mardi 29 décembre 2009
Hier, j'ai écrit cette lettre, mais j'ai été interrompue pendant sa rédaction. Je ne la poste donc, pour vous, que ce jour.

Cher ami,
Avant de vous écrire, je songeais à cet enfant qui regarde une étoile et dont Dickens nous conte l'histoire, quelque part. Cette étoile revêt pour moi le profil de Barrie. Imaginez aussi quelque face lunaire à la Méliès.
Souvent, je me fais cette réflexion singulière que les morts ont toujours été, pour moi, depuis l'enfance, les meilleurs des entremetteurs pour me permettre de connaître, sinon d'aborder, les vivants - des vivants que j'aurais négligés sans ces revenants -, aveugle que je suis sans le secours de mes auteurs aimés. Est-ce une cécité volontaire ou plutôt une fausse réserve faite de timidité et de crainte ? Je laisse juges les autres - je ne puis les en empêcher ! Les vérités essentielles sont pourtant d'une fibre bien fragile que l'esprit, d'une pensée trop brutale, brise. Personne ne nous définit mieux que les autres ; mais personne ne se connaît mieux que soi, le voile de la mauvaise foi enlevé. Pour savoir l'autre, il faut parler une même langue. Et cet idiome commun, paradoxalement, dispense de tout discours entre ceux qui appartiennent à des mythes semblables. La naissance de l'amitié se fonde toujours sur un mythe que l'on crée et / ou que l'on entretient à plusieurs.
Nous parlons la même langue de l'enfance et du réel. Vous êtes bien plus jeune que moi, mais vous en avez compris davantage, bien plus vite.
James Matthew Barrie m'a permis de rencontrer plusieurs êtres que je n'aurais jamais connus sans lui, sans la délicate protection que son ombre, son nom et son œuvre m'offrent. Une belle armure poreuse. Un peu de lumière suinte de la visière.
Vous êtes de ces êtres, mon cher J.-S., mon ami depuis quelques années déjà, que je regretterais de ne pas connaître, si l'on pouvait avoir l'intuition de tout ce que l'on ignore. Et peut-être l'avons-nous plus qu'il n'est permis de le dire.
Ce matin, j'ai reçu une lettre de vous. Je ne l'attendais pas et, si elle s'était mise à parler ou à exploser en une pluie de confettis entre mes mains, je n'aurais pas été plus surprise par son contenu.
Chaque jour couve son miracle pour qui en attend un. Il suffit d'avoir le cœur ferme et ouvert. Et, ce jour, après avoir vécu un Noël vraiment merveilleux, j'en ai vécu deux : votre lettre et celle d'un ami de Barrie que je ne connaissais pas, il y a encore peu de jours, et qui m'offre, lui aussi, le partage d'un trésor. Vous le savez, les miracles ne sont pas de la forme décrite par les dictionnaires.
L'extraordinaire n'est pas ailleurs que dans le réel, ou plus exactement dans le regard que nous portons sur lui. Ce n'est parfois qu'une beauté violente cachée sous l'anodin manteau du quotidien, dans les plis. Je ne suis pas béatement adepte du merveilleux : je sais ce qu'il faut de sang, de chagrins, de perte de soi et de cruauté lucide pour faire un miracle vivant. Je ne suis pas adepte de la morale des "petits princes" de ce monde ou de la littérature - qui suscitent mon mépris. Je ne suis pas naïve ; je suis émerveillée.
Il pleuvait. Je songeais à une fée née un 28 décembre. J'ai reçu une lettre de vous, ce matin.
Ou, plutôt, j'ai reçu trois lettres de vous, en désordre, mais lorsque j'ai déplié le journal qui protégeait le "B", j'ai éprouvé un délicieux vertige. Je connaissais, bien sûr, les deux autres lettres celées sous le papier.
La lettre était donc constituée de trois initiales, si chères à mon cœur. Le sésame d'une partie un peu secrète de mon âme, secrète parce que tout le monde, en m'aimant un peu, croit la connaître, en la pénétrant rarement, toutefois. Entre mes mains, trois initiales découpées dans du bois, peintes en mauve - ma couleur, cette teinte que j'affectionne tant - et revêtues de photographies que je connais bien, vernies par des mains attentionnées. Les vôtres, que je serre entre les miennes, pour vous remercier, sans ajouter d'autres mots.
Je vous remercie, mon cher ami. Je ne suis pas digne de votre amitié. Je ne l'ai été d'aucune dans ma vie, mais je fais de mon mieux - même si ce n'est pas assez.
Vous êtes désormais le propriétaire de trois larmes versées, par un seul œil - le gauche -, mes pleurs d'enfant maladroit, qui croit que tout est possible et qui se rend compte que croire, c'est avoir l'immense pouvoir de faire advenir, quoi qu'en pensent les autres, surtout les esprits très chagrins.
Vous ne serez jamais de ceux-là, vous ne perdrez jamais le merveilleux en vous. Il ne sera jamais contre vous. Il est vous.
Votre amie fidèle, en trois initiales,
C.-A. F.







