d’une femme qui renoue ses anciens liens, ou qui reprise le tissu ou le texte de son existence, qui répare les accrocs que sa vie imaginaire ou sa fiction amoureuse a produits sur sa vraie vie. L’histoire d’amour de Laura et d’Alec n’en est pas moins réelle parce que platonique, elle l’est même davantage à cause de ceci, car elle se déroule surtout sous la forme du fantasme ou du rêve éveillé [2]. Ainsi, elle emprunte à la fiction sa force, son monde, ses moyens et peut-être également ses limites. « L’imagination étend la mesure des possibles» [3] : chaque choix est le renoncement à des centaines d’autres.


[1] Falling in Love, 1984 [La forme du verbe indique une durée, une chose en train de s’accomplir, un mouvement qui s’étire. Le titre va à l’encontre de celui dont il propose une autre version, ou un autre possible. Le premier évoque un instant, l’autre un long moment ]


Résumé (Source : Fiche de Monsieur cinéma 161/10 complétée et corrigée par nos soins) : Comme tous les matins, comme des milliers d'autres banlieusards, Molly Gilmore - dessinatrice de publicité - et Frank Raftis - architecte - prennent le train pour aller travailler à New York. Ils ne se connaissent pas encore, mais le hasard va jouer pour eux : paradoxalement, ce n'est pas dans ce train emprunté tous les jours que les vies de Frank et Molly vont se croiser pour la première fois, mais à la fin d'une journée banale, dans New York même.
C'est bientôt Noël, et Frank et Molly, les bras chargés de cadeaux, se bousculent dans la grande librairie " Rizzoli ", sur la Cinquième Avenue. Leurs paquets tombent, ils les ramassent, se sourient, s'excusent et s'en vont chacun de leur côté. De retour chez eux, Frank et Molly constateront qu'ils ont chacun emporté le livre de l'autre...
Mais, pour l'instant, leur petite vie continue Frank se considère parfaitement heureux avec sa femme Ann et ses deux enfants, et lorsqu'un de ses meilleurs amis - Ed Lasky - lui annonce qu'il va divorcer, Frank se sent très loin de ce type de problème. Quant à Molly, elle vit sans histoire avec son mari Brian, qui est médecin et très absorbé par son travail; sa meilleure copine - Isabelle - la pousse à sortir un peu plus, mais Molly n'en fait rien.
Ce n'est que quelques semaines plus tard que le hasard, de nouveau, va intervenir: Molly et Frank se rencontrent dans le train et se reconnaissent en se rappelant l'incident des livres, à Noël. A partir de là, la sympathie s'établit, et ils commencent à se revoir... de plus en plus souvent. Leurs rapports restent très platoniques au départ, et c'est seulement lorsqu'ils voudront pousser un peu plus les choses que Frank et Molly s'aperçoivent qu'il n'est pas facile de bouleverser leurs vies bien ordonnées.
Et, après un malentendu qui fait croire à Frank que Molly ne veut plus le voir, Frank accepte un nouveau travail très loin - à Dallas... L'épisode amoureux est terminé, mais, un soir, alors que Frank est de retour à New York, il tombera de nouveau, par le plus grand des hasards, sur Molly... Divorcés, tous les deux, désormais plus rien ne s’oppose à leur histoire.
[2] « Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les rêves » : cette citation de Shakespeare est mise dans la bouche de Bogart par John Huston, qui adapte le livre de Dashiell Hammett, Le faucon maltais, et clôture le film.
[3] Jean-Jacques Rousseau
C'est un problème plus philosophique qu'il n'y paraît au premier abord, ou pour le moins existentiel.
L’image était d’une poésie trouble (comme les eaux où l’on se noie) et inconsciente d’elle-même; le geste était grave et innocent. Tout a commencé pour les deux amants par une escarbille dans l’œil de la femme. Une blessure anodine provoquée par le passage d’un train, sur le quai d’une gare étroite, presque triste. Le fragment qui se loge dans l’œil de la femme, à peine jolie, l’empêche de voir ou lui fait voir les choses autrement, légèrement déformées, flottantes, peut-être fantomatiques. Un peu comme dans les kaléidoscopes que l’on trouvait, parfois, autrefois, dans les pochettes surprises des enfants, ou dans les rêves agités, ceux qui glissent sur la frontière d’un demi-sommeil. Sa vue est trouble, car le débris la fait pleurer. L’amour véritable commence toujours ainsi : par une perte de soi. Le monde à travers l’eau des paupières n’a plus la même consistance ou texture : il est comme lavé de ses anciennes couleurs et, par ce bain, purifié. L’homme lui enlève de l’œil l’élément perturbateur et elle le voit. Tombe-t-elle amoureuse à ce moment-là ? Lui rend-il la vue pour mieux la rendre aveugle ?

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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