samedi 14 avril 2007
Pour Fauna, qui m'a offert ce disque-là et bien d'autres bonheurs et trésors, je dépose dans la nacelle de son absence ces quelques lignes, afin qu'elles l'accueillent tendrement à son retour. Je contemple une jolie fée de papier, celle-ci, qui sied si élégamment à mon musée Barrie et qui porte sur son dos les mots de mon amie aux mille visages mais à la voix unique. Elle seule retrouvera son chemin dans le labyrinthe de mes pensées, dans ce billet à plusieurs entrées et à liens secrets.

***
La longe qui tenait mon cœur s’est rompue.
Vous n'aviez pas compris ?
Les choses ont changé.
Le centre de gravité s'est déplacé. Personne d'autre ne s'en était rendu compte.
D'égoïste, je suis devenue égocentrique.
Sacrée différence tout de même.
Le soleil, c'est moi.
Je brûle, je ne suis plus calcinée.
Voilà, je suis devant vous sans fards.

On pourrait palper le cadavre sous la peau. On le devine. Je vois toujours le cadavre chez les gens. C'est la première chose que j'estime en serrant la main de quelqu'un. Je calcule ses chances de survie.
Cela m'apaise.
Non, ce n'est pas morbide. Ce n'est pas plus mon amour du gothique, ce romantisme noir, inversé, la cause de tout ceci.
Comment pouvez-vous croire cela un instant ?
J'ai peut-être simplement un sens des raccourcis aiguisé, mais du landau au fauteuil roulant il y a moins qu'on ne le croit ; exactement la même distance qui persiste à s'établir entre le premier cri de vie (et de désespoir, si l'on en croit Schopenhauer) du nouveau-né cyanosé et le hurlement de bête du vieux en train de crever dans son lit à ridelles ; la vie et la mort sont des putes, mais la seconde fait toujours payer comptant. Entre les deux extrêmes, tout n'est que divertissement. Profitons-en. Nous avons tous les mêmes chances, un peu esquintés ou en bonne santé.
Dans la lumière crue et malade de ma caméra, qui me fait un teint jaune et des mires poudrées de violet, je prends les mesures de mon cercueil dans le temps qui me reste ; je compte les cercles autour de mes yeux, comme si je datais un tronc d'arbre. Cela tient en une photographie.
Il était une fois, une très vieille dame, qui allait mollement sur ses quatre-vingt-dix ans. Elle se dandinait un peu, à cause de sa bosse qui la faisait chavirer léger. Quatre-vingt-dix ans. Oui, je sais que cela doit vous sembler très vieux et vous vous dites, sûrement, qu’elle était bonne à mourir, après tant de temps passé dans le four de l'existence. Je ne suis pas sûre que vous oseriez employer le mot crever, ou alors bien discrètement, dans le secret de votre citadelle intérieure, à l’abri du regard de l’autre. Car l'autre est gardien de la morale, vous le savez.
Personne ne meurt réellement de chagrin. C’est quelque chose que j’ai appris très vite. Avant tout le reste, alors que je croyais encore au Père Noël et que je regardais sous les cotillons d’organdi de la Mort, que je prenais pour ma mère imaginaire, que j’appelais et taquinais dans mes jeux. Je la piquais un peu parce que je la trouvais lente et que ses gestes imprécis me troublaient un peu.
Personne ne meurt réellement de chagrin. Je savais.
Tout ça parce que je sentais, en moi, en vie, la vie et l’envie qui glougloutaient en trombes saccadées et généreuses. Elle a touché le bout de mes cheveux, avec tristesse, et m’a offert un quart de sourire. Mes cheveux sont longs et bruns. Ils sont la sève qui suinte de mon corps vivant. Les siens sont blancs, clairsemés et secs. Sous le sourcil gauche la peau commence à se décoller par bribes et s’attarde, finale, royale, immuable, tenace, vorace, dans ce désert où il est planté ce visage au bout d’une pique.
De l’adolescence à l’aube de la seconde enfance, nous sommes tous des ordures. Certains plus que d’autres, mais nous puons tous le renfermé. Reniflez, fouillez, vous lirez votre avenir dans les viscères du premier crevé que vous croiserez. Il n’y a que deux attitudes possibles face à la vieillesse : le dégoût violent et le rejet ou bien la compassion extrême. Il est des prédateurs et des sauveurs ; il existe, en revanche, très peu de gens honnêtes avec leur ressenti. Aucune des deux attitudes n’est la bonne. On s’accommode très bien de sa propre déchéance - le premier moment de surprise altéré, il n’en est pas de même de celle des autres. Personne n’aime fixer dans le blanc de l’œil – que les vieux ont plutôt jaunâtre – la mort. Ce n’est pas tant la vieillesse qui est haïe que ce dont elle est porteuse. Croyez-vous que cette bosse ait toujours été à sa place et qu’aucune jeune main n'ait jadis cajolée son emplacement ? Pensez-vous vraiment que le doigt était si cintré qu’il eût pu autrefois crocheter un napperon sans aiguille ? Êtes-vous capable de croire une seconde que le vieux ait toujours été vieux ?

