vendredi 18 juin 2010
Nouvelle critique de Margaret Ogilvy dans le JDD.

{ Merci à mon ami Jean-Christophe de me l'avoir signalé.}


Barrie à visage découvert

"Un artiste, pour créer de belles choses, ne doit rien y mettre de sa vie personnelle", écrivait Oscar Wilde avec toute l'ironie qui le caractérise. Cette maxime, que le dandy anglais n'a jamais appliqué, James Matthew Barrie (1860-1937), l'auteur de Peter Pan, aussi adulé Outre-Manche qu'il est méconnu en France, n'aurait pu la faire sienne tant son œuvre et sa vie s'entremêlent, se répondent, enjolivant l'une pour mieux servir l'autre.


Le Portrait de Margaret Ogilvy par son fils, réédité chez Actes Sud avec une nouvelle traduction signée Céline-Albin Faivre, est un roman du deuil et une clef pour comprendre l'œuvre du père dePeter Pan. Paru pour la première fois en 1896, ce court récit rend hommage à la mère de James M. Barrie, figure omniprésente de la vie de l'auteur, tout à la fois castratrice et source inépuisable d'inspiration, modèle pour ses personnages féminins.
En dix chapitres chronologiques, James Matthew Barrie, le petit homme qui "haïssait les mères" -au premier rang desquelles la sienne- rend hommage à la figure matriarcale, archétype de la matrone écossaise, mais règle tout autant ses comptes. Le ressenti de Barrie, de plus en plus camouflé au fil des pages, éclate dès les premières lignes du roman-récit de vie. Ironique et cynique, il fait part de sa jalousie envers six chaises, achetées le jour de sa naissance, ou une robe de baptême. Pénultième d'une longue fratrie de dix enfants, Barrie n'était pas le fils préféré, décédé à l'âge de douze ans, "là où tout s'arrête", là ou "ce qui advient n'a plus d'importance". Il n'aura de cesse, durant son enfance, de se faire aimer de sa mère, quitte à singer les attitudes du fils tant aimé et disparu, David, ou se parer de ses vêtements. Une blessure jamais refermée mais que Barrie cicatrisera tant bien que mal en jouant le fils aimant et prévenant, seule catharsis à son chagrin d'orgueil.

"C'est une besogne ennuyeuse, fatigante et difficile"

Il y a du Proust chez Barrie, ou du Barrie chez Proust. C'est aux choix, les deux écrivains ayant sévi simultanément. Et pas seulement parce que le petit Ecossais a du mal, parfois, à terminer ses phrases. Il y a chez Barrie, plutôt qu'une recherche, une nostalgie du temps perdu ou, pour le moins, une joie dans l'évocation d'un passé, forcément fulgurant, où l'enfance est toujours reine. "Elles sont également les années qui nous paraissent les plus vives lorsque nous nous retournons: plus elles sont lointaines, plus elles sont vives jusqu'à ce que, finalement, ce qui se tient entre le début et le terme se courbe, comme un cerceau, et que les extrêmes se rejoignent."
Est-ce à dire, comme on l'a souvent reproché à Proust, que Barrie est d'un ennui certain? Une question de point de vue sans doute, comme l'écrit lui-même l'auteur de ce Portrait de Margaret Ogilvy. "Une dévote, à qui quelque ami avait offert un de mes livres, à chaque fois qu'elle était interrogée sur l'avancement de sa lecture, avait coutume de répondre: 'Oh, c'est une besogne ennuyeuse, fatigante et difficile, mais j'ai été aux prises avec des tâches bien plus rudes dans mon existence et, s'il plaît à Dieu, je surmonterai aussi celle-ci'". Le style est classique, emprunt de maîtrise de la parabole et de la métaphore, le ton est à l'humour, distillé et discret.
Mais point de descriptions excessives de paysages dans ce livre comme dans d'autres du même auteur, "[sa] mère ne se souciait pas des descriptions de paysages". L'imagination du lecteur pour construire les images du roman est sollicitée par d'autres chemins, de traverses, et c'est une ambiance et une foule d'émotions restituées qui président, selon une métaphore cinématographique, à la réalisation du film mental, fait surtout de longs plans fixes ou de lents travelings. C'est le rythme du roman, celui des souvenirs qui lèchent le rivage de la mémoire à la faveur du flux et du reflux des sentiments. Ceux de Barrie pour une mère qui avait su diviser l'amour offert à ses enfants pour mieux régner sur sa famille, étaient intenses, aimants, étouffants et constitutifs de la destinée de l'auteur. C'est en tout cas ce qu'il veut nous faire croire. Un portrait de femme, de mère, qui laisse peu de place à un père traversant le livre comme un fantôme. De la même manière que"[sa] mère se promène à travers [ses] livres", l'on se promène, via ce portrait de Margaret Ogilvy, à travers l'œuvre de James Matthew Barrie qui dessine ici son propre portrait. Le portrait d'un fils par Margaret Ogilvy.
Portrait de Margaret Ogilvy par son fils, de James Matthew Barrie. Actes Sud. Collection Un endroit où aller. 189 p., 20 euros.





