vendredi 5 février 2016
Hier soir, j'étais accablée et j'écrivais ceci à mes amis :

Je me sens extrêmement déprimée, ce soir. Parfois, je me dis que tout est vraiment foutu. Tout. Je n'ai, dans ces moments-là, plus envie d'écrire, plus envie de publier, plus envie d'apprendre... J'appartiens à un monde qui n'existe plus. Depuis que je suis enfant, j'essaie de toutes mes forces de rendre hommage à la langue française, d'en connaître les pièges et les secrets, et de transmettre aux autres ce que j'ai appris. Je suis consciente de mes lacunes et de mes imperfections en la matière, mais jamais je n'ai pensé, par exemple, que cela n'avait pas d'importance, en me comparant à d'autres, encore plus nuls que moi. Mon but a toujours été de progresser et d'avoir pour modèles des êtres qui valaient mieux que moi. Et, ce soir, j'ai le sentiment que cette exigence n'est plus de mise. Nous avons perdu. Nous sommes déjà morts, mais nous ne le savons pas encore. 
En 2010 — déjà, en 2010 —, un de mes éditeurs (admirable, malgré tout) ne voulait pas que j'employasse le mot « giron », car c'était, d'après cette personne, un mot trop « difficile » pour les lecteurs. J'avais ri face à cette déclaration que je jugeais alors ridicule, puis résisté et obtenu gain de cause. Je me rends compte à présent qu'elle avait une meilleure perception que moi du « niveau » probable des lecteurs français et de l'évolution de la société et de ses modes — il faut prendre ce mot dans toutes ses acceptions.
En ce qui me concerne, je n'appliquerai jamais les rectifications de l'orthographe, j'enseignerai à ma fille ce que je considère être l'orthographe correcte, ainsi que le grec et le latin. Je lui offrirai Victor Hugo et tous les grands génies de la littérature française, ceux qui ont construit la France de mes rêves et de mes désirs.
En vérité, ce qui me chagrine le plus, ce n'est pas ce que l'école est capable ou non de transmettre (je me sens de taille à lutter et à lui opposer ce que je crois juste — je le fais déjà —, voire à retirer notre fille du système et suivre, en cela, l'exemple magnifique de nombreux parents qui ne scolarisent pas leurs enfants), mais l'idée que les jeux sont déjà faits. Les incultes entérineront le nouvel usage (la féminisation des noms en « eur », si laide et si bête, a du succès et se propage) sans se poser de questions. La populace sur internet, les journalistes (tous cons comme des balais ou à la solde de ceux qui ont le pouvoir) et très certainement les éditeurs seront le relais de cette inutile application d'une réforme qui n'avait guère fait d'émules en 1990 et qui, en vérité, est un camouflet pour une certaine catégorie de Français. Ce n'est pas un hasard si elle ressurgit aujourd'hui, quoi qu'en dise le sourire carnassier de madame LE ministre de la non-éducation nationale, qui prétend n'y être absolument pour rien. Bien sûr, une langue évolue ; mais, en l'occurrence, il s'agit de tout autre chose et il faudrait être bien aveugle pour ne point le comprendre... Je n'oublie pas que c'est l'Académie française qui a permis tout cela... Mais il n'est pas anodin que l'application soudaine et généralisée de cette réforme ait lieu en ce moment, alors que la France est soumise aux décisions — plus folles les unes que les autres — d'un gouvernement sans ventre ni esprit. Le cynisme des uns et des autres ne connaît aucune limite. 

Grevisse, l'édition de 2009, se faisait déjà le chantre de la réforme (mise en branle, il faut le redire, par Rocard — encore un gaucho !). Je ne le savais pas. J'utilise à dessein des dictionnaires et des livres anciens.


Après une bonne nuit de sommeil, la guerrière qui veille toujours en moi est plus déterminée que jamais à ne pas s'en laisser conter ! Il n'y a qu'une seule façon de combattre le mal (en ce domaine comme en d'autres) : lui faire face sans ciller, sans plier. Refusez d'employer cette orthographe à la sauce coco et démago, même si vous perdez du crédit auprès de ceux qui ont du pouvoir sur vous. Enseignez ce que vous estimez être la justesse à vos enfants, même s'ils doivent être mal jugés à cause de cela. Expliquez-leur ce qu'il en est, même s'ils doivent perdre tout respect pour leurs « maîtres ». Les enfants n'appartiennent pas à l'État, mais à eux-mêmes, et ils méritent les meilleurs guides pour atteindre la majorité de l'esprit. Résistez, quel que soit le prix à payer. N'achetez pas les nouveaux dictionnaires et méprisez ceux qui se plieront de bonne grâce à cette nouvelle mode. Ce sont des ennemis de la France, des forçats de la médiocrité, au service d'une caste cynique qui veut conserver ses privilèges en œuvrant contre l'esprit, contre le peuple, sous prétexte d'égalité. Il ne s'agit pas, bien sûr, d'égalité, mais d'un égalitarisme pernicieux, d'une injustice ! On estime que certains enfants ne sont pas capables d'apprendre la langue et qu'ils sont lésés, à cause de leur situation sociale ou de leur origine étrangère ; on décide alors d'imposer le même niveau médiocre à tous, au lieu de faire en sorte que chaque enfant ait un droit à l'excellence, par son mérite personnel, par son travail, par ses propres forces. 
Je ne travaillerai jamais avec un éditeur qui aurait envie de m'imposer cela et je ne laisserai pas un maître ou un professeur apprendre à ma fille que « chauve-souris » s'écrit « chauvesouris » ou lui faire accroire que le roi Henri IV est « Henri 4 » (les chiffres romains disparaissent peu à peu). Cette « réforme » mourra, si personne ne la suit. Il s'agit d'un choix linguistique, moral, politique et esthétique. Honte aux traîtres à la nation ! 
RÉSISTEZ, chaque jour, là où vous vous trouvez. Consentir ne serait-ce qu'un peu, c'est abdiquer. L'ennemi est fort et déjà dans la place.

