vendredi 30 juin 2006

Billy Wilder est l'un des plus grands. Ce film-ci, une de ses délicatesses. Arte a eu la belle idée de le proposer hier soir. Je possède le DVD. Je l'ai acheté après avoir découvert le film en salle, à Paris, lors d'une rétrospective il y a quelques années. Je voulais m'assurer l'indéfectible présence de cette si belle histoire dans mon univers couleur guimauve et noir, couleur péché et mort, couleur enfance et enfer. Mon tropisme pour les comédies romantiques est un péché mignon auquel je ne renoncerais pour rien au monde. Je suis persuadée que l'on atteint quelque chose d'aussi essentiel pour le coeur humain que lors de la représentation d'une tragédie grecque ou shakespearienne. Un indicible virtuel qui requiert un accès d'abandon en présence du sentiment maladroit que l'on éprouve à enlancer les (trop) jolies choses. Il n'est nulle émotion plus noble qu'une autre. Là où le coeur se fend et se déchire, comme le rideau d'un théâtre, celui de notre scène psychique, nous apprenons quelque chose sur nous-mêmes.. Nous ne sommes que des éphémères qu'un léger souffle emporte plus loin que nous n'aurions pu le penser. Les trois-quarts du temps (et plus encore, hélas) nous sommes en représentation. Être fort signifie ne point se nourrir des faiblesses des autres et n'avoir aucun scrupule ou retenue à cacher les siennes. Il ne s'agit pas nécessairement de faire montre d'impudeur ou d'exhibitionnisme ; il suffit d'un soupçon de générosité pour soi et les autres : rien de très grand ni de très profond, une bonne intention. Un moment de grâce qui, comme ses frères, ne durera pas, mais pour oeuvrer un instant de foi peut compter double. Il faut se dire, se dévoiler pour que l'être véritable ait une chance de s'élever. Qu'importe la chute, plus tard. Il est très difficile d'oeuvrer dans la gamme de la légèreté et des intermittences du coeur, de même qu'il est absolument impossible, à moins d'avoir du génie, d'écrire avec des bons sentiments sans risquer le ridicule ou la niaiserie. Voici les raisons pour lesquelles j'aime les comédies romantiques ; j'y vois une certaine perfection dans l'art de créer un film - et une oeuvre d'art d'une manière générale. "Actually, I don't much care for young men. Never did." En fait, je ne me soucie pas des jeunes hommes. Cela n'a jamais été mon habitude... Telle est la déclaration de la candide Ariane alias Audrey Hepburn. Rien de vulgaire ne semble pouvoir atteindre cette créature délicate, sortie tout droit du songe aérien et ensorcelé d'un bon génie. Audrey Hepburn est presque trop belle pour être humaine. Le film est très osé quand il sous-entend que la jeune fille et le séducteur d'âge mûr entretiennent une relation qui n'a rien de pure ou de platonique. Wilder n'est pas aussi habile que Lubitsch, peut-être, mais il me paraît plus sincère. Malgré une ou deux précautions prises pour que la certitude du spectateur quant à la pureté de l'héroïne demeure, il n'y a aucune doute... Lorsqu'Ariane cherche une de ses chaussures à la fin d'un après-midi, il est sous-entendu très délicatement qu'elle s'est déshabillée... Et si tel n'était pas le cas l'histoire n'aurait aucune crédibilité, car Gary Cooper incarne un requin dans la mer des passions. Il aime désinvoltement et joue les coeurs dans un poker où il ne cesse de tricher. Cary Grant aurait refusé le rôle à cause de la différence d'âge entre lui (53 ans) et Audrey Hepburn (25 ans de moins). Gary Cooper (56 ans) le remplace très efficacement mais j'ai toujours pensé que Cary était fait pour ce rôle. Je n'aurais résisté ni à l'un ni à l'autre. Ariane, l'intègre, veut jouer à égalité avec le séducteur et s'invente un passé amoureux aussi détaillé qu'improbable. L'homme réécoute la liste de ses amants imaginaires et ne sait plus à quel saint se vouer : joue-t-elle ou bien n'est-elle qu'une fille facile (celles que Bénabar a si bien réhabilitées dans une magnifique chanson Bénabar. )? Il en devient fou. Comment ce loup de mer des relations amoureuses peut-il se laisser prendre à sa comédie ? Ne s'est-il pas rendu compte qu'elle était intacte ? La scène est à la fois hilarante et profondément triste. Les jeunes filles aussi brisent les coeurs avec leurs doigts mignons qui sont des pinces de crabe.

Ariane Vidéo envoyée par misshollygolightly

Billy Wilder La fin du film est l'une des cinq dernières minutes dans l'histoire du cinéma que je préfère. Bien que je connaisse l'issue de cet amour-là, je ne parviens jamais à me déprêter avec mes larmes. Pour qui aime Billy Wilder, ce livre-ci est indispensable. Il s'agit de conversations au seuil de la fin de la vie d'un grand homme, dans une intimité élégante...

« Si l’on étudie de plus près l’origine de ce problème de la réalité du monde extérieur, on trouve qu’à cet emploi abusif du principe de raison appliqué à ce qui échappe à sa juridiction vient s’ajouter encore une confusion particulière faite entre ses formes. Ainsi, la forme qu’il affecte relativement aux concepts ou représentations abstraites est transportée aux représentations intuitives, aux objets réels ; on prétend attribuer aux objets un principe de connaissance alors qu’ils ne peuvent avoir qu’un principe d’existence. Ce qui est réglé par le principe de raison, ce sont les représentations abstraites, les concepts unis dans les jugements ; chacun de ces concepts tire, en effet, sa valeur, sa portée et l’on peut dire sa réalité, qui prendra ici le nom de vérité, uniquement de la relation établie entre le jugement et quelque chose de distinct de lui, son principe de connaissance, auquel il faut toujours remonter. Par contre, ce n’est pas à titre de principe de connaissance que le principe de raison régit les objets réels ou représentations intuitives, mais à titre de principe de devenir, autrement dit comme loi de causalité ; l’objet est quitte envers lui par cela seul qu’il est « devenu », c’est-à-dire qu’il est sorti comme effet d’une cause ; la recherche d’un principe de connaissance n’aurait ici aucune valeur, ni aucun signification ; cette recherche porte sur une toute autre catégorie d’objets. C’est pour cette raison que le mode de l’intuition, tant qu’on n’essaie pas de le dépasser, n’engendre, dans celui qui l’observe, ni doute ni inquiétude ; il n’y a place ici ni pour l’erreur ni pour la vérité, reléguées l’une et l’autre dans le domaine de l’abstrait, de la réflexion. Devant les sens et l’entendement, le monde se révèle et se donne avec une sorte de naïve franchise pour ce qu’il est, pour une représentation intuitive, qui se développe sous le contrôle de la loi de causalité. »

Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation, je souligne.

Dans le passage qui précède l’extrait que nous venons de choisir, Schopenhauer énumère les difficultés qui se sont présentées aux philosophes quant à la réalité du monde extérieur, il les résout et les réduit à deux erreurs (ou plutôt à deux confusions) qui, selon lui, ont toujours été faites : appliquer le principe de raison au sujet, et assimiler (ou mélanger) les modes, différents en espèces, de l’intuition et de la réflexion. L’intuition est le fait de l’entendement ; la réflexion celui de la raison ; la première est une représentation, la seconde une représentation au carré. « Principe de connaissance » s’oppose à « principe d’existence » ou « de devenir » comme raison à entendement, ou comme construction intellectuelle à loi de causalité

En un mot, le monde n’est rien d’autre que ce qu’il se donne à être pour un sujet, il est bien réel, si tant que l’on n’oublie pas qu’il est représentation de l’entendement, qu’il n’est que représentation de l’entendement. Il ne faut donc pas chercher un fondement aux objets ou un double supérieur de chaque réalité ; les choses « tiennent toutes seules », ou plus exactement sujet et objet tiennent ensemble.. Elles n’ont pas de cause ; elle sont. Elles existent par le contact ou la rencontre de mon être avec elles dans mes représentations. Si tous les sujets disparaissent, les représentations, et partant les choses elles-mêmes aussi ; toutefois, elles seront toujours, mais pour personne, et non pas en tant qu’ »objets ». Je n’en suis donc pas cause car « il n’y a que des objets qui puissent causer quelque chose, et ce quelque chose est toujours lui-même un objet. » [1] Schopenhauer renvoie ainsi dos à dos matérialistes et idéalistes : « Il n’y a point d’objet sans un sujet ; tel est le principe qui condamne à tout jamais le matérialisme. »[2] ; «Le matérialisme ne s’aperçoit pas qu’en posant le plus simple objet, il pose par là même le sujet ; de son côté, Fichte n’a pas pris garde qu’avec le sujet (de quelque nom qu’il l’appelât) était posé l’objet, sans lequel le sujet est inconcevable »[3] ; « le sujet est posé en même temps que l’objet, et réciproquement »[4]. La représentation est le point d’intersection d’un objet et d’un sujet, où l’un et l’autre sont inséparables. L’erreur des réalistes et des idéalistes étant de vouloir soumettre le premier ou le second à l’autre, en vertu du principe de raison. Le principe de raison ne s’applique qu’à l’objet, puisqu’il est déductible a priori du sujet, puisqu’il est la manière propre du sujet de percevoir ou de connaître le monde. Schopenhauer va reprocher à Kant son idéalisme moyen - un idéalisme qui s’affirmait véritablement comme tel dans la première édition de la Critique de la Raison Pure, mais qui s’effrite dans les autres éditions - qui reconnaît hors du sujet l’existence d’un objet. Afin de préserver l’existence de cet objet, Kant met en place le schématisme des concepts purs de l’entendement qui permet d’harmoniser les rapports entre le sujet et l’objet (entre l’intuition donnée et le concept pensé). Pour Schopenhauer, le sujet et l’objet ne font qu’un, même si le réel (c’est-à-dire la Volonté, un réel non déterminé, une force naturelle) ne cesse pas pour autant d’exister selon lui. Là est le problème que pose la philosophie de Schopenhauer.

