mardi 6 décembre 2005

Je viens d'achever la lecture d'un roman hilarant de Paasilina, dévoré sur recommandation, La Douce Empoisonneuse, et je compte bien me lancer dans Petits suicides entre amis. Je présume que le ton sera identique, à savoir férocement drôle. Nous manquons cruellement, en France, de romanciers de cette trempe. Ou s'ils existent, il faut aller les dénicher soi-même dans les entrailles de librairies de plus en plus soucieuses de leurs têtes de gondole au lieu de l'être du palais, réputé délicat, des lecteurs. Je sais bien qu'il faut vivre, mais doit-on vendre son âme pour autant ?

J'en ai assez de voir s'empiler, bien en évidence, comme une provocation, les Amelie Nothomb et consorts. Certes, elle n'est pas la pire. Mais tout de même ! Place aux écrivains, aux romanciers, aux gens qui ont un truc à dire, qui ont la passion dans le sang, qui écrivent avec leur sang. Elle me fait penser à un âne qui avance en direction d'une carotte. Remplacez l'ombellifère par un billet de banque et vous aurez un tableau juste devant les yeux.
Hormis un premier roman intéressant, la damoiselle ne fait que répéter la même histoire, de livre en livre, invariablement. Immuable et ennuyeuse, comme une montre suisse. Elle a pour unique talent celui de faire passer de la photocopie pour de l'original - dans les deux acceptations de ce mot. Elle devrait écrire moins gros, cela gâcherait moins de papier.
Elle n'a, précisément, d'originalité que pour ceux qui ignorent tout de la littérature japonaise, dont elle s'inspire maladroitement. Elle pue le toc et le faux à plein nez. Elle me donne la nausée, à chaque rentrée de septembre. Je pense faire un joli petit autodafé (en me souvenant de Candide) dans quelques librairies. Cela me soulagera un temps. Je vais faire appel aux pompiers de Fahrenheit 451.
Pardon pour cet emportement passager, sûrement dû à un dérèglement hormonal.
Tournons la page. J'ai été très agréablement surprise par le style et l'histoire que nous narre Jean-Pierre Andrevon, dans le Travail du furet. Il est si rare de rencontrer un contemporain, qui ait du goût pour le style, quel que soit le style, et qui s'efforce de nous entraîner dans une histoire bien ficelée. L'homme écrit dans un argot raffiné, imbu de culture cinématographique, noire de préférence, pour notre plus grand bonheur. Ensuite, je me pencherai très vraisemblablement sur ce roman "tendance steampunk", qui me paraît, a priori, de bonne facture : Les conjurés de Florence de Paul J. McAuley.
* Du heurt à la porte dans Macbeth 
 La différence entre le philosophe et l’essayiste et l’écrivain est peut-être la passion et l’obsession du détail. Non que le philosophe les ignore, au contraire son caractère d’obsessionnel et ses tendances paranoïaques le pousseraient plutôt à en avoir un grand souci, mais la passion de l’essayiste pour le détail est d’une autre nature. Quand le philosophe se sert du détail pour soutenir, peaufiner ou masquer la faille de son idée globale ou englobante, l’essayiste part du détail pour reconstituer un monde qui sortira tout entier de ce détail. Le premier justifie rétroactivement le détail quand l’autre fait l’inverse, il fait tenir son idée sur la pointe du fragment. Thomas De Quincey nous livre sa leçon sans attendre : «Ici je m’arrête un moment pour exhorter le lecteur à n’accorder jamais aucune attention à sa raison quand elle entre en conflit avec toute autre faculté de son esprit. La simple raison, encore qu’utile et indispensable, est la plus pauvre faculté de l’esprit humain, et la moins digne de confiance ; et pourtant la grande majorité des gens ne se fient qu’à elle ; ce qui peut suffire à la vie ordinaire, mais non point à des fins philosophiques.» L’intelligence que nous avons du monde qui nous entoure est perverti par la raison qui nous empêche de voir hors de nous et en nous. L’émotion, «l’effroi», « la profondeur de solennité» éprouvés par De Quincey à l’audition de ce bruit