Je vais chercher consolation auprès Montaigne et relire quelques passages dans une édition qui me sied. Il n'est de meilleur remède... 








mardi 15 décembre 2015
Quelques extraits de leur correspondance, où il est question, passim, de Barrie. Je ne commente pas ces échanges, puisque je m'y suis déjà employée, à grands traits, ailleurs et le referai, en détail, dans ma biographie de Barrie — portée en moi depuis des années et, peu à peu, couchée entre des feuilles blanches et noires... 
Je referme au ralenti l'année 2015 sur ces extraits. Je reviendrai — si Dieu me prête vie — l'année prochaine et écrirai quelques paragraphes pour «  immortaliser » mon voyage à Rochester... 
Joyeux Noël, chers amis de Barrie ! 
Courage et foi ! (À graver sur ma tombe.)
Quoi qu'il advienne... 




























***
Coupure de presse : 



{Cliquez sur les images pour les agrandir.}


Ceci est un petit cadeau de Noël destiné à mes amis barriens. 
*

Virginia Woolf écrivit le petit essai (grossièrement) traduit ci-dessous en 1941 – l'année de son suicide. Elle confie alors à son journal à quel point ces pages lui paraissent impossibles à écrire et aspirent toute sa force vitale (« Épuisée après cette longue lutte pour écrire 2000 mots sur Ellen Terry... »), car elle ne parvient pas à définir ou à cerner tout à fait cette chose mystérieuse et évanescente qu'est le style d'Ellen Terry – métaphore probable de son propre style, de son secret ou de la tache aveugle caractéristique de tout artiste véritable. Harper's Bazaar refusera cet essai, ainsi qu'une nouvelle qu'elle avait jointe à l'envoi. Néanmoins, l'essai paraîtra en février 1941 dans le New Statesman and Nation puis, à titre posthume, dans  The Moment and Other Essays (1947). Ce camouflet participera peut-être pour une faible part à l'effondrement psychique de Virginia Woolf (« Je lutte contre le découragement. Harper’s a refusé ma nouvelle et mon Ellen Terry (…) Ce puits de désespoir ne va pas, je le jure, m’engloutir. La solitude est grande. »). Vita Sackville-West essaiera même de lui remonter le moral en lui proposant une visite à Smallhythe, mais Woolf se suicidera trois semaines plus tard. 



{Sadness, photographie de Julia Margaret Cameron — grand-tante de Virginia Woolf — mettant en scène Ellen Terry à l'âge de 16 ans.}


***
Ellen Terry 
Virginia Woolf



Lorsqu’elle fit son entrée sur scène interprétant le rôle de Lady Cicely dans La Conversion du Capitaine Brassbound

Ellen Terry dans le rôle de Lady Cicely }

la scène s’effondra comme un château de cartes et tous les feux de la rampe furent éteints. Au moment où sa voix s’éleva, on eût dit qu’une main virtuose avait donné un coup d’archet sur un violoncelle généreux : il grinçait, il grésillait et il grondait. Puis elle s’arrêta de parler. Elle mit ses lunettes. L’air absorbé, elle fixa le dos d’un canapé. Elle avait oublié son texte. Mais cela avait-il de l’importance ? Qu’elle parlât ou demeurât silencieuse, elle était Lady Cicely — ou bien était-ce Ellen Terry ? En tout cas, elle inondait la scène de sa présence et tous les autres acteurs étaient éclipsés, de même que le soleil congédie tout éclairage artificiel. 
Pourtant, cette interruption, au cours de laquelle elle avait oublié les répliques de Lady Cicely, était révélatrice. Ce n’était pas le signe d’une perte de mémoire ni la preuve qu’elle était sur le retour, comme le dirent certains. C’était le signe que le rôle de Lady Cicely ne lui convenait pas. Son fils, Gordon Craig, affirme qu’elle oubliait ses répliques seulement si les mots ne coulaient pas de source, lorsqu’un grain de sable grippait la merveilleuse machinerie mise en mouvement par son génie. Si le rôle lui était naturel, lorsqu’elle était la Portia 

de Shakespeare, Desdémone ou Ophélie, par exemple,


{ Dessin de Bernard Partridge, qui illustra des œuvres de J. M. Barrie. }

elle faisait siens chaque mot, chaque virgule. Elle jouait jusqu’au bout des cils. Son corps s'allégeait. Son fils, qui n'était qu'un petit garçon, pouvait la soulever dans ses bras. « Je ne suis pas moi-même », disait-elle. « Quelque chose s’empare de moi… Je m’envole, légère et immatérielle. » Nous, qui ne nous souvenons d’elle que dans le rôle de Lady Cicely sur la petite scène du Court Theatre, n’avons pour tout souvenir — si l’on songe à son Ophélie ou à sa Portia — qu’une image de carte postale comparée à la grande toile de Vélasquez dans le musée. 

Munie de son stylo, à ses moments perdus, elle a dessiné son autoportrait. Ce n’est pas un portrait académique, sous verre, encadré, achevé. C’est plutôt un paquet de feuilles volantes et sur chacune d’elles elle a crayonné en vitesse une esquisse en guise de portrait : ici, un nez ; ici, un bras ; ici, un pied et, là, un simple gribouillage dans la marge. Les esquisses exécutées sous l'effet d'humeurs diverses et de points de vue différents se contredisent parfois. Ce nez ne va pas avec ces yeux ; ce bras est disproportionné par rapport à ce pied. Il est difficile de les assembler. Et il y a également des pages vierges. Des traits fondamentaux sont laissés de côté. Il y avait en elle un soi inconnu, une lacune qu’elle ne pouvait combler. N’avait-elle pas tiré sa devise de Walt Whitman ? « Voyons, moi-même, j’ai souvent le sentiment de ne savoir que peu de choses, pour ne pas dire rien du tout, de ma vraie vie. À peine quelques suggestions... Quelques vagues, diffus et déroutants points de repères... je cherche à tracer ici… »[1]

Les deux esquisses sont contradictoires, mais elles représentent la même femme. Elle hait la scène ; mais elle l’adore. Elle voue un culte à ses enfants ; mais elle les abandonne. Elle voudrait bien vivre pour toujours au milieu des cochons et des canards, au grand air ; mais elle passe le restant de sa vie parmi les acteurs et les actrices sous les feux de la rampe. Elle tente d'expliquer cet écart entre ces deux femmes et a bien du mal à convaincre. « J’ai toujours été davantage une femme qu’une artiste », dit-elle. Irving, lui, fait passer le théâtre en premier. « Il ne possédait aucune de ce que je peux appeler mes "qualités bourgeoises" : l’amour de l’amour, l’amour d’un foyer, une aversion pour la solitude. » Elle essaie de nous persuader qu’elle était une femme plutôt ordinaire : un tour de main assez exceptionnel, il est vrai, pour la pâtisserie, une femme d’intérieur compétente, dotée d'un sens inné des couleurs et d'un goût très sûr pour choisir des meubles, toujours encline à shampouiner les enfants avec un indéniable enthousiasme... Si elle était revenue à la scène, c’était parce que… Eh bien, que pouvait-elle faire d’autre, alors que les huissiers étaient dans la maison ?