***
Je reviendrai bientôt. Je vous laisse en compagnie du très bel album hivernal de Sting (à écouter ici). Christmas at Sea - d'après un texte de... Stevenson - a provoqué en moi une émotion qui m'a prise de cours. Cet album, qui célèbre la douce mélancolie de l'hiver, reprend quelques chansons traditionnelles des Bristish Isles. Sting a également écrit deux nouvelles chansons pour ce disque. Vous reconnaîtrez notamment la Cold Song du très beau King Arthur de Purcell, immensément popularisée en son temps par le regretté Klaus Nomi. N'omettez pas de lire le livret de ce disque, car la présentation du disque par son auteur donne un autre relief à sa création...



vendredi 18 décembre 2009

Malgré ce que l'on pourrait croire, peut-être, la "Vénus de poche de New York", Pauline Chase (de son véritable nom Ellen Pauline Matthew Bliss) était américaine. Elle naquit à Washington en 1885. Elle débuta très jeune sa carrière - à l'âge de 15 ans -, à Broadway. Charles Frohman la repéra assez rapidement et sa carrière dut beaucoup à cet homme. Mais, au-delà de leur relation professionnelle, une histoire d'amitié véritable liait le producteur et l'actrice.
Le 27 décembre 1904, elle prit part à la grande Aventure Peter Pan, où elle n'obtint d'abord qu'un petit rôle. Elle interpréta l'un des Enfants Perdus, le Premier Jumeau (d'où les photographies sur lesquelles elle porte l'habit de fourrure qui était le leur) avant d'incarner pour l'éternité Peter Pan.

Cissie Loftus incarna, la première, Peter Pan. Mais une actrice ne devrait jamais être malade car, lors de la tournée de Peter Pan à Liverpool, Cissie était trop mal en point pour incarner le petit garçon qui ne POUVAIT PAS grandir. Frohman et Barrie eurent alors l'idée de mettre à l'épreuve Pauline Chase dans le rôle de Peter Pan. Pauline était la doublure de Cissie. Elle plut tant aux deux hommes qu'elle incarna au moins 1400 fois Peter entre 1906 et 1913. Le rôle la rendit terriblement célèbre et elle fut courtisée par bien des hommes. On prétend que le Capitaine Scott* fut son amant avant le mariage de celui-ci avec Kathleen Bruce. Je ne donne pas cette information par passion des détails privés de nature sentimentale, mais parce que je suis éperdue des liens que l'on peut tisser. Mon existence est une telle broderie. Le fils du Capitaine Scott, je le rappelle une fois encore, était le filleul de Barrie. Et l'épouse de ce courageux explorateur, qui devait périr en mission, se remaria et donna naissance à un garçon, qui devint ce "certain monsieur" que j'eus l'heur de connaître un moment (Cf. l'histoire palpitante des gants couleur guimauve) et qui, hélas, n'est plus.
Petite digression : je signale la publication de ce livre-objet, où il est question, entre autres, de Scott.
Un jour, alors que ni la gloire ni la beauté n'étaient fanées, Pauline quitta la scène pour se marier, le 24 octobre 1914, au Capitaine Alexander Victor Drummond, de trois ans son aîné, un homme influent. Plus jamais, elle ne fut actrice, à l'exception d'une apparition - et sauf peut-être, comme toutes les femmes dignes de ce nom, dans sa vie privée. Son époux rendit l'âme la même année que Barrie, en 1937. Ils eurent trois enfants et Pauline quitta ce monde en 1962.
Barrie, Pauline et Frohman formèrent un épatant trio d'amis. Pour Pauline, Barrie écrivit Pantaloon qu'elle jouait en même temps que Peter. Pauline eut pour parrain et marraine Barrie et Ellen Terry, lorsqu'elle fit sa confirmation en l'église de Marlow-on-the-Thames. Barrie et Frohman étaient en quelque sorte les pères spirituels de la jeune fille et la conseillèrent par la suite (en tout cas, tel était leur voeu) sur le choix de son époux.
Frohman fit même exhumer et rapatrier la dépouille de la mère de la jeune fille, enterrée à Washington, afin qu'elle puisse être inhumée non loin du lieu où vivait sa fille, à cinq miles de Marlow. [Une statue créée - la légende le dit - d'après les traits Pauline Chase y est érigée ; il s'agit d'un mémorial dédié à Frohman qui adorait ce lieu.] C'est là, dans le petit cottage,de Miss Chase, que se retrouvaient Barrie, Frohman, Scott et bien d'autres. Barrie y jouait au croquet avec Scott, tandis que Frohman fumait en les observant. Il devait faire bon vivre dans leur voisinage...

***

À noter qu'au printemps prochain, on pourra admirer le costume de Peter Pan de Pauline Chase,
celui qu'elle portait lors de sa dernière saison, en 1913, ici. Je m'y rendrai, tôt ou tard, c'est une évidence.