n’ont pu lui être expliqués ou justifiés par le fait de sa raison. En vérité ce bruit est l’expression, une des expressions du tragique qui se manifeste souterrainement. Or, si le tragique se comprend intuitivement, il paraît impossible à conceptualiser, à expliquer, car il parle moins à notre entendement qu’à nos entrailles d’où il tire son écho quand la raison reste en surface. Il est suggéré, et demeure muet et invisible pour la raison. La raison ignore la perspective ainsi que le démontre De Quincey quand l’œil la perçoit instantanément. Certes, la raison peut aider à comprendre comment reproduire la perspective mais la connaissance qu’elle apporte est toujours secondaire, médiate par rapport à l’intuition (lorsqu’elle n’est pas pervertie par la raison). Le thème de ce minuscule essai est le bruit produit par quelqu’un qui frappe à une porte. Mais ce n’est pas n’importe quelle porte, mais celle de la demeure de Macbeth, dans laquelle il vient d’assassiner le jeune et vertueux Duncan. Le thème de la porte est un thème qui revient souvent dans l’œuvre de Thomas De Quincey. Elle symbolise la mince cloison qui sépare le monde des vivants de celui des morts, le monde de ceux qui veillent de celui de ceux qui rêvent. La porte suggère l’effraction, l’assassinat, la cruauté, la mort. La finesse de l’analyse, à la fois psychologique et philosophique, de De Quincey présente un intérêt majeur, si on la met en parallèle avec celle d’Aristote quant à la catharsis. On nous pardonnera de préférer celle de l’auteur anglais, plus aiguë et troublante pour le lecteur ou le spectateur, car elle suppose une identification – ou une « sympathie », à savoir la possibilité de se mouler dans les sentiments des protagonistes - du meurtrier et de l’innocent amateur de tragédies. Il semble que la description que l’auteur de L’assassinat considéré comme un des beaux-arts soit très loin de considérer la tragédie comme l’occasion d’une catharsis. Il nous invite à « plonger » notre regard dans l’enfer intérieur du meurtrier. Le regard dépourvu du lest de la raison qui nous empêcherait, comme pour la perspective, de voir. Le heurt sur la porte marque le réveil de la conscience humaine et l’enfouissement ou l’endormissement du monstre en l’homme. Le moment qui précède le heurt est celui d’une suspension de la raison ou d’une hypnose de cette faculté qui permet aux autres de n’être plus sous sa tutelle et de percevoir tout ce qu’elle masque ou évite… Ce que De Quincey décrit dans ce texte est une sorte de « pause métaphysique » au sein du courant de la vie prosaïque. Le sublime kantien ressemble à cela. Stevenson nous donne à pressentir la juxtaposition de ce «cœur humain » et de ce «cœur démoniaque» dans sa longue nouvelle, Docteur Jekyll et Mister Hyde. Le heurt sur la porte est le sobre et génial artifice que Shakespeare a inventé pour symboliser ce partage entre ces deux mondes. Rien n’aurait su exprimer mieux pour De Quincey l’effet voulu par le dramaturge, surtout pas le langage de la raison qui ne laisse jamais place à la suggestion ou à l’interprétation, mais dont la qualité est de tout dire lorsqu’elle parle. Le bruit se répand de manière inconsciente dans l’être et provoque une réaction. La fin de l’essai montre combien De Quincey accorde de valeur à l’œuvre de Shakespeare, en qui il voit une sorte de divinité, dont les œuvres ne comportent aucun détail superflu : tout n’est que « preuves de dessein et d’arrangement cohérent là où l’œil inattentif n’avait vu qu’accident ! » Certes, l’interprétation de De Quincey fait appel à son propre monde intérieur et elle semblera d’autant plus raisonnable ou rationnelle qu’elle s’accordera avec le nôtre. A l’instar de toutes les interprétations, elle n’est ni juste ni fausse, mais apporte un éclairage que l’on ne peut négliger puisqu’il dit le ressenti d’un être humain, un ressenti qui a au moins une chance de faire écho avec celui d’un autre humain, le dramaturge.

