Ainsi que l’affirme Gabriel Marcel, «Abstraire, c’est en somme procéder à un déblayage préalable, ce déblayage pouvant présenter un caractère proprement rationnel. Cela veut dire que l’esprit doit garder une conscience précise, distincte, des omissions méthodiques qui sont requises pour que le résultat visé puisse être obtenu. Mais il peut se faire que l’esprit, cédant à une sorte de fascination, perde conscience de ces conditions préalables et s’abuse sur la nature de ce qui n’est en soi qu’un procédé, on pourrait presque dire un expédient. L’esprit d’abstraction n’est pas séparable de cette méprise, je dirais volontiers qu’il est cette méprise même.»[1] Lorsque l’on abstrait, on sait ce que l’on veut obtenir par cette opération : un objet visé, une construction conceptuelle. Abstraire c’est séparer et distinguer du réel immédiat des choses qui n’existent que liées, ou rassembler ce qui n’existe que séparément. L’abstraction est la marque de naissance de notre finitude, de notre pensée finie, car l’abstraction est toujours une pensée incomplète ou simplifiée du point de vue du réel. Une pensée véritable serait une pensée concrète, mais il faudrait être Dieu, être intuitus originarius. La pensée abstraite est trop étroite pour contenir en entier ce qu’elle pense. L’abstraction est une méthode pour comprendre le monde et agir en lui, c’est le propre de la raison qui dessine des concepts, qui découpe le monde, selon son plan à elle. La pensée abstraite pense en général, mais seul le singulier existe. Il y a un arbitraire dans ce procédé. L’abstraction est un « expédient », une manière de se tirer des difficultés à comprendre le monde, à délier les ambiguïtés, les contradictions, ce qui ne signifie pas qu’elles ont disparu. Penser abstraitement, c’est surtout être guidé par l’intérêt que l’on a dans et pour le monde ; une pensée utilitaire, technique. Le danger de l’abstraction est d’attraper l’esprit d’abstraction et de réifier les concepts désincarnés [2], de remplacer le monde par les concepts que nous nous forgeons de lui. L’abstraction, en elle-même, est un procédé nécessaire, qui nous permet d’agir, d’inscrire nos actes en vue d’une fin déterminée. Gabriel Marcel distingue l’abstraction et l’esprit d’abstraction. Ce dernier, le philosophe le qualifie « d’impérialisme mental » [3], car en abstrayant on donne le primat à une catégorie (le rationnel) indépendamment de toutes les autres qui existent (le sensible ou l’imaginatif par exemple), ce qui ne signifie nullement néanmoins que ce choix soit purement rationnel. Il peut y avoir une passion (irrationnelle) pour le rationnel ! Gabriel Marcel est assez proche des analyses de Nietzsche ou de Max Scheler quant au rôle du ressentiment dans de telles réductions rationnelles et il dénonce « une sorte d’attentat dirigé contre une certaine intégrité du réel, à laquelle seule une pensée résolument concrète peut espérer faire droit. » [4] L’esprit d’abstraction épure le réel. Le concret, dans la pensée des existentialistes, ce n’est pas la définition qu’en donne Hegel. C’est l’homme tout entier pris dans le réel, dans la matière, les circonstances, le temps ; c’est le tissage serré de tous ces éléments. Gabriel Marcel ajoute à la citation précédente une remarque qui nous intéresse au plus haut point : « Mais ce qu’il faudrait voir, c’est que cette réduction dépréciatrice a pour contrepartie une certaine exaltation toujours fictive de l’élément résiduel qu’on prétend conserver seul (…) » [5] L’élément résiduel, après que la raison a « mitonné » le réel, est le concept, comme produit de l’esprit d’abstraction et non de l’abstraction. Il y a, après la réification des concepts, une quasi déification de ceux-ci que l’on pressent à travers le terme « exaltation » ; ils donnent l’illusion d’exister par eux-mêmes et de gouverner le monde. Or, si cette exaltation est « fictive », c’est bien parce que cette chosification des résidus abstraits est ma création au sens littéraire du terme. « L'abstraction traite de la possibilité et de la réalité, mais sa conception de la réalité est une fausse interprétation, car le plan sur lequel nous sommes n'est pas celui de la réalité, mais celui de la possibilité. L'abstraction ne peut se rendre maîtresse de la réalité qu'en l'abolissant, mais l'abolir signifie justement la transformer en possibilité. Tout ce qui est dit de la réalité dans le langage de l'abstraction se rapporte en effet comme une possibilité à la réalité et non à une réalité qui se trouverait à l'intérieur de l'abstraction et de la possibilité.»[6] On en revient à Kant et à ses cent thalers pensés, qui ne valent pas plus que ses cent thalers réels. Ainsi l'existence ne se déduit pas de l'essence car ce n'est pas un prédicat, un attribut réductible au concept et donc déductible de lui. Autant dire que l'analyse du concept ne permet de déduire que les prédicats du concept et que le jugement d'existence sera un jugement synthétique qui ajoute l'existence à l'essence en fonction d'une expérience (a posteriori). La réalité, c’est l’existence, et l’existence n’est pas un prédicat selon Kant et Kierkegaard. L’existence n’est pas conceptualisable ; elle se vit ; elle ne se pense pas. L’existence est la projection par un être d’un monde dans lequel il va vivre, un monde qu’il va inventer et faire sien. La possibilité des choses auquel l’abstraction réduit le monde et les êtres - qui est en fait une nécessité, car le concept fige des essences - n’est pas la possibilité comme expression de l’être. C’est la possibilité envisagée comme superstructure et non comme transcendance de l’être, une possibilité théorique et non pratique. En assimilant l'existence au concept abstrait et nécessaire, ils l'ont rendue « inoffensive », indolore, c'est-à-dire qu'ils l'ont coupée de la vie, de sa cruauté. Cette attitude les a conduits à ignorer la dimension essentielle de l'existence : la contingence, ou la possibilité de l’être, sa liberté en un mot.

[1] Les hommes contre l’humain, Paris, Ed. La Colombe, 1953, pp. 115-116

[2]Le nouveau roman français en est un exemple.

[3]Les hommes contre l’humain, Paris, Ed. La Colombe, 1953, p. 116.

[4] Ibidem

[5]Ibidem, p. 116.

[6]Kierkegaard, Post-scriptum aux miettes philosophiques, Ed. Gallimard, Paris, 1941, p. 220.

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