Jérôme Guillas - leJDD.fr
Jeudi 17 Juin 2010


jeudi 17 juin 2010

{ Il n'est jamais question du noble Homère dans Margaret Ogilvy, mais du grand Horace...!! Il convient également de préciser qu'il faut se méfier des "on dit" en ce qui concerne la taille de Jamie... Mais lui qui faisait de sa vie une fiction ne serait probablement pas fâché que l'on confonde encore aujourd'hui les légendes (celles qu'il a écrites et celles que les autres ont écrites en le prenant pour héros, en brodant sur l'ombre qu'il projetait dans ses fictions ) et la vérité, que nul ne sait et n'a jamais sue, car il n'est de vérités que littéraires, de vérités du for intérieur...}
mardi 15 juin 2010
... concernant notre chère Margaret Ogilvy, parue dans "Libération", le 3 juin dernier.

Bientôt, celle du "Figaro Littéraire", qui a été retardée...

***

Il ne me reste que deux petites semaines afin d'achever un autre ouvrage. Dès que je serai libérée de cette servitude bien agréable, je reviendrai épingler quelques pages volantes échappées de mon univers littéraire, philosophique et cinématographique... Ne m'en veuillez donc pas pour ce silence provisoire et pour l'immense retard que j'ai pris dans ma correspondance. Je répondrai à chaque lettre et courriel dans les prochaines semaines. 
À très bientôt ! 
mercredi 2 juin 2010
Je ne sais pas. 
Je ne sais pas bien lire à haute voix. Ni en français, ni en anglais (Margaret ne se prononce pas "Margaret", il faut élimer le second "a", par exemple). Je bute sur les mots, je zézaie un peu. Je m'en moque. Je suis une enfant bien trop timide et embarrassée par la gangue de ma mauvaise éducation, encombrée par une apparence d'adulte qui me sied si mal. Cependant, en ce jour faste pour les amis de Barrie, j'ai eu envie de vous lire quelques pages de Margaret Ogilvy
J'ai (re)traduit quatre fois ce texte, en totalité ou en partie. Il a pris naissance dans ce bureau, mon antre ; ma première traduction remonte à quatre ans, au tout début de ma quête barrienne. Ici, dans ce lieu d'étude, pas un centimètre carré qui ne soit occupé par mes diverses passions, anglaises ou fort exotiques. Toujours littéraires, jamais loin du continent Philosophie. Je dessine ici l'univers de la lectrice que j'espère devenir un jour. Car, avant d'écrire ou de simplement traduire, je lis. Et lire n'est certainement pas pour moi une activité de divertissement ; c'est la grande affaire de ma vie, l'une de mes raisons durables de vivre et d'aimer la vie. C'est le sérieux véritable, celui qui dissimule la béance du tragique. Rares sont ceux qui comprennent cela. Mais cela n'a rien d'étrange : nous ne parlons pas la même langue, celle du for intérieur, bien mal enveloppée, bien mal servie par la langue commune.



En guise de conclusion à cette innocente vidéo, voici la lettre que j'avais adressée à mon éditeur, afin de lui proposer ma traduction de Margaret Ogilvy. Je vous la livre, à peine retouchée, car elle contient des éléments susceptibles de guider la lecture de ce livre tout à fait particulier. Rien de neuf  pour ceux qui me lisent régulièrement : je suis une vieille folle radoteuse.

