vendredi 13 novembre 2015

{Cesar March}


Jeudi 12 novembre 2015
Je suis de retour à la maison, après un arrêt au Kleines Café, notre salon de thé du jeudi. Nous avons également fait quelques tours de manège, puisque c’est notre coutume. Le jeudi a ses menus privilèges. J’aime me soumettre à certains rites, comme — je le présume — tous ceux qui ont une conscience quasi permanente de la mort. Frapper soi-même le temps, lui imprimer son propre mouvement, pour s’en croire possesseur et maître. Ce serait un peu puéril, si je m’abandonnais à ce réconfort. Il ne me manque que la grâce absolutoire de l’oubli en guise de ponctuation pour que ce soit le cas. Je sais bien que c’est de la fausse monnaie que je bats… C’est une pauvre illusion, mais elle a ses vertus, même si son sortilège ne dure jamais assez longtemps pour me rendre tout à fait à la prose de ce monde, où chacun adore comme il se doit son rôle et tient sa place.
Sur le chemin du retour, j’ai identifié très distinctement l’ennemi — ce qui cloche. Oui, il y a toujours eu cette chose lourde et grêle — dissonante — en moi. J’en ai d’emblée la preuve dans le regard des autres et, parfois, dans leur gêne ou leur retenue polie. Il en était déjà ainsi à l’école maternelle. Je peux mentalement tracer les contours de ce qui me sépare de mes frères humains — cette zone impénétrable entre eux et moi. On dirait un immense plateau que je porte à bout de bras et qui les maintient à distance. La seule personne qui me comprenne et me suive jusqu’à la dernière marche de mon enfer, c’est mon mari, parce qu’il y a eu fusion entre nous, et c’est irréversible. Ma chance, mon unique chance fut cette rencontre, il y a vingt-cinq ans, lorsque la prose du monde devint, le temps d’un battement de cil, poésie : notre clinamen.
Quelques-uns s’approchent plus près de mon noyau, en tailladant mes diverses peaux-fictions ; et, en général, je prends soin de les éprouver. Peu demeurent, mais ceux-là sont solides, honnêtes : je sais de quoi ils sont faits. Ils ne sont pas des hommes de paille. Leur ventre n'est pas de son.
L’hypersensibilité, voilà donc mon unique problème. Je suis un récepteur qui, hélas, ne transmet rien. Alors, ça déborde — en continu. Je suis impressionnable. Papier photo. Cuvette. Ce qu’on veut. Papier tue-mouches aussi. J'ai un très petit don, mais il me rend stérile, et ce, dans la stricte proportion des largesses accordées.
La raison de mon impossibilité à écrire qui, paradoxalement, est ce qui me pousse à ne pas cesser d’écrire, la voici : l’échec sans cesse renouvelé. Je sculpte toujours plus finement le visage de mon échec. Il y a autant de Sisyphe que de Prométhée en moi.
Je suis assaillie par mille sensations, en permanence, sauf lorsque, par un certain effort de la volonté, je me mets en état de veille (j’ai appris ce « truc » dans l’enfance et je le nomme « technique du tiroir » : je cloisonne et mets dans une boîte le ressenti vibrionnant et le ressors plus tard, lorsqu’il est mort, bien sec et craquant, friable) ; si je ne le fais pas, en un millième de seconde, je vis la fin de chaque chose, de chaque être ; cela me traverse de part en part ; je vois clairement les lignes de faille des autres, je devine plus ou moins ce qui est caché — bien trop. Je vois presque le cadavre dans le nouveau-né, ou pour le moins toutes les trahisons dont son corps sera capable un jour ; je ressens le mensonge derrière le sourire affable, celui qui n’entraîne pas les commissures dans sa danse de séduction, et je m’oblige de temps en temps à ne rien en dire ; je me contrains une ou deux fois par jour à cette opacité qui me sépare à jamais de l’autre et nous rend étrangers, dupes consentantes, alors que j’aspire à la communion la plus étroite ; je me violente souvent pour ne pas deviner le compromis dans un geste de la main que l’on essaie de voiler ; je perçois le trouble ou le faux pas dans un regard ou dans un mot qui n’a pas le même poids que ses frères dans une phrase... À chaque fois, j’y perds un peu de puissance et de foi en la prose. Il m’en reste si peu pour vivre. Ma jeunesse fut prodigue…
