samedi 21 février 2009
Mary Ansell, l'épouse de J. M Barrie, mériterait à elle seule une biographie, tant ce personnage présente des zones d'ombre et conserve, à ce jour, son mystère. A mes yeux, en tout cas.

J'ai peu de temps pour écrire autant qu'il serait souhaitable que je le fisse et que je l'aimerais sur mes sites - comme toujours, il manque des heures à mes jours et à mes nuits -, mais il me faut de plus en plus choisir entre travailler aux traductions de Barrie et à sa biographie, ou bien sur le site qui lui est consacré. Parfois, les activités peuvent s'accorder ; parfois, elles se court-circuitent et il me faut faire des choix un peu douloureux. Mais ce qui m'importe, in fine, c'est que le volume Barrie annoncé depuis fin 2006 et qui aurait dû paraître l'année dernière, voie le jour cette année, ou une première partie en tout cas. Et je suis très confiante. Cela adviendra dans les conditions qui me paraissent les meilleures et, surtout, à mon idée.

Dans le prolongement de ce travail - qui n'est qu'une partie de mes (trop, diront certains) nombreuses activités - j'ai de passionnantes discussions avec quelques amis de Barrie, surtout avec mon bien-aimé Robert Greenham, dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois. Mercredi dernier, il a publié un nouvel article en relation avec Barrie, développant un peu un propos déjà tenu dans son livre.
J'ai décidé de le traduire / de l'adapter pour les lecteurs français qui ne lisent pas l'anglais.
Je vous le livre ci-dessous, avec sa bénédiction.
Rien ne vous empêche de lire l'original, bien entendu.
Ensuite, il sera "fondu" sur une page de mon site, avec d'autres documents connexes.
Je préciserai simplement que Barrie s'est servi bien avant Rosalind, dans Quality Street, d'un personnage de femme qui joue sur deux âges (on retrouve beaucoup de points communs entre les deux oeuvres)... et que le renversement temporel (la mère qui devient une enfant et l'enfant qui devient mère, par exemple) ou les jeux avec la temporalité des personnages (Peter Pan, Mary Rose, pour les plus célèbres) sont quelque chose de fréquent dans l'œuvre barrienne. C'est pourquoi je suis persuadée que le propos de Rosalind s'inscrit dans une thématique plus vaste et a des explications plus profondes qu'une simple taquinerie à l'encontre de son épouse peu regardante en ce qui concerne les dates... Mais le propos de Robert m'intéresse fort, car il s'appuie sur des faits avérés, concrets, et je le sais sur la trace de nouvelles informations, peut-être... Car Robert est un véritable détective (a sleuth) et il l'a prouvé à de nombreuses reprises.

Je joins à ce billet des coupures de presse d'époque. The Sketch du 5 juillet 1893. Je suis assez fière d'avoir pu dénicher et acheter ce document, puisqu'il s'agit d'un entretien avec Mary Ansell, future Madame Barrie, alors qu'elle jouait dans une pièce de mon adoré auteur.





Mary semblait avoir du piquant dans ses réparties.

[Cliquez sur les images afin de les agrandir. Merci de ne pas les reproduire sans mon consentement. Si j'ai un peu de temps, je ferai une traduction sur le site Barrie.]

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Les mensonges de Mary Ansell et Rosalind, une pièce de J. M. Barrie
par Robert Greenham

Dans mon livre, It Might Have Been Raining, publié en 2005, j’étais le premier à révéler que des documents officiels prouvaient que l'actrice victorienne, la comédienne de théâtre, Mary Ansell, n'avait cessé de duper les gens – et peut-être même son propre mari, le dramaturge et romancier James Matthew Barrie - concernant son âge.