                                                                                                                 


                                                                                                                   Ailleurs, mardi 24 mars 2009,


À vous qui me lirez peut-être,


À l'intérieur de mon esprit et de mon cœur, vous trouveriez si vous y glissiez la main le grand amour que je porte depuis quelques années à un auteur encore trop méconnu en France, Sir James Matthew Barrie, un spécimen scots d’un mètre soixante-et-un, né en 1860, à Kirriemuir, dans les Lowlands, et mort en 1937. Un gredin d'enfant l'a dissimulé à nos yeux français sous son ombre pesante, Peter Pan, sa créature. Ne froissez pas encore la page en estimant que je me trompe d'interlocuteur en vous adressant cette lettre.
J'ignore si le sieur Barrie a croisé, une ou plusieurs fois, votre chemin ; mais il a coupé la route qui était jusques alors la mienne, il y a quelques années. J'ai fait sa connaissance grâce à la fée Serendipity, parfois mieux connue sous l'innocent patronyme Hasard, et c'est ainsi que, tombée en amour de l'un de ses romans, The Little White Bird, je l'ai traduit et il fut publié aux Éditions Terre de Brume, fin 2006. Depuis cette première lecture enchantée, je n'ai cessé de traduire ce grand romancier et dramaturge, allant chaque année à la rencontre de son fantôme dans son pays natal, dessinant au gré de voyages en Écosse et en Angleterre la cartographie de son existence. J'ai construit également un site internet qui lui est dévolu : http://www.sirjmbarrie.com.
Aujourd’hui, modestement, je vous propose à la publication ma traduction d’une œuvre que l’on pourrait désigner comme la matrice de l’œuvre barrienne, Margaret Ogilvy. Matrice à plusieurs titres : le livre est consacré à la mère de l’auteur et celle-ci, transformée en héroïne par le prodige de l’écriture, devient le modèle-carbone de toutes les créatures féminines de son œuvre – fée, sorcière, sirène, héroïne de conte (Cendrillon), femme, enfant et femme-enfant. Dans ce livre, qui n’est ni une biographie ni un roman, qui est « simplement » littérature à l’état pur, Barrie nous livre son secret, qui est tout autant sa façon de vivre que sa manière d’écrire. Car l’un n’est que le reflet de l’autre. Il faut faire assurément connaissance avec ce très grand écrivain de langue anglaise du XIXe siècle.
Ce court roman réaliste, tendre et cruel à la fois, est le livre qu’un fils a écrit en pensant à sa mère. C’est la mémoire, mille fois convoquée, mille fois généreuse, qui déverse les souvenirs qui traversent les pages comme des billes de métal. Et Barrie d’endosser ces peaux de morts, avant même, parfois, qu’ils ne fussent froids, car la méthode d’écriture de Barrie est invariable : adopter le point de vue de l’autre, jusqu’à devenir lui, jusqu’à le recréer, lui redonner naissance.
C'est ainsi que la mère de James Matthew Barrie, l'homme, devient la fille de l'écrivain James Matthew Barrie. Prodige de la littérature, sans cesse renouvelé.
Il est impossible de lire Margaret Ogilvy sans avoir le cœur déchiré de part en part, mais c’est aussi un autre cœur – plus solide mais plus contracté – qui nous sera restitué, à la fin de la lecture de cette miniature, de cette fausse biographie. Oui, une biographie fictive, une biographie que le lecteur peut porter en médaillon autour de sa mémoire ou en broche épinglé à son cœur, bijou que l'on ouvrirait à l'envi pour y trouver à chaque fois quelque chose de nouveau pour l'esprit et d'intrigant pour le cœur, avec cette révélation secrète à l’intérieur : on ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance.
J.M. Barrie est un horloger, une petite main qui tisse une toile d’araignée à l’intérieur de chaque livre, qui est construit, sans que l’on s’en aperçoive au premier abord, comme un petit escalier en colimaçon, dont chaque paragraphe est une marche.
Le fait de raconter des histoires est une aussi vieille combine que l'histoire de l'humanité. Les mères furent sûrement celles qui inventèrent ces plaisants mensonges, car les mères sont toujours décevantes. C'est par elles que nous apprenons la trahison pendant que nous les tétons. L'histoire impose le silence, qui déploie un charme immédiat, jeté ensuite dans ce puits creusé entre celui qui dit et celui qui écoute. Proust savait cela, Barrie tout autant que lui, avant lui. D’autres avant et après aussi : les meilleurs.
