jeudi 27 avril 2006
Classique dans sa langue originelle (celle de Shakespeare), je ne saurais trop recommander à ceux à qui les philosophes de l'Antiquité font des mamours d'acquérir ces trois volumes (en coffret). Vous y trouverez des recueils de textes avec des renvois divers et variés selon les termes et les mots employés, des bibliographies pour chaque question, les difficultés de traduction latine et grecque, etc. C'est un panorama précis à l'extrême, qui ne vous laissera aucun repos. Je ne m'en sépare plus depuis quelques années déjà. Autre indispensable rédigé par un excellent professeur de ma chère Sorbonne : Un des rares êtres sur cette terre que j'admire sans la moindre réserve. Cet homme est une encyclopédie vivante, il possède un jugement sain, il est brillant et, ce qui ne gâte rien, fort humain.

La tentation

A quel moment surgit-elle ?

Nous comprenons cet instant de la tentation, lorsqu'il est suivi d'une intention, comme l'instant métaphysique et poétique dont parle Bachelard dans le Droit de rêver (1), recueil de textes assemblés après sa mort : "le temps de la poésie est vertical", c'est-à-dire qu'il creuse l'instant et l'ancre profondément dans la durée comme un clou que l'on enfonce. Il n'est pas horizontal car il ne dépend pas de ce qui le précède comme de ce qui lui succède, il n'est pas lié aux autres instants qui prennent place sur la ligne (imaginaire) du temps. Cet instant qui verticalise le réel, crée une réalité souterraine, indépendante de cette réalité horizontale et superficielle. La réalité horizontale et superficielle est celle de la durée, la réalité verticale et souterraine est celle de l'instant poétique (et pour nous, l'instant de la tentation) : la durée est ce qui rassemble en elle passé, présent et futur et avance à la manière d'une boule de neige, elle trace son chemin de façon rectiligne, elle creuse son chemin droit devant elle ; l'instant est ce qui surgit dans le présent indépendamment de tout passé et de tout futur, il creuse en profondeur sous ses pieds ; il n'est que présent et s'occupe d'éterniser ce présent. Il est un élément irréductible à la durée sans forme, qui ne peut le fondre dans sa masse compacte. Il continuera de faire saillie comme souvenir dans la mémoire, comme particularité dans la durée indistincte.

"(…) toute moralité est instantanée. L'impératif catégorique de la moralité n'a que faire de la durée. Il ne retient aucune cause sensible, il n'attend aucune conséquence. Il va tout droit verticalement(…). Le poète est alors le guide naturel du métaphysicien qui veut comprendre toutes les puissances de liaisons instantanées, la fougue du sacrifice, sans se laisser diviser par la dualité philosophique grossière du sujet et de l'objet, sans se laisser arrêter par le dualisme de l'égoïsme et du devoir." (2)

Le poète saisit l'instant dans sa pureté, débarrassé de son enveloppe (de la durée), il le prend comme instant vierge, comme si celui-ci était le premier commencement du temps, sans chercher des raisons et des explications en deçà de lui, ni des intentions au-delà de lui. C'est ainsi que se présente la tentation d'aimer à nos yeux, comme un mouvement qui rompt la durée égoïste, qui a la possibilité de donner naissance à un nouvel être, sans passé ni futur, mais qui n'existe que par et pour cet instant sublime qui l'arrache à lui-même. C'est une autre manière de penser l'être dans le temps. L'amour transforme la nature du temps, les modes et les manières d'être des hommes. Il a son langage qui n'est ni celui du quotidien et de la banalité humaine, ni même celui des autres sentiments humains.

(1)Le droit de rêver, P.U.F., Paris, 1970, P. 224 à 235, passim.

(2) Le droit de rêver, p. 232.

Le rationalisme est ouvert et la raison est inachevée. Voici en quelques mots un résumé, abrupt mais vrai, de la pensée bachelardienne qui exhorte les penseurs, philosophes ou scientifiques, à « rendre à la raison humaine sa fonction de turbulence et d’agressivité.», à condition de comprendre qu’elle exerce cette brutalité et cette violence à sa propre encontre… Bachelard veut empêcher la somnolence de la raison. Le seul moyen étant de la mettre à l’épreuve. Or, seuls les faits le peuvent.

