mercredi 7 octobre 2009
Silence.

Je ne peux pas parler de Michael. Il est trop tôt. Juste avouer qu'il a révélé en moi ce qui demeurait encore caché de mon enfance et de mon état permanent d'écriture. Michael était un génie dans son registre et un artiste complet (une voix exceptionnelle - écoutez les versions a cappella - au service d'une écriture et d'une musique, un danseur extraordinaire - quand on pense que Spielberg n'a pas voulu de lui pour incarner Peter Pan, alors qu'il vole plus qu'il ne danse ! -, un écrivain, un homme de cinéma - regardez ce moyen-métrage, si vous ne le connaissez pas, un acteur, un mime, etc. ).

Ils sont rares ceux de sa trempe. On les tue, en général, ces demi-dieux, parce que notre médiocrité n'en est que plus éclatante face à eux.
Il en est mort. Mort à cause de sa sensibilité pure, mort à cause de l'incapacité des adultes à concevoir sans la trahir et sans la revêtir d'opprobre cette pureté chez les autres, ceux qui leur ressemblent mais qui, pourtant, ne sont pas des adultes de leur genre.
Michael était le fils légitime de Chaplin (ce dernier emprunta quelque chose à Barrie), à bien des égards.

Michael n'était ni bizarre ni excentrique. Il était immensément vivant. Il avait le courage d'être ce qu'il était, ce qu'il savait être. Il me fait songer, en bien des points, à J.M. Barrie et à ce discours en particulier, où Jamie exprime sa tristesse à être toujours considéré comme "whimsical", entre autres qualificatifs.
Extrait :
Aucun de vos adjectifs ne peut mieux toucher au but que celui que j’ai trouvé pour me désigner : "l’inoffensif Barrie". Je constate à quel point cela vous frappe d’emblée, vous tous. Une comprimé amer à avaler, mais il semble que, au moins en ce qui concerne ce seul sujet, je sois le critique le plus qualifié dans cette pièce. Le mot que vous choisiriez pour moi serait probablement "formidable". J’étais tout à fait préparé à l’entendre de la bouche du Président de cette assemblée, parce que j’ai pressenti qu’il ne pouvait pas être mesquin au point de dire "fantasque" et qu’il était possible qu’il oubliât de dire "insaisissable". Si vous saviez combien ces mots m’ont souvent déprimé ! Je suis tout à fait sérieux ! Je n’ai jamais cru être jamais désigné par ces choses jusqu’à ce que vous les enfonciez en moi. Peu ont autant que moi essayé d’être simple et direct. J’ai toujours également pensé que j’étais plutôt réaliste.
Source : mon site.

Je me doute qu'il y en aura encore pour ne pas comprendre pourquoi j'aime Barrie et Céline ou Kant, Mahler ou Wagner et Michael Jackson, par exemple. L'art, l'intelligence ou la beauté ne s'enferment pas, cependant, dans de petites boîtes bien classées et munies d'étiquettes.

Une des plus belles chansons de Michael Jackson, justement, commence avec le Pie Jesu du très beau Requiem de Maurice Duruflé :



Little Susie

Somebody killed little susie
The girl with the tune
Who sings in the daytime at noon
She was there screaming
Beating her voice in her doom
But nobody came to her soon...

A fall down the stairs
Her dress torn
Oh the blood in her hair...
A mystery so sullen in air
She lie there so tenderly
Fashioned so slenderly
Lift her with care,
Oh the blood in her hair...

Everyone came to see
The girl that now is dead
So blind stare the eyes in her head...
And suddenly a voice from the crowd said
This girl lived in vain
Her face bear such agony, such strain...

But only the man from next door
Knew little susie and how he cried
As he reached down
To close susies eyes...
She lie there so tenderly
Fashioned so slenderly
Lift her with care
Oh the blood in her hair...

It was all for gods sake
For her singing the tune
For someone to feel her despair
To be damned to know hoping is dead and youre doomed
Then to scream out
And nobodys there...

She knew no one cared...

Father left home, poor mother died
Leaving susie alone
Grandfathers soul too had flown...
No one to care
Just to love her
How much can one bear
Rejecting the needs in her prayers...