Elle a sauté dans le vide. Du quatrième étage. Une fin d’après-midi. Son corps s’est arrêté à la surface du béton, retenu par une anse de feuilles et d’arbres. Le sang a coulé. On est venu la chercher. On savait que les bébés entraient et sortaient par les fenêtres, mais les vieillards ? C’est rendre sa force et son droit à la vieillesse que de croire en l’impossible. *
Elle s’est brisée en mille morceaux ; elle a survécu et j’ai pleuré deux fois : pour la morte et pour la vivante.

Elle aimait follement son mari (il existe heureusement de rares êtres qui meurent de chagrin) qui, hélas, était encore plus vieux qu’elle et avait dépassé les 102 ans. Il ne bougeait plus. Il vivait dans son lit. Il parlait peu mais entendait encore et voyait, mal, mais il apercevait l’ombre de sa femme et de son médecin. Il vivait et il était rassuré, coincé entre les crans d'arrêt de cette joie simple mais réelle de l'instant. Oh, bien sûr, rien de digne, comme se le figurent les gens-qui-savent, ceux qui ont la main sur le cran de la perfusion pour faire partir un peu plus vite. Il vivait tant et si bien qu’il donnait une raison de vivre à sa vieille femme. Il le savait, cela le portait dans les cieux. Puis, un jour, peu avant Noël 2006, il est mort. Alors, sa vieille a décidé qu’elle allait le rejoindre. Un jour, comme ça, sans prévenir. Elle s'est jetée de la fenêtre du quatrième étage. Moi, pendant ce temps-là, je pipais mon vécu.
Je me suis dit que c'était de ma faute. Oui, j'aurais dû retourner la voir très vite mais j'avais les foies. Cette vieille, c'était moi. Je n'aime pas me mirer dans mon avenir. Je ne suis pas assez solide. Mais j'ai imaginé son vieux corps tout moche, que j'aimais non pas par compassion mais par amour, de cette petite bonne femme mystérieuse, qui s'écrasait sur le sol.
Et, parce qu'il n'y aucune raison de vivre ou de mourir, elle a survécu.
J'aime cette photographie. Je clarifie, mon cher Jim, j'aime le regard que je porte sur mon regard. Je suis comme un des héros de Paul Auster, qui prend une photographie, chaque jour, du même endroit pendant des années. Je le fais avec mon regard. J'essaie de scruter en moi une étincelle d'humanité.
Je suis l'objet sur la photographie.

Je n'ai plus vraiment peur.

Ni de vous, encore moins de moi. Pas plus que d'elle. Je lui tiendrai la main, quand elle partira, et je ne pleurerai pas.

Je suis déjà partie, de toute façon, avec elle.

Il n'y a vraiment qu'une chose positive en ce monde : la joie. Mon regard vous le cèle peut-être, mais n'en doutez pas. J'ai coupé la calotte de mon cerveau et l'on peut plonger les deux mains à l'intérieur, comme dans un pain-surprise. Il y a un peu de tout à l'intérieur.

Ecoutez ! Admirez mes monstres intérieurs !

Ladies and gentlemen
Harry's Harbour Bizarre is proud to present
Under the Big Top tonight
Human Oddities
That's right
You'll see the Three Headed Baby
You'll see Hitler's brain
See Lea Graff the German midget who sat in J.F. Morgan's lap




Je ne sais plus très bien écrire. Je suis partie un peu loin, je me noie dans la goutte d'encre italienne.
Vetri a lune.

J'avais envie depuis le moment de ma découverte d'écrire ma passion pour un disque, pour une oeuvre qui n'est pas commune et dont l'écoute m'est nécessaire en ce moment plus qu'à n'importe quel autre. Lorsque je me vide de ma fiction personnelle, j'éprouve le besoin d'une perfusion des idées et des mots des autres, à condition que ceux-ci soient frères de peur des miens. J'y vois un encouragement à ne pas renoncer au centre de ma douleur exquise d'écrire.

"Au milieu du chemin de notre vie, je me suis retrouvé dans une forêt obscure. J'avais perdu la voie droite." (Dante)

Ainsi, vous serez un peu dans mes pensées et vous n'aurez pas l'impression que je vous abandonne tout à fait.