C’est là le sort des acteurs de ne laisser que des images de cartes postales derrière eux. Chaque soir, au baisser de rideau, la toile de fond aux belles couleurs est effacée. Ne demeure dans le meilleur des cas qu’un fantôme vacillant, une chimère : une vie de mots sur les lèvres des vivants. Ellen Terry en était parfaitement consciente. Envoûtée par la noblesse d’Irving dans son incarnation d’Hamlet 


{Ellen Terry et Henry Irving dans Hamlet}

et indignée par les caricatures dressées par ses critiques, elle s’essaya à l’écriture, afin d’exposer ses souvenirs. Mais en vain ! Elle laissa tomber son stylo de désespoir. « Mon Dieu, que ne suis-je un écrivain ! » s’écria-t-elle. « Tout de même, un écrivain n’enfilerait pas ainsi les mots pour parler du Hamlet de Henry Irving et n’en dire rien, mais oui, absolument rien ! »  Il ne lui vint jamais à l’idée, modeste comme elle l’était et obsédée par son manque de connaissances livresques, qu’elle était, entre autres, un écrivain. Il ne lui traversa pas l’esprit, alors qu’elle écrivait son autobiographie ou qu’elle griffonnait sans relâche des lettres à Bernard Shaw,

{Photographie de James Craig Annan.}

tard le soir, morte de fatigue après une répétition, qu’elle « écrivait ». Guidés par sa belle main véloce, les mots jaillissaient à gros bouillons de son stylo. Avec des tirets et des points d’exclamation, elle tentait de leur restituer la sonorité et l’accentuation propres à la parole. Il est vrai qu’elle ne pouvait pas construire une maison avec des mots : une pièce ouvrant sur l’autre et un escalier reliant l'ensemble. Mais, quelle que fût la chose dont elle se saisissait, cela devenait, entre ses mains chaleureuses et sensibles, un outil. S’il s’agissait d’un rouleau à pâtisserie, elle confectionnait de parfaites tartes. S’il s’agissait d’un couteau à viande, de parfaites tranches  tombaient du gigot. S’il s’agissait d’un crayon, les mots se décollaient de la mine – certains brisés, d’autres suspendus en vol, mais tous bien plus expressifs que ceux produits par les tapotements d'une main professionnelle sur une machine à écrire. 

Néanmoins, la première esquisse est assez précise. C’est l’esquisse de son enfance. Elle était née à la scène. La scène était son berceau, sa chambre d’enfant. Quand les autres petites filles apprenaient à faire des additions ou des pleins et des déliés, on lui enseignait son métier avec force claques et bourrades. On lui chauffait les oreilles et ses muscles étaient assouplis du plat de la main... Toute la journée, elle s’escrimait sur les planches. Tard dans la nuit, quand les autres enfants étaient bordés dans leur lit, elle trébuchait de fatigue dans les rues obscures, enveloppée dans la cape de son père. Et la rue obscure, où les rideaux aux fenêtres étaient tirés, n’était qu'un simulacre pour la petite actrice professionnelle ; et la dure existence sur les planches était son foyer, sa réalité. « Là-bas tout est tellement faux », écrivait-elle, signifiant par ce « là-bas » ce qu’elle appelait « la vie dans les maisons » : «… le faux, le froid, le dur… le feint. Ce n’est pas faux, ici, dans notre théâtre : ici, tout est réel, chaud et aimable… Ici, nous faisons l’expérience d’une merveilleuse vie spirituelle. »




{Charles Kean et Ellen Terry,
lors des débuts sur scène de cette dernière, en 1856 — elle avait 8 ans —
dans Le Conte d'hiver.}

C’était la première esquisse. Mais tournez la page ! L’enfant né pour la scène est devenue une femme. Elle est mariée à seize ans à un peintre célèbre et âgé[2]. Le théâtre a disparu ; ses lumières se sont éteintes et, à sa place, se tient un atelier planté dans un jardin. À sa place se tient un monde rempli d’images et de « nobles artistes avec des voix posées et des manières raffinées ». Elle s’assoit, silencieuse, dans son coin, pendant que ces personnes âgées et célèbres discutent d'une voix posée de choses auxquelles elle ne comprend goutte. Elle est heureuse de nettoyer les pinceaux de son mari, de s’asseoir auprès de lui, de lui jouer quelques airs simples au piano pendant qu’il peint. Le soir, elle se promène dans les Dunes avec le grand poète Tennyson. « J’étais au paradis », écrivit-elle. « Je n’ai jamais éprouvé la moindre pointe de regret en abandonnant le théâtre. » Si seulement les choses avaient pu demeurer en l'état ! Mais, d’une manière ou d’une autre – ici, une page blanche s’intercale –, elle était une pièce rapportée au cœur de ce calme atelier. Elle était trop jeune, trop vive, trop débordante de vie peut-être. Quoi qu’il en fût, le mariage était un échec.

Puis, sautant une page ou deux, nous arrivons à l’esquisse suivante. Elle est mère, à présent. 