Chez Kant, l’homme a deux facultés principales : la réceptivité et la spontanéité, la sensibilité qui reçoit et l’entendement qui pense. Mais si la sensibilité reçoit, il faut qu’elle soit passive et donc qu’une chose lui soit « donnée ». C’est cette passivité et ce qu’elle implique : l’existence de quelque chose hors du sujet que refuse Schopenhauer. Ce « quelque chose » est la chose en soi dont le sujet kantien ne connaît que le phénomène. Or, selon Kant, le sujet ne possède pas d’intuition intellectuelle, donc il ne saisit pas immédiatement la chose en soi. En outre, son intuition sensible ne lui sert de rien pour connaître les phénomènes qui, sans l’entendement, resteraient à l’état de sensation. En résumé, le sujet kantien n’a pas d’intuition intellectuelle et son intuition sensible est incomplète. Schopenhauer perçoit beaucoup de contradictions dans tout ceci. L’erreur principale est la suivante, et se ramène à l’une des deux erreurs fondamentales citées plus haut : le mélange de la réflexion et de l’intuition. Pour Schopenhauer, l’entendement n’est pas une faculté de réflexion - il laisse ce rôle à la raison -, mais une faculté d’intuition ! L’entendement perçoit le rapport de cause à effet qui existe entre les êtres et les choses, et replace la série des choses dans ses ordonnées, que sont l’espace et le temps. Les formes a priori de la sensibilité kantienne deviennent donc le fait de l’entendement, car ce ne sont pas les phénomènes qui donnent l’espace et le temps, puisqu’ils n’existent pas en dehors du sujet qui les perçoit, et encore moins la chose en soi, qui ne peut être conditionnée, mais c’est donc bien le sujet qui les possède en lui, qui les ajoute. Sans ces formes, l’intuition ne pourrait être, elle dépend donc du sujet. L’entendement qui apporte ces formes ne raisonne pas, ne réfléchit pas, mais il intuitionne, il retient les objets qui viennent se prendre dans son filet, constitué d’une maille faite d’espace et de temps. Tel est le raisonnement simplifié de Schopenhauer. « Mais de la sorte, Kant fait intervenir la pensée dans l’intuition (…) Mais alors l’objet de la pensée redevient un objet particulier, réel ; et par le fait la pensée perd son caractère essentiel de généralité et d’abstraction ; au lieu de concepts généraux, elle a pour objets des choses particulières, et ainsi l’intuition est amenée à son tour à intervenir dans la pensé. »[5] La pensée n’a pas pour objet le particulier, le singulier, le réel, mais le concept, au contraire de l’intuition qui, bien qu’intellectuelle, n’est jamais rationnelle. C’est ainsi qu’il faut comprendre le sens de cette remarque : « Ainsi, ce n’est nullement, parce qu’une idée est extraite de plusieurs objets qu’elle est générale ; c’est, au contraire, parce que la généralité, en vertu de laquelle elle ne détermine rien de particulier, lui est inhérente comme à toute représentation abstraite de la raison, c’est pour cela dis-je, que plusieurs choses peuvent être pensées sous le même concept. » [6] L’idée n’est jamais intuitive, puisqu’elle ne peut jamais comprendre en elle-même le singulier, tandis que l’intuition ne peut jamais être générale, puisqu’elle est toujours singulière. La généralité de l’idée provient de la raison qui la construit en vue de s’adapter à la plupart des objets qu’elle est chargée de penser et non de son rapport aux représentations intuitives : elle n’est pas le fruit d'un dénominateur commun de toutes les représentations intuitives en vue d’un objet ; l’idée va de la raison vers les intuitions sensibles et non l’inverse. Ceci permettant, dans l’esprit de Schopenhauer, de séparer radicalement le monde de l’intuition et de la réflexion.

L’intuition intellectuelle n’était pas possible dans la philosophie kantienne, parce que n’étant doté que d’un intuitus derivatus (c’est-à-dire que je ne crée pas l’intuition qui se donne à moi) et non d’un intuitus originarius (celui de Dieu qui est le Créateur de ce qu’il intuitionne, sa connaissance n’est donc pas distincte de son intuition), mais elle l’est chez Schopenhauer, car le sujet est maître de cette intuition. Intellectuelle ne veut pas dire la même chose pour les deux philosophes, car l’entendement n’a pas le même rôle chez l’un et chez l’autre. Schopenhauer est contre l’usage métaphysique du principe de raison, car ce principe est logique et n’exprime qu’une nécessité logique, qui n’a rien à voir avec la nécessité empirique, telle que la perçoit l’entendement, à travers le principe de causalité. Le principe de raison est une traduction rationnelle du principe de causalité perçu par l’entendement ; c’est pourquoi l’on risque de prendre une abstraction pour une réalité, si l’on fait un usage métaphysique du principe de raison appliqué au monde physique (causalité), si on l’on croit que ce principe peut désigner la chose en soi et l’expliquer, si l’oublie que ce principe est inné à l’homme. Un principe d’existence du monde objectif (représentatif) et non un principe de connaissance qui, lui, supposerait une harmonie possible entre mes facultés et une réalité (en soi) indépendante de celles-ci. Voici pourquoi Schopenhauer critique le schématisme kantien, qui lui semble contradictoire dans la mesure où il donne raison à la fois aux matérialistes et aux idéalistes, en ajoutant à l’intuition (qui donne raison aux matérialistes) un concept de l’entendement, une catégorie (qui donne raison aux idéalistes), sans lequel l’intuition demeure « aveugle » pour le sujet. L’union de l’entendement et de l’intuition, par l’intermédiaire de l’imagination, produit un objet empirique. L’usage réel de l’entendement selon Kant devrait s’appliquer à l’intuition de la chose en soi, usage auquel il a très vite renoncé, de part la scission opérée entre le sujet connaissant et l’objet connu. Cette scission empêche l’entendement d’avoir son usage réel : l’homme a deux types de connaissance, et ces deux types sont incomplets et ont besoin l’un de l’autre ! Schopenhauer porte l’idéalisme à son paroxysme tout en accordant une réalité au monde qui, bien qu’humain et différent de la chose en soi, n’en est pas moins réel. Il est réel parce qu’il existe pour l’homme et que l’homme n’existe que par ce même réel. La représentation est l’expression de l’interdépendance d’un sujet et d’un objet ; en effet, le sujet lui-même est une représentation pour lui-même et se perçoit au milieu d’un réel qui est également représentation. C’est ainsi que le réel nous est immédiat, intuition intellectuelle. Kant croit qu’avec une intuition appropriée à notre entendement (une intuition intellectuelle), nous pourrions avoir une connaissance des choses en soi (usage réel de l’entendement). Or, tel n’est pas le cas. L’entendement est obligé de coopérer avec l’intuition sensible et, à cet égard, Kant craint plus que toute autre chose la contamination des principes intellectuels (intellectualia) par les sensitiva (principes issus de la connaissance sensible). « Sont intellectuelles les connaissances qui sont le fait de l’entendement, et de telles connaissances portent aussi sur notre monde sensible ; mais sont dit intelligibles tous objets qui ne peuvent être représentés que par l’entendement et sur les quels aucune de nos intuitions sensibles ne peut porter. Mais comme il faut, cependant, qu’à chaque objet corresponde quelque intuition possible, on devrait se figurer un entendement qui intuitionnerait immédiatement les choses ; mais nous n’avons pas le moindre concept d’un tel entendement, ni par suite des êtres intelligibles sur lesquels il porterait.»[7] Ou bien la connaissance intellectuelle porte sur des objets sensibles (le concept a une intuition fourni par les sens) ou bien elle demeure une forme sans contenu (les principes intellectuels ne trouvent pas de contenu idoines). C’est ainsi que Kant renonce à l’usage réel de l’entendement, présent dans la Dissertation. Selon le philosophe de Königsberg, l’intuition est passive, alors que Schopenhauer nous la décrit comme le fruit d’une activité du sujet, c’est pourquoi chez ce dernier elle est intellectuelle. En vérité, Kant ne renonce pas à la connaissance de la chose en soi, même si, paradoxalement, il admet qu’elle est inaccessible à l’homme. «L’entendement a pourtant un usage réel. Mais, dans cet usage, il construit ses concepts, et ne les contemple pas intuitivement. (…) En Dieu seul concept et intuition s’identifient, et c’est seulement alors que l’on pourrait parler d’une connaissance directe et immédiate de l’objet. Kant semble parfois rêver pour l’homme d’une connaissance de type divin.» [8] C’est ainsi que le schématisme « est à l’homme ce que l’intuitus originarius est à Dieu. »[9] La philosophie schopenhauerienne diffère de la philosophie kantienne, en ce que la première s’intéresse moins à la connaissance de la chose en soi qu’à l’existence du monde qui nous entoure. En effet, le monde dans la philosophie schopenhaurienne ne tient que par la pensée du sujet, alors que le monde kantien tient par la pensée de la chose en soi. Différence de taille qui explique que Schopenhauer reproche à Kant ses compromis aux dépens de l’idéalisme. Kant renonce à un idéalisme absolu afin de défendre la chose en soi, alors que la pensée de Schopenhauer est telle qu’elle n’a pas besoin de faire un sacrifice de ce type : la chose en soi, conçue par Schopenhauer, ne cesse de se manifester, sa connaissance est intuitive, puisque nous en sommes l’objectivation. Cette chose « tient » toute seule. Paradoxalement, la chose en soi kantienne ne continue d’exister que par sa liaison avec un sujet qui la pense, mais sans jamais pouvoir la connaître : si Kant était le tenant d’un idéalisme absolu, où tout existe par une dépendance avec le sujet, la chose en soi disparaîtrait dans sa philosophie, puisqu’elle existe précisément en dehors du sujet, de même que sans Dieu la philosophie cartésienne s’écroule. Quel besoin Kant a-t-il de conserver la chose en soi si ce n’est la volonté de préserver cet usage réel de l’entendement qui existe en germe, mais qui lui confère une destination supérieure ?