En attendant, je vous renvoie à son délicieux petit livre, Peter Pan's Post Bag, que j'ai la chance de posséder.
mardi 8 décembre 2009
J'avais pensé requérir l'aide de Norman Rockwell afin de vous adresser la présente ; il a imaginé d'adorables illustrations pour la circonstance. Finalement, je me suis décidée pour ce petit collage que j'ai réalisé (très maladroitement) au moyen d'un logiciel de retouche photographique. Étant dotée de deux mains gauches, le résultat n'est pas vraiment à la hauteur de mes espérances. Cependant, je suis assez satisfaite du jeu de contrastes et de couleurs que j'ai réussi à obtenir sur des photographies noir et blanc - celle de Barrie [j'ai choisi cette photographie à cause des veines saillantes sur sa main] et du "Casco", le bateau de Stevenson. J'ai détourné une publicité victorienne et lui ai adjoint le portrait de Stevenson... Vous reconnaîtrez l'autre protagoniste en haut à droite. (Je me demande pourquoi, l'âge venant, j'ai pratiquement perdu l'insigne de ma fierté : mes fossettes d'enfant...)

[Cliquez sur l'image afin de l'agrandir...]

Probablement ce montage me servira-t-il pour fabriquer des cartes qui seront envoyées à mes amis anglo-saxons - et peut-être même à Her Majesty Queen Elisabeth... J'imagine un petit cartonnage de grammage honorable pour le soutenir, trois bouts de ruban mauve pour le mettre sur son 31 et cela devrait faire l'affaire.
Je vous envoie ce petit message pour vous dire une chose très simple et un peu couillonne : je vous aime, tous et toutes, amis de toujours, amis partis très loin - parfois si loin que l'on n'y peut plus rien, amis nouvellement arrivés dans mon existence, vous qui me lisez, vous qui m'écrivez, vous qui partagez avec moi les fragments colorés de vos existences, et même vos deuils - vos tragédies minuscules et vos drames insurmontables, chaque jour de l'année. Je vous aime, frères et soeurs humains. Je m'incline également devant vous, âmes silencieuses dont je sais ou devine la présence. Je vous souhaite, par avance, un très beau Noël. Vous le savez, n'est-ce pas ? Noël est ma période préférée de l'année. Je n'ai pas un mot de plus à ajouter à ce que j'écrivais l'année dernière, à la même époque, quoique je sois encore plus heureuse cette année. Et cela je le dois à mon mari dont le but semble être de me rendre chaque jour plus heureuse que le précédent.
James Matthew Barrie est toujours perché dans le nouvel arbre de Noël, en compagnie, cette année, en plus des deux autres fantômes évoqués l'an dernier, du revenant de la douce Hilda Trevelyan.



Puissé-je, un jour, offrir aux autres un peu plus de cet amour que j'ai la chance de recevoir et adoucir ce caractère, parfois si dur et si brutal, qui est le mien, et qui blesse, une fois de trop - toujours. Puissé-je cesser de confondre sincérité et brutalité, force et maîtrise, amour-propre et vanité.
Je vous souhaite d'épouser vos songes, d'étreindre l'enfant en vous, où que vous soyez, quelle que soit la disposition d'esprit dans laquelle vous vous trouvez.
À bientôt.
Tôt ou tard.
lundi 7 décembre 2009





« Pourquoi - suis-je le seul à vous faire trembler ? » s'écria-t-il en tournant son visage voilé vers le cercle des spectateurs pâlissants. « Tremblez aussi de vous voir l'un l'autre. Est-ce seulement à cause de mon voile noir que les hommes m'ont évité, que les femmes ne m'ont pas montré de pitié, qu'à mon approche, les enfants ont fui en poussant des cris ? Qu'est-ce qui a rendu ce morceau de crêpe si effrayant, sinon le mystère dont il est l'obscur symbole ? Quand l'ami montrera le fond de son cœur à son ami, et l'amant à sa bien-aimée, quand l'homme ne fuira plus inutilement l'œil de son Créateur, cachant jalousement l'immonde secret de son péché ; alors vous pourrez me croire un monstre à cause du symbole sous lequel j'ai vécu, sous lequel je meurs. Je regarde autour de moi, et, sur chaque visage, je vois un Voile Noir. » (cité par L. Dhaleine in La vie et l'oeuvre de Nathaniel Hawthorne, Paris, Hachette, 1905)


***
*
Dernièrement, une scène d'un film – Le Ruban blanc (Das Weisse Band - Eine deutsche Kindergeschichte) de Michael Haneke, l'un des plus beaux et des plus ambitieux films de l'année – s’est immiscée en moi ou, plus exactement, je l'ai élue car elle incarne, avec fulgurance, l’une des théories que j’ai développée dans ma thèse de philosophie, une idée qui sous-tend également mon travail de fiction et – pourquoi ne pas l’avouer ?– qui est fondatrice de l'être humain que je suis. L'éveil de la conscience de la (sa) mortalité dans l'esprit de l'enfant est, pour moi, un sujet inépuisable, une source intarissable de questionnements et d'inspiration. De même, la fictive innocence des enfants. Se découvrir au monde et, en même temps, se savoir en sursis ; se réveiller en pleine crise de somnambulisme sur le fil d'un funambule, se savoir proche de la chute ; avoir la révélation que l'on aura une fin, que le monde qui ne vit que de nos pensées et de nos regards ne sera plus, un jour, mais qu'il nous survivra pourtant – autrement.