Vous savez combien j'aime les histoires, celles que me racontent les autres et celles que j'invente. De tout temps, les histoires ont été les nourrices de l'humanité et je crois même que la Rumeur, la grande clameur anonyme et salope, menteuse et fiévreuse, de la ville n'est que la bâtarde des histoires que l'on ne raconte plus au coin du feu.


Ecoutez celle-ci ! Abreuvez-vous à la source du conte.


Tom Waits est l'Ogre de mes jours et de mes nuits. Je sais qu'il en est de même pour mon amie. J'ai toujours bien aimé le Grand Méchant Loup ; sous sa peau se cache autre chose, car les véritables monstres portent rarement fourrure et crocs acérés, c'est même tout le contraire. Mais je ne vous apprends rien, à moins que vous ne soyez de ces amnésiques de l'enfance, et dans ce cas nous n'aurions plus rien à nous dire.

Musicalement, cet album est une curiosité, y compris peut-être pour ceux qui sont familiers du dandy dépenaillé à la voix rauque. Il est peut-être difficile de l'héberger dans le creux de l'oreille. Ce n'est pas une mélopée pour divertir ou accompagner le pas chancelant des pensées intimes, c'est le sens de l'histoire qui fait sens, qui bat la chamade, qui heurte et berce avec une violence sourde et la légèreté de l'innocence. On y reconnaît, plus ou moins bien cachées, des mélodies écrasées d'Ennio Morricone, des musiques gitanes comme celles que choisit Kusturica dans ses films... et mille choses que personne ne peut énumérer, à moins d'y perdre la raison.

Cet album est issu d'un spectacle musical composé par un trio. L'album comporte des versions studio des morceaux écrits pour la pièce, mise en scène par Robert Wilson et écrite par William S. Burroughs.

L'histoire s'inspire plus ou moins d'un conte ou d'une légende de l'Allemagne, Der Freischütz . Un homme fait un pacte avec le Diable.
I said Satan will fool you
Cette histoire avait déjà été adoptée par Carl Maria von Weber dans un opéra. Wagner, entre autres, sera beaucoup influencé par cette oeuvre.
Forts de ce succès, Tom Waits et sa compagne, Kathleen Brennan, retravailleront avec Robert Wilson pour deux "opéras", Alice (dont je parlerai mieux sur ma page Lewis Carroll) et Woyzeck (d'après Büchner ; Cf. l'album Blood Money que ma Fauna m'a également offert).
L'ambiance est crépusculaire et fait songer à Tod Browning en maints endroits. On vous prend la main et on vous entraîne dans une danse infernale, vous prenez part au banquet des morts-vivants et au carnaval des âmes (damnées ou non). La voix de Tom Waits, qui est son meilleur instrument de musique, vous découpe l'esprit en plus de morceaux que vous ne pouvez en compter. Même sa scie ne peut faire mieux. La richesse cacophonique et oxymorique de sons de cet album n'a d'égal que celle des images que peint Tom Waits, qui passe d'une ballade romantique à l'évocation des entrailles de l'âme, en bougeant à peine, avec la même crédibilité.

Come on a long with the Black Rider
We'll have a gay old time
Lay down in the web of the black spider
I'll drink your blood like wine

Sifflets de train, corbeaux, ambiance (faussement) lugubre (je n'ai pas peur du noir ou de la laideur apparente, car je sais que le Beau est toujours derrière), The Black Rider a tout pour me plaire. Tom Waits déclare qu'il a essayé de "Frankensteiniser" la musique pour obtenir une sorte d'épave de train déraillé. Personne ne peut mieux dire que lui.
Il suffit de redevenir un enfant.
Now when I was a boy
My daddy sat me on his knee
And he told me
He told me many things
And he said sone
There's a lot of things in this world
You're gonna have no use for
And when you get blue
And you've lost all your dreams
There's nothin' like a campfire
And a can of beans
Il suffit d'écouter les conseils de Papa Waits :
The more of them magics you use, the more bad days you have without them
So it comes down finally to all your days being bad without the bullets
It's magics or nothing
Time to stop chippying around and kidding yourself,
Kid, you're hooked, heavy as lead
Il suffit de savoir que la fin n'en est pas une :
And when I'm buried in my grave
Tell me so I will know
Your tears will fall
To make love grow
The briar and the rose
Extraits :
Lucky Day : waits
The Last Rose of Summer : waits
****
Je joins à ces notes disparates, une bibliographie qui tient en un seul livre, acheté hier, chez un bouquiniste de ma connaissance, et déjà en train d'être dévoré, Romantisme Noir, Cahier de l'Herne.


Je suis aux anges.

*Emprunt de ces deux phrases à mon ami Siréneau que je fais miennes.

**********
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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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