[1] Ibidem, p. 40.

[2] Ibidem, p. 58.

[3] Ibidem, p. 63.

[4] Ibidem, p.61.

[5] Ibidem, p. 550.

[6] Ibidem, p. 72-73.

[7] KAnt, Prolégomènes, § 4, note, AK IV, 316.

[8] Note 2 de F. Alquié dans sa traduction de la Dissertation de 1770, dans la Pléiade.

[9] R. Daval, La métaphysique de Kant, éd. Beauchesne, 1949.

jeudi 29 juin 2006
J'en avais donné extrait ici.

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Le Petit Robert : « Dénoyauteur : en cuisine, ustensile permettant d’enlever le noyau, spécialement d’une olive. »

Ce fut rapide.
Il ne se sentait pas d’humeur à aller plus loin. Pourtant, renoncer engendrerait forcément une situation pire. Comme s’il l’ignorait ! Pas débile non plus, le mec, qu’il se disait ! Pfut ! Mais lire était, inopinément, devenu trop douloureux. La nausée l’étreignait et il dérapait vers une zone dangereuse. Et puis merde alors ! Il arrêterait s’il le voulait bien ! Alors, il reposa un peu brusquement le dictionnaire sur ses genoux et commis l’irréparable : il dévissa. Il respira profondément les idées qui virevoltaient depuis un moment autour de lui. Il était à moitié perdu par le simple fait de cette absence passagère. Presque vaincu, mais ayant encore la force d’être en colère, il grogna pour les faire fuir. Elles bruissaient comme des mouches en rut. Ce n’était pas raisonnable mais il ne pouvait s’en empêcher : il renonça tout à fait. Il cessa définitivement de s’accrocher au dictionnaire. Le dieu des mots ne lui serait pas favorable aujourd’hui. Pourquoi résister ? Charmante attirance que celle-ci s’il n’était pas obligé d’ y céder, à un moment ou à un autre ! Il se concentra et imagina que les idées venaient se prendre dans les poils à l’intérieur de son nez. Il sourit en les imaginant. Il inspira, fort, et les sentit gratter, remonter jusque dans son cerveau, insectes chaotiques et sûrs d’eux, se marchant réciproquement sur les pattes. Une fourmilière d’idées, plus salopes les unes que les autres. Petites et perverses, elles trottaient maintenant et le piquaient çà et là ! Elles investissaient ses pensées, se croquaient, se digéraient et se baisaient. Oh, oui, il les connaissait par cœur, ces sales partouzardes ! Limite droguée d’elles, surtout en fin d’après-midi, quand il avait épuisé toutes ses chances de faire quelque chose de bien dans sa journée, quand il s'irritait de n’être capable de rien sinon de penser pour des clopinettes. Gaspiller son temps ainsi n’était pas raisonnable. 140 de Q.I. avait dit le psychologue. A quoi ça lui servait d’être au courant de ce prodige ? A culpabiliser et à se sentir très malheureux de n’être pas à la hauteur de son intelligence.
Il faisait semblant de ne rien remarquer au début. C’est comme ça qu’il les préféraient : quand elles lui susurraient qu’il était un génie de les posséder ainsi ; il sacrifiait sa tranquillité future à ces secondes de bonheur inutile, à ce luxe triste et découragé ; ensuite, elles gueulaient, puis elles l’obligeaient à faire des trucs qui lui causaient des tas d’ennuis. Chaque idée colportait des renseignements sur les êtres et les choses qui les émettaient : il avait l’impression d’inhaler les idées de toute la maisonnée, d’aspirer les pensées dans les moindres bourrelets de la ville, d’ingérer les songes de l’univers entier. Pour son infortune, il était le récepteur cosmique de toutes les idées biscornues que colportaient les gens et qu’ils abandonnaient en cours de route. Son esprit était le dépotoir de l’humanité. Il y avait en lui des idées de toutes tailles et de toutes profondeurs : de la mère qui avait envie, aux prises avec une audacieuse curiosité, de noyer son bébé dans le bain ou de le laisser un peu tomber sur le carrelage, au turbineur qui était enclin à foutre un coup de clef à molette sur la tronche du contremaître, par goût de l’expérimentation, pour voir si ça décoinçait pas son air buté. Parfois, il y avait même des idées grandioses : des crimes parfaits caressés jusqu’à la jouissance, ressassés, puis laissés sur le bas côté, faute de courage ou d'inclinaison réelle. Mais jamais d’idées nobles ou généreuses : faut croire que ces sales vaches se les gardaient pour eux, radins, de peur qu’on ne leur pique.
Pas la peine d’être modeste : il attirait à lui toutes les raclures de l’humanité. 140 de Q.I. et de grandes dispositions pour les matières artistiques.
Est-ce que la pâtisserie était une forme d’art ? La bonne femme du centre n’avait pas l’air de cet avis. Les idées se cachaient dans les mots comme de jolies petites garces moulées dans des fourreaux de satin qui l'excitaient. Il pensa aux pains au chocolat en train de cuire en bas. Une boule de pâte avec une barre calée dans le cul ; art contemporain ou fumisterie ? Des catins, toutes sans exception, ces demoiselles trop cérébrales, mais ce n’était pas les siennes, qui lui faisaient la retape. Avait-il seulement des idées personnelles ? Non, alors il avait bien envie de les tripoter vaguement celles des autres, de jouer avec, même s’il se savait au bout du compte impuissant à leur résister. Etait-ce de sa faute si leurs propriétaires n’étaient pas assez rompus pour les satisfaire, hein ? 140 de Q.I , de grandes dispositions pour les matières artistiques, mais – il y avait toujours un « mais » avec ces gens-là – « ne supporte pas la frustration, indice d’un certaine immaturité de caractère », avait chuchoté à quelqu’un d’autre la psychologue. Qu’est-ce qu’elle en savait ? La boulangerie et la pâtisserie, il avait ça dans le sang, et choper la technique – le tour de main ! - demandait plus de qualités que la psy n’en aurait jamais. Pourtant, il était insatisfait et, à cause de cette indisposition d’humeur, il ne se révoltait pas assez contre elles aujourd’hui.
Le truc du dico pour calmer les idées et les interner dans ce sarcophage de papier et de carton était une supercherie dont elles n’étaient pas dupes et lui non plus. Les dictionnaires sont des labyrinthes qui vous amènent d’un mot à l’autre, d’une idée innocente à quelque chose de crasse ou d’étrange. Les mots racontent eux aussi des histoires, pour peu qu’on sache les faire causer et qu’on les branle dans le bon sens. Ils maquereautent les idées comme pas deux. Elles étaient grisantes, un peu vamps, à dix-sept heures trente, les mignonnes. Les idées du « presque-soir ». C’est à ce moment qu’elles étaient les plus nombreuses et les plus méchantes. Les idées et les tentations. Les secondes amenaient les premières et les premières lui faisaient perdre les pédales. A chaque fois. L’ennui se dissipa et il se mit en quête d’une occupation. Il n’aimait pas le vide, avoir les mains dans le vague et la tête dans les nuages. Il fallait que quelque chose de rude lui racle l’esprit. Sinon, il allait se faire mal et tout le monde serait mécontent de lui. Il se convainquit mentalement de reprendre le dictionnaire, ferma les yeux, l’ouvrit à l’aveuglette et laissa traîner son doigt sur la page, puis releva les paupières très doucement pour ne pas effaroucher le mot qui glissait sous son doigt. L’index se vautrait quelque part entre deux définitions et s’immobilisa, en équilibre quelque part :
« Enucléer : en chirurgie, extirper, extraire par énucléation.
Enucléation : extraction du noyau ou de l’amande d’un fruit ; en médecine, extirpation d’un organe, d’une tumeur, ablation de l’œil. »
Rien n’arrive sans raison. Il lui semblait que quelque chose s'agrafait à lui. «Ça » lui venait.
Association d’idées.
Il frémit devant le culot dont elles faisaient preuve. Cochonnes d’idées !
Il remit le dictionnaire à sa place, sur l’étagère, dans les toilettes, à côté de la rangée des romans Harlequin et des guides de voyage. Il rajusta son pantalon, sortit de la « pièce aux surprises », puis se dirigea vers la porte d’entrée. Elle était fermée à clef. Pour son bien, paraît-il. Il soupira. Il se mit en devoir de trouver une autre sortie. Pas difficile avec 140 de Q.I., de grandes dispositions, etc.
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Dommage que la petite fille n’ait pas eu la même chance ou un talent de cet acabit pour se tirer. « Il y a toujours une issue quand on est aussi intelligent que moi, ma belle », qu’il lui avait proclamé avant de l’étouffer, un genoux appuyé sur son cou. Les yeux sont le reflet de l’âme d’après l’autre idiot. Alexia n’avait, par conséquent, plus rien pour mirer son âme depuis environ vingt minutes. A la place, deux trous sanguinolents, et à l’intérieur une bouillie d’oeil. Il n’arrivait pas encore à évider proprement. De même que, pour ouvrir les huîtres sans briser la coquille, il faut une main sûre d’elle, une gracieuse fermeté dans les muscles, de la technique quoi ... Non que la main tremblât mais elle manquait d’entraînement. Un gâchis. Alors, pour camoufler son acte un brin manqué, il les avaient aussitôt vidés à la petite cuillère, en raclant soigneusement l’orbite. Propre. Splendide. Content de lui, le petit mec. Bon, il n’allait pas la laisser comme ça dans le bac à sable. Il remplit les cavités avec quelque chose de joli et de sucré. Il sourit de son ingéniosité. Mais la tête avait néanmoins une drôle de tête. Il ferait mieux un autre jour. Autant laisser tomber le dénoyauteur. Peut-être qu’une pince à escargots accompagnée d’un économe… Trouver le truc. Faire mieux la prochaine fois. Il se répétait cette consolation. Fignoler le travail était un prétexte pour rechuter. Il n’aimait pas les enfants parce que, lui, il savait mieux que quiconque à quoi s’attendre à leur sujet. Les petites filles, il les piffait encore moins que les autres. Des vicieuses, pires que leurs mères. Des mamans miniatures, des dames à l’échelle réduite, qui l'encourageaient et puis se moquaient de lui, avec des moues et des gloussements indécents qui ressemblaient à des pets.