{Ellen Terry et ses enfants, Edith and Edward Gordon
/ photographie de Frederick Hollyer (1837-1933)}


Deux adorables enfants requièrent tout son dévouement. Elle vit au fin fond de la campagne, gardienne du foyer. Elle se lève à six heures du matin. Elle récure, elle cuisine et elle coud. Elle instruit ses enfants. Elle selle le poney. Elle va chercher le lait. Et, à nouveau, elle est parfaitement heureuse. Vivre avec deux enfants dans un cottage, conduire sa petite carriole au gré des chemins, aller à l’église le dimanche toute de bleu et de blanc vêtue : voilà la vie rêvée ! Elle ne demande rien de plus, sinon que tout demeure ainsi, à jamais. Mais, un jour, une roue de sa carriole se détache. Des chasseurs en veste rose[3] sautent par-dessus la haie. L’un d’eux met pied à terre et offre son aide. Il regarde la fille en robe bleue et s’exclame : « Bon Dieu ! C’est Nelly ! » Elle regarde le chasseur à la veste rose et s’écrie : « Charles Reade ! »[4] Et, ainsi, en un clin d’œil, la voilà de retour sur scène, pour quarante livres par semaine. Parce que – c’est la raison qu’elle invoque – les huissiers étaient dans la maison. Elle devait gagner de l’argent.


Arrivés à ce moment de l’histoire, nous sommes en présence d'une page tout à fait vierge. Il y a un fossé que nous pouvons seulement franchir au petit bonheur la chance. Deux esquisses se font face : Ellen Terry dans sa robe de coton bleu au milieu des poules et Ellen Terry parée de la tenue et de la couronne de Lady Macbeth sur la scène du Lyceum


{Portait d'Ellen Terry en Lady Macbeth par John Singer Sargent.}


C’est la petite esquisse qu’elle nous offre pour combler ce qui sépare les deux Ellen Terry : Ellen la mère et Ellen l’actrice. Mais, à ce moment-là, nous nous souvenons de son avertissement : « Voyons, moi-même, je sais si peu de choses, pour ne pas dire rien du tout, de ma vraie vie. » Quelque chose en elle échappait à sa compréhension, ce quelque chose qui surgissait des profondeurs et l’emportait entre ses griffes. La voix qu’elle entendit sur le chemin n’était pas celle de Charles Reade, pas plus que la voix des huissiers. C’était la voix de son génie : l’appel pressant de ce quelque chose d'indéfinissable, auquel on ne peut intimer le silence ; elle devait obéir. Alors, elle quitta ses enfants et suivit la voix qui la ramena sur scène, au Lyceum, et l’attacha à une longue vie de labeur, d’angoisse et de gloire.







Mais, après avoir fixé le portrait en pied d’Ellen Terry tel que Sargent la peignit, vêtue et couronnée en Lady Macbeth, tournez la page suivante ! Nous la voyons sous un autre angle. Le stylo à la main, elle est assise à son bureau. Un volume de Shakespeare est ouvert devant elle. C’est une page de Cymbeline ; elle prend des notes prudentes dans la marge. Le rôle d’Imogène lui pose d’immenses problèmes. 




Elle est, dit-elle, « au supplice » quant à l’interprétation qu’elle doit en donner. Bernard Shaw est peut-être capable de jeter quelque lumière sur le problème ? Une lettre du jeune et brillant critique du Saturday Review est posée près du Shakespeare. Elle ne l’a jamais rencontré, mais ils s’écrivent depuis des années : des lettres intimes, ardentes, passionnées, polémiques — des lettres qui sont parmi les meilleures lettres jamais écrites dans cette langue. 


{Source de l'image : ici.}


Il lui dit les choses les plus scandaleuses qui soient. Il compare ce cher Henry à un ogre et Ellen à une prisonnière enchaînée dans sa geôle. Mais Ellen Terry est tout à fait capable de tenir tête à Bernard Shaw. Elle le réprimande, se moque de lui, le cajole et le contredit. Elle éprouve une étrange affinité avec les idées progressistes que Henry Irving abhorre. Mais quelles suggestions le brillant critique formule-t-il au sujet d’Imogène ? Aucune qu’elle n’ait déjà conçue elle-même, visiblement. Elle étudie Shakespeare aussi près du texte que Shaw et avec un œil aussi critique que le sien. 

{Où l'on découvre qu'Ellen Terry mérite la considération – non, l'admiration ! – de Virginia Woolf...}

Elle a étudié chaque vers, pesé le sens de chaque mot, s’est colletée avec chaque geste. Chacun de ces moments prodigieux où elle n’était plus elle-même est le fruit de mois de travail minutieux et attentif. « L’art, cite-t-elle, se nourrit de ce que nous lui offrons. » En vérité, cette femme en mouvement permanent, toute en instinct et sensation, est une étudiante aussi appliquée et aussi soucieuse de la dignité de son art que Flaubert lui-même.

Mais, une fois encore, l’expression de ce visage grave change. Elle travaille comme un forçat – personne plus qu’elle ! Mais elle s’empresse de dire à M. Shaw que son cerveau n’est pas le seul à travailler. Elle n’a pas une once d’intelligence. En effet, elle est heureuse, dit-elle, de « ne pas être intelligente ». Son stylo souligne cette déclaration d’un trait appuyé. « Vous,  gens intelligents », c’est là sa façon de s’adresser à lui et à ses amis, « vous passez à côté de tant de choses, vous gâchez tant de choses. » Car, en matière d’éducation, elle n’est jamais allée à l’école un seul jour de son existence. Autant qu’elle soit en mesure d’en juger, mais le problème la dépasse, le ressort principal de son art est l’imagination. Si cela vous chante, visitez donc des asiles d’aliénés ; prenez des notes, observez, étudiez sans répit. Mais, d’abord, imaginez ! Alors, elle s’en va dans les bois avec son rôle sous le bras. Tout en flânant le long de quelques layons moussus, elle vit son rôle jusqu’à ce qu’elle se confonde avec lui. Si un mot détonne ou grince, elle doit le repenser, le réécrire. Chaque réplique devient alors sienne et chaque geste est spontané, puis elle fait son entrée en scène et est Imogène, Ophélie ou Desdémone…




Mais est-elle, même dans ses instants de grâce, une grande actrice ? Elle en doute. « L’amour et la vie m’importent davantage », dit-elle. Son visage ne lui est d’aucune aide, lui non plus. Elle ne peut contenir l’émotion. Elle n’est assurément pas une grande tragédienne. À l’occasion, il est possible qu’elle ait joué à la perfection quelque rôle comique. En pleine introspection – clin d’œil d’un artiste à un autre –, le soleil darde ses rayons à l’oblique sur une vieille chaise de cuisine. « Merci, Seigneur, de m’avoir donné ces yeux ! » s’exclame-t-elle. Quel monde de joies lui ont-ils offert ! Le temps de s'abîmer dans la contemplation de cette vieille chaise « à la capucine et aux pieds épais »[5], la scène a disparu, les feux de la rampe sont éteints et l’actrice célèbre est oubliée.