DE L'ASSASSINAT CONSIDÉRÉ COMME UN DES BEAUX-ARTS précédé de DU HEURT À LA PORTE DANS « MACBETH » suivi de LES DERNIERS JOURS D'EMMANUEL KANT, JEANNE D'ARC et de LA SPHINGE THÉBAINE [1963], trad. de l'anglais par Pierre Leyris et Marcel Schwob , 296 pages, 140 x 205 mm. Collection Les Classiques anglais, Gallimard - ess. ISBN 2070253341. 

Je parlerai en détail de Thomas De Quincey un autre jour, parce que c'est un auteur important dans ma vie de lectrice. Je voudrais juste évoquer brièvement, comme une esquisse, deux des essais contenu dans ce volume : La Sphinge (autre nom de la Sphinx) thébaine et Du heurt à la porte... 

La sphinge thébaine Cet essai développe l’idée selon laquelle Œdipe aurait mal répondu à l’énigme de la Sphinx. Au lieu de répondre « homme », catégorie universelle, concept abstrait, il aurait dû dire «Oedipe», son propre nom, celui d’un individu singulier, unique. Lorsqu’il livre le mot « homme » à la Sphinge, il s’exclut de cette notion abstraite et s’inclut à la fois dans ce terme. S’il s’était reconnu, personnellement comme concerné par cette réalité « homme », aurait-il pu alors faire l’économie de toutes les transgressions inconscientes qu’il a accomplies ? De Quincey semble le penser et nous dire le fin mot de sa pensée en matière de tragique. La raison et ses concepts ne sont pas assez puissants pour éviter la mort de l’homme, pour lui épargner l’épreuve du tragique. Convaincu ou pas par la démonstration plus esthétique que philosophique de De Quincey, il vaut la peine de recueillir certaines remarques, qui, bien que dotées de la simplicité des évidences, ne manquent pas de finesse. La plus importante, selon nous, est celle qui se blottit dans une question à laquelle il ne répond pas : «Il est singulier que dans tous les cas de cette sorte [les prophéties, les horoscopes, les oracles…] – et ils sont répandus en grand nombre dans la littérature classique – les parties menacées par le sort croient à la menace (autrement pourquoi chercheraient-elles à y échapper ?) et cependant n’y croient pas (autrement, pourquoi s’imagineraient-elles capables d’y échapper ?).» Deux éléments méritent explication ou un effort d’éclaircissement. Effectivement, le thème de la prédiction est un des ressorts de la littérature mondiale populaire en général, souvent à travers les récits mythologiques, le conte et la fable, et de la tragédie en particulier. Il semble que la prophétie appartienne plutôt à « l’âge primitif » de la fiction. Nous émettons une hypothèse rapide à cet égard : les représentations fictives de notre monde évoluent en parallèle avec le développement des sciences et des technologies dans la société. Plus le monde est « maîtrisé » par les sciences, ou donne cette apparence, moins la fiction use des prophéties dans ses productions. Comment peut-on croire et ne pas croire à la prédiction ? Nous supposons qu’il en est de même pour nous de l’idée de la mort toute crue. Elle nous est prédite dès la première respiration. On croit en elle – sinon à quoi serviraient les divertissements ? - et on n’y croit pas – car nous ne cessons de faire de sérieux projets. Elle est notre seule certitude et néanmoins la seule pensée vraiment insupportable, malgré notre amour insatiable et notre besoin de certitudes. La prédiction contient, en même temps et de manière contradictoire, une certitude et un simple possible. La certitude est celle du fait général, de l’idée, du concept. Le possible, celui de notre mort en première personne. La mort est une nécessité pour le genre humain et un accident (ou un possible) pour l’individu. Un être sain d’esprit, ou plus précisément un être dont la raison est gouvernée par le principe de contradiction, ne peut croire une chose et son exact contraire. Les héros que concernent une prophétie ne croient pas avec la même intensité au contenu de la prophétie et en la puissance de leur raison (qui doit leur octroyer d’éviter la prédiction). Ce qui est prédit est un événement ou une suite d’événements dont la réalisation se présente comme possible (pas d’intervention extraordinaire ou d’éléments fantastiques ou surnaturels) bien que souvent d’apparence improbable. Ce qui est prédit ne heurte pas la conscience ordinaire que nous avons du réel. Or, le crédit accordé par le destinataire de la prophétie porte moins sur une foi en l’auteur du présage, en ses pouvoirs divinatoires, ou même en l’augure lui-même, qu’en la vague terreur produite à la fois par la possibilité de l’événement funeste (qui n’est qu’un rappel de la certitude où nous sommes de passer l’arme à gauche) et plus encore par la sensation de n’être pas libre de choisir un autre possible. A contrario un présage favorable ne suscite aucune réaction de terreur... Il le devrait tout autant, si nous étions parfaitement logiques...







Ce billet fait suite au précédent. Il est précisément dénué de commentaires personnels. Comment parler de la beauté ? Il me semble que les analyses des philosophes avisés (Kant ou Hegel) soient inappropriées ici. La signature de Julia Margaret Cameron est donnée par l'espèce de flou (je ne songe pas nécessairement aux photographies que je présente ce matin), plus ou moins maîtrisé, qui donne une aura irréelle à ses photographies.
Ces photographies donnent à voir l'âme des êtres mis en scène.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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