Association d’idées.
Faire des pets de nonne.
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La première fois. Badaboum !
Une déflagration qui lui faisait un peu peur et l’intimidait.
Vous n’imaginez pas tant que vous êtes vierge du scandale. La faveur des journaux nationaux. Pas banal. Le principal quotidien de Pau n’avait pas été en reste. On a beau dire mais le meurtre d’enfants est un marché juteux. Dès que le robinet est ouvert, ça pisse la copie dans les rédactions. Une cystite généralisée. Comme si la vie d’un mioche avait plus de valeur que tout le genre humain réuni. Comme si un môme avait plus de cœur que n’importe quel adulte fini. Pourtant, dans la balance, qu’est-ce que ça pèse un gosse, même comparé à un vieux machin, hein ? Le vioque au moins a une pension, une petite retraite, une rente, un truc qu’on peut lui piquer ou pomper : il produit rien mais il rapporte encore à qui sait le traire, tout l’inverse du bébé ou de l’enfant premier ou deuxième âge. A quoi ça sert un nenfant pour parler clair ? C’est rien qu’une décoration dans la vie des gens qui s’ennuient, surtout des dames qui les portent en sautoir, parce qu’elles ne savent rien faire de mieux. Ça les remplit jusqu’au menton un moment. Ah, la boulangerie ou la pâtisserie, c’est autre chose que l’alchimie des ovaires pourris ! Saleté de mioches ! Si les gens savaient, par exemple, ce qu’un gniard de neuf ans a dans la caboche, ils ne se donneraient pas tant de mal à l’élever et le laisseraient ramper. Plus fastoche à écraser du talon dans la posture animale.
Pourquoi les gens n’ont-ils de compassion que pour ceux qu’ils croient plus faibles qu’eux ? La majorité pense que les gosses sont innocents et qu’ils ne méritent pas ce genre de châtiment. Mon œil ! Leur prétendue ingénuité leur donne le droit d’être cruels sans que personne ne trouve à y redire. Est-ce juste de se tromper à ce point ? Les adultes s’imaginent que les enfants sont des adultes inachevés, et donc imparfaits ; ils les dédommagent, par un excès de bienveillance à leur égard, ce qu’ils supposent être une carence chez eux. Ils les jaugent par rapport à eux-mêmes. Ils ont perdu la mémoire de ce qu’ils ont été jadis. Quand un enfant leur dit quelque chose de particulièrement sensé ou de profond, c’est-à-dire quand il emploie des « mots compliqués », ils attribuent cette lucidité à un esprit précoce ou à un heureux hasard ; ils gloussent et s’extasient : ça pue le chiqué mais ça les épate ; jamais ils ne songent que, peut-être, les enfants en savent autant qu’eux, bien obligés de compenser en ruse la méconnaissance des faits de ce monde qu’on s’oblige à leur imposer, sous le motif de la pudeur ou de la délicatesse. Un enfant, c’est une montagne de vices, dissimulée par un sourire niais et par un regard grand ouvert sur un point d’interrogation permanent.
Les enfants sont cruels parce qu’on leur donne le droit de l’être. Point final. Le progrès n’est pas toujours un mouvement ascendant de l’inné vers l’acquis. Pour les humains, c’est plutôt l’inverse. Un mioche a le ciboulot plus meublé et encombré que le grenier d’un adulte ranci. Une vraie petite bouchée à la reine, Alexia !
Quand on a découvert la susnommée, huit ans, les yeux déracinés, on a réclamé la peau de celui qui l’a mutilée. Mais qui aura l’idée de supposer que la couenne de ce dernier vaut peut-être autant que le derme de la fifille ? Et puis personne ne va soulever la véritable question intéressante de toute cette histoire : pourquoi les yeux ? La question du choix des enfants ne se pose pas. Les associations d’idées ont leurs secrets qui se mitonnent les jours de pluie et d’ennui, les dimanches soir et les jours de congés. Ce qui était en cause, n’en déplaise au sens commun, est moins le meurtre que l’infirmité infligée post-mortem. La morale est souvent une réponse à un souci esthétique.
*
Il en a eu le soupçon quand il a coincé la patte du chiot dans la porte. C’était un innocent et authentique accident. Enfin, on peut raisonnablement le supputer d’après les circonstances si peu extraordinaires qui furent le cadre de cet événement tragique. Le glapissement, le son désespérément aigu, l’a chatouillé dans le cerveau ; plus il poussait la porte, plus le cri, devenu archet, faisait grincer les cordes de sa sensibilité.
Emotivité, excitabilité, hyperesthésie, que de mots qui ne voulaient rien dire pour lui. Il avait bien lu un peu Freud, en cachette, pour se documenter – la boulangerie est un art noble qui ne doit pas être perverti par des considérations intellectuelles ; imaginez que la bibliothécaire répande le bruit qu’on lit des trucs pas très propres ni très clairs dans la boutique... Les gens ont l’esprit étroit : ils seraient capable de trouver que la viennoiserie a un Goût. La province murmure, les rumeurs chuintent entre les dents des passants … Le plaisir est coupable dès qu’il a des prétentions élitistes. Il a arrêté de guigner Sigmund parce qu’il s’est fait peur : il avait l’impression de tout avoir. Faut pas lire de bouquins médicaux : ça donne toujours les maladies qu’il y a dedans.
Qu’est-ce qu’il aimerait de temps en temps pouvoir ouvrir son gros cerveau - 140 de Q.I. équivaut bien dans l’étalon des fiertés à un 95 D pour la petite vendeuse de la boulangerie pâtisserie - et gratter à l’intérieur. Il rêve quelquefois d’une trépanation maison, comme lorsqu’on ouvre un gros chou et qu’on le fourre avec de la crème ou de la glace ; il aimerait bien glisser quelques pensées amusantes à l’intérieur du chou qui lui sert de tête. Simplement pour se sentir différent (normal ?) un instant ; la bêtise, la banalité, la normalité doivent être confortables comme tout : des charentaises pour la cervelle ! Revenons à nos moutons : de quel soupçon s’agissait-il déjà ? Ah, oui, de celui-ci ! Un chiot est un concentré d’enthousiasme, de naïveté, et de confiance absolue, une soustraction : un enfant moins le vice. Une petite bête qui ne pense pas à mal, qui ne pense pas du tout à la vérité, et qui attend qu’on la tue ou la torture, pour ainsi dire, pour l’agrément de lui inculquer un autre tempérament. Il n’y a pas d’assassin sans victime un peu consentante. Dis-moi qui tu tues, je te dirai qui tu es, et vice-versa. Ce couple du bourreau et de la victime qui paraît mal assorti au premier coup d’œil est comme les deux faces d’une seule carte à jouer. Quand il a coincé la patte du chiot dans la porte, il s’est dit que ce qu’il recherchait dans le meurtre d’enfant était un démenti genre claque dans la gueule. Bon mobile en soi. Manifestation d’un esprit scientifique de premier ordre.
Etre méchant n’est pas donné à tout le monde. Vraiment méchant, de cette méchanceté sans remède, vraie, sans inclusion de remords, sans l’ombre d’un doute, sans une once de tendresse, sans un doigt d’identification possible avec la victime. La pureté, quoi !
« Pourquoi t’es pas gentil ? On lui a demandé, chez lui, après le premier meurtre.
- Parce que je voudrais pleurer, ou plutôt savoir si je suis capable de pleurer.
- Tu as peut-être les canaux lacrymaux bouchés. (On n’avait pas l’air d’y croire.) A quoi ça t’avancera de savoir ?
- Si je le savais, je ne chercherais pas.
- Mais pourquoi des enfants ?
- Pas parce que c’est plus facile en tout cas. Ce serait même plutôt le contraire. Tuer un adulte de nos jours est un jeu d’enfants, surtout un ancêtre. Un gosse est intouchable.
- Tu exerces donc ton intelligence ?
- En quelque sorte.
- La pâtisserie ne te suffit pas ?
- Au fond, ce sont des activités complémentaires. Pourquoi choisir ?
- Mais tu te rends compte que tu ne peux pas continuer à tuer des enfants ? C’est une activité laide et répréhensible. La plupart des gens pensent que c’est monstrueux.
- Et toi ?
- Moi, je t’aime, c’est différent. (Pause) Les parents de ces enfants les aimaient également, tu sais. (Sentence bien envoyée si l’on pèse le silence qui a suivi.)
- J’y peux rien. Et puis de toute façon, ils ne les aimaient pas vraiment, sinon ils ne les auraient pas laissées mourir.
- Mais comment… ?
- En les enfermant après l’école.
- Mais où ?
- Dans leur tête.
- Je ne comprends pas.
- Ce sont mes idées.
- Tu penses trop.
- Je ne peux pas les empêcher de rentrer dans mon cerveau. »
*
« Tu as de la place dans la chambre froide ? »
Ce n’est pas le genre de question qu’on pose sans une idée derrière la tête. Alors, on lui répondit que c’était possible, que ça dépendait de ce qui était à conserver. On ne retrouva donc pas les autres. Oui, parce qu’il y en eut d’autres. Evidemment.
*
Il en a tué cinq et rideau ! Les idées avaient foutu le camp. Elles lui manquaient un peu ; il s’occupa beaucoup la tête et les mains avec le Paris-Brest, les éclairs et les religieuses. Que des trucs à garnir, pour compenser en imagination le vide laissé par les visiteuses de dix-sept heures trente. Le « presque-soir » était désormais un trou, le néant. Plus d’idées à chiquer. Rien dans la tête, rien dans les mains.