Cautériser la peine par la peine, tel est le secret des enfants abandonnés à eux-mêmes. Daniel Eyssette était tenté par l’anneau de fer accroché au plafond, l’enfant James Matthew Barrie est tenté par la métamorphose : prendre la place d’un enfant mort. Il prendra donc la place du fils préféré de sa mère, mort à peine adolescent, en adoptant ses façons et ses vêtements. Ouvrez grand les yeux et tendez l'oreille.
Tout est dit, surtout ce qui est celé et qui transperce les mots délicats, pour qui sait lire : Barrie aimait et haïssait sa mère, qui abusa des forces vives de l'enfance et les détourna à son profit, à la manière d'une main humaine qui dévoie le cours d'une rivière au moyen d'un barrage. Oh, bien sûr, le petit Jamie, devenu un écrivain célèbre n'a jamais élevé la voix ou le verbe, mais il n'est guère besoin d'être psychologue pour l'entendre se plaindre au loin, très doucement.
L'ironie, l'humour et le paradoxe sont la défense impassible des outragés sensibles. Écrire, c’est tenir à distance. Tenir à distance, c’est se mettre de côté, réserver la meilleure part de soi (la chair tendre et faible), quelque part, pour le grand festin, tandis que l’on prête des idées et des sentiments à son ombre. Celle-ci va jouer quelques tours, devant vous, et regagner ses domiciles. Rien n’est aussi vrai que ce qui est réputé faux par la mémoire et le témoignage des spectateurs.
Il y a du Dickens – lisez les premières lignes : l’histoire des chaises – et du Daudet chez Barrie, celui du Petit Chose, c’est indéniable. La plainte d’un ancien enfant qui s’adresse à un autre enfant, logé dans la carapace pas trop étanche du lecteur adulte.
Mais Barrie est plus prudent que Daudet : l’émotion est contenue et elle n’en est que plus dangereuse pour le lecteur. Barrie est trop subtil et trop assuré de l’idée qu’il ne faut pas réveiller ce qu’il ne pourra pas rendormir, une ancienne douleur qu’il a colmatée avec de sacrés beaux mensonges : l’art, la remémoration fallacieuse des souvenirs (procédé de tout écrivain) et surtout l’humour ou l’ironie dépersonnalisent et permettent au sujet singulier de se tenir à distance et de considérer son malheur comme détaché de lui-même. Peter Pan – mais qui le sait encore ? – était « le petit garçon qui haïssait les mères ». Il y a du Peter Pan en Barrie, l’homme et l’auteur. Il y a cette ambiguïté de l’enfance et de la maternité, qui fait lui fait dire dans un de ses carnets :
« Histoire d’un amant qui, afin de faire plaisir à son aimée, tue sa propre mère et lui arrache le cœur. Il trébuche et le cœur sanguinolent dit ceci : "T’es-tu blessé, mon cher fils ?" » Comme souvent, avec Barrie, le motif est inversé et la cruauté est plutôt celle de la mère que de l’enfant, in fine.
Qui pourrait croire, en lisant l’hagiographie de sa mère, Margaret Ogilvy, qu’il aimait réellement cette femme ? Ou qu’il l’aimait seulement ? Aimer sa mère au point d’en faire un dieu est selon moi à la mesure de la culpabilité qu’il ressent à la haïr. Je réserve cette analyse à un travail qui est en cours, mais je suis persuadée que cette femme fut nocive à l’extrême pour le petit Jamie et sa sœur, Jane Ann. Quelle mère digne de cette fonction accepterait que l’un de ses enfants sacrifie sa vie pour elle ? Barrie a combattu le complexe (inversé dans le cas présent) du Pélican de Strindberg.
Au premier abord le narrateur adore sa mère, mais le portrait est ambigu. Un sacrifice inacceptable est demandé. Le même motif cent fois reconstruit dans son œuvre, jusque dans ses Carnets. Exemple. « Histoire de fantômes. La petite vieille. Toute sa vie, elle a été ardemment dévouée et dépendante de son fils (ou fille). Très timide. Son fantôme hante la maison. Elle effraie les gens. Son fils sent qu’elle ne peut pas trouver son chemin dans les ombres sans lui. Il finit par se tuer pour prendre soin d’elle. » Énième variation d'une même histoire : ou la mère se sacrifie pour l'enfant ou l'enfant se sacrifie pour la mère. Mais l'inversion des rôles ne veut dire, car il faut d'abord lire cette relation aliénante, ce chantage affectif qui lie les deux protagonistes. Il n'y a guère de risques de se tromper en songeant que Margaret Ogilvy fut une mère abusive et j'ose dire une mauvaise mère. On ne peut jamais aimer lorsque l'on idolâtre à ce point une femme qui est davantage une déesse qu'une mère.