Neglection can kill
Like a knife in your soul
Oh it will
Little susie fought so hard to live...
She lie there so tenderly
Fashioned so slenderly
Lift her with care
So young and so fair


Si vous n'entendez rien, en posant votre oreille sur l'œuvre, cela ne peut signifier que deux choses : ou bien qu'il n'y a rien à entendre ou bien que vous êtes sourd. Dans le cas précis, si vous n'entendez rien, vous êtes mort.

« Tous les hommes ont un cancer qui les ronge, un excrément quotidien, un mal récurrent : leur insatisfaction ; le point de rencontre entre leur être réel, squelettique, et l’infinie complexité de la vie. Et tous s’en aperçoivent tôt ou tard. Et tous s'en aperçoivent tôt ou tard... Presque tous – semble-t-il – retrouvent dans leur enfance les signes de l'horreur adulte. Chercher à connaître cette pépinière de découvertes rétrospectives, d'effrois, l'angoisse qu'ils ont à se retrouver préfigurés dans des gestes et des paroles irréparables de l'enfance. Les Fioretti du diable. Contempler sans pose cette horreur : ce qui a été sera. »

Cesare Pavese, le 26 novembre 1937, dans son journal intime, Le métier de vivre.

Ceci me permettant de citer cet autre livre, qui met en parallèle deux de mes bons génies, Nietzsche et Pavese.

Je dois la découverte de ce livre à une amie artiste, qui réalise des collages époustouflants. Et le parallèle entre ces deux hommes, dont la justification tient seulement au regard de l'auteur qui les met face à face, possède un trouble auquel j'ai été plus que sensible, notamment certains passages, qui parlent de l'enfance ou y renvoient implicitement pour comprendre l'âme du littéraire (de l'artiste, au sens large).

J'aime les rapprochements, les correspondances, les liens que l'on noue. Et c'est ainsi que, lorsqu'il s'agit de l'enfance de l'artiste et de l'enfance artiste, je me dois d'évoquer un autre livre consacré à cet enfant-homme qui compte beaucoup pour moi, et de plus en plus.


Yann Moix parle à la perfection de Michael Jackson, parce que, précisément il ne parle pas de lui, ou pas uniquement, mais plutôt de lui-même. Je ne conçois pas la découverte des motifs autrement : il faut donner de soi pour comprendre l'autre. Je cite Moix ci-dessous, abondamment, parce que son propos rejoint le mien, et ce que j'écris ici et là depuis quelques années : ma vérité d'enfant dans la peau d'un enfant qui ressemble de loin à un adulte, trouve écho dans ce tout petit livre. Certains le jugeront opportuniste, mais je ne le crois pas, j'ai cette naïveté-là. Si Moix n'aime pas à la folie Michael Jackson, alors c'est un excellent comédien. Je suis loin de me sentir proche de cet auteur (par principe, tous les écrivains de sa génération, surtout ceux qui fricotent avec certaine engeance germanopratine, provoquent en moi une envie de cracher et de feuler), qui a gâché et gâche de mille manières son talent très réel, mais je reconnais bien volontiers une fraternité de lui à moi, dans son amour célinien et dans ses éructations. En vérité, ce type ne me déplaît pas complètement. N'étant pas habitué à aimer à moitié, son cas me pose un problème, car je hais positivement certains aspects du personnage. Mais, là, n'est pas mon propos. Extrayons quelques gemmes.

"Un enfant ne peut pas mettre au monde d'autres enfants." (p. 61)

[Au fond, ceci a toujours été ma raison principale de n'être pas mère.]

"Pays de jamais qu'on pourrai facilement traduire par : pays du jamais. Le pays que vous ne trouverez jamais, même en le cherchant bien - parce que ce pays c'est l'enfance précisément, et vous êtes incapables, tous autant que vous êtes, d'y retourner. Pays où généralement on ne peut jamais revenir, retourner : c'est le lieu de l'alya impossible. Pays, aussi, où l'on ne vieillit jamais - ce qui, dans la traduction géographique, dans l'acception spatiale, donne : pays dont on ne peut jamais s'enfuir. Ne peuvent, donc, y retourner que ceux qui ne peuvent s'en échapper. N'est-ce pas une excellente définition de l'enfance ?

[Comment ne pas penser à la Mary Rose de Barrie ?]