Bachelard a toujours été très soucieux d’établir un dialogue sans cesse renouvelé entre la raison et l’expérience, un dialogue qui remettrait en question aussi bien les fondements du réel que l’unicité de la raison. Dans cet extrait de L’engagement rationaliste, recueil de textes du philosophe, qui, avec Le droit de rêver,

constitue à peu près l’ensemble des textes écrits par Bachelard en marge de ses livres, il applique les conséquences de la découverte d’Einstein concernant la Relativité sur la pensée philosophique.

«L’engagement» dont il est question ici, et dont chacun des textes témoigne, est celui de la raison pour la rationalité, et ce contre sa propre tradition. Bachelard emploie même le terme de « surrationalisme» en guise de désignation de sa méthode, afin de le rapprocher du surréalisme dont la démarche du philosophe est proche, et dans l’idée de le distinguer du rationalisme qui n’est la plupart du temps qu’un compromis avec l’objet critiqué… Cette concession a pour but d’éviter à la raison de se remettre en cause de fond en comble.

En effet, lorsqu’une difficulté se présente devant une science, Bachelard prône la réforme de la raison plutôt que celle de ses créations (sciences) qui ont fait leurs preuves. «En somme la science instruit la raison.», déclare-t-il à la fin de la Philosophie du non. Et il ajoute même : «La raison, encore une fois, doit obéir à la science.» Affirmation qui peut paraître étrange ou contradictoire uniquement si l’on ne comprend pas que la raison est tout entière dans ses œuvres et n’existe pas en dehors d’elles, absolue et figée dans une certitude inébranlable. La pensée de Bachelard est une pensée dangereuse qui recommande le risque comme méthode, quand la plupart des philosophes rationalistes restent à l’abri d’une raison fixe, universelle et sécuritaire. La philosophie du non est une pensée, où il s’agit de «dire autrement la même chose» ; c’est une «épistémologie inductive et synthétique». Par exemple, la géométrie non euclidienne englobe la géométrie euclidienne. La raison est une fonction et, comme toute fonction, elle dépend et se fonde sur ce qu’elle fait fonctionner.

La «dialectique du déjugement» est une révolution permanente, au sein de laquelle la raison n’hésite pas à se remettre personnellement en cause. Dans le texte qui sert d’ouverture au recueil, Bachelard affirme : «pour penser, on aurait d’abord tant de choses à désapprendre !» Il manifeste d’emblée un cousinage avec le Kant qui écrivit Qu’est-ce que les Lumières ?

Il n’y a rien de commun entre la dialectique bachelardienne (interne et individuelle) et celle de Hegel (externe et universelle). «C’est au moment où un concept change de sens qu’il a le plus de sens», cette déclaration courante de Bachelard traduit bien sa volonté d’avoir une pensée mouvante qui ne soit pas rassurée par l’apparente stabilité et l’intangibilité de certains concepts. C’est plutôt la puissance de tremblement d’un concept, c’est-à-dire sa capacité à évoluer et à se transformer au contact des faits, qui le rend véritablement « solide ». En effet, tout obstacle pour la pensée se situe moins dans le monde extérieur qu’en elle-même.

La science en perpétuel devenir montre que les concepts de base et les repères changent – y compris en mathématiques – et par ce changement on comprend ce que les anciens concepts signifiaient véritablement… Bachelard renvoie dos à dos rationalisme et empirisme et suggère une coopération véritable entre ces deux perspectives qu’il appelle dialectique et qui se fonde sur la « méthode de vérification ». Or, cette expérience objective ou cette «philosophie abstraite-concrète» est-elle possible ? Si, ainsi que le démontre Bachelard, le monde n’est que ma vérification, n’est-il pas, malgré la dialectique préconisée, toujours enfermé dans le cercle de ma raison, de l’inévitable raison ? Et, peut-on comme le fait Kant, assigner une limite indépassable à la connaissance rationnelle ? C’est Bachelard qui fait cette remarque : pour tracer une limite, ne faut-il pas connaître ce qu’il y a au-delà ?

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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