J'indiquai aussi, brièvement, dans ce livre, comment Barrie s'était servi de ce mensonge au cœur de l'écriture de l'une de ses pièces, Rosalind, dans les trois ans qui suivirent son divorce.
Aujourd'hui, la publication récente du recensement de 1911 m'a permis de préciser les mensonges de Mary et m'a conduit à écrire cet article-ci.
Mais, tout d'abord, quelques repères chronologiques...
1er mars 1861- Naissance* de Mary. 
Recensement de 1861 : l’âge de Mary est correctement indiqué (elle a un mois);
Recensement de 1871 : l'âge de Mary est correctement indiqué (elle a dix ans) ;
Recensement de 1881 : l'âge de Mary est correctement indiqué (elle a vingt ans) ;
Recensement de 1891 : la personne de Mary n'y figure pas.
Elle rencontre J. M. Barrie.
Elle a 31 ans.
1892 : Mary joue dans une pièce de Barrie, Walker, London.
Printemps 1892 : Mary rencontre J. M. Barrie par l'entremise de Jerome K. Jerome qui l'a recommandée pour la pièce de Barrie, Walker, London.


Le 9 juillet 1894 : Mary épouse J. M. Barrie. Le certificat de mariage comporte une mention incorrecte : Mary y est présentée comme âgée de 27 ans, alors qu'en réalité elle a 33 ans. (Différence entre la réalité et la fiction de Mary : 6 ans.)
Recensement de 1901 : l'âge de Mary reporté est de 34 ans. C'est faux. Elle est, en vérité, âgée de 40 ans. (Différence entre la réalité et la fiction de Mary : toujours 6 ans.)
Août 1908 : Mary rencontre Gilbert Cannan, un jeune homme qui rêve d'écrire, nommé secrétaire pour la campagne de Barrie pour l'abolition de la Censure.
13 octobre 1909 : audience pour le divorce de Mary et de J.M. Barrie. Jugement provisoire de divorce, conséquence de l'adultère de Mary commis avec Cannan. Jugement définitif en avril 1910.
28 avril 1910 : Mary épouse Gilbert Cannan. Le certificat de mariage stipule qu'elle a 41 ans, alors qu'elle est âgée de 49 ans. (Différence entre la réalité et la fiction de Mary : désormais, 8 ans.)


Grâce à ces découvertes, nous pouvons déduire que Mary, à l'instar de beaucoup d'actrices - entre vingt et trente ans -, qui préfèrent profiter quelques années encore de leurs vertes années, a décidé de se rajeunir. Ceci, afin de ne point se voir interdire des rôles et, partant, de prolonger encore un peu sa carrière. En outre, nous pouvons conclure de tout ce qui précède que Mary avait vraisemblablement menti à Barrie sur son âge de l'instant de leur rencontre jusqu'à leur mariage et, possiblement, également menti au pasteur David Ogilvy, l'oncle de Barrie, qui célébra le mariage. Mary choisit de maintenir une différence de six ans entre son âge prétendu et son âge réel pendant toute la durée de son mariage. Le mariage s'acheva par un divorce, en octobre 1909, suite à l'adultère consommé par Mary Barrie et Gilbert Cannan. Ce dernier était entré dans la vie des Barrie en 1908, alors qu'il n'était âgé que de 23 ans.
Beaucoup de biographies et d’articles nous présentent Barrie tombant amoureux et épousant une jeune et jolie actrice, sous-entendant par là que tout le monde croyait que Mary avait au minimum quelques années de moins que lui ; mais, Barrie étant né le 9 mai 1860, la différence d’âge n’était que de neuf mois. (Fait au moins connu par l'ami et le biographe de Barrie, Denis Mackail.)
Le nouveau mariage de Mary lui donna la possibilité de réduire de quelques années encore son âge. Mais, cette fois-ci, la raison ne pouvait être la même que précédemment, puisque Mary avait abandonné la scène seize ans auparavant, en épousant Barrie. Dans mon livre, j'ai émis l'idée qu'elle pouvait avoir agi ainsi afin de laisser croire à Cannan que, de leur union, pouvait naître au moins un enfant. En effet, Cannan n'avait que 25 ans quand il épousa Mary.