Si un homme fut capable en ce monde d’écrire une lettre d’amour et de peine à un autre être humain, c’est sans aucun doute J. M. Barrie qui y parvint avec ce tout petit livre, qui en dit autant qu’il en tait. Ce n’est pas vraiment un appel à lire entre les lignes, mais plutôt une confession en forme de cénotaphe, qui nous convie à allumer dans notre souvenir quelques lumières pour ceux qui sont maintenant des fantômes.
Barrie était admiré de Stevenson. Leur correspondance est exemplaire du respect mutuel que deux hommes de génie peuvent se témoigner. Même la plume fielleuse et jalouse de George Bernard Shaw lui reconnaît de grands mérites et va sonder les profondeurs de l'enfer intérieur de celui que l'on allait condamner en France à n'être que le créateur de Peter Pan, le cloisonnant, via Disney, à une littérature de genre qui n'est pas du tout la sienne – car Barrie n’est pas un auteur pour enfant ou un littérateur qui œuvre dans le merveilleux ou le fantastique. Il suffit de lire le livre que je joins à ces lignes pour le comprendre.
Chaplin et Hitchcock lui ont rendu hommage au sein de leur art. Et, plus proches de nous dans l'espace, Proust et Léautaud ont reconnu la valeur de l'écrivain et, en particulier, du texte dont je vous propose la traduction à publier.
Que disent-ils ?
Écoutons Léautaud :
« Mercredi 9 Août (1922)
Pour en revenir à ces livres qui n'ont point touché le public tout en méritant mieux, il y a encore un exemple dans les éditions du Mercure : c'est le Margaret Ogilvy de Barrie, un livre délicieux que personne ne connaît. »
« Jeudi 27 Août (1936)
J'avais parlé à M.D. de Margaret Ogilvy, de Barrie, un livre charmant que personne ne connaît. Samedi dernier, elle m'écrit de B. L. où elle suit son traitement, qu'elle manque de lecture et me demande de le lui envoyer. Dans une lettre reçue d'elle aujourd'hui, elle se déclare de mon avis : adorable. Elle ajoute que c'est drôle, que moi, si réaliste, je sois toujours pris par les livres anglais qui sont presque toujours du domaine de la légende. Je lui ai répondu qu'on aime toujours ce qu'on n'a pas (...) »
« Jeudi 18 Août (1947)
J'ai relu tantôt cet adorable livre (…), Margaret Ogilvy, de l'écrivain anglais Barrie. Je ferai mieux de ne pas l'écrire : l'émotion presque aux larmes. »
Ce qui est remarquable, ce sont les dates. Léautaud est revenu plusieurs fois à ce livre au fil des années; le livre a laissé une trace profonde en lui. Pour qui connaît Le petit ami, rien d'étonnant.
Ce n’est pas un hasard non plus si Proust fut assez fasciné par Margaret Ogilvy (accompagné peut-être des Peter Pan, car si l’on se fie à P.-E. Robert (1), il semblerait les avoir lus également) au point de demander des précisions sur ce dernier dans une lettre à Robert de Billy et si certain baiser du soir refusé au début de la Recherche ressemble à s’y méprendre au dernier baiser de Mrs Darling, celui qui ne peut être donné. Et pour cause ! « En attendant, on pourrait lire cette exquise et pure Margaret Ogilvy de Barrie (…) et qui n’est que la vie d’une paysanne racontée par un poète, son fils. » (2) La mère de Marcel, le narrateur, emprunte bien des détours de Margaret Ogilvy. Il y a là un chemin qui pourrait s’ouvrir sur une immense gorge écossaise. Il semble que Proust, puis ceux qui s’intéresseront à ses lectures anglo-saxonnes, ne mesureront pas vraiment la portée de ce livre ; pourtant, une lecture de la Recherche comporte certains échos qui pourraient très certainement provenir de Barrie, mais il n’est pas le lieu d’en faire état. Rendons grâce à P.-E. Robert d’avoir su déceler en Barrie cette particularité, qui n’est pas une évidence pour ceux qui ne pactisent qu’avec le contenu très manifeste de ses œuvres : « Ses études psychologiques se différencient cependant de celles de ses devanciers dans ce qu’il est le premier à la différence de Dickens, de Thackeray ou de Meredith – à faire une place à l’inconscient. » (3)
