jeudi 17 septembre 2009
Il y aura bientôt 4 ans que j'ai créé les Roses de décembre autant qu'elles m'ont recréée, si l'on se place dans une certaine perspective. J'ai ouvert cette fenêtre, parce que j'étais perdue dans ma forêt de mots, parce que la philosophie, pensais-je, m'avait abandonnée, parce que je n'attendais rien ni personne. Un geste égoïste et arbitraire qui s'est révélé être l'une de mes meilleures idées.
Hier, c'était l'anniversaire de Marie, morte au mois de mars de l'année 2008. Je sais qu'elle était présente - aux pays des âmes ou simplement dans mon cœur et, peut-être, est-ce la même chose - à la Sorbonne, dans la salle Duroselle, pour assister à la soutenance de ma thèse de doctorat de philosophie.
J'ai recréé, de manière à peine plus discrète que chez moi,

sur ma table de torture, dans cette salle, un autel entourant mon discours. de soutenance. J'aimais fort cette image. Elle me faisait songer à Henry James et à François Truffaut. Il fallait qu'aux côtés des présents les fantômes et les absents, mes aimés, soient présents. Ils l'ont été au-delà de mes espérances.
En quatre ans, beaucoup de choses ont changé. J'ai construit avec les intéressé(e)s de nouvelles amitiés, solides - même si d'autres ont fini par avouer n'être que des illusions -, grâce aux Roses et au travail que j'ai accompli pour l'amour de James Matthew Barrie.
Hier, le passé et le présent se sont tenu la main. Mes amis d'enfance, d'adolescence, et ceux de l'âge que l'on dit adulte étaient presque tous présents. Il y avait même le messager d'une nouvelle amitié. Et ceux qui n'étaient pas là physiquement l'étaient tout de même, parfois par la simple présence d'une photo ou d'un objet. Mes amis de toujours et ceux qui le sont devenus étaient là. Mon premier professeur de philosophie de faculté, qui était membre de mon jury, fut donc présent au début et à la fin de mon parcours, comme il l'a dit. Mon mari était au premier rang de l'assemblée, lui, qui, il y a 17 ans, m'a fait découvrir la philosophie et lire Louis-Ferdinand Céline, est celui à qui je dédie cette réussite. C'est autant la sienne que la mienne, même si j'ai bataillé dur. J'ai écrit plus de deux mille pages en 9 ans et j'en ai présenté 700, hier.
Cette épreuve fut pénible (il paraît que c'est un rite de passage ; en tout cas, c'est tout aussi violent) et, plus que cette réussite avec les honneurs, je retiendrai la force de la présence, celle de la grande majorité de mes amis, qui m'ont littéralement protégée et portée vers la fin de ce chemin. Sans eux, je n'aurais pas pu y arriver.
Et il faut louer, en premier lieu, mon ami James, professeur américain, qui m'a aidée plus que n'importe quelle autre personne à finir ce travail. Jusqu'aux dernières heures qui ont précédé ce 16 septembre 2009, il a travaillé pour me rendre forte. Croyez-le bien, travailler avec moi n'est pas un plaisir... Sans les Roses de décembre, je ne l'aurais jamais rencontré, il y a 901 jours. La chance n'existe pas, on la suscite.
Mon discours était constitué, au départ, d'une soixantaine de pages qui ne furent plus que huit le 16 septembre.
J'ai coupé un passage, en particulier, concernant Henry Darger, et j'ai eu envie de le déposer ici, accompagné de la magnifique chanson de Natalie Merchant. Elle est extraite d'un album qui m'a ravie.

Henry, je l'ai rencontré, grâce à une amie merveilleuse, une artiste, qui fait des collages sublimes, qui m'ont beaucoup inspirée pour écrire la fin de ma thèse. Je la remercie. Elle se reconnaîtra... Je souligne l'existence de ce DVD (zone 1) :