De toutes ces femmes, qui est la véritable Ellen Terry ? Comment pouvons-nous rassembler ces diverses esquisses pour ne former qu'un seul portrait ? Est-elle la mère, la cuisinière, la critique, l’actrice ou bien, après tout, aurait-elle été un peintre ? Chaque rôle semble être le sien jusqu’à ce qu’elle le repousse et en endosse un autre. Il semble qu'une parcelle de la véritable d'Ellen Terry affleurait à la surface de chaque rôle sans pour autant prendre part à son jeu. Que ce fût Shakespeare ou Ibsen ou Shaw, aucun n’était à sa taille. La scène ne pouvait l'endiguer, pas plus que la chambre d’enfants. Mais, somme toute, il est un plus grand dramaturge que Shakespeare, Ibsen ou Shaw : Mère Nature. C’est une scène immense et sa troupe comporte un nombre indéfinissable d’acteurs, dont elle se débarrasse avec une ou deux lignes de dialogue. Ils vont et viennent sans rompre les rangs. Mais, sans relâche, Mère Nature crée un nouveau rôle, un rôle inédit. Les acteurs qui incarnent ce rôle défient nos tentatives pour leur donner un nom. Ils n’incarneront pas des personnages types : ils oublient des répliques et en improvisent d’autres. Mais, quand ils entrent en scène, cette dernière s’effondre comme un château de cartes et les feux de la rampe sont éteints. C’était là le destin d’Ellen Terry : incarner un nouveau rôle. Et, tandis que d’autres actrices demeurent dans les mémoires, parce qu’elles incarnèrent Hamlet, Phèdre ou Cléopâtre, Ellen Terry demeure dans les mémoires parce qu’elle était Ellen Terry.

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[1]« When I read the book » in Leaves of Grass.
[2]George Frederic Watts (1817-1904) avait 30 ans de plus qu’elle. Ils se séparèrent après un an de mariage.
[3]Tenue pour la chasse à courre.
[4]Charles Reade (1814-1884), romancier et dramaturge anglais, célèbre notamment pour son roman Le Cloître et le foyer. Il a adapté sous forme théâtrale L’Assommoir de Zola. Ellen Terry a interprété un certain nombre de rôles qu'il a créés.
[5]Woolf fait référence à une lettre d’Ellen Terry à G. B. Shaw, en date du 10 novembre 1896. Vraisemblablement, Woolf utilise cette description pour suggérer au lecteur le pouvoir d’incantation de l’actrice. Allusion, en outre, à la perte d’acuité visuelle subie par l’actrice. 


Traduction rapide de C.-A. Faivre ; merci de ne pas reproduire cette traduction sans le consentement de l'intéressée.


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En guise de petits présents supplémentaires, un enregistrement très rare de la grande Ellen Terry :




et une très belle photographie de l'actrice dans un autre rôle shakespearien, celui de Volumnia : 




(Source de l'image : ici.)


« (...) je me rappelle ma jeunesse et ce sentiment qui ne reviendra plus jamais : le sentiment que je pouvais tenir éternellement, survivre à la mer, au ciel et à tous les hommes ; ce sentiment dont l'attrait trompeur nous porte vers les dangers, vers l’amour, vers l’effort illusoire – vers la mort ; la conviction triomphante de notre force, cette ardeur de vie nous brûlant les doigts dans une poignée de poussière, flamme au cœur, qui chaque année s’affaiblit, se refroidit, décroît et s’éteint... Et s’éteint trop tôt, bien trop tôt... Avant la vie elle-même ! » 

JOSEPH CONRAD

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Le temps profite toujours de nos faiblesses pour nous entraver et enterrer nos fermes intentions sous un monceau de raisons plus valables les unes que les autres. J'ai renoncé à bien des projets sur internet, pour me consacrer à la vraie vie – de chair et de sang, parfois de papier et d'encre, en y laissant au passage, au fil de mes aventures, larmes et lambeaux d'âme, éclats coupants de mon sourire... « Les Roses de décembre » existent depuis plus de 10 ans et cela me paraît fou. J'y ai consigné le dérisoire absolu, des bêtises d'enfant, mes goûts et mes colères, mes grands espoirs, des chagrins, et des professions de foi qui sont, pour la majeure partie d'entre elles, intactes. J'ai souvent eu envie d'effacer tout cela, mais j'éprouve alors, à chaque fois, un inquiétant sentiment : cela ressemblerait à un attentat contre la mémoire. Bien sûr, la mémoire réelle est une contrée inaccessible — « Le passé est un pays étranger où l'on fait les choses autrement. » —, mais les traces déposées ici sont des indices sur sa nature véritable...
Avoir eu une adorable petite fille, 