L'enfance n'est pas strictement rattachée à l'enfant. L'enfance est une notion qui déborde (de beaucoup) la notion d'enfant. C'est qu'il y a chez les enfants des sortes de traîtres. Il y a, chez les enfants, dans la population des enfants, des enfants qui sont chez eux dans l'enfance, des enfants dont l'enfance semble l'écosystème parfait, le milieu naturel idoine ; et d'autres dont on sent bien qu'ils ne sont que des futurs adultes, des adultes préparatoires (des enfants transitoires) - l'enfance n'est alors perçue par eux que comme une salle d'attente, ils ont la prémonition qu'ils ne sont pas conçus pour rester comme cela ; qu'ils ont vocation à s'en aller tôt ou tard pour devenir autre chose que ce qu'ils sont. Ils ont l'instinct déployé vers l'issue ; ils sont tendus, comme des élastiques, vers la porte de sortie. Ces enfants-là sont comme en transit dans l'enfance ; ils se comportent dans l'enfance comme des touristes. (...) Michael, qui put avoir enfin accès à l'enfance à partir de la moitié de sa vie, n'aimait pas ces enfants touristes. Pour lui, l'enfance n'était pas un sas. Il n'aimait pas les enfants dont les âmes se déformaient aussitôt la puberté venue ; il n'aimait pas pas ces adolescents dont le premier coup de canif servait à tuer cette part d'enfance en eux. Finalement, il n'y a pas d'un côté les enfants et les adultes : il y a l'intérieur et l'extérieur de l'enfance. Ceux qui sortent de l'enfance à la première occasion s'appellent "adultes", quel que soit leur âge ; ceux qui jamais ne cherchent à s'y soustraire, c'est ceux-là que j'appelle des hommes." (pp. 66-67)
"Si le réel est ce qui nous résiste, comme le pensait Simone Weil, l'enfance est ce qui nous permet de résister au réel." (p. 77)
"Celui qui coupe la vie humaine en deux, avec d'un côté l'enfance (période définie, avec un début officiel, un milieu répertorié et une fin établie) et de l'autre l'adultance, a une vie misérable, méprisable. (...) Est un enfant celui qui est exilé dans le monde." (p.78)
"Un enfant est quelque chose qui a une âme ; un adulte est une pourriture qui l'a perdue (...)" (p. 95)

Je souscris à chaque de ces phrases.

Nul doute que l'enfance soit l'espace-temps de la fiction, car nul ne peut croire avec la ferveur d'un enfant en l'impossible, en possédant un sens du juste et de l'injuste , du beau et du laid, qu'aucun adulte ne peut se représenter. L'enfant crée les mythes dans lesquels l'adulte vit parfois.

«C'est bien Freud, n'est-ce pas, qui définit l'inconscient : l'infantile en nous [Cf. L'homme aux rats ; mais cet infantile n'a pas le sens péjoratif que nous lui donnons ordinairement] Alors, nous avons une vie d'homme, l'âge adulte pour disputer aux forces occultes l'otage que nous leur avons cédé, l'enfant que nous avons été. Il nous hèle, du fond du temps, pour que nous revenions disperser les ennemis aux mains desquels il est tombé d'entrée de jeu, et avant cela, encore, dans les limbes, pour le délivrer. Il s'agit de convertir le subjectif en objectif, de rapporter à sa cause, donc de situer hors de soi, ce qui nous est entré dans le corps sans qu'on pût l'en empêcher, ce qui se confondait avec nous, qu'on prenait pour soi alors que c'était un élément extérieur, funeste à notre liberté.
Si le passé m'apparaît sous un jour différent, c'est que j'y vois plus clair, du fait du recul, et aussi du lent progrès de la réflexion, qui ne s'empare jamais en un instant de tout ce qui nous échu mais le réduit peu à peu. Pareil travail ne finira qu'avec nous puisque c'est la vie qu'il vise à transférer dans l'ordre second, facultatif, précaire, miraculeux de la conscience claire. Heureux si nous avons expédié le gros de la besogne avant terme. Une phrase d'Héraclite m'accompagne depuis longtemps que je l'ai lue : “Nul homme n'explorera jamais la totalité du pays de son âme.” »
(1)

L'enfant est subjectif ; l'adulte est objectif ; l'enfant est instinct immédiat et sensibilité ; l'adulte est réflexion et raison ; l'enfant invente le monde ; l'adulte vérifie qu'il est là, protégé par les gardiens du vrai que sont la raison et l'expérience.