Un ajout à la chronologie de Mary...
Recensement de 1911 : l'âge de Mary est de 40 ans sur le papier, alors qu'elle a en réalité 50 ans. (Différence entre la réalité et la fiction de Mary : 10 ans!)

Il faudra attendre dix ans de plus, avec le recensement de 1921, pour savoir si Mary a continué ou non à "rétrécir les années" ; mais le temps a tout de même fini par la rattraper : nous savons que Mary ne porta jamais un enfant de Cannan et qu’elle divorça de lui en 1918, après qu’il l’eut trompée avec Gwen Wilson.

D’après moi, J. M. Barrie connaissait l’âge réel de Mary depuis le début – et, dans ce cas, il a dû fermer les yeux sur les informations erronées reportées sur le certificat de mariage, ainsi qu’en remplissant la feuille de recensement de 1901 – ou, plus vraisemblablement selon moi, il l’a découvert à un moment ou un autre de leur mariage, ou très peu de temps ensuite.

On sait que Barrie utilisait souvent des éléments personnels et des événements de sa vie ou de son entourage en guise de matériau d’écriture et d’inspiration pour ses œuvres de fiction. Avec le recul et des recherches, on peut identifier les êtres de son existence derrière le voile de ses personnages de fiction. En 1912, il semble qu’il y ait lieu de penser qu’il s’est servi des mensonges de Mary et de sa relation avec Cannan pour écrire sa pièce Rosalind. Je ne crois pas que quelqu’un d’autre ait avancé cette conclusion, mais les indices sont bel et bien là.
Dans le rôle principal, Madame Beatrice Page, une londonienne qui présente bien, dans les quarante ans, actrice, qui loue un cottage au bord de mer. Elle est sur le point d’être rappelée à Londres pour, une fois de plus, tenir le rôle de Rosalind, une jeune femme, dans la pièce de Shakespeare, Comme il vous plaira. Il y a un nombre important de références à l'âge mûr du personnage et Madame Page fait des commentaires variés à ce sujet : « (…) on ne devrait jamais demander son âge à une actrice (…) » ou encore ceci : « Avez-vous remarqué qu’il n’y a jamais de rôle dedans [dans les pièces] pour les femmes d’âge mûr ? »
Charles Roche, un jeune homme instruit, âgé – en effet – de 23 ans, passe au cottage presque par hasard et reconnaît sur une photographie une femme qui a une apparence de jeune femme, une femme pour qui il a été, il y a peu, fou d’amour. Cette femme est Beatrice, endossant le rôle de Rosalind. Charles est au départ conduit à croire que Madame Page est la mère de Beatrice. Madame Page lui parle en lui laissant croire que c’est le cas. Mais, après lui avoir expliqué les raisons des mensonges des actrices concernant leur âge, Charles en vient à comprendre que Madame Page et Béatrice ne sont qu'une seule et même personne. Ils tombent amoureux l’un de l’autre ; il la demande en mariage et ils partent tous les deux à Londres, en plein bonheur…
«Il n’y a rien pour elles entre vingt-neuf et soixante ans. De temps à autre, un de ces dramaturges, parmi les moins expérimentés, peut écrire un tel rôle. Mais, en rusant gentiment, on peut le persuader de dire : "Elle n’a pas besoin d’avoir plus de vingt-neuf ans. " Et, ainsi, mon cher Charles, nous sommes parvenus à tenir à distance de la scène les femmes d’âge mûr. Eh bien, même notre Père le Temps ne nous trahit pas ! Il nous attend dans les coulisses avec un linge noir, de la même façon que nos habilleuses nous attendent avec des draps pour protéger de la poussière et mettre à l’abri nos précieuses robes ; mais nous adoptons des façons qui rendent notre Père le Temps lui-même réticent à jeter sur nous sa cape. Peut-être est-ce le regard implorant et aguicheur que nous lui lançons, quand nous nous dérobons. Peut-être bien que, malgré sa vieillesse, il ne peut résister à la poudre sur notre joli nez. Et alors il dit : "Enchanteresse coquine, je vais te donner une autre année. "
Quand vous écrirez mon épitaphe, Charles, faites en sorte qu’elle soit tournée délicieusement, comme ceci : "Ses vingt-neuf ans durèrent longtemps" »