puis 40 ans m'ont chamboulée et rien de plus grand ne pourra désormais m'advenir. Le bonheur est, de toute façon, fait pour être mis à mort, n'est-ce pas ? Non, plus rien de grand ne se produira. Pas même la publication de deux ou trois livres personnels. Je ne peux que perdre, peu à peu, ce bonheur : grain après grain... Plus que jamais, je sais que je n'ai plus le temps de préférer le virtuel au réel, l'horizon de la perfection possible d'une « oeuvre » à quelques centaines de pages venues au monde, aussi mal foutues soient-elles ; et mes deux dernières expériences théâtrales m'ont également convaincue de cela : plus jamais je ne donnerai ma force de travail et mon temps pour rien, qui plus est à qui ne le mérite pas. Je crois que, si j'avais eu une meilleure opinion de moi, davantage foi en mon labeur, en mes capacités, rien de tout cela ne serait arrivé, j'aurais d'emblée refusé d'offrir mon aide ; car, en ce qui concerne le Roi des Plagiaires, je pressentais dès le premier rendez-vous qu'il n'était pas fiable : en retard de 20 minutes (son habitude par la suite !), une pointe décorative (que d'aucuns, point rebutés par les anglicismes, nomment « piercing ») à l'arcade sourcilière (oui, je n'y peux rien :  tout ce qui s'apparente à des tatouages et à de la peau trouée me révulse ; oui, oui, je suis réactionnaire, mais nous sommes en France et non au cœur d'une peuplade primitive !) et un lapsus magnifique (« L'essentiel pour moi est l'INfidélité aux textes. »)... Tout ce que je déteste, en vérité ! Un jeune homme bien de son temps, auréolé d'un nuage de nicotine qui me donnait déjà la nausée. Le gage du pire ! Sans parler du fait que le gueux tentait de m'avoir à la bonne, en me vantant les mérites de Gary (sic !) Grant ou de Louis-Ferdinand Céline (qu'il n'avait vraisemblablement pas lu et il louait, par avance, les pamphlets qu'il mourait d'envie de lire, sûrement pour vérifier que je n'étais pas un peu raciste ou fasciste ou pour flatter ces penchants qu'il soupçonnait en moi – petit con !). Je n'étais pas dupe, mais je souhaitais y croire, me gourmandant intérieurement d'avoir des opinions trop tranchées avec si peu de matière. Hélas, je suis une hypersensible qui devine d'emblée ce que les autres veulent à tout prix cacher – question de survie –, mais je ne me fais pas assez confiance ! Je suis sincère et scrupuleuse à l'extrême, voilà mon drame. Ou peut-être voulais-je m'imposer cette punition. À qui fait-on plaisir (je veux dire : à quels fantômes de notre passé ?), lorsque l'on se met en condition pour souffrir et/ou échouer ? La réussite m'a toujours été, à un certain degré, et aussi fou que cela puisse sembler, insupportable. J'ai toujours eu le complexe de l'imposteur, sachant trop mes lacunes pour recevoir sans broncher l'admiration des autres et leurs généreuses propositions. Mais les mains tendues par les malhonnêtes... Comment résister à cela ? Je le dis avec un sourire et une bonne dose d'autodérision. Ce n'est que la vérité. Une connaissance amicale, un pédiatre très célèbre, m'a dit un jour que je ne voulais pas gaspiller une miette de chance ou d'amour, parce que ceux-ci m'avaient beaucoup trop fait défaut dans l'enfance. Peut-être avait-il raison, lui qui est si fin d'ordinaire. C'est néanmoins plus complexe que cela, même s'il a visé assez juste. Je thésaurise le moindre signe d'amitié, de sympathie ; mais, en revanche, je n'ai jamais cherché à paraître aimable aux yeux de qui que ce soit. J'ai presque le désir que l'on m'aime malgré moi, en dépit de mes aspects les plus rebutants. Je veux que l'on aime d'abord ce qui est sale et laid en moi. Je veux que l'on m'aime jusqu'aux portes de mon enfer. Je ne peux d'ailleurs m'empêcher de mettre à l'épreuve ceux qui m'aiment sincèrement. Un conditionnement en somme. Mais il ne suffit pas de savoir ses tares, ses faiblesses pour ne pas tomber dans les pièges que l'on se tend à soi-même, avec l'aide de la ribambelle de fantômes qui tirent en arrière. Il ne suffit pas de reconnaître les mauvais sorts jetés par d'autres dans l'enfance pour que les songes amers ne se réalisent point. Le savoir seul ne sert pas à grand-chose ; en revanche, il ne manque jamais d'alourdir encore un peu plus notre petit sac de culpabilité. Le savoir se présente comme le champion de la liberté, du choix, voire comme une protection, mais il n'est jamais qu'une dangereuse illusion de plus, si l'on s'imagine d'avance délivré par ses effets. Le savoir seul peut s'avérer être une entrave pour la conscience, une entrave bien plus redoutable qu'une ignorance partielle, galvanisée par la fortitude, par l'amour du Beau et du Bon (καλὸς κἀγαθός). C'est bien pour cette raison que la psychanalyse — pratique hautement littéraire, sans la moindre once de science — ne sert à rien. La volonté et le désir d'un côté ; la foi en une liberté possible de l'autre ; les uns et l'autre armés ou couronnés du savoir, ils ont plus de chances de nous aider à sortir du destin-chrysalide et à combattre les mauvaises fées de l'enfance qu'un savoir solitaire et tyrannique. Certes, la volonté et la liberté n'existent probablement qu'à titre d'hypothèses. Elles sont pourtant nécessaires, sinon tout serait vraiment permis. Croire en sa liberté n'est peut-être qu'une autre manière de croire en Dieu, celui que l'on porte en soi... Et, si salut il y a, je ne le vois, en dernière instance, que dans cette foi aveugle, pas dans la royauté du savoir. Il faut, à un moment ou à un autre de son existence, refuser de devenir son propre ennemi et récuser la possibilité de toute excuse. C'est à ce point de mon histoire que je deviens peut-être adulte, en me sentant investie de responsabilité, subissant moins mon destin que le choisissant et l'assumant pour ce qu'il est (passé goutte à goutte dans le caractère qui est le mien aujourd'hui), même s'il ne me plaît pas entièrement. À moi de le rendre plus aimable et entier. Allons jusqu'à la dernière  page ! Le savoir pur m'a appris une chose : à avoir faim, sans être jamais rassasiée. Le savoir, sans le courage et la foi, n'est qu'une illusion enfantine : celle de la maîtrise du monde ; le savoir est le fiancé de la pensée magique, dès lors qu'il a notre âme pour objet ou qu'il tourne à vide, dans la quête infinie de ce qui lui manquera toujours. C'est la raison pour laquelle l'expérience théorisée ne sert jamais à celui qui n'ose pas s'en débarrasser pour sauter dans l'inconnu et affronter le singulier. Il faut découvrir les êtres et les choses comme s'ils nous étaient entièrement inconnus si on veut les goûter réellement. Le savoir complaisant envers lui-même, le savoir insatiable est un destin fermé et donc tragique. Le savoir guidé par la foi et l'acceptation de sa finitude ouvre la voie au possible.
Je crois que ce qui nous manque à tous (et plus à certains qu'à d'autres !), c'est souvent le travail et la modestie de reconnaître que l'on n'en saura jamais assez, quoi que l'on fasse... Mais la quête infinie du savoir est également un aveu d'impuissance (un terrible manque de confiance en soi) ; cet état engendre la procrastination (voire la stérilité, dans certains cas) et l'adoration d'un faux dieu : celui de la perfection toujours possible, mais sans cesse ajournée, en ligne d'horizon. Il ne s'agit pas de renoncer au savoir ou à une forme d'absolu, mais d'oser commencer quelque chose, d'oser le finir et de l'aimer dans son incomplétude. 
La perfection du savoir possible a, bien sûr, toutes les séductions, mais ce n'est que le baiser empoisonné de la mort. La mort s'allie, dans ce cas précis, à  ce qui est certainement de l'orgueil ; c'est un orgueil bien placé – autant au service du narcissisme vital de celui qui joue contre le réel figé que de l'oeuvre dont il est gros — mais il est mortifère, tout à la fin. J'ai bien mis 9 ans pour écrire une thèse de 2000 pages. J'ai bien jeté au feu plusieurs romans, dont le premier qu'une grande maison aurait accepté, lorsque j'étais jeune, gaie et innocente (mais non sans cœur), si j'avais fait un petit effort. Tout le monde n'a pas mes scrupules ou... ma lucidité... La majorité des livres publiés sont indignes de vivre et je n'ai jamais eu envie d'allonger la liste de ces mort-nés. Mais n'y a-t-il pas une autre voie acceptable ?
Je sais trop bien mes failles, mes lacunes... Et je préfère mourir ratée que de réussir en m'imaginant méprisée en secret par ceux qui ont de la valeur à mes yeux : les revenants qui me visitent le soir, en ronde ou en grappe, et chuchotent à mon oreille : mes écrivains vénérés. Cela ne signifie pas que j'aie renoncé à publier les quelques livres que j'ai en tête, bien au contraire ; mais il me faudra les accepter tels qu'ils sont, sans céder à la facilité que je hais, mais sans céder non plus à l'illusion du savoir et de la perfection toujours possibles. Ces Roses de décembre non travaillées étaient la première étape de cette acception. Oser se montrer nue, limitée, imparfaite et prendre le risque de n'être que ridicule.
J'ai beaucoup travaillé, réfléchi, et le temps a passé. J'ai aussi perdu beaucoup trop de temps. Mais peut-être n'est-ce encore qu'une illusion et que ce temps perdu n'est que la glaise dont je me tire pour me façonner plus finement. Quoi qu'il en soit, je n'ai donc jamais mis en ligne mon dernier voyage en Écosse, pour les 150 ans de Barrie, en 2010, ni un certain nombre de choses que j'aurais aimé dévoiler. Si je parviens à conserver un certain rythme de travail, je ferai peut-être cet effort.
L'an passé et cette année encore, nous avons rendu visite à notre grand ami anglais, Robert Greenham – ami barrien, qui plus est ! Robert habite dans une belle région : le Kent. À chaque visite, nous découvrons un peu plus l'Angleterre à ses côtés (et ma fille de 5 ans également : elle est déjà allée bien des fois en Angleterre). Robert et son épouse, Sue, sont des hôtes généreux et la vie est douce en leur compagnie ; cela pourrait sembler paradoxal, mais je ne suis à l'aise avec un être que lorsque je suis aussi bien avec lui que seule – car, contrairement à bien des agités et des frivoles, j'aime profondément le silence et passer des heures avec mes études en cours, mes dictionnaires, mes grands auteurs et les artistes qui tapissent mon for intérieur. Cette solitude-là, je la prise au-delà de l'avouable. Je suis une fille très égoïste. A contrario, je me sens captive et malheureuse dès lors que je suis contrainte de porter le masque de la vie ordinaire, de l'Endormie, pour passer inaperçue et faire semblant d'être adaptée ou encastrée dans le monde dit réel.
Notre fille adore son « Uncle Robert », qui prend soin de lui écrire chaque mois. Et je recueille dans une jolie boîte en carton toutes les lettres dont cette petite fille est la destinataire. Pour plus tard. Je conserve sa mémoire, des bribes de tout ce qu’elle va oublier. J'espère surtout qu'elle oubliera une partie de mes erreurs et de mes manquements.
L'année dernière, nous avions marché sur les traces d'Ellen Terry, de Chagall ou encore de Jane Austen. Cette année, en juin, nous avons découvert Rochester. L'amoureuse de Dickens que je suis y a trouvé son compte, croyez-moi ! 
Mais revenons en arrière, en juin 2014 (cf. mon diaporama créé à cette occasion)...
Mon amour pour la langue anglaise s’est révélé très tôt, dans l’enfance, par cristallisation, avant même d'en connaître un traître mot. Pourtant, rien ne m’y prédisposait (voir le texte intitulé «Tympan » que j'ai écrit pour le recueil d'Émeric Cian-Grangé, Céline's Big Band aux éditions Pierre-Guillaume de Roux – le texte le plus personnel que j'aie jamais écrit à ce jour). 