Qu'est-ce qui est le plus insupportable ?
Périr ou savoir que l'humanité entière ne périt pas avec nous ? Les deux, probablement. On ne tire que bien peu de consolation à survivre dans les survivants et, cette consolation ambiguë ôtée (le genre humain mourra lui aussi, dans le futur), il n'y a aucune satisfaction à être né un jour. Rien ne nous console de l'idée de la mort. L'amour et l'art sont des remèdes puissants mais provisoires. Et ceux qui prétendent n'être pas affectés par l'idée de leur propre mort sont des gens de très mauvaise foi, des imbéciles ou des lâches qui n'ont jamais pris la peine de s'abîmer un quart d'heure (une minute, quelques secondes) dans cette idée ; car il est très possible de vivre toute une vie sans s'éprouver à cette pensée. On peut penser à la mort sans la penser. Il n'y a que les enfants qui pensent bien la mort sans périr sur le coup de cette pensée. Ensuite, après cette révélation initiatrice, on ne pense bien la mort que par intermittences, sinon on devient fou ou incapable de vivre. C'est une vérité qui s'éprouve violemment, des profondeurs, pas une vérité qui se démontre au moyen de concepts vides. Les vérités qui ne s'éprouvent pas sont incommunicables entre des âmes étrangères (et les étrangers parlent des langues irréductibles, sans qu'aucune traduction ne soit jamais possible– j'en ai hélas fait l'expérience avec des amis que je pensais proches) ; mais les vérités qui se démontrent seulement ne valent rien. Le tragique, c'est la mise en regard de ces deux vérités parallèles et le passage incessant de l'une à l'autre.
Et, sans cette pensée réelle de la mort, cette pensée suintante, il n'est pas de vie vécue dans sa profondeur, de vie dévoilée. On a beau s'ingénier toute sa vie à se voiler la face, il ne faut jamais perdre de vue que tout n'est que jeu et divertissement. Ceux qui n'y pensent pas comme un enfant y pense la première fois vivent à la surface et, à eux seulement, s'applique la formule d'Euripide {Qui sait si vivre n'est pas mourir / Et si mourir n'est pas vivre ?}, qui semble inverser le statut de la mort et de la vie dans notre perception et notre pensée, et que j'interprète - à tort ou à raison, avec des extrapolations peut-être très personnelles - comme une opposition de l'aveuglement à vivre et de la lucidité à mourir.
La sensation de ne pas exister ou de se sentir exister dans le vide est peut-être le poinçon en nous de la mort, de son anticipation.
Pindare, donne un autre écho de cela dans ses Pythiques, VIII, 95, sqq.

L'homme est le rêve d'une ombre. Mais à quoi rêve l'homme ?
La sagesse la plus tragique, celle du Silène, s'exprime dans ces mots au roi Midas: "Race éphémère et misérable, enfant du hasard et de la peine, pourquoi me forces-tu à te révéler ce qu'il faudrait mieux pour toi ne pas entendre ? Ce que tu dois préférer à tout, c'est pour toi hors d'atteinte : c'est de ne pas être né, de ne pas être, d'être néant. " (Nietzsche, Naissance de la tragédie, paragraphe 3, trad. Henri Albert) Être vivant et penser la mort de cette façon, être dans le cœur de l'abîme, faire une place à la mort, aux figures des morts, dans la vie, recèle quelque élément contre-nature pour l'homme. L'homme devient un monstre pour lui et pour les autres en révélant cette pensée qui a le pouvoir de contaminer la vie.
Un petit garçon, orphelin de mère, dont le père est malade (victime d'un accident probablement causé par sa fille adolescente et une bande d'enfants), demande à sa grande sœur si leur père va également mourir. Puis, cette question empoisonnée, cette peste, contamine l'esprit de l'enfant et il en vient à demander à son aînée si tout le monde meurt, si elle-même va mourir et si, lui-même, va mourir. Qui n'a jamais éprouvé à quel point cette idée est intolérable ne mérite pas de vivre, selon moi. Les bouddhistes et autres trafiquants du suprasensible ou de l'extra-sensible à la petite semaine, qui n'osent s'admettre religieux, me font autant rire que pleurer lorsqu'ils s'imaginent que l'éveil de la conscience ou la grâce (divine) proviennent d'une élévation morale, ou d'un détachement de soi-même, alors qu'en vérité la seule révélation possible est celle de notre mortalité, de notre enracinement irrémédiable au prosaïquement terrestre, au sensible déniaisé. Pour toucher son être propre, il ne faut pas s'élever mais s'enterrer en soi, regagner la tombe que l'on porte en soi. Et l'être qui serait capable de demeurer dans cette caverne intérieure serait le seul dont on puisse dire qu'il a atteint quelque vérité ultime sur lui et ses frères de deuil. Il faut lire John Donne et ses visions (Devotions upon Emergent Occasions) : l’homme qui naît et qui ne fait passer que d’une tombe à l’autre, d’une mort à l’autre, d’un ventre-tombe à un autre. 