Fragment coupé :
Je ne suis pas certaine que le nom de Henry Darger soit familier à beaucoup. Cet américain né en 1892 et mort en 1973 était un auteur dont la particularité, outre un immense livre de plus de 15 000 pages avec beaucoup d'illustrations, découvert après sa mort par son logeur, fut de vivre tout à fait reclus. Cet enfermement choque et interroge autant, sinon davantage, que son œuvre, par ailleurs, impossible à se représenter.
Imaginez, pourtant, un instant un immense collage hétéroclite, un patchwork auquel un être humain consacrerait des dizaines d'années, qu'il alimenterait du soir au matin avec la moindre de ses pensées et la plus petite et banale de ses émotions. J'ai toujours été fascinée par les reclus volontaires, par ces gens qui prennent le gros rocher de Sisyphe pour boucher l'entrée de leur Caverne et qui macèrent à l'intérieur de cette grotte de Cyclope. Jusqu'à leur propre pourriture. Ce ne sont ni des ascètes ni des ermites à proprement parler, puisque chez ces derniers la solitude procède probablement davantage d'une décision en vue d'atteindre un certain idéal. Ce ne sont que des hommes qui vivent en projetant de manière assez brutale leur intériorité dans le monde extérieur. Tout ça, avec une inconscience terrible et un immense danger, d'abord pour eux-mêmes, puis pour nous. Ils se retrouvent alors face à face avec leur fond, avec cette intimité invisible - qui devrait demeurer telle, car la regarder en face revient à périr de la vision. Pour vivre, il faut douter, ne serait-ce qu'un peu, de ce que l'on est au fond. Il faut même douter de l'idée que l'on ait un fond. Il faut se construire, en s'érodant à des possibles. L'art réel, lui, marchande. La philosophie, elle, évite de savoir ses raisons viscérales et crée une vision du monde qui tend au plus grand englobement possible du réel. L'art est ce qui permet de pactiser avec cet inconnu qui nous habite et de le sublimer, c'est ce qui autorise une vision de ce soi fantomal qui fait ordinairement la pantomime à travers une œuvre élaborée ; c'est un spectre qui suinte entre les interstices du texte ou les jointures de l'objet d'art. Parfois l'œuvre d'art ne possède pas assez de raison et de conscience pour tenir à distance, sous le voile, cet intérieur qui veut se faire (bien) voir et cette impossible métaphorisation du soi caché prend possession de l'artiste et le broie dans sa folie. Il s'identifie à lui et devient lui. Le moi devient ce soi, sans retour possible, et perd le doute. Il n'est plus homme. Il est fou. Il est intérieur sans extérieur. Il n'a plus de peau. Il est prisonnier à l'intérieur.
Darger, lui, semble s'être reclus, comme cela, sans vraiment s'en apercevoir, absorbé par une œuvre qui a pris la place de son existence, de son être. Claustration volontaire et fermeture au monde qui ne répond pas à une décision claire. Darger lavait la vaisselle dans un hôpital, ne parlait à personne, ou très peu, et vécut seul la majeure partie de sa vie. Enfermé dans ses pensées, il semblait soumis au tropisme d'obsessions qui l'ont conduit à se consumer pour une œuvre écrite pour personne, pour un soleil dont il était la lune, peut-être. La plupart des spécialistes en la matière, vous diront, peut-être moins crûment mais cela revient au même, que Darger était fou. Il y a une assimilation parfois assez problématique entre la notion d'art et celle de folie. Voir Artaud. Voir le plancher de Jeannot, exposée au dehors de l'hôpital St-Anne. L'art est parfois folie, pactise avec elle, mais la folie n'est certainement pas de l'art. Ni de même de l'art brut, comme disent pudiquement certains. La philosophie, elle aussi, est art et folie virtuelle mais un art qui refuse ses dépendances obscènes ou viscérales et une folie désamorcée ou inhabitée, puisque le philosophe fait mine de pas vraiment penser en première personne, de la pointe de sa singularité, mais des cimes de l'universel. À moins qu’il ne soit un philosophe scientifique, et encore, je ne crois pas que l’on puisse parler hors de sa singularité. La folie ne fait que libérer ce qui existe déjà, caché. Parfois, c'est une trempe d'artiste avorté ou mutilé, parfois ce n'est que la monstruosité. Et la monstruosité peut être belle. Pendant quarante ans, Darger a vécu dans un même appartement. Chaque chose qu'il apportait dans ce lieu n'en ressortait jamais. L'appartement de Darger ressemblait en tous points aux logis des malades dont l'affection est décrite par les spécialistes comme étant un « syndrome de Diogène », des gens qui vivent dans un univers confiné et rempli de choses, de détritus souvent, incapables qu'ils sont de jeter les choses, créant une sorte de nid dans lequel ils se posent pour n'en presque plus jamais bouger. Mais ces gens-là ne couvent, pour la plupart, rien. Sinon leur maladie d'être. Certains philosophes, de même, nidifient, mais avec des pensées, des objets abstraits.
J'ai connu certains êtres qui vivaient de la sorte et qui ne laissaient personne entrer chez eux, un certain Roger V., avec qui j'étais devenu amie et que l'on a retrouvé mort sous un tas de détritus, des années après. Très peu de ces Diogène sont des artistes fendus comme Darger, mais ils nous apprennent quelque chose de fondamental sur nous-mêmes, je crois. Ils vivent l'absurdité de notre condition. Ils vivent à l'extérieur comme nous vivons à l'intérieur de nous-mêmes. Notre monde intérieur n'est-il pas une sorte de nid, dont chaque brindille ou éléments est une chose décédée, un petit détritus du passé, une peau morte ?
The Realms of Unreal1, Les royaumes de l'irréel, tel était le nom de l'œuvre que l'on retrouva à la mort de l'auteur, lorsque l'on nettoya son appartement – qui consistait en une chambre. Son œuvre est une sorte de gigantesque collage de mots et d'images, une collection hétéroclites d'objets. Il faut également voir l'univers dans lequel il vivait à cette image. Les journaux, les livres qu'il possédait, tout ce qu'il ne jetait pas était le combustible de ces royaumes qu'il créait et qui prenaient naissance en lui et l'asséchait, le dévorant en cannibales. La plupart des artistes créent dans l'entre-deux du monde quotidien et de la fantaisie. Darger, lui, passa toute sa vie à cela et uniquement cela. Il ne vécut que dans cet entre-deux de l'intérieur et de l'extérieur, dans une béance, sur un nid ou une île, ne colonisant pas le vaste monde, comme la plupart d'entre nous. Cette obsession pathologique, artistique, on ne sait quel nom lui donner, on la retrouve dans une certaine mesure dans les grands systèmes philosophiques.
1 Nom raccourci : The Story of the Vivian Girls, in What is known as the Realms of the Unreal, of the landeco-angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion.


(la vie est belle)

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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