Il en a tué cinq et s’est arrêté comme une horloge qu’on a oublié de remonter. Deux corps seulement ont été retrouvés. Que des donzelles prépubères. Elles étaient toutes du même âge et allaient à la même école. T’imagines pas la chiasse de trouille des mamans grandeur nature ! Il ne s’est pas lassé ; il n’a pas eu peur de se faire choper ; il a simplement manqué d’inspiration, et ça le plus gros Q.I. du monde ne saurait l’inventer. Il était parvenu au summum de son art au bout de la quatrième. La suivante était la cerise sur le gâteau, et répondait à un infime besoin de vérification : être certain de la perfection du geste. Il n’avait plus besoin de récurer les orbites ; il savait, au bout de la troisième, faire sauter les yeux en cinq sec sans les esquinter. Les idées ont disparu d’un coup. Il ne savait pas s’il fallait s’en réjouir ou pas à la fin de l’addition. Il s’ennuyait. Il est passé au clafoutis et à la tarte aux griottes. Par association d’idées, à cause de la cerise sur le gâteau, qui s’appelait Sophie …
Justement à propos de cerises. C’était pas la saison et il fallait utiliser celles en conserve : elles étaient ramollies et fripées, genre paumes de nouveau-né, et généralement dénoyautées, genre ovariectomie. Les tartes aux griottes se vendent bien toute l’année ; le clafoutis a une durée d’exposition plus limitée : les gens ne s’en empiffrent qu’en été. Ce n’est pas dû à un caprice de la fantaisie du boulanger-pâtissier de la rue Jules Verne s’il n’en fabrique pas plus : c’est pour faire plaisir aux statistiques.
Lui, il aime que l’on fasse du clafoutis en hiver, avec des cerises en bocaux. Comme ça, pour étonner. Il aime bien faire des surprises.
Elles sont revenues parce que la pâtisserie a de moins en moins de secrets pour lui. Elles lui tiennent compagnie.
Idées. Dico. Mots. Respiration. Mots. Idées. Rebelote.
Association d’idées.
*
Un œil dans une tarte aux cerises ! De quelle couleur ?
Marron clair, parce que ça ne jurait pas trop avec le rose grisâtre des griottes en conserve. C’était un brin puéril. Niveau cours élémentaire. Même pas digne d’une blague de potache. La nouvelle avait fait le tour de la planète. Non, j’exagère ! Tout de même, on en a pas mal parlé, dans la région et même au journal de 20 heures, sur la Une. La fille aux yeux tristes et a la bouche trop bien dessinée a déblatéré cinq minutes sur le sujet, l’air absent, sur le ton un peu las de celle qui a ses ragnagnas : un des livreurs affectés aux livraisons de l’aéroport avait trouvé un drôle de mine à une des tartelettes qui devaient embarquer pour servir de dessert au passager du vol 762-34. Les gâteaux provenaient de la boulangerie pâtisserie Le Péché mignon. Bientôt, on s’avisa que le boulanger devait avoir des explications à fournir et on eut bien raison. Pas si futé pour un 140 de Q.I., pourrait-on penser. Bien fait pour lui ! Il n’a pas moufté. A quoi servirait un démenti, à compliquer les choses ? L’intelligence, c’est peut-être ça : savoir se taire au bon moment. Etc. On a retrouvé dans sa chambre froide trois petits cadavres intacts, parfaitement préservés, si l’on excepte l’absence des yeux. Etc. Horreur sans nom. Patati patata. Les habitants de Pau en émoi. Bla-bla-bla. On devrait rétablir la peine de mort pour des crimes pareils. Etc. Patati patata. Bla-bla-bla.
*
Thomas est en centre d’accueil depuis que vilain papa est en prison. Il est quasi seul : une pupille de la nation. Maman est morte depuis longtemps. Une « Tu meurs » à l’œil droit. Il est encore trop tôt pour le mettre en famille. Il n’a pas encore épuisé les ressources des psychologues, ou leur appétit de charognards. Il ne parle pas beaucoup, mais il fait attention à répondre très précisément et avec une remarquable frugalité de mots aux questions qu’on lui pose. Il donne l’impression de ne pas vouloir faire perdre leur temps aux gens qui s’occupent de lui. Il est détaché, le regard dans les vaps du clope que tient la dame. Cet excès de bonne volonté énerve. Juste ce qu’il faut pour le rendre insupportable sans savoir pourquoi il suscite une telle attaque des nerfs. Personne n’oserait avouer qu’on aimerait volontiers lui faire encaisser la facture. Il est le fils d’un assassin d’enfants ; il a perdu son droit à l’innocence. On le redoute de loin. De près on n’oserait pas. Qui sait si la monstruosité n’est pas génétique et donc héréditaire ? Et si, ô Seigneur, ça s’attrapait rien qu’en regardant en face, en visant le centre de la prunelle ?
Il n’a pas le droit de parler au vilain papa. Il ne demande rien au fond. Peut-être que le paternel lui manque moins que l’odeur du pain, des croissants et de la pâte d’amande qui recouvre les fraisiers. Il aimait l’aider à pétrir la pâte et à mélanger les ingrédients.
Il y a plein de petites filles dans le foyer et quelques petits garçons. De la marmaille mal torchée avec qui il ne sent aucun point commun. A neuf ans, il est déjà plus lucide que les onze-treize ans avec qui il cohabite. On le regarde en biais et il n’aime pas ces coups d’œil subreptices, ce monceau d’yeux qui sont autant d’accusations par leur présence même sur le visage des gamines. L’une d’entre elles, en particulier, le nargue avec ses petites jupes et ses genoux ronds, dorés, et appétissants comme des brioches. Les petites filles potelées sont les plus odieuses. Elle n’est pas belle. Loin de là. Mais alors c’est pire : elle n’a pas d’excuse. Soir après soir, elle le frôle avec ses pensées, ses rognures mentales qui puent, et reste pourtant muette. Il a l’impression qu’elle sait plus de choses que lui sur le monde qui les entoure et même qu’elle voit au-delà de cet enclos. Non pas parce qu’elle végète en ce lieu depuis plus longtemps que lui, mais parce qu’elle a une connaissance bestiale des gens. Elle renifle plus qu’elle ne pense. Il l’observe, cette petite chienne, qui le courtise à distance, lui adressant des invites par correspondance.
La fillette ne lâche pas sa poupée ; elles se ressemblent toutes les deux. On dirait qu’elles se protègent réciproquement. La poupée et la gamine : deux vases communicants ; quand l’une rit l’autre pleure. Elles ne se quittent pas. Ni pour manger ni pour aller aux toilettes. Il a entendu dire qu’elle est la seule survivante (avec sa poupée) d’un incendie qui a dévoré l’immeuble où elle habitait ainsi que tous ses occupants. Il se dit qu’avec sa tronche, elle aurait très bien pu foutre le feu elle-même. Il n’a pas tort.
Un jour, Thomas s’est laissé convaincre que la poupée avait décidément quelque chose en trop. Il aimerait savoir ce que la poupée a dans sa tête de plastique mou striée de cheveux plantés à la mode poireaux. Il attend, prédateur en culottes courtes, que la fillette se dépossède un instant du jouet à son effigie. Le jour arrive enfin, un jour d’école, un de ces moments où l’on remise provisoirement les joujoux. Et, puis, à dix-sept heures tapées, quand les petites filles rentrent de l’école, elles s’aperçoivent que les poupées ont vécu pendant leur absence des épisodes édifiants.
Une femme console la petite fille et s’approche avec réticence de Thomas, comme si elle touchait du bout des doigts une serpillière sale. Il est accroupi dans un coin : il joue aux billes. Soudain, elle se force et lui saisit le bras sans ménagement et l’oblige à se relever.
Il est le seul à pouvoir faire une chose pareille. Une évidence à se crever les yeux. Coupable idéal. Tel père tel fils. Etc. Patati patata. Bla-bla-bla.
« Pourquoi avoir arraché les yeux de sa poupée ? » demande-t-elle sans autre préambule. L’enfant ne répond pas à cette question formulée de manière à ne pas s’adresser personnellement à lui et s’oblige à ne pas baisser son regard. Il n’aime pas laisser une question en suspens, car c’est un peu une idée qui se volatilise, mais il ne trouve pas de réponse satisfaisante. Satisfaisante pour la dame de bonne volonté et de peu de jugeote. Il doute que la sienne lui agrée.
*
En fin de compte, on a eu pitié de lui. Les psychologues ont déclaré qu’il essayait d’être proche de son père en énucléant la poupée. Il n’a pas été puni. Il a promis de ne pas recommencer.
*
Un chat roux passe par ici un après-midi.
Après, Thomas fouille dans sa poche et trouve trois agates au milieu des autres. Il regarde longuement ses billes, comme si elles s’étaient retrouvées par accident dans sa poche. Vilain papa les avait données à petit garçon pas sage, en échange d’une promesse, après le dernier meurtre. Thomas était tenu par cette promesse. Faut jamais promettre ce qu’on ne peut tenir. Faut jamais rien promettre. RIEN ! Les billes ont des tas de noms et de désignations : les mouchetées, les dauphins, les mammouths, les yeux de chats… C’est alors qu’il sait avec certitude ce qu’il doit faire. Ce n’est pas trahir : il ne recommencera pas, oh non, mais il peut encore innover. Il est dix-sept heures vingt. Elles sont en avance.
Association d’idées. 140 de Q.I. Rebelote.
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Sans rapport, quoique...
Philippe Katerine, que j'adore...
et dont l'univers me plaît tant...