"Such a mother-in-law is the earth, in respect of our natural mother; in her womb we grew, and when she was delivered of us, we were planted in some place, in some calling in the world; in the womb of the earth we diminish, and when she is delivered of us, our grave opened for another; we are not transplanted, but transported, our dust blown away with profane dust, with every wind. " (...) "In all our periods and transitions in this life, are so many passages from death to death; our very birth and entrance into this life is exitus morte, an issue from death, for in our mother’s womb we are dead, so as that we do not know we live, not so much as we do in our sleep, neither is there any grave so close or so putrid a prison, as the womb would be unto us if we stayed in it beyond our time, or died there before our time."



Il est très rare que l'on nous donne à voir ou à penser l'éveil de la mort dans la conscience de l'enfant. Cette scène, assez brève, peut servir de révélateur au film, comme bien d'autres, toutes aussi justes et parfaites, selon leur inscription naturelle dans la Weltanschauung du spectateur.

L'innocence n'existe pas. Dieu non plus. Bons et mauvais meurent également. La rédemption n'a pas de réalité. Et le mal se transmet d’une génération à l’autre par la religion ou par tout intégrisme moral qui prétend se défendre du mal.
Le protestantisme rigoriste du film, l'atmosphère de claustration font songer à divers climats que l'on retrouve dans certaines oeuvres de N. Hawthorne, ainsi que mon épigraphe à ce billet le laisse entendre, mais aussi à Theodor Fontane, à Bergman (mais on le sait dès les premières secondes) et à quelques autres de cette trempe. Comment, en effet, ne pas songer à La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne ou même à sa nouvelle, Le Voile noir du ministre, ou encore à Effi Briest, le sublime roman de Theodor Fontane
  aussi bien que le film de Fassbinder,
par exemple ?
Haneke décrit à coup de scalpel, au moyen d'un noir et blanc digne des photographies d'August Sander,




une société du début du siècle dernier, protestante, allemande, psychorigide, où, sous couvert de pureté, comme toujours, le sadisme et la perversité des sectateurs de l'ordre moral s'expriment avec une violence à peine soutenable. Une violence qui a, par tradition, pour destination les plus faibles de la communauté : les femmes et les enfants, qui doivent être soumis et muets.