On peut même affirmer que le monde qui était alors le mien — univers serré et sans interstices — était hermétique à quelque influence que ce fût. Quelqu'un avait tout barré, tout lié. Pourtant, les miracles existent. Et, soudain, la langue anglaise vint à moi sous la forme d'un secret déjà présent dans la place, un secret qu'il fallait simplement ouvrir, dont je devais percer l'opercule, afin de le boire pour devenir une part de lui-même... Nos molécules devaient se mélanger ! Ce secret était aussi comme la membrane vibrante qui séparait celle que j'étais réellement (une vague présence en creux, inaccessible à ma conscience) de celle à laquelle j'étais attachée (mon rôle de vestale). Cette dernière paradait en haillons devant le regard d'une fausse Miss Havisham — fausse mère ; authentique ogresse. Je vivais sous sa prunelle, comme si j'avais été enfermée dans une bille. Elle pressait son œil contre la paroi de verre et suspectait la moindre de mes infidélités. Elle me punissait comme il se devait. Les déesses sont toujours injustes.
La lecture dans ma propre langue me fut révélée en fin de maternelle sans efforts ni apprentissage particuliers, par ce pouvoir d’observation, de déduction rapide et d’intuition brutale que j’ai conservé, l’âge venant. L'envers de ce don était et est toujours mon incapacité à comprendre ce que je n’éprouve pas d’instinct, immédiatement. Mes années de formation, consacrées à la philosophie, pourraient laisser entendre que je suis une « intellectuelle ». Or, rien de tel : je suis une créature purement sensuelle et même sensitive. L’instinct me guide, et il est seul. J’ai donc appris à lire sans savoir ce que je faisais. Heureusement pour moi, peut-être. Mais je savais également que je ne devais pas montrer cette connaissance un peu monstrueuse. Je continuais à déchiffrer en silence le monde qui m'entourait, lorsque je trouvai une méthode d’anglais, relique de l'incertain passé écolier de ma génitrice, parmi d'autres détritus ordinaires, tous consignés dans une vieille armoire par ma grand-mère. Chaque jour, je sortais le livre, mais il demeurait éternellement muet et personne ne pouvait m'initier. Il m'a fallu attendre très longtemps, la classe de sixième, pour apprendre l'anglais. C'est l'une des rares choses que je ne pus découvrir tout à fait seule. Aujourd'hui encore, j'en suis à déchiffrer et à ânonner cette langue que j'aime presque autant que la mienne. L'anglais est la langue de mes interdits, la langue de mes limites, mais aussi la langue de mes songes et de mon espérance. Elle est, aussi étrange que cela puisse paraître, la doublure de ma langue maternelle. 
Une île dans une île. 
Cette langue que je n'appris réellement qu'au contact des écrivains, alors que j'étais plongée dans la rédaction d'une tentaculaire thèse de philosophie, m'a permis de découvrir une autre manière de penser et d'écrire. Par elle, je vins à Barrie ; et, en Barrie,  je m'ouvris finalement à l'univers — mon véritable Self.  
Ellen Terry me fut d'abord chère, parce qu'elle l'était à Barrie. Elle m'est ensuite devenue chère pour elle-même, parce que j'ai appris à la connaître, et parce que ce regard clair qui était le sien ne saurait mentir...
Elle a notamment inspiré Virginia Woolf qui s'est servie de son exemple pour théoriser son propre rapport au style. On la retrouve dans Freshwater, l'unique pièce de Woolf – une satire, une farce écrite pour ses amis et sa famille, une oeuvre redécouverte tardivement, dont je vous reparlerai bientôt et en détail – mais aussi dans un petit essai qu'elle lui a consacré et dont je vous livrerai la traduction dans le billet suivant.