Katerine.


[Pardon pour la mise en page ! Des ponctuations en début de phrase, c'est horripilant, mais je n'y puis rien ! ]
mercredi 28 juin 2006
Tous les dix ans, parfois plus rarement, le hasard (en la personne de Cinnamon, une jeune femme inconnue...) met entre vos mains un livre, dont vous savez qu'il changera votre vie ou qu'il vous donnera l'audace de vous croire meilleur que vous ne l'êtes en réalité, car il vous incitera à donner un grand coup de pied dans tout ce qui vous retient d'être davantage vous-même ! Il n'y a rien de plus important en ce monde que d'aimer et, dans le meilleur des cas, de se sentir aimé. La contrepartie n'est pas obligatoire. C'est un luxe qui paraît nécessaire mais qui ne l'est pas entièrement. En effet, aimer donne autant d'élan que d'être aimé, la compréhension en moins... Barrie l'a expliqué mieux que je prétendrai le faire. "Chaque amour possède son arc-en-ciel, même celui auquel on ne répond pas"... Mon expérience est déraisonnable : je me suis sentie aimée par ces mots et cette histoire que je n'ai pourtant point achevé de lire... Rencontrer un livre peut être aussi décisif que croiser un homme ou une femme ; quelquefois c'est encore plus vital, surtout quand on possède l'orgueil de mettre bas soi-même un univers. Ce livre (une trilogie, en réalité) de Mervyn Peake est une oeuvre d'art impossible à fracturer par des mots ou par la pensée. Elle n'est pas faite pour être révélée au grand jour, en pleine lumière ; elle se vit sous les paupières comme j'aime à le dire, dans l'intimité des songes éveillés. La lecture est le plus souvent un acte silencieux. Une action qui prend place dans le recueillement, comme une prière adressée et reçue dans un seul instant. Le livre de Peake exacerbe cette communion. Il (le livre ou l'auteur) écrit comme on rêve, je ne peux mieux expliquer que par ces simples mots pourquoi son livre est exceptionnel. De quoi s'agit-il ? D'un château étrange et mystérieux qui paraît presque doté d'une vie propre. Une famille occupe les lieux, des domestiques, des ombres qui frôlent les murs, un mystérieux Rituel qui semble être le coeur de toutes les relations humaines. Un univers absurde en apparence, mais une réplique du nôtre, la poésie en moins... Et un jeune homme sans scrupule qui part à l'assaut d'un ordre qu'il veut émietter et s'approprier. Peut-être... J'ai rencontré mon double littéraire dans ce livre : le personnage improbable et pourtant tellement réaliste de Fuchsia. Je connais son Grenier ; j'y m'y rends souvent, par une porte dérobée... Personne d'autre que moi n'en connais le chemin. J'y fais pourtant les plus belles des rencontres. Je suis persuadée qu'il n'existe pas deux catégories d'êtres : ceux qui sont rangés et inaptes aux divagations de l'imagination, insensible aux douceurs ouatées et maniérées d'un esprit qui se faufile dans les interstices de la réalité et ceux qui s'encoconnent sans vergogne dans les plaisirs de l'imaginaire, tétant le plaisir offert par un verbe poudré de fantaisie. Non, il y a simplement ceux qui ont peur et ceux qui s'abandonnent à l'irréel parce qu'ils n'ont plus rien à perdre. Ce sont les mêmes à divers moments de leur existence mais ils s'ignorent. Toute comparaison avec Kafka, les romans gothiques ou n'importe quel autre courant littéraire serait grossière erreur. Mervyn Peake est un genre littéraire à lui seul. Il est assez gigantesque pour qu'on lui rende cette vérité. Ce livre est inadaptable, impossible à raconter ou à analyser, tant il est fiévreux et se déroule dans l'âme du lecteur. Les images suggérées (une voix qui coule sous une porte et vient frapper une oreille, un homme dont les genoux grincent, un cuisinier maléfique qui a pour pieds des limandes, une femme qui accouche au milieu d'oiseaux et qui n'a d'amour que pour eux et ses dizaines de chats blancs...) ne peuvent sortir de notre front pour être projetée dans la "vraie" vie - qui n'est peut-être pas plus vraie que celle de Peake... Gertrude, la comtesse, dit ces mots :
"(...) le secret est d'oublier complètement l'apparence et de vivre en soi-même."
(Trad. Patrick Reumaux, magnifique traduction)... N'est-ce pas l'inverse de la vie prosaïque des mortels que nous sommes ? Je crois que le secret du livre peut être atteint pour qui sait pénétrer le sens de cette déclaration. Les autres sont perdus à jamais pour Gormenghast... Mais ce livre, ce château, ces êtres ont tant de profondeur et de mystères que je me trompe peut-être, perdue dans un reflet qui n'est qu'une image parmi tant d'autres de ce lieu du rêve... Peut-être... http://www.mervynpeake.org/
mardi 27 juin 2006
The Lodger Vidéo envoyée par misshollygolightly
The Lodger ou exercice sur le thème de Jack l'Eventreur par Alfred Hitchcock... dans un Londres ombrageux et aussi expressionniste que certains films allemands de genre.
Hitchcock affirma à Truffaut dans ses Entretiens , auxquels je ne cesse de revenir d'un film vu et revu à l'autre, qu'il considérait ce film comme le premier qui exprima véritablement l'essence de son cinéma. En effet, si comme je le crois souvent un artiste persiste à délivrer le même message et si le talent consiste à ne cesser de dire de mieux en mieux cette vérité première de l'être qui décide de l'exprimer par la voie du film, du livre, de la peinture (peu importe le support), toutes les obsessions et les thèmes d'Alfred Hitchcock sont présents ici. Superposition et juxtaposition des éléments qui nourriront ce génie d'homme : eros et thanatos (les menottes et l'alliance mises en perspective ; le fétichisme d'Alfred Hitchcock est aussi avéré que celui de Bunuel, obsédé par les pieds) ; la culpabilité innocente et réciproquement (le héros est innocent mais il est en quête de vengeance ; le tueur signe ses crimes d'une signature "The avenger" - "Le vengeur", bien que l'on ne sache rien de ses raisons ni de sa personnalité, mais ce simple nom l'unit et le met au même niveau que le "locataire" innocent...) ; le goût du sang du peuple (bêtise crasse et aveuglement de la foule qui crucifie sur une grille le malheureux héros ) ; un goût prononcé pour l'ambiguïté (qui résume l'oeuvre du Maître) ; un esthétisme poussé à l'extrême (le muet contraint à des trouvailles brillantes) ; un sadisme patent et un humour noir indélébile. Sans ignorer l'ironie que ne perçoivent pas toujours les spectateurs... Le suspense étant à peine le but mais plutôt le produit de tout ce qui précède...
Il est remarquable de constater à quel point l'art de l'écrivain ou de l'artiste en général s'effondre lorsque ce qui était à dire fut dit. Ensuite, vient l'heure de la technique et du radotage, même si les meilleurs savent masquer cette facilité de l'esprit et de l'âme qui reposent alors dans une certitude plus ou moins avouée de leur art. Il est très difficile de savoir quel est le moment de l'excellence d'un artiste, qui cristallise dans une oeuvre toutes ses possibilités, mais il est certain que ce moment existe. Il s'agit d'un climax ou d'un centre de gravité, un hapax, qui n'est pas nécessairement flagrant. Je ne me risquerai pas à donner mon hypothèse quant à la nature de ce "point de perfection" chez Hitchcock...
The lodger est le récit d'une erreur judiciaire en germe. Le faux coupable est un thème que Hitch. reprendra maintes fois, mais ce qui est plus intéressant encore c'est le plaisir sadique du réalisateur de mettre en balance les doutes du spectateurs. Il récidivera avec encore plus de force et de génie dans Soupçons ou L'ombre d'un doute. Il rencontrera dans le premier cas le même problème que dans ce film : faire passer la vedette pour un meurtrier potentiel. Les producteurs n'ont jamais accepté qu'un Cary Grant ou un Ivor Novello (le jeune premier de l'époque) soit coupable. Hitch. désirait que le doute sur la culpabilité subsiste, fidèlement au roman qu'il vampirise* pour notre plaisir. Tout le film repose sur cette tension, rendue palpable par des plans magnifiques, ingénieux (Hitchcock découpe les plans avec une précision maniaque ahurissante)...
J'ai choisi de présenter un extrait de la fin du film. Ce lynchage rappellera celui de Fury de Fritz Lang (Cf. ici) quelques années plus tard.
* Il possède en commun avec Truffaut (je songe plus précisément aux romans de Roché, mais ce serait valable pour toutes ses adaptations : il découpait des fragments de romans qu'il collait sur des cahiers et écrivait tout autour... Quel festin de mots !) cette capacité d'absorber un oeuvre (un roman) et de la déchiqueter pour la faire sienne.
Un petit extrait des Entretiens :
entretiens.