Mais, là où Hawthorne, par exemple, peut faire preuve d'ambiguïté (il est issu du puritanisme et renvoie dos à dos les puritains et les autres, les uns ne valant peut-être pas mieux que les autr
es), Haneke s'attache à montrer le germe du mal absolu dans cette communauté. Il n'y a pas de contreproint positif à cette éducation de pervers. Les rares personnages positifs (l'enfant qui offre à son père l'oiseau qu'il a recueilli pour remplacer le sien, tué par sa sœur aînée, l'instituteur et sa fiancée) ne le sont que comme des exceptions ou des miracles.
Certes, on peut conclure que les enfants criminels de cette communauté seront les adultes de l'Allemagne nazie, mais je crois que cette interprétation, aussi juste soit-elle (et elle fut tellement abondamment relayée qu'elle en perd à mes yeux sa vérité), est loin d'épuiser le sens du film. Je préfère y voir le propos plus général de la naissance du mal dans l'enfant, mal d'abord virtuel, puis mal avéré, transmis par les adultes, et qui s'épanouit dans une société qui le réprime, en s'aveuglant sur sa véritable nature. Le mal n'est jamais que l'ignorance du mal.
Et il faut souligner le symbolisme du ruban blanc, comme signe distinctif de ceux qui ont péché – afin de leur rappeler leur engagement, comme désignation du mal, en directe filiation de Hawthorne (lettre écarlate, voile noir, tache de naissance, etc.), par exemple, mais aussi comme signe de pureté. Désigner le mal par un symbole, le circonscrire, n'est pas le comprendre et, en l'occurrence, cette désignation prend son sens très ironiquement, car la perversité des enfants n'est avérée qu'après le port du ruban blanc. C'est de vouloir empêcher la corruption qui la provoque. C'est à vouloir tordre ce penchant au mal qu'on le fait éclore. Mais, en vérité, les adultes cherchent d'abord l'écho de leur propre perversité dans le cœur des enfants, comme pour en jouir impunément ; parce qu'ils ont l'expérience du mal, ils savent le LIRE dans ses signes annonciateurs ou ils croient pouvoir le déchiffrer sans projeter leur propre complexion malade dans leur lecture, et ils en cherchent les prodromes chez leurs enfants. Mais, en donnant aux enfants à voir ce qui n'existe pas encore sous sa forme définitive en eux, ils leur font goûter du fruit de l'arbre de la connaissance. Alors, le mal peut vivre en eux, à l'endroit même où l'on voulait l'arracher. "Le péché, c'est le savoir" nous dit Chestov dans Le pouvoir des clefs. Mais le mal est aussi l'ignorance du mal.
Le mal n'est jamais banal dans sa banalité, mais il prend les oripeaux du banal pour mieux tromper - ce qui est sa nature. Lorsque le pasteur attache les mains de son fils pour l'empêcher de se branler la nuit, sous le prétexte de le protéger d'une corruption morale, il lui ment autant qu'il se ment peut-être (difficile de ne pas croire que le pasteur tire une excitation malsaine à obliger son fils à reconnaître devant lui qu'il s'adonne à l'onanisme). Le sexe et la mort sont les deux mensonges constitutifs de l'enfance. Les adultes mentent presque toujours aux enfants à propos de ces deux sujets. C'est pourquoi la scène que j'évoquais plus haut me paraît digne d'intérêt et, plutôt que de me livrer à une analyse formelle ou factuelle de ce film, je préfère n'extraire que ce court passage pour faire de lui un pont entre cette œuvre et moi-même*.
Là où la conscience est interdite ; elle enlève la liberté d'agir. Milton l'exprime dans son poème, Le paradis perdu. L’homme a été créé à l’image de Dieu : parfait en lui-même. Dieu connaît le mal puisqu’il en est le témoin, puisqu’il l’a permis en faisant les anges, et l’homme, libres de le commettre. Le mal se définit par la désobéissance à Dieu, qui revient à une sorte d’ingratitude envers le créateur, et à un abus : vouloir devenir Dieu, n’être pas satisfait de sa condition, désirer plus et mieux. On peut en déduire que Satan, comme l’homme, refuse de n’être pas Dieu, donc d’être différent, d’être autre ou deux, au lieu d’un. Plus précisément, celui qui n’est pas Dieu – qui se définit par son altérité – ne sait pas qui il est, car il ne sait pas qui est Dieu et a donc besoin, afin de se comparer, de le connaître ou de connaître ce qu’il connaît. Le couple primitif est condamné à mort, ainsi que sa descendance, à cause de sa désobéissance. Les ingrédients de la tragédie, telle que l’ont définie les Anciens, sont présents : la culpabilité innocente, la malédiction transmise, et l’inépuisable malheur. Milton a mis en scène la séduction de la pensée par la connaissance de ce qui n’est pas. La tentation, quelle qu’elle soit, porte toujours sur quelque chose qui n’est pas réalisé, mais dont on a les moyens. L’homme est coupable par son acte – il aurait pu ne pas le faire – et innocent – il ne pouvait pas ne pas le faire. Le pouvoir est du côté de l’acte et l’impuissance du côté de la volonté (ou de l’entendement qui l’accompagne, à savoir de la pensée). Or, que faire d’une puissance matérielle, physique, voire intellectuelle sans la volonté (supposée bonne) pour la mettre en œuvre ? Et comment la volonté pourrait-elle être bonne si elle ignore le mal ? Le contraire se connaît par le contraire. Or, le mal n’existe pas tant que l’homme ne lui donne pas naissance, et pourtant il existe avant même qu’il n’y songe. "(…) vous ne mourrez point : comment le pourriez-vous ? Par le fruit ? Il vous donnera la vie de la science. Par l'auteur de la menace ? Regardez-moi ; moi qui ai touché et goûté, cependant je vis, j'ai même atteint une vie plus parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'élever au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l'homme ce qui est ouvert à la bête ? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense ? Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point détourné d'achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie, à la connaissance du bien et du mal. Du bien ? Quoi de plus juste ! Du mal ? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître, puisqu'il en serait plus facilement évité ! Dieu ne peut donc vous frapper et être juste : s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu ; il ne faut alors ni le craindre ni lui obéir. Votre crainte elle-même écarte la crainte de la mort." (1) La mort est la punition promise par Dieu à l’homme en cas de désobéissance. Il faut donc que le mal existe, ne serait-ce que dans la pensée de Dieu. Ce mal, pour l’homme, est semblable à l’inconnue d’une équation, à un non-être, qui le tente à cause de sa nature même, mixte de réel et d’irréel, de pensé et d’impensé. Le cœur de l’argumentation de Satan est qu’il faut connaître le mal si on veut l’éviter. Cette argumentation ne contient pas de défaut logique apparent, mais il n’empêche qu’elle est vicieuse. En effet, on évite ce qui existe ; or, le mal n’existe pas tant que l’homme n’essaie pas de l’éviter. C’est l’évitement qui le fait exister ! Paradoxalement, l'évitement met toujours au même niveau, en regard, le latent et le manifeste, pour qui sait le lire. C'est ainsi que l'ignorance nous protège du savoir et que le savoir, lui, ne nous protège de l'ignorance que pour nous perdre, car la vérité est insupportable à la plupart des hommes. Connaître est synonyme de distinguer au moyen d’un critère, qui serait une sorte de sens intime. La connaissance du bien et du mal serait immédiate : par la vue. Le thème du regard est fondamental et dans le texte biblique et dans le poème miltonien. Ce qui est à connaître est caché au regard. D’abord, il y a le regard de Dieu, auquel rien n’échappe. Puis, l’aveuglement d’Adam et Ève. Puis, la nouvelle vision du couple et leur désir de se cacher au regard. La contamination du mal se produit par héritage, non pas d’une manière biologique ou autre, mais par ressemblance. Le crime de naître trouve ici son sens : nous sommes coupables avant d’avoir péché, non pas tant héritage de la faute du premier homme, que par celle que nous sommes obligée de commettre, étant faits comme Adam : nous ne pourrons résister à la tentation, car nous sommes à l’image d’Adam. La manière de penser est la même d’un homme à un autre. La tentation, à nouveau produite, entraînerait la même conséquence. Nous sommes inspirés et aspirés par la tentation de ce qui est caché. Pourquoi ? Il y a la fascination de ce qui pourrait se passer si ... de ce qui aurait pu se passer si ... Le conditionnel est le mode de la tentation. Notre regard et notre connaissance sont parcellaires et défectueux ; la vision de Dieu est complète. La leçon de la Genèse est que la connaissance du mal nous fait tomber dedans quand Lucifer prône l’inverse. À moins que ce ne soit la connaissance qui soit en elle-même le mal… Il n’est tout de même pas anodin qu’un des grands « mythes » de l’humanité lie la connaissance à la malédiction de tout le genre humain. Mais il ne s’agit pas de n’importe quelle connaissance : celle qui permet de distinguer le bien et du mal. Or, le mal est incarné par Satan, et les anges rebelles. Le poème de Milton commence avant le mythe de la Genèse proprement dit. Deux théories s’affrontent : comment reconnaître le mal si on ne sait pas ce qu’il est ? Certes, mais en contrepartie, peut-on mal agir si le mal n’existe pas pour soi? En vérité, Lucifer illustre ce cercle vicieux par la tentation qu’il induit dans le cœur et l’esprit d'Ève. Celle-ci, ignorante du mal, est à sa merci et le fait qu’elle cède semble lui donner raison. Pourtant, Ève est rétive. Qu’est-ce qui la retient ? La peur de la mort. Alors qu’elle ne sait pas ce qu’est la mort… justement… Comment peut-on avoir peur de ce qui n’existe pas ?
Comment la peur (ou la crainte, nous préférons néanmoins le premier terme) peut-elle enlever la peur ? La plus grande des peurs est peut-être la peur de la peur, la peur circulaire. Or, telle n’est pas la peur de Dieu. Si Dieu est supposé juste, c’est-à-dire qu’il ne punit pas sans raison et qu’il n’est pas cruel ; on ne peut le craindre sans être en contradiction avec l’idée de sa justice et de sa bonté. La crainte de Dieu est donc soit infondée et contradictoire soit elle remet en cause l’idée d’un Dieu juste et bon. La crainte de Dieu détruit la crainte, car elle se détruit d’elle-même, par antinomie avec son objet. La peur détruit la peur. La peur est un mécanisme de défense à l’encontre d’un objet défini ou non. Quand celle-ci est « anonyme », elle n’ a aucun frein, rien à quoi s’accrocher (c'est de l'angoisse par opposition à l'anxiété). Or, cette peur de Dieu ripe sur une contradiction logique. La peur se trouve viciée en elle-même et non par un grain de sable extérieur. Il faut avoir peur pour ne plus avoir peur ou se rendre compte que l’on ne peut avoir peur. La peur doit être consommée.
Mais Lucifer n’a pas tout à fait tort : comment la vie de l’homme pourrait-elle être heureuse s’il ne sait ce qu’est le mal(heur) ? Mais la connaissance du mal(heur) l'empêche à jamais d'être heureux et moralement pur… On ne peut être pur que si on est, paradoxalement, d'abord en état de péché.