Bergounioux semble nous dire cela, mais aussi il met en perspective cette double nature – deux façons de ressentir et de penser- en nous. L'enfant demeure derrière nous, comme une peau morte mais qui demeure collée à nous, qui conserve nos empreintes digitales à jamais. Il est une part tombée dans l'obscurité, soudain, de ce continent qu'est notre personnalité. Cette terra devenu incognita pourtant existe toujours en nous. Jadis, nous parlions une langue qui s'accordait avec sa géographie, mais nous l'avons oubliée en nous ouvrant à la langue universelle des adultes, mais au détour d'une pensée ou d'un sentiment elle revient nous hanter, sous forme de remords.

L'enfance, la pensée que l'infantile dans l'enfant sécrète, est le socle sur lequel je solidifie la vision de l'enfant que je suis, dans la mesure où, lorsque j'écris, cela procède d'un mécanisme apparenté à cet état psychique qui produit des pensées magiques, par exemple.

« L'inconscient est l'infantile, et il est même ce morceau de la personne qui s'est autrefois séparé d'elle, n'ayant pas participé au développement ultérieur et ayant pour cette raison refoulé. Les rejetons de cet inconscient refoulé sont les éléments qui entretiennent ce penser involontaire en quoi consiste sa souffrance. » (2)

Ce que nous explique Freud, dans L'homme aux rats, c'est qu'il existe plusieurs « étages » - ce que nous nommons la « maison » de l’homme - dans la pensée humaine ou plusieurs couches qui ne s'amalgament pas.

L'infantile en nous signifie deux choses contradictoires et irréconciliables : la toute-puissance des pensées et, en même temps, la prise de conscience que le monde ne répond pas à toutes nos questions, qu'il est absurde au sens étymologique (surdus : sourd, en latin) de ce mot. L'enfant pense le monde comme s'il était neuf et ses questions, nombreuses et impossibles à satisfaire, l'embarras des adultes à y répondre sont le fait d'un étonnement authentique devant l'univers et devant la conscience que nous prenons de nous-mêmes, alors que nous ne sommes pas encore complètement faits, quand notre armure n'est pas encore complètement cousue autour de nous., à même la peau. Penser le monde comme un enfant n'est pas encore penser le monde, puisque la (non-)pensée ne peut croître qu'à l'intérieur d'un aveuglement – hors de danger si l'on veut – mais étudier cette pensée qui n'en est pas encore une permet de dire ce qu'est l'aveuglement ou le refus de voir, par opposition.

La caractéristique première de l'artiste véritable est peut-être de faire vivre plus qu'aucune autre personnalité constituée sa part infantile.

Parfois, il peut advenir que cette part d'enfance s'ouvre et laisse jaillir de sa poche des mots, des souvenirs, des images.

Les Songs of Innocence et les Songs of Experience
de William Blake (3) exposent la complexité de la vision des êtres humains : certains possèdent une forme de grâce attachée à leur état (les enfants et les vieillards, par exemple, auxquels nous ajoutons la race des poètes ou des littéraires au sens large), et ils déflorent notre poche amniotique d'ignorance. Mais peut-on vivre sans mensonge ? L'innocence, nous laisse entendre Blake, existe avec l'expérience, dans une juxtaposition, comme les deux faces d'une feuille de papier peut-être. On pourrait dire de même de l'ignorance et du savoir. Blake fait vivre cette double vision, qui est celle de l'artiste ou de Don Quichotte.
« For double the vision my eyes do see
And a double vision is always with me,
With my inward eye, 'tis an old man grey
With my outward, a Thistle across my way » (4)


L'œil intérieur ou l'œil de l'âme qui n'est pas sans connotation platonicienne (Cf. Le Parménide) autorise une vision qui n'est pas celle des sens soumis à la raison, car celle-ci, au contraire, est une vision qui divise, qui critique, qui sépare, quand l'œil intérieur, dans un battement de cils presque érotique, saisit une immédiateté infragmentée, peut-être mensongère elle aussi, mais qui fait vivre alors une fausseté plus viscérale ou archaïque, faisant surgir sous les paupières les puissances occultes de l'enfance, celles qui demeurent en marge de toute vision rationnelle, ne serait-ce qu'au simple titre de prétendantes au réel.

L'artiste, l'enfant, et Michael est tout ceci, a cette autre vision, du for intérieur. Et il est impossible de le comprendre si nous n'ouvrons pas en nous ce regard-là.

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(1)
Bergounioux (Pierre), Où est le passé ?, Paris, L'olivier, 2007, p. 24.