La fiction, dans son opération de création d’un univers, semble l’exact contraire du raisonnement philosophique, qui, lui aussi, crée un univers. Mais, quand la fiction a pour but de rendre l’illusion de la réalité qu’elle construit aussi réelle que possible en accumulant des détails qui parlent autant à nos sens qu’à notre intelligence et donnent une impression de vécu (c’est souvent en proportion de cette impression que l’on apprécie d’autant plus une fiction – « ça ne s’invente pas ») par une insistance sur le particulier et le singulier. Comme sous l’effet d’un enchantement ou d’une perversion, la fiction nous est plus réelle et plus proche que la réalité qu’elle plagie (elle nous donne à ressentir, nous livrant des émotions fortes que nous osons éprouver entièrement, dans la mesure où elles ne nous appartiennent pas : le lecteur ou le spectateur est une sorte de mère porteuse de l’émotion véhiculée par la fiction). A quoi tient donc ce caractère de vérité ou de vraisemblance que nous attribuons à la fiction, lorsque celle-ci atteint une forme de perfection ? Et, parallèlement, la philosophie déçoit-elle précisément à cause d’un manque de vérité ? Une fiction emporte notre adhésion par la cohérence qu’elle déploie avec elle-même. C’est pour cette raison qu’un roman autobiographique a autant de chances de succès auprès de notre raison qu’un récit de science-fiction ou un conte de fées. Il faut donc que la fiction respecte la logique qui a cours dans le monde qui est le sien. Nous avons une impression de réalité, même dans le réel objectif, uniquement sous cette condition. Le rêve, par exemple, peut ne pas nous satisfaire de ce point de vue par l’étrangeté qui peut émaner de lui, par cette absence d’ordre qu’il manifeste. On retrouve ce sentiment identique lorsqu’on perd pied dans la réalité, phénomène que Freud appelle « l’inquiétante étrangeté », que celle-ci soit produite par un fait réel ou fictionnel. Cet événement se produit lorsque la conscience se détache d’un fait, comme si elle se dédoublait et qu’elle reste collée aux faits et d’autre part soit ailleurs, décollée d’elle-même et des faits, pour observer ces faits. Le décollement de rétine que l’on observe chez certains sujets pourrait servir de métaphore à ce décollement psychologique. L’homme doit sentir que le réel (ou la fiction) où il s’engage manifeste une stabilité, une fermeté, et qu’une armature le soutient. Or, tout ceci, que nous nommons cohérence, est le fait de la raison qui trouve ou plutôt établit des repères dans la réalité en question. Elle jette des ancres qui lui permettent d’assurer une stabilité au sujet. La manière dont nous abordons une œuvre de fiction nous paraît représentative de la manière dont nous abordons la réalité. Nous avons besoin que rien ne heurte la logique mise en œuvre dans les divers éléments de la réalité qu’elle cimente entre eux, et qu’elles assemblent selon un ordre ou un plan qui ne nous apparaît ni artificiel ni faux. Est-ce que, pour autant, si l’on considère une autre mise en perspective de la réalité, la folie par exemple, on peut déduire des considérations précédentes que la logique est ce qui nous contraint à adhérer à une réalité, réelle ou fictionnelle ? On peut comprendre et entrer dans l’univers d’un paranoïaque ou d’un simple névrosé obsessionnel ou encore d’un phobique, et aller jusqu’à se perdre dans la réalité qu’il fait vivre par son raisonnement et ses actes, sans moyen de savoir où est l’objectivité, le réel réel. Le paranoïaque, le schizophrène ou l’obsessionnel ne manquent pas de logique. Au contraire serait-on tentés de dire. En effet, il n’y a personne de plus raisonnable ou rationnel qu’un fou. Parfois, la logique du fou est absolument plus logique et inflexible que celle d’un homme « sain ». Qu’est-ce qui alors différentie la réalité du fou et celle du non-fou si ce n’est la présence de la logique ? On dira sûrement que c’est l’application de cette logique qui fait toute la différence. La réalité du fou, et nous espérons que l’on nous accordera ce rapprochement, est une forme de fiction. A la différence près qu’elle remplace, du moins pour le fou, la réalité prosaïque ou objective du sujet sain. Elle s’y superpose et finit par prendre sa place. La fiction au sens strict du terme, elle, est un simple jeu, une illusion librement consentie par celui qui la subit, et qui ne cherche pas à faire œuvre d’imposture. Le rationnel est autant le propre de la réalité objective (scientifique ou philosophique) ou du sens commun que celui de la fiction (à condition qu’elle adopte une forme « classique ») ou bien celui de l’univers du psychotique ou de l’obsessionnel. Ce rationnel est insufflé par la logique qui est commune à ces trois réalités et consiste, pour être brefs, en l’application du principe de non-contradiction et celui du tiers exclu qui vont de pair. Le rationnel dont fait preuve la réalité philosophique est plus élaboré puisqu’il ne se contente pas de mettre en forme un matériau sensible comme dans le cas de la pensée du sens commun ou de la fiction, mais qu’il crée comme le fou une autre réalité qui se superpose à la première et se l’assimile. Cette réalité, comme celle du fou, privilégie un point de vue qui unifie et oriente la vision du monde du sujet. Le réel a besoin du rationnel pour exister dans la pensée du sujet, afin qu’il puisse conserver ce réel dans son for intérieur et le convoquer pour s’y projeter, pour faire corps avec son vécu et constituer ou retrouver son identité par rapport à ce réel qui peut donc être pensé et, partant, nommé. Toutefois, le rationnel ne suffit pas pour que le réel existe, il faut que la raison dresse un pont avec des référents concrets qui correspondent aux notions ou concepts en cause. Le rationnel n’est qu’une armature pour soutenir le réel dans la pensée et le langage. Or, il advient que la logique, qui est ce qu’il y a de rationnel dans le réel, sécrète ses propres objets au lieu de mettre en forme les intuitions, les sensations (la chair en un mot) que le sujet éprouve dans l’univers qui est le sien. Ainsi, le rapport de causalité que la raison établit entre deux événements, qui, eux-mêmes, ont été déterminés comme tels par la raison, peut se transformer en une sorte d’objet qui serait la causalité – ce que Hume met en évidence, en montrant que la causalité n’existe pas comme une qualité de l’objet auquel elle est rattachée. De même, n’importe quel concept comme celui de « chaise » ou de « trombone » peut devenir un objet qui remplace tous les objets auxquels il se réfère. Ce qui est vrai des concepts d’objets qui désignent des objets palpables est vrai également des objets impalpables que sont les émotions (plaisir, peine, angoisse, peur, espérance…) ou les sentiments (amour, haine, jalousie, désir de vengeance…). Le danger est par conséquent de raisonner à partir et sur ces objets virtuels, ces faux objets qui ne sont que représentations mentales de véritables objets et non de penser la réalité singulière, pour laquelle ils ne sont que des intermédiaires, des doubles. En effet, s’il est impossible à la raison de penser les choses de ce monde sur le mode du singulier – ce qui impliquerait de concevoir un concevoir un concept unique pour chacune des choses uniques en leur genre qui peuplent et constituent infiniment notre univers – il est en revanche à notre portée de ne pas oublier que l’universel met de côté tout ce qui porte le sceau du vécu, du ressenti d’un sujet. Ce n’est pas simplement cette chaise qui, en elle-même, est différente de toutes les autres chaises, même si elle a des milliers de sœurs, fabriquées à la chaîne, mais c’est aussi le regard de tel ou tel sujet qui va lui conférer un statut de chose singulière, unique. Si personne n’existait pour penser les diverses choses de l’univers, si un ordinateur, par exemple, avait la charge de leur appliquer artificiellement son entendement, il n’y aurait aucune manière pour lui de s’interroger sur la légitimité ou non de penser des choses singulières avec des outils à usage universel et répété. Mieux, sans sujet humain, la singularité n’existerait. Ce qui est singulier ne l’est que par la capacité du sujet à le reconnaître différent de tout autre. Mais un ordinateur extrêmement puissant ne pourrait-il pas en faire autant s’il était relié à un scanner qui l’informerait de toutes les particularités (jusqu’aux défauts qui passent inaperçus à l’œil humain) et le reconnaître comme singulier ? L’acte de reconnaissance que nous évoquons n’a rien de comparable, bien sûr, car il implique la conscience d’un sujet qui vive cette différence, qui puisse considérer une chose comme singulière simplement parce qu’il lui est possible d’en ressentir l’irrémédiable perte. La singularité de l’objet ou du sujet s’inscrit donc dans le registre du vécu, sinon la singularité est un concept aussi froid et vide que les autres. Nous sommes sur la voie de déterminer pourquoi la fiction est plus apte à dire et exprimer le tragique que ne le peut une pensée rationnelle. Une pensée qui tend à l’universel est aussi peu adaptée à la nature de ce qu’elle pense que la formule conventionnelle que l’on emploie pour présenter ses condoléances à quelqu’un dans le deuil. Cette prétendue empathie qui ne fait pas l’effort d’être originale pour compatir ne mérite en retour que cette autre formule, que l’on peut adresser à la philosophie : « Vous ne pouvez pas comprendre. »
dimanche 25 juin 2006
« Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre… » Cette mystérieuse citation extraite du film de l’admirable Murnau, d'un intertitre, est célèbre pour être devenue le mot de passe des surréalistes en leur temps, grâce à Breton.
Histoire d’une descente aux enfers, dans les limbes* (j'emploie à dessein ce terme de théologie) mais sur la terre, au creux d’un château ou d’un cauchemar (Max Schreck sublime et incomparable vampire).