Les autres ont vraisemblablement la conscience de ces écarts entre l’être et lui-même, ils ne peuvent ignorer ces ratés de soi à soi, de soi à autrui ; mais ils ne s’y arrêtent pas, ou rarement. Ils ne lisent pas le message jusqu’au bout. Pourquoi ? Paresse ? Peur ? Pragmatisme, tout simplement. Peu importe. Ils tiennent à leur rôle. C’est devenu un état. Ce sont des hommes et des femmes adeptes de la prose de ce monde. Avouons-le : j’envie souvent leur docilité, lorsqu’ils viennent au creuset, pour y fondre ce qu’il leur reste de grâce et d’enfance ; oui, je les envie d’être si lourds, si ancrés dans les situations, si lents aussi qu’ils ne saisissent qu’un fragment ou une couleur du paysage mental, émotionnel. L’image, en moi, hélas, est entière, offerte nue — dans l’instant. Elle est cruelle de précision, jusqu’à en faire perler le sang, les larmes, le lait et la merde dont elle est peinte. C’est ainsi. Ma complexion. Si je n’y prends garde, si je n’alimente pas laborieusement ma petite illusion vitale, si le feu de joie fausse s’éteint, je suis transpercée et bonne pour le pire. La prose se retirera d'un coup de moi. Il ne restera rien. Le danger est là ; ma seule chance de ne pas être un corps séparé à jamais de son âme aussi.
Celui qui a vu ne peut plus prétendre l’inverse. Pas de retour possible à l’état antérieur. Toutefois, je ne peux retranscrire ce fourmillement permanent ni traduire en prose cette concaténation de sensations, pas plus que je ne saurais me laisser porter jusqu’au bout par cet élan lyrique ou rendre au monde ce coup de fouet de la divinité. Je ne pense pas ; je suis zébrée ; je reçois tout, mais la sensation ou le sentiment font office, chez moi, de réflexion. Il n’y a aucune élaboration intellectuelle en moi. Ou, si elle est existante, elle est immédiate à la sensation, ou encore se produit-elle malgré moi, sans que ma conscience y prenne part. Les visions sont là. Mais je ne peux pas les arracher à leur cachette, pour les montrer en pleine lumière ou pour les offrir à autrui. De toute façon, qui voudrait de mes fruits empoisonnés ? Qui désirerait mes fleurs pourries ? Personne n’a envie de regarder ce que je vois ; personne n’a envie, à moins d’y être contraint, de voir avec tout son être et pas seulement avec deux yeux taris, aveuglés par la prose. On préfère d’instinct ce qui, de gaieté de cœur, entretient l’illusion vitale et lui permet d’être assez épaisse pour nous dissimuler le réel, qui n’est jamais que l’autre nom de la mort. Les mots ne sont pas taillés assez près du vif, même si je m’emploie à les affiner jusqu’à l’obsession, jusqu’à me faire mal ; ils ne sont jamais assez harmonieux entre eux pour dire tout ce qui grouille et pleure en moi. Ils sont bêtes et laids, et déchus, voilà, et je les repousse du pied. Ils sont là, par terre, dentelle inachevée, et ne me servent à rien, pas même à rendre joli ce que je vois à travers. Ils ne parlent pas.
Par exemple, ils ne racontent pas ce vieux à sa fenêtre — cette petite fenêtre, ouverte en été, cette petite fenêtre aux rideaux relevés en hiver, cette fenêtre devant laquelle je passe chaque jour, cette fenêtre devant laquelle un vieux a placé un sofa. Je le vois tous les jours ce vieux, cet allongé, dont le dernier plaisir est de contempler, à travers un cadre gris, une vie dont il n’est plus que le spectateur. Il se croit peut-être marionnettiste, metteur en scène ou petit dieu de la rue, de toute la rue qui passe devant sa fenêtre. J’ai déjà vu ce vieux avant, dans mon enfance. Ils se ressemblent tous. Il n’y a pas trente-six fins dans le catalogue de la mort. Il y a donc toujours, quelque part, un vieux à sa fenêtre. Il fait ses adieux au monde qui passe, il fait l’apprentissage de l’immobilisme, il prend à son aise les formes du cercueil. Je ressens un immense chagrin et de l’effroi. Le silence se referme sur lui. Son silence ressemble désormais au mien. Ce vieux est le fin mot de la prose. Ma vision est toujours projection, bien entendu, mais il y a des signes de connivence certains. Je ne peux voir en autrui que ce qui est déjà présent en moi, en germe infinitésimal ou déjà en fleurs. Parfois, j’aperçois sa femme en arrière-plan. Je me demande lequel des deux partira en premier. J’imagine la solution la plus tragique (la femme passe en premier) et je me figure le désarroi du survivant, son impossibilité à rester seul (les hommes vieux sont de tout petits garçons sans espoir), je vois déjà la voiture qui viendra l’arracher à sa maison pour le replanter dans