Il me semble que l'on peut "lire" de manière très féconde le film de Haneke selon ce double angle de la contamination du mal par le mal et de la naissance de la conscience dans l'enfant, par la révélation de la mort et le dévoilement des divers interdits (le secret découvert qu'ils sont des interdits qui n'ont pour justification que la convention). On apprend la duplicité à l'enfant, le jour où il se rend compte que la relation à l'autre est fondée sur le mensonge, patent, par omission ou simplement "fonctionnel" – et ce mensonge prend toutes les formes possibles –, et, in fine, que la communauté des hommes ne peut exister sans lui. L'examen de conscience auquel le pasteur (rôle que devait interpréter le génial et regretté Ulrich Mühe) contraint ses enfants est, par la plus grande des ironies, l'exposition de ce paradoxe : vouloir que les enfants exhibent leur intimité, le secret de leur for intérieur, pour y arracher les bourgeons d'un mal inexistant, les incite à dissimuler et à prendre conscience de leur nature peccable. La culpabilité que transmettent la religion et la morale rigoriste produisent l'effet inversé de celui escompté : être coupable de rien rend enclin à l'être de quelque chose, à trouver un contenu pour ce sentiment vide.
Qu'on nous permette de citer Jean-Loup Bourget (Positif, octobre 2009), qui évoque "(...) la rime visuelle qu'établit Haneke entre le voile de dentelle qui cache le visage de la paysanne morte (et que soulève Kurti, un des fils de la morte) et le pansement que le médecin pose sur les yeux blessés d'un autre enfant, Karli. Le thème des yeux dessillés de l'enfance s'entrelacent étroitement, mais pas de manière univoque. Parfois l'enfant qui voyait les choses, selon le mot de saint Paul, "dans un miroir, obscurément", accède à une vision très claire, mais cette clarté peut être celle de la connaissance de la mort, du mal, de l'inceste ; elle demeure aveuglante ou blessante pour nombre d'adultes (...)"
Maintenant, il semble que le mystère du voile noir de Nathaniel Hawthorne prend tout son sens. Et, encore davantage, si l'on songe à sa nouvelle Fancy's Show-Box (un homme fait le cauchemar que toutes ses mauvaises pensées, ses désirs malsains, ses envies passagères de crimes, se trouvent réalisés** ; incarnation probablement de la culpabilité de l'auteur, responsable très indirectement de la mort de son ami, J. Cilley).