(2) Freud, Remarques sur un cas de névrose de contrainte, op. cit., p. 24.

(3) Cf. les travaux de Jacques Blondel sur ce poète, notamment William Blake, Émerveillement et profanation, Paris, Archives des lettres modernes, 1968.

(4) Lettre à John Butts, en date du 22 novembre 1802, citée dans l'ouvrage de Jacques Blondel susmentionné.

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The Lost Children


I am one of them...

mardi 6 octobre 2009
Je dédie ce billet à Kaguya, qui, je le devine, possède une grande âme et à Joel D., qui a un regard d'homme bon. Merci pour vos beaux courriels. Je vous répondrai dès que possible. J'en profite pour présenter mes excuses à tous et à toutes pour ma (légendaire et terrible) lenteur à répondre. J'ai beaucoup de travail, dont un travail de fiction (un roman) que je veux mener à bien et au meilleur, si un tel prodige est possible. Je crois en l'impossible bien plus qu'aux possibles qui me tendent pourtant les bras. Je suis ainsi faite, pour le meilleur et le pire. Croyons qu'il s'agit là du meilleur et cela adviendra certainement.

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Certains naissent grands ;
Certains atteignent la grandeur ;
Parfois, ce sont les circonstances qui font les grands hommes ;
... et puis... il y a les autres...

Cette "morale", en avant-propos de Harvie Krumpet, est un peu celle que l'on pourrait appliquer au bouleversant film Mary and Max, mais aussi aux autres œuvres d'Adam Elliot.

C'est également une devise que l'on pourrait offrir à notre existence. Demeurer noble, quelles que soient les circonstances. Et aimer la vie jusqu'au bout,

même si nous sommes tous des orphelins de Dieu, même si « La compensation d'avoir tant souffert c'est qu'ensuite on meurt comme des chiens. » (Pavese, Le métier de vivre) Mais Harvie l'exprime mieux que moi et même mieux que certaines histoires russes qui parlent pourtant si bien de notre destin. Il le dit sans jamais se départir de cette tendresse et, surtout, de cet humour qui lui sont idiosyncratiques. Ce sont ces deux qualités entrelacées qui dominent ces histoires et qui servent de cadre au cheminement existentiel, très réaliste, d'un personnage ou d'un autre autre. Du très grand art que ce faussement simple - à ne pas confondre avec le simple prétentieux et creux, aveugle face à sa propre vanité. J'aime le simple complexe ; je hais le simple idiot, qui veut faire croire qu'il y a quelque chose si on crève sa surface.
Jusqu'à hier soir, je ne connaissais pas cet artiste. La nuit est passée et je n'ai cessé de repenser au film que j'avais découvert la veille, avec l'ardent désir d'en savoir plus sur cet homme et son art. C'est ainsi que j'ai exploré, fébrile, ce matin, ses autres œuvres, des courts-métrages, visibles sur Internet. Mais il faut acheter le DVD (zone 1, seulement), afin de rendre hommage au travail de cet artiste :


Déjà auteur de Harvie Krumpet (cliquez ici, pour voir ce film ou ici, sous-titré par un(e) fan), un court métrage qui met les tripes du spectateur sur la table, Adam Elliot réalise ici, avec Mary and Max, un chef-d'œuvre, déjà contenu en germe dans Harvie Krumpet. Peut-être même que Harvie Krumpet est tout simplement déjà un chef-d'œuvre, au fond. Un chef-d'oeuvre, non pas miniature, mais un chef-d'oeuvre tout simplement.


Mais commençons par dire le premier regard.

Hier soir, nous sommes allés voir Mary and Max.