Stevenson, fort prisé par Proust et presque surestimé en France, n’a jamais atteint ce niveau de pureté, de vérité psychologique ou de réalisme dans ses œuvres. Il est un merveilleux conteur, un ensorceleur, qui redonne à l’adulte le goût premier de la lecture, qui fait renaître l’époque où on lit simplement pour savoir la fin. Barrie, lui, est un homme des profondeurs de l’humain. Mais il ne le laisse pas voir au premier venu. Il vous met face à la simplicité d’une situation, d’une déclaration, d’un sentiment blanc jusqu’à l’os, qui est l’état le plus difficile à atteindre, quand on possède quelque savoir ou savoir-faire. On peut être simple par inadvertance, par un surgissement presque miraculeux, par chance, plus rarement par génie. Qui serait en mesure, excepté la répétition du prodige, de faire la distinction entre le coup de hasard bien à propos d’un imbécile et la fulgurance, étayée pour des ridelles souterraines, par tout un cheminement réflexif qui demeure invisible, du génie ? En lisant certaines phrases de Barrie, des interlignes qui passent inaperçus, le doute n’est pas permis – s’il faut démontrer ce qui frappe autant l’intellect que la sensibilité du lecteur bien né : Barrie surpasse de très loin ceux de son époque dont on se rappelle.
Il ne s’agit pas d’élever notre auteur en abaissant les autres, mais d’expliquer un silence fort pesant, qui est celui de notre siècle à l’égard de son œuvre, et qui décourage les meilleurs esprits à se tourner dans la direction de cet auteur qui est une exception dans toute l’histoire de la littérature. Tout auteur de talent est une exception, certes. Mais Barrie est une exception d’un type particulier : il vous condamne à la bêtise ou au mutisme dès que vous vous avisez de parler de lui. Il paraît tellement fin et subtil que, parfois, le lecteur manquant de cette délicatesse, en vient à se demander s’il agit sciemment ou bien s’il est emporté par une forme de lucidité paradoxale, où l’innocence de sa complexion recouvrirait d’un voile poli et pudique ce que sa sagacité exprime plutôt vertement.
Il est des auteurs résolument absents de leur œuvre, des écrivains dont on n'entend pas la voix, car ils n'en possèdent pas de remarquable ou bien celle-ci demeure inaudible, éteinte par le texte, cachée par lui. Le texte emprunte alors la voix du lecteur pour se dire. La voix de l’auteur, c'est la gueule de l’acteur, c'est son style, quand il en possède un authentique, bien sûr, c'est-à-dire quand il vit à l'intérieur du livre. Beaucoup d'auteurs – parfois même de très bons auteurs – portent leur histoire, la déposent dans un livre et demeurent sur le seuil, sur la pointe des pieds, pour la regarder vivre à quelque distance d’elle, à une distance neutre, de cette manière précise et ferme à la fois dont une mère regarde son enfant quitter le monde de l'enfance pour un ailleurs dont elle est exclue, par la fente d’une porte entrebâillée. Chut! C’est d’ailleurs l’un des thèmes de ce livre. Le combat entre une mère et son fils, le combat de ce dernier pour l’indépendance, pour avoir le droit de devenir un adulte, et le refus de lâcher la main de l’enfant, qui n’en est plus un, de la part de la mère. Vieille histoire immortelle.
Barrie est de ces auteurs dont la voix se fait entendre, à chaque mot, renaissant de mots en mots, création continuée à chaque instant de la lecture. C'est cette tessiture vraiment particulière qui, à mon sens, est peut-être la cause d'un relatif oubli en France de cet auteur qui entrelace singulièrement l'intimité de l'auteur et celle du lecteur, obligeant ce dernier à ressentir de conserve pour comprendre véritablement... Les lecteurs, qui rencontrent pour la première fois Barrie au détour d’un texte, sont en général surpris. La simplicité apparente du style, l'offrande d'une émotion pure et claire qui masque le prix que le lecteur devra payer, in fine. On ne peut comprendre et aimer pleinement Barrie que si l'on accepte d'être « faible » à l'égard de ses propres émotions et, bien sûr, cette faiblesse n'en est pas une, mais elle requiert un courage que tous les lecteurs ne savent pas posséder. Perdre la maîtrise de ses émotions, pour les ressentir vraiment. La cruauté de Barrie réside dans sa capacité à être sensible et intelligible en même temps, à être autant l’un que l’autre et à contraindre le lecteur à n’être plus que sensibilité s’il comprend vraiment de quoi il retourne.
« L’amour. C’est de la capacité à aimer des mères dont nous tombons amoureux. La personne qui peut aimer le mieux est celle qui est le mieux aimée. » Aime-t-on jamais mieux que le très petit enfant qui aime ? La mère devrait être digne de cet amour, mais est-ce toujours ? Barrie est on ne peut plus ambigu en ce qui concerne les mères. Il ne les apprécie guère, semble-t-il souvent, mais vénère toujours en elles la maternité, leur pouvoir de fée et de sorcière sur l'enfance - ce qui lui fera dire, par l'intermédiaire de Peter Pan : « Les mères sont gentilles mais elles gâchent tout le plaisir que l'on peut prendre. » Ne pas estimer à la légère ses paroles…


