samedi 29 avril 2006
Il y a déjà de longues semaines, on m'avait suggéré en commentaire de faire un comparatif entre Lewis Carroll et James Matthew Barrie. J'ai commencé à jeter quelques idées et, dans l'attente, de répondre précisément à sa question, voici les premiers fragments d'idées qui se précipitent dans mon esprit :
James Matthew Barrie a été très mal compris, semble-t-il. En tout cas, lorsqu’il subit une mésentente sur le sens de son œuvre, elle est plus dommageable que celle engendrée par la lecture d’autres oeuvres. Pour l'heure, nous ne parlerons que de l'oeuvre et non de la vie des deux originaux et, en particulier, des rapports que les deux hommes entretenaient avec les enfants - à notre époque, ces relations ne peuvent être comprises car on sexualise tout, à tort et à travers...
A la différence d’un Lewis Carroll, par exemple. La comparaison entre les deux hommes n’est pas arbitraire mais elle dépasse la simple proximité temporelle qui les réunit. Souvent les deux auteurs sont mis sur une scène unique ou sous une lame de microscope identique, sous prétexte qu’ils ont écrits l’un et l’autre deux classiques de la littérature dite enfantine et qu’ils ont inventé des histoires aux contacts des enfants, pour lesquels ils éprouvaient une fascination inhabituelle. Et lorsque l’équivoque, pour l’un comme pour l’autre, est levée et que l’on considère l’œuvre sans souci de son destinataire, Carroll est mieux considéré. Il est pris au sérieux, quand Barrie éveille plus souvent une circonspection polie. Pourquoi ? Carroll offre tout simplement plus de prise : son œuvre examine également l’enfance, son regard pour être plus précis, mais repose parallèlement sur une autopsie du langage et se joue également de cette forme du discours et du récit, au moyen de jeux logiques, d’écritures codées, d’énigmes, etc. Le fond et la forme sont à l’unisson. Carroll mettra même à jour certaines intuitions reprises
ensuite par Saussure ou Freud. Son travail de fiction semble dépasser le simple fait de l’histoire et impliquer des prolongements de nature à provoquer l’intelligence du lecteur.
Carroll est ironique ; Barrie l’est aussi, mais très différemment : son ironie est au service de sa fantaisie, de son originalité et même de son sentimentalisme, quand Lewis Carroll est peut-être ironique sans autre fin que le plaisir qu’il éprouve à l’être. Carroll est certainement plus cérébral au sein même de son œuvre imaginaire, quand le raisonnement de Barrie se fait plus capricieux, par sauts.
Lewis Carroll est une âme voyageuse et aventureuse. Le jeu auquel il convie ses lecteurs est d’ordre intellectuel tout aussi bien qu’imaginaire. L’atmosphère dans laquelle nous fait pénétrer Barrie est celle que l’on peut entrevoir derrière le nuage de fumée produit par sa pipe et son tabac préférés, l’Arcadia*. Les mots qui comptent double dans l’œuvre barrienne sont les suivants : deuil, fantôme, souhait, foi, magie, ironie et surtout rêve et amour.
Nulle trace, semble-t-il, de cynisme chez Lewis Carroll, alors que chez Barrie il existe une part de noirceur qui ne peut être contrebattue que par l’humour, même si celui-ci a une couleur identique. D’où le malaise indéfini, mais réel, que les âmes sensibles ressentent en lisant son œuvre. Un des exemples de ce penchant dramatique, dans Le petit oiseau blanc, est l’abandon de Peter par sa mère ou encore la mort de Timothy.
L’atmosphère qui prévaut chez Lewis Carroll est l’étrangeté, le goût d’un bizarre, qui se joue du langage et d’un monde soudain travesti, tandis que Barrie est étrange dans un monde qu’il présente comme ordinaire.
Il y a, par conséquent, moyen d’analyser la pensée de Lutwidge Dodgson selon divers points de vue. Les biais sont nombreux. Alors que l’œuvre de Barrie semble plus anodine, moins profonde, moins riche : elle fait figure d’anecdote et de divertissement sans conséquence. L’œuvre de Barrie se lit vraiment à la pointe de l’âme, dans le giron du for intérieur, alors que Lewis Carroll est un auteur bien moins intimiste et peut s’exposer à la lumière crue. La forfanterie de Barrie, sa tendance à la farce (le simple nom de Peter Pan recèle quelque chose de grivois à cause du dieu Pan), ses pirouettes, ses sauts illogiques dans le discours ou le récit sont perçus comme les états d’âme d’un esprit fantasque et non comme l’expression nonsensique d’un entendement qui maîtriserait le discours et les événements, et ferait preuve d’ironie. Pour autant, cette spontanéité qu’on accorde à Barrie n’est même pas toujours créditée de la sincérité. Erreur !

* Cf. My lady Nicotine. En réalité, un mélange « Craven ».

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