Lotte Eisner dira de ce film qu’il est « parcouru par des courants d’air glaciaux de l’au-delà ». Je les ai sentis claquer dans mon dos et mes os. La proximité de l’œuvre de Freud est évidente, d’une part dans l’opposition des forces binaires et ternaires, sur laquelle est construite l’œuvre, d’autre part dans la sexualité diffuse dans le traitement du thème. Ellen et Thomas n’ont pas consommé leur relation mais la femme offre son sang à Nosferatu ; elle se donne à lui en sacrifice. Thomas et le comte ont une relation ambiguë, une homosexualité latente se dessine, un rapport de quasi séduction s'affirme quelques instants et s'achève dans la consommation par l'un du sang de l'autre. La sexualité est une forme de dévoration d'autrui, aussi bien physique que psychologique, quand bien même (surtout dans ce cas) l'union est harmonieuse. Le roman de Stoker est traversé par des frissons ô combien érotiques. Ceux-ci sont atténués ici et peut-être davantage incrustés dans la pensée du cinéaste sans pour autant apparaître de manière aussi flagrante à l'écran. Là où les épigones de Murnau produiront des films d'horreur, ne s'adressant qu'à l'épiderme, aux réactions physiques d'effroi et de dégoût, Murnau parle aussi bien au corps et à l'esprit, sans jamais les dissocier. Son film possède une indéniable profondeur métaphysique et projette des scories d'inquiétante étrangeté dans l'âme du spectateur.
Henrik Galeen écrivit le scénario d'après Dracula de Bram Stoker : hormis les noms et certains éléments modifiés pour des raisons de droits (quoi qu’il en soit, l’épouse de Stoker, Florence, intentera un procès à Murnau ; elle exigea la destruction des négatifs du film, mais certaines copies furent heureusement sauvées), ce film est peut-être l’adaptation la plus fidèle du roman. Je n’en parlerai pas car Gaëlle l’a fait mieux que moi. Ce minuscule billet n’est qu’un timide clin d’œil à son travail, qui force mon respect. Je ne suis qu'un être du fragment...
Dracula fut peut-être inspiré par Sir Richard Francis Burton. Il était explorateur et Stoker le rencontra lors d’une soirée. L’homme raconta à l’écrivain des histoires de vampires, notamment dans des récits arabes. Et plus précisément dans Les mille et une nuits qu’il avait traduites…Etonnante généalogie s'il en est de différentes.
Le film de Murnau s'expose ainsi : un jeune homme, Thomas Hutter, est envoyé par son employeur, l'agent immobilier Knock, hors et loin de sa contrée. Il est chargé de conclure la vente d’une demeure avec le comte Orlock, qui n’est autre que Nosferatu le vampire. A son arrivée, des villageois le mettent en garde… Un livre dévoile la nature de l’innommable péril : le vampirisme. Hutter décide malgré tout de rendre visite au comte. Etrangement, celui-ci ne reçoit qu’à la tombée de la nuit. Installé chez le propriétaire, Hutter est assiégé par des cauchemars et des visions effroyables. Il a été mordu pendant son sommeil. Orlock quitte son château car la vision d’un portrait, celui d’Ellen, l’épouse de Hutter, le trouble. Il sème la maladie le long de ses pas. Il s’installe en face de l’immeuble où demeure Ellen. Cette dernière a des pouvoirs médiumniques et sait intuitivement ce qui est advenu à son mari. Elle n'ignore pas qu’Orlock est présent, non loin d’elle. Elle se perd en lui pour sauver la ville de la peste et du vampirisme. Aux premières lueurs du jour, le vampire s’évanouit et la femme meurt dans les bras de Hutter.
Nosferatu ne signifie pas « vampire » ou «non-mort », bien que la seconde dénomination ait des prolongements intéressants pour la pensée psychanalytique ou philosophique. L'entre-deux symbolisé par le vampire dit notre impossible appartenance au monde sensible et intelligible, une faille entre conscience et inconscient, un no man's land de l'esprit. Le nom provient de l’ancien slave : nosufur-atu, dérivé lui-même probablement du grec nosofÒroj (nosophoros, littéralement celui qui ap-porte la maladie, à savoir ici la peste). Rien d’étonnant à cette étymologie, entreprise en coup de vent, si l’on songe que « vampire» est le nom qu'on donne en Allemagne et en Hongrie (et dans d’autres pays européens) à des êtres chimériques, à des cadavres qui, suivant la superstition populaire, sucent le sang des personnes qu'on voit tomber en phtisie. Le nosferat(u) est aussi le vampire de la mythologie romaine. Ils sont les enfants morts-nés des couples illégitimes. Naître coiffé (comme David Copperfield par exemple), par exemple, peut être un presage d’une renaissance après le décès sous la forme d’un vampire, surtout si la coiffe est rouge sang ! Stoker écrit ceci : “(…) le nosferatu ne meurt pas, comme l’abeille, dès qu’il a frappé. Bien au contraire, son forfait accompli, il est plus fort encore, dispose d’une puissance accrue pour perpétuer le mal (…)” La mort qui devrait ouvrir la rédemption engendre un cycle qu'il faut briser.
Le mot est enfin prononcé : le vampire est une incarnation possible du mal, une façon de poser la question sans réponse définitive à une divinité qui n’existe peut-être pas. Paradoxalement, le vampire dit l’existence du mal suprême, ce qui impose la question inversée et implicite de l'existence de son contraire.
Le souci de la damnation éternelle (d'où l'évocation précédente des limbes) est une constante dans l’histoire de l’humanité. Il suffit , par exemple, de se souvenir à quel point les égyptiens étaient soucieux de la conservation des corps. Le corps doit être en repos afin que l'âme s'en détache et puisse voguer ailleurs.
Ailleurs.
Celui qui ne meurt pas et qui n'appartient ni à la vie ni à la mort bouleverse l'ordre du monde.
L’affiche représente un rat (uni à des ailes de chauve-souris),
une créature ambiguë, qui symbolise la peste, transmise par l’animal et suggère la monstruosité à l’œuvre dans le thème. Le vampirisme (le mal) est une contagion. Ce rat trône sur des cercueils empilés et annonce l’horreur. Nosferatu, eine Symphonie des Grauens. Une symphonie de l’horreur. Et non un drame romantique, bien que l'expressionnisme allemand soit lié à ce courant.
Cette peste est aussi celle que Camus mettra en scène avec moins d’hystérie et plus de réalisme apaprent. Pourtant, le vampirisme dont s’est emparée la littérature et le cinéma populaires est un choix plus équivoque et subtil qu’il n’y paraît, à l’instar de la lycantropie*. Ce n’est pas un hasard si le thème s’épanouit à l’époque victorienne, corsetée par des bienséances strictes, soucieuse de masquer ces bas-fonds peu reluisants et de les reléguer en arrière-plan. Le vampire est un aisé retour du refoulé, si je puis m'exprimer ainsi.
De Murnau, qui a adopté avec humanité et compassion tant de thèmes différents, qui aurait attendu ce choix ? Peut-être ceux qui savent que la monstruosité n’est jamais que l’homme et la femme qui a l’audace de (se) regarder dans son abîme quotidien. Nul besoin de rechercher un chaînon manquant entre l'humain et l'inhumain pour expliquer ce surgissement. La bête immonde loge dans le creux de nos reins. Nous nous accouplons avec elle à chaque heure du jour et de la nuit. Rappelons que Murnau avait déjà adapté le Docteur Jekyll et Mister Hyde sous le titre Le crime du docteur Warren. Il semble donc qu'il ait été frappé en continu et criblé par ce questionnement.
Au départ l’expressionnisme allemand est né des difficultés économiques que la première guerre mondiale avait fait naître. Le symbolisme et la création d’une atmosphère via une mise en scène qui privilégiait l’expression d’une humeur, d’un ressenti, devaient pallier le manque de ressources pour filmer dans des décors intérieurs, limités. Comme souvent, c’est l’exiguïté des moyens matériels d’expression qui enlève l’imagination et qui permet le surgissement d’artifices audacieux et riches en connotations. Suggérer est le maître mot de ce film et de l’expressionnisme en général. Ce genre procède par réverbération. Une pensée se frotte à une autre et en fait surgir une troisième qui dépasse les deux précédentes et ouvre une autre voie. Ceci ressemble un peu à l’analyse.
L'expressionnisme cinématographique est né en 1919 avec Le Cabinet du docteur Caligari, de Robert Wiene. Nosferatu. de F. W. Murnau (1888-1931) est une autre étape. Il n'est plus seulement question d'un esthétisme particulier qui emprunte sa noirceau à la littérature gothique. Se creuse ici une véritable dimension métaphysique qui s'exprime par l'intuition qu'engendrent les images. La Lumière et les Ténèbres se donnent corps à corps, l'un contre l'autre, dans un troublant face à face. L’expressionnisme allemand est un courant très important dans le cinéma muet des années 20 (et dans la littérature, premièrement). Metropolis, Les trois lumières (Der Müde Tod), la série des Mabuse de Fritz Lang ou encore les films de Murnau sont les fleurons du genre. Ce choix cinématographique se traduit par sa capacité de suggestion d’«émotions métaphysiques» transmises par la production d’images étranges, souvent peintes, et par un usage très maîtrisé de la lumière et des ombres. L’expressionnisme produit un décalage entre le réel du sens commun et celui qui est donné à percevoir, dans un halo d’étrangeté et de symbolisme. Alors que Le Cabinet du docteur Caligari se donnait à éprouver comme un "théâtre mental", le film de Murnau est tourné en décors "naturels" et sa puissance provient de cette différence ; il y a une inquiétante étrangeté qui sourd d'une fissure au sein du réel tandis que le fantastique incline au surréalisme... Le film paraît vampiriser la nature par le biais de procédés techniques spécifiques - accéléré ou images en négatif. Illégalement adapté d'un classique du genre, le Dracula de Bram Stoker, Nosferatu est le parangon de la longue série à venir des Dracula, de Tod Browning (1931) à Francis Ford Coppola (1992).
La relation commune entre ces divers films allemands est l’exploitation morbide et fascinante du thème de la folie, de l’esprit en proie à des tourments divers. La langue allemande désigne ces films sous le terme kammerspielfilm (le film en chambre, à cause de l’espace cloisonné dans lequel se déroule l’action).
Ce film est une des adaptations du thème du vampire que je préfère sans occulter celle de mon réalisateur fétiche Tod Browning. La version de 1931 est devenue peut-être la plus fameuse version du thème et est considérée comme un classique du film d’horreur. Bela Lugosi trouvait alors son incarnation éternelle, pour le meilleur et pour le pire, bien entendu. J'eus préféré Lon Chaney, mais il mourut.
Dans le prolongement de ces quelques lignes, peut-être n’est-il pas sans bonheur de lire le génial livre de Matheson (conteur hors pair même si l'histoire prend les devants face à la possibilité d'un style sans cesse ajournée par l'urgence de raconter), de regarder Le bal des vampires (version satirique du sujet) par Polanski et de confronter tout ceci au troublant Carnival of souls de Herk Harvey disponible, libre de droits ici.
La pièce radiophonique de et avec Orson Welles
sur une musique de Bernard Hermann est une curiosité digne de ce nom. http://www.radiowork.com/projects/draculascript.html
Tranposer plusieurs centaines de pages en une heure de programme est un exploit et Orson est un ami fidèle de votre MélancHollyque...
* Lieu destiné à recevoir les ames des enfants morts sans Baptême ; qui n'ont point merité l'Enfer, à cause qu'ils sont morts dans l'estat d'innocence, & qui ne peuvent pas entrer en Paradis, à cause du peché originel.
* * « Espèce de maladie mentale dans laquelle le malade s'imagine être changé en loup. Êtes-vous travaillé de la lycanthropie ? Par extension, la maladie de ceux qui se croient métamorphosés en quelque autre animal. » (Littré).

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