Je formule l'espoir de n'avoir pas été tout à fait inopportune et vous prie, vous qui me lirez peut-être, de recevoir mes respectueuses salutations,


Céline-Albin Faivre


(1) Marcel Proust lecteur des anglo-saxons, Nizet, Paris, 1976.
(2) « Essais et articles »  in Contre Sainte-Beuve, précédé de « Pastiches et mélanges »  et suivi de « Essais et articles » , Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1971, p. 530. Article paru pour la première fois dans « Le Figaro » en date du 20 mars 1907
(3) Op. cit., pp- 176-177.


Outre les êtres dont le nom est imprimé à la fin de ce livre, je remercie mes amis, proches et moins proches, ceux qui sont toujours là et ceux qui se sont éloignés, ceux que j'ai sûrement trahis et ceux qui, sans doute, m'ont trahie, et mes lecteurs fidèles (depuis 2005), ceux de l'ombre et ceux qui n'ont pas peur de commenter les embryons d'idées que je mets en conserve (ou à la consigne), ici. Ils savent, chacun d'entre eux, ce que je leur dois. Un petit fragment de leur être est contenu dans le livre. 
Je remercie également mes chers Balzac et Maupassant, qui m'ont soufflé deux idées essentielles – ils m'ont aidée à me tirer d'un mauvais pas alors que je retraduisais ce texte. 
VIVE JAMIE ! 
Vive Bonnie Prince Charlie ! 
Vive celui qui n'a pas peur de danser dans l'ombre ronde de son premier rêve d'enfance !
Et, très bientôt, un "bonus" au livre sera disponible sur le site.

****

ERRATA :
J'ai repéré quelques petites erreurs dans l'édition de ma traduction :
La gravure, le frontispice de Margaret Ogilvy, n'est pas de F.D. Bedford.
L'édition originale est, bien évidemment, celle de Hodder and Stoughton en 1896.
P.79, note 2 : la note a été raccourcie, mais le sens en devient alors fautif.
Ma note originale était la suivante : "Hodder & Stoughton en Angleterre et Charles Scribner's Sons, en Amérique, furent les deux principaux éditeurs de Barrie."
Barrie est mort en Angleterre et enterré en Écosse, contrairement à ce que pourrait laisser entendre la quatrième de couverture.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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