(L. Dhaleine, op. cit.)

Le symbole se délite devant nous. Le voile noir cache le visage, car la face de l'homme est ce qui cèle tous ses péchés et ses tourments. Péchés concrétisés ou simples péchés de la pensée. Le voile dérobe au regard ce qui rend invisible le mal : un regard qui se veut franc et un sourire qui se prétend sincère. Le voile désigne le pécheur en cachant son regard pour montrer, alors que d'ordinaire ce voile noir est celui, invisible aux autres, de la conscience, un masque intérieur. Nathaniel Hawthorne a toujours écrit en provoquant des renversements de la sorte, visibles ou moins visibles... Et Le Ruban blanc de Haneke use du même procédé, à la différence près que ceux qui sont (les enfants) désignés comme pécheurs par un signe distinctif le sont vraiment et irrémédiablement. Sans rédemption possible, dirait-on.


(1)Milton (John), Le paradis perdu, Paris, Gallimard, 2007, pp. 251-252.
* Je hais les analyses dites objectives, parce que l'objectivité n'a jamais sa place dans la compréhension viscérale d'une œuvre.
En faisant preuve d'objectivité, en traçant une limite et en érigeant l'interdit du "je" au profit du "nous" ou du "on" anonyme, on demeure à l'extérieur de l'œuvre. Il faut agir ainsi pour la comprendre en tant qu'objet, mais cette objectivité rend impossible sa compréhension en tant qu'œuvre. À ce sujet, l'adaptation cinématographique de Fassbinder (qui n'en est pas une) du roman de Fontane précité illustre ce point de vue. Lire une œuvre, c'est la réécrire à partir de ce qui écrit en soi, sinon cela ne vaut rien.


** La pensée est-elle délinquante ? Nous ne pouvons que renvoyer à ce que Freud a très justement nommé "le crime de la pensée". Jean Laplanche expose très clairement et très précisément le problème : "(…) ce crime de pensée est aussi un crime en pensée, crime dans la pensée. Dirons-nous un crime par l’intention ? Il est évident qu’en évoquant le terme d’intention nous ouvrons le registre de la culpabilité religieuse dont ce n’est pas pour rien qu’il est si profondément relié à la pensée obsessionnelle. Il y a véritablement coalescence de la pensée obsessionnelle et de la pensée religieuse. Il y a là une profonde résonance. La religion a bien vu qu’à un certain niveau, précisément au niveau de “l’intériorité” – intériorité, pour les chrétiens, de la vie spirituelle ; pour Freud, de l’inconscient – penser et désirer, c’est la même chose." (2) Ce n’est pas une confusion de langage même si c’est lié à sa structure, puisque dans de nombreuses langues, ainsi que nous le rappelle judicieusement Laplanche, l’optatif et la forme neutre ou infinitive sont similaires. La pensée recouvrirait toujours, plus ou moins inconsciemment, un désir embryonnaire. Cet état associé à la toute-puissance de la pensée fait de certains êtres des assassins virtuels, car ils commettent un crime réel, même si le réel est pour eux celui de leur intériorité et même si ce crime demeure invisible aux yeux des autres. La situation devient proprement intenable lorsque la situation du monde extérieur – celui du sens commun – se superpose à la configuration du monde intérieur, lorsque par hasard, conséquence d’une malheureuse coïncidence, la pensée muette et invisible se trouve reliée à un événement objectif. Je pense à la mort de ma mère et celle-ci tombe raide morte.

(2) Problématiques I, L’angoisse, Paris, P.U.F., 2006, p. 281 sq., souligné par l’auteur.



Cf. notre note sur La vie criminelle d'Archibald de la Cruz.


****


Billet composé en écoutant ce disque-ci :


Vanni Marcoux fait monter mes larmes dans Don Carlos. Très beau. Se réjouir d'avoir un cœur qui bat, d'être heureuse au point de redouter la perte. Supporter cette souffrance. La mort n'est supportable qu'à cette condition. La vie n'est enviable qu'à ce prix.
Je dormirai dans mon manteau royal quand sonnera pour moi l'heure dernière... Je dormirai sous les voûtes de pierre...


Les roses du Pays d'Hiver

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