J'écris ce billet, ce matin, d'un jet, comme la plupart de mes billets. Je ne parle pas de tous les films que je vois - cela serait impossible puisque j'en vois au moins un par jour, parfois davantage. Mais de celui-ci, je suis obligée de parler, même si je risque de fort mal le faire, parce que c'est peut-être l'un de mes deux films de l'année, toutes catégories confondues. Ce film est tellement parfait qu'il transcende le genre auquel il appartient : l'animation en pâte à modeler. Mais on oublie totalement l'exceptionnelle maîtrise du procédé, on oublie même que ces personnages ne sont pas des acteurs, tant ce qu'ils ont à nous dire nous concerne en propre et viscéralement. Roman d'apprentissage (Bildungsroman) ou de formation, mais aussi interrogation presque métaphysique, ou pour le moins existentielle, ce film est une fulgurance : la vie, la mort, la vieillesse, la folie, le handicap, l'amour, la grandeur et la finitude de l'homme sont les personnages invisibles de cette histoire simple, belle et cruelle.
La réalisation, les dialogues, la narration (Denis Podalydès est le narrateur dans la version française et Philip Seymour Hoffman dans la version originale) sont encore plus extraordinaires que la qualité de l'animation qui, pourtant, laisse sans voix.
Ce film est une merveille d'intelligence, de poésie et de sensibilité. La cruauté du film est mise en équilibre grâce à la voix du narrateur qui fait montre d'une tendresse qui enveloppe le spectateur autant que les personnages sur la toile, sinon cela serait insoutenable ou effroyablement pathétique. Mais, sans cette cruauté, ce ne serait pas une œuvre. Clément Rosset, un des rares contemporains qui méritent le titre de "philosophe", l'exprime dans son essai : "Tout ce qui vise à atténuer la cruauté de la vérité, à atténuer les aspérités du réel, a pour conséquence immanquable de discréditer le plus géniale des entreprises comme la plus estimable des causes (...)"
C'est ainsi que, malgré cette fin, qui ne peut pas être heureuse (elle ne l'est pas dans la vie, pourquoi le serait-elle à l'écran ?), on ne sort pas désespéré de cette expérience cinématographique, mais bien convaincu qu'il faut vivre, vivre, vivre jusqu'à sa propre fin, jusqu'à l'épuisement de ce que l'on peut être et faire. Même si c'est peu. Et jubiler si l'on peut encore dérober un sourire ou une joie, comme Harvie Krumpet, pensionnaire d'une maison de retraite, à la fin de sa vie, qui décide de se mettre à poil, -"au naturel" comme dit mon ami anglais -, en attendant un bus invisible dans un faux "abribus", installé au sein de la maison de retraite pour les victimes de la maladie d'Alzheimer, qui ont envie de prendre la poudre d'escampette. À poil, parce qu'il aime cela et qu'il ne voit pas de raison de se priver de ce dernier plaisir avant de passer l'arme à gauche. L'autre morale, qui découle de la première, est celle-ci : tant que l'on peut prendre un petit plaisir, cela vaut encore la peine de vivre. L'idée du suicide traverse l'oeuvre du réalisateur. D'ailleurs Harvie, plus ou moins volontairement, va fournir à une pensionnaire les moyens de son suicide. Mary, l'héroïne de notre film, sera aussi tentée par le suicide, mais choisira la vie et transmettra cette vie... Le propos est optimiste, in fine : la vie est une salope, mais elle vaut la peine d'être vécue, à condition de savoir en rire et de ne pas perdre sa tendresse pour les autres. La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie.
Certains enfants sont orphelins, bien qu'ayant des parents. C'est le cas de Mary. Certains orphelins, eux, ne le sont jamais, car l'amour de leurs parents absents leur a donné une force pour la vie, une force qui survit à leur disparition. Tel n'est pas le cas de Mary ni de Max.
L'auteur a mis cinq ans de sa vie dans ce film ; on se demande même comment il a pu aller au bout de ce rêve.
L'histoire est inspirée de sa vie personnelle. En effet, il a, pendant 20 ans, entretenu une correspondance avec un New-Yorkais, et ce depuis l'âge de 17 ans. Ce correspondant était atteint d'un syndrome d'Asperger, maladie que je connais bien, pour en présenter moi-même certains traits (heureusement, très atténués) de cette maladie. Et, si ce film a une infime limite, elle viendrait non du film, mais d'une description parfois approximative de cet état. Soit, le sujet n'est pas tellement le sien, mais je préfère le souligner, puisque cette remarque s'appliquerait aussi à l'usage que l'auteur fait de la maladie de Gilles de la Tourette dans Harvie Krumpet. Ce qu'il convient de souligner, c'est que le dysfonctionnement, la maladie, l'anormalité sont la norme dans l'univers d'Adam Elliot et permettent, paradoxalement, de penser notre propre quotidien, censé être normal.
Mais revenons à l'histoire de Mary et de Max.
Max J. Horovitz a la quarantaine, il pèse 150 kilos et se nourrit de hot-dogs au chocolat, et d'une manière générale presque exclusivement de chocolat. Il est farouