lundi 17 décembre 2007
Noël approche à grands pas et j'espère avoir le temps d'écrire quelques lignes obliques concernant cet événement d'importance. Ma robe en gaze noire est prête et mon cœur de petite fille est astiqué pour refléter avec le plus de vérité possible toutes les émotions de cette période. J'attends de pied ferme et vernis le Père Noël. Mais, eu égard au fait que je suis sa légitime épouse, je ne suis guère inquiète quant à sa venue.

Le volume Barrie, en préparation depuis des mois, dont la publication est toujours prévue en 2008, verra très certainement le jour, mais chez un autre éditeur que celui qui était prévu au départ. Dans de meilleures conditions, à la fois pour le volume lui-même et pour moi-même, car je ne transige pas avec certains principes, même si la liberté que je m'octroie semble être impertinente ou exagérée à certains. Le fait est que j'ai la chance et l'impudence de ne pas travailler pour gagner ma vie et que je peux choisir mes conditions. L'argent ne m'intéresse pas. Ainsi, je ne vends pas ma liberté d'être, de penser et de publier.

Et, dans cet intervalle, je donne des miettes à mes aimables oiseaux-lecteurs.

Je dédie cette miette ou cette croûte de pain frais à Kaguya qui m'a écrit une lettre magnifique et bouleversante (l'une des plus belles que j'aie reçues depuis que j'écris ce JIACO et que j'aie créé le site J. M. Barrie).

****************
J'ai la tête qui tourne un peu. Vertige du sentiment amoureux pour cet auteur.

Tout au plus s’agira-t-il ici d’exécuter quelques pas de danse autour de la tombe de l’auteur, avec la grâce supposée d’une danseuse étoile russe


[Cf. le billet de mon très cher et tendre ami Robert]

– de celles dont on peut essayer de tomber amoureux pour la simple beauté du geste (1) - ou bien se risquera-t-on à des entrechats, ratés, animés par la diablerie du rusé Peter Pan. Mais nous n’écrirons probablement jamais, à strictement parler, une biographie de Barrie. Ne maudissait-il pas, par avance, de toute éternité dirait-on, ceux qui essaieraient de « déterrer le mort et de fourrer un doigt dans ses orbites» ? Nous nous tenons sur le côté, figée dans une esquisse, une jambe tordue, parce que, soudain, nous nous souvenons de ce qu’il a écrit dans le labyrinthe de ses Carnets : « Je déteste les explications ! » Nous respectons cette farouche volonté d’indépendance tandis que nos doigts, comme les siens, « dégoulinent d’encre »… et se meuvent dans l’ombre de cette sage et impossible résolution. Se taire et l’écouter avec tous ses sens. Ces raisons pourraient suffire à faire préférer le silence ou, à tout le moins, à faire durablement pencher la volonté de ce côté-ci… La danseuse est à terre.
Il est d’autres motifs qui relèvent moins d’une faiblesse pour la formule aiguisée, celle qui en impose et tient à distance. Pourquoi coucher entre quatre pages sa biographie quand, brillamment, elle fut écrite par d’autres (Denis Mackail et mon ami Andrew Birkin, pour ne citer que les plus illustres et les mieux informés), même si au premier Mary Ansell-ex-Barrie-devenue-Cannan reprocha, à tort certainement (2), de n’avoir pas su cerner le grand petit homme. Emprisonne-t-on l’esprit de la nuit et la magie des fées dans un pot de confiture et, a fortiori, dans un livre ? Mary, Mary, Mary, trouvez un autre argument et si vous vous décidez à parler tout ce même, nous n’aurons d’autre choix que de vous écouter. « Ce n’est certainement pas le J. M. que j’ai connu pendant seize ans. M. Mackail l’a serré de si près avec ses propos étroits et un snobisme tel que l’on entrevoit très peu de l’homme véritable. Il avait un esprit fin et une immense dignité. Sa tragédie fut de savoir qu’il avait échoué en tant qu’homme et que l’amour, dans son sens le plus complet, ne pouvait être ressenti par lui ou même expérimenté, et c’est cette connaissance qui le conduisit à ses batifolages sentimentaux. On pouvait presque l’entendre, à l’instar de Peter Pan, croasser de triomphe, mais son cœur était malade en permanence. L'immense tragédie de son existence, M. Mackail l'a ignorée. Une tragédie qui ne peut être traitée avec de l’humour ou de la légèreté. M. Mackail a une passion pour le mot “petit” et au bout d’un certain temps cela devient ennuyeux. » (3) Ces protestations recevraient meilleur accueil de notre part si Mary A. avait toujours manifesté pareille loyauté à l’égard de son premier époux. Et pourquoi, si volonté de protection elle ressentait si fort, refusa-t-elle d’aider le biographe à écrire cette immense biographie, qui fait toujours autorité ? Pourquoi ne fut-elle pas plutôt reconnaissante à l’auteur de celer aux yeux des indiscrets les rapports platoniques forcés de son ex-mari, cette malédiction qu’il évoque à plusieurs reprises avec un tact non dépourvu de sincérité dans le dityque consacré à son alter ego, Tommy Sandys (4) ? N’avait-elle pas demandé à Sir J. M. Barrie de censurer certaines lignes qu’elle jugeait exhibitionnistes ? Dans ses Carnets, n’écrivait-il pas deux jours avant leur mariage : « Notre amour ne m’a rien apporté, sinon la souffrance. » ; « Comment ? Devons-nous vous instruire des mystères de l’amour physique ? » Certes, ces lignes n’étaient pas destinées à la publication, mais leur existence rend hommage au biographe de Barrie. Plus tard, lorsque le mariage sera, non pas consommé, mais prendra le goût vert-de-gris de la ruine, il écrira en plein jour : « Ce que Dieu trouvera le plus difficile à lui [Tommy] pardonner, je pense, c’est que Grizel n’eut jamais d’enfants. » Ce sont ces lignes que Mary lui demandera d’effacer. Le propos de Mary Cannan n’est pas dépourvu d’ambiguïté mais nous ne saurions la juger, quand l’époux déchu lui-même s’y refusa et jusqu’à sa mort se montra d’une bienveillance peu commune l’égard de celle qui l’avait pourtant abandonné pour un autre. Non, il ne s’agit pas d’établir une biographie qui, pour être à la mesure de l’homme, se devrait d’adopter un romanesque de chaque instant. Il faudrait une balance bien précise et bien étonnante pour peser des choses aussi légères qu’un rêve, l’essence d’un conte de fées ou les trois tonnes d’un regret. Malraux précisa ainsi cette pensée : « Il faut beaucoup de réel pour faire un conte de fées, mais il faut que ce réel y perde son poids. » Et si Peter Pan peut voler, c’est parce que sa mère, dans son incurie, a oublié de le peser… Malheureusement, nous ne sommes pas disciples de cet Icare qui n’avait pas besoin d’ailes, mais qui manquait d’elle, et nous ne pouvons ni voler ni entrevoir la couleur des cieux lorsqu’ils s’enfoncent au-delà des nuages, dans cet ailleurs rêvé qui a le goût d’un trouble, celui qui nous agite quand nous songeons à notre perte, lorsque nous croyons tomber de notre lit, comme Little Nemo, alors que nous ne faisons qu’être tirés par les pieds par le Marchand de Sable ou l’Homme dans la Lune.
Il est des choses aussi plus prosaïquement cruelles que, d’un trait de plume, en regardant par-dessus son épaule, en se donnant du Monsieur Anonyme, dans ses mémoires (4), Barrie désarme avec la brutale et salutaire franchise qui est la sienne : « En résumé, Monsieur Anon, cet homme qui abrite des chagrins secrets, trouvait inutile d’aimer car, après un regard jaugeant sa longueur et sa largeur, personne ne l’aurait écouté. » Ou encore, dans cette lettre à Mrs. Fred Oliver (21 décembre 1931, soit six ans avant sa mort) : « Six pieds et trois pouces (…) si j’avais atteint cette hauteur, cela aurait fait une grande différence dans ma vie. Je n’aurais pas eu l’ennui de faire tourner les machines des imprimeurs. Mon seul but aurait été de devenir le favori de ses dames – ce qui, entre vous et moi, a toujours été mon ambition malheureuse. Les choses que j’aurais pu dire si mes jambes avaient été plus longues. Lisez ceci, entrecoupé, de pleurs amers (…) » A peine transposé on retrouve cette même plainte dans des œuvres de jeunesse, telle que Le petit Ministre : « Il est dommage, mère, que je sois si petit, dit-il dans un soupir. - Tu n’es pas ce que j’appellerais un homme particulièrement grand, dit Margaret, mais tu es juste de la taille que j’aime. Même si Margaret n’en était pas consciente, la petitesse de Gavin avait affligé toute son existence. »
Il est tentant de prendre au premier degré cette souffrance qui est celle d’un homme qui aimerait avoir la taille d’un homme « normal » et qui, cependant, était moins court qu’il ne le dit et que je ne l’ai cru pendant longtemps.


[Extrait de la base de données d'Andrew Birkin.]

Sa femme était haute de 5 pieds (à peine un mètre et cinquante-trois centimètres). La taille est un prétexte, bien sûr, qui permet de parler ouvertement d’un problème physique ou psychique plus intime.
Et, en dernier recours, comme pour s’excuser de ne rien en faire, il faut bien admettre qu’il fut le premier à l’écrire cette maudite biographie ! Et parce qu’il l’a mieux écrite que personne, étant aux premières loges de son existence, mais sans s’aveugler sur son sujet - car il aurait pu être facile de le faire -, il donna à lire son existence à travers tous ses textes, même le plus petit et le plus insignifiant d’entre eux (ses lettres sont un modèle du genre).

Dormez bien, M. Barrie. Je veille sur vous à la lisière du temps. Je vous aime, comme l'enfant que je suis.

(1) Cf. ci-contre La vérité sur les danseurs russes, une fantaisie barrienne presque oubliée de tous.
(2) L’ex-femme de J. M. Barrie avait certains arrangements, condamnables, avec la vérité et le mauvais procès qu’elle fait à Denis Mackail paraît plutôt dicté par des motifs personnels, égoïstes. Mais loin de moi l'idée de vouloir la juger, puisque Barrie lui conserva son amitié ; je ne puis la concevoir ni subjectivement ni objectivement. Je ne la saisis pas du tout. Elle se dérobe sous ma pensée.
(3) Lettre de Mary Cannan à Peter Davies, le 14 avril 1941 (source : la remarquable base de données du site internet d’Andrew Birkin).
(4) « T. et G. Ce livre contient ce que les biographes ordinaires omettent. » (Carnet)

Toutes les citations ont été traduites par nos soins.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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