un endroit qui sent la Javel. Je n’imagine plus rien. Je ressens chaque détail. Je le vis, c’est là, jeté devant moi. C’est réel. La poésie se transfuse goutte à goutte dans la prose. Je ne peux rien faire. Les larmes montent, et à gros bouillons encore. Et je sais que je ne pourrai pas décrire cela de la manière précise et aiguë qui est celle du témoin refusant l’oubli, si désireux de sauver la victime en donnant tous les détails pour cerner et châtier le criminel. Je ne sais pas chanter. Je n’ai pas assez de sang pour changer la couleur de la prose. Toute poésie en moi est lettre morte. Une épine dans ma gorge lui barre la route. Pourtant, je sais que ma seule mission est de le dire, de le crier. Cela, ou autre chose : tous ces moments banals, qui ne retiennent guère l’attention, tant ils paraissent naturels à ceux qui s’imaginent avoir la vie pour eux, pour toujours. Néanmoins, le véritable tragique de l’humain, c’est ce banal. L’homme n’est pas plus grand ni plus petit que l’accident. Oui, le tragique, ce n’est ni Eschyle ni Shakespeare, c’est simplement ce vieux qui va se retrouver seul, abandonné aux mains sales de ceux qui ne l’aiment pas, jeté entre les mains moites de ceux qui ne l’ont jamais connu enfant couronné ou mince jeune homme amoureux, soupesé par les mains assassines de ceux qui ne voient en lui qu’un vieux. Un vieux qui a toujours été vieux. Voilà tout. Demain, ils vont l’emporter dans une maison de retraite, pour le poser quelque part où il ne dérangera plus personne. Il sera là, tout seul, bordé de prose. Derrière une porte, dans une pièce avec une fenêtre trop haute pour lui, il patientera. J’espère qu’il ne sait pas tout ce que je sais. J’espère qu’il ne se murmure pas tout cela en me regardant passer devant sa fenêtre. J’espère que le spectacle de la vie des autres, dont il ne fait déjà plus partie, l’abrutit et le distrait de lui-même. Dans mes jours les meilleurs, j’espère même que mon bonheur n’est pas un soleil trop agressif pour lui. Je me force presque à adopter un air de défaite en passant, comme pour lui dire qu’il n’a rien à regretter, que la vie est tout aussi moche pour ceux qui sont encore debout, de l’autre côté de sa fenêtre, parce qu’ils pressentent que ce sera bientôt leur tour de prendre la pose où il se trouve.
Je demeure au seuil de cette vision fulgurante et insoutenable et, déjà, je suis déportée ailleurs pour ne pas mourir de faim et de soif devant ces mots creux, usés par ceux qui s’imaginent que je suis déprimée, lasse ou pessimiste, quand je ne suis que vibrante, trop vivante même, et si heureuse de vivre, malgré tout.
À la fin, j’accepte le jeu quotidien. Toute la prose du monde finit par cimenter le cœur porté aux élans poétiques, pour la simple gloire de cet instinct de survie. Je refuse donc de voir, d’être poursuivie par cette vision qui mord à même le cœur. Je suis un apostat. Je le veux de toutes mes forces, mais je ne le peux jusqu’à l’extrémité. Alors, je gis, là, dans cette double impossibilité, dans cette flaque de dégoût de soi, poisson crevé — écartelée pour toujours entre mon devoir sacré et mon impuissance. J’attends dans l’obscurité, qui jette sa cape sur moi. La nuit emportera avec elle la vision et, demain, tout recommencera.

Un de mes maîtres me l’avait dit : personne ne peut vivre dans l’émotion permanente, sinon ce serait la mort assurée. Mais n’est-ce pas toujours le cas ? Mourir de prose ou de poésie, cela revient peut-être au même.
mardi 10 novembre 2015




A. aime monter à poney. Tout ce qu'elle aime, elle l'aime avec passion, bien entendu. 
Un  véritable cœur d'enfant est étranger aux demi-mesures. 
Elle a fait ses débuts en tant que cavalière, alors qu'elle n'avait pas trois ans.  
Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il gèle à pierre fendre, elle se rend dans ce domaine enchanté chaque semaine et je crois qu'elle y apprend plus de choses qu'à l'école – où l'on n'apprend plus rien...
Là-bas, les chevaux ne sont pas enfermés dans des stalles, mais vivent au grand air, dans les champs... 
Dureté et rigueur de la vie naturelle.
Émerveillement et innocence, également.

{Photographies extraites de mon compte Instagram, Ne pas reproduire, merci.}

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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