Dans la vie réelle, en août 1908, le jour qui suivit sa rencontre avec Mary Barrie, Gilbert Cannan avait écrit au sculpteur Kathleen Bruce : « (…) Madame Barrie commença soudain à me parler comme une mère l’aurait fait. Il s’agit vraiment d’une adorable personne et elle semble avoir besoin de moi. Je ressens ce besoin et j’y réponds –volontiers. »


Ce n’est certainement pas une coïncidence si Barrie choisit Beatrice comme prénom pour son personnage car, à la lumière de la pièce et de la connaissance qu’il avait de son ex-femme, il est intéressant de comparer les personnages de comédies dans les pièces de Shakespeare : Rosalind dans Comme il vous plaira et Beatrice dans Beaucoup de bruit pour rien. (Cf. ce lien.)
La Rosalind de Barrie est intéressante à deux points de vue : non seulement parce que cette pièce paraît prouver que le dramaturge savait que Mary avait menti sur son âge, aussi bien à lui-même qu’à Cannan, mais elle semble également prophétique : Beatrice séjourne à Monte-Carlo à « un endroit où les gens jouent » et, plus loin, nous apprenons qu’elle était censée passer un mois à Biarritz. Comme il peut sembler étrange qu’en février 1921, neuf ans après l’écriture de la pièce, D. H. Lawrence* puisse écrire à Mary, son amie depuis environ cinq ans, pour lui exprimer sa désapprobation quant à sa passion du jeu et pour lui conseiller de ne pas laisser ce travers devenir une habitude ! Étrange, également, que Mary, dans les années 1925, ait dû quitter l’Angleterre pour toujours, afin de passer le reste de ses jours à Biarritz !
Finalement, il semble que Mary parvint à duper les autorités jusque dans la mort. Elle mourut à Biarritz le 30 juin 1950. Son certificat de décès** indique une date fautive pour sa naissance : le 1er mars 1869 au lieu du 1er mars 1861… Elle avait manifestement continué à vivre dans ce mensonge et avait trompé ceux qui étaient proches d’elle pendant les dernières années de sa vie. Personne ne pouvait la démentir ; en effet, Barrie l’avait depuis longtemps précédée dans la mort et Cannan, victime d’une dépression nerveuse en 1923, avait passé le reste de sa vie dans des institutions psychiatriques. De plus, il semble prouvé qu’elle n’ait plus renoué de contact à l’âge adulte avec ses trois frères.
* Les lettres de D. H Lawrence sont conservées à l’Université de Nottingham. Dans ce contexte, les conservateurs reproduisent l’erreur concernant la date de naissance de Mary Cannan (1867 est indiqué), ce qui s’accorde selon toute vraisemblance avec le décalage de six ans qui a perduré pendant tout son mariage avec J. M. Barrie. Mes tentatives pour persuader l’université de Nottingham de corriger leur erreur ont échoué. ** Une copie du certificat de décès de Mary Cannan m’a été gentiment fournie par mon amie Céline-Albin Faivre, connaisseuse française de l’œuvre de Barrie, et auteur d’une traduction du Petit oiseau blanc (Terre de Brume, 2006) ainsi que du site internet : www.sirjmbarrie.com
Ma reconnaissance et ma bienveillance vont à Andrew Birkin, dont l’étude exhaustive consacrée à James Matthew Barrie est une mine d’informations : J. M. Barrie and the Lost Boys (Constable and Company, 1979 ; Yale University Press, 2003). Sans oublier son merveilleux site internet : www.jmbarrie.co.uk

Sans oublier Denis Mackail, The Story of J M. B. (Peter Davies, 1941).



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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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