Ellen Terry et Henry Irving (qui inspira le personnage de Dracula à Bram Stoker – est-il nécessaire de le rappeler ?).



Henry Irving (le Vicaire) et Ellen Terry (Olivia) dans une adaptation pour la scène de W. G. Will du Vicaire de Wakefield d'Oliver Goldsmith.



Voici quelques-unes de mes vidéos maladroites de Smallhythe, la très belle maison d'Ellen Terry.




L'émouvant théâtre d'Ellen Terry, dans la grange.


Ellen Terry et ses enfants,  Edith et Edward Gordon Graig.


J'ai scanné quelques cartes postales rapportées de ces lieux enchanteurs, que seule l'Angleterre sait  faire naître.




Et voici donc la fameuse robe de Lady Macbeth, que l'on peut enfin contempler dans toute sa splendeur. Elle a pour particularité d'être constituée de mille ailes de scarabées. Elle a été restaurée récemment, ce qui a nécessité des centaines d'heures de travail et une coquette somme ! 






Voici d'autres vidéos en guise de traces de notre ancien séjour... Où notre fidèle Robert nous servit, comme souvent, de cicérone... 


Robert savait mon admiration pour Chagall et a eu la merveilleuse idée de nous faire visiter cet endroit, où nous avons rencontré une adorable femme, qui a pris plaisir à nous raconter (en français !) l'histoire du lieu, liée à la disparition d'une jeune fille... 



Une autre présentation par une personne que je ne connais pas (j'ai trouvé la vidéo sur YouTube) : 




Oui, selon toute vraisemblance, la Bible est la plus grande source d’inspiration de toute poésie ; la Bible est poésie – elle paie ainsi sa livre de chair à l’esprit humain, fini et aventureux ; c’est surtout le vaste réservoir de nos mythes nourriciers. Barrie, comme la plupart des écrivains britanniques dignes de ce nom, était un subtil connaisseur de la BibleLe Petit Oiseau blanc est incompréhensible, mais aussi Mary Rose et la majeure partie de ses œuvres, sans une immersion au cœur de ce Livre. Que l’on soit ou non croyant, la lecture en est essentielle pour se targuer de littérature ou de philosophie, pour prendre la mesure de notre culture, de l’endroit d’où nous venons – et, lorsque j’écris ce « nous », je le fais en toute conscience et connaissance de cause... Ce « nous » rassemble autant qu’il exclut et j’assume, sans ciller, ce fait ! La Bible, l’Iliade, l’Odyssée, les tragédies grecques, Platon, les Latins, voilà notre terreau ! N’en déplaise aux traîtres (de l'infâme gauche française, mais aussi de la mollassonne droite) parmi nous !
Je revendique une affection particulière pour le Livre des Psaumes. À cet égard, je ne saurais trop vous recommander, si le sujet vous intéresse, le beau livre de C. S. Lewis. Je suis très redevable à cet écrivain au sein de cette quête que j’ai entreprise le jour de la naissance de ma fille : savoir de quoi était faite cette foi qui est, depuis l'origine, mienne, cette foi orpheline de Dieu et avide d’Absolu, cette foi en forme de puits dont j’ignore encore s’il est plein ou vide. C. S. Lewis fait montre d’une grande finesse et de la sensibilité la plus exacerbée pour éclairer les sombres versants du  Psautier ; ce livre m’a beaucoup aidée à me délivrer de certaines questions. J’espère avoir le temps d’en parler, ici, véritablement. Plus tard... 




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Prochaine étape : Rochester, juin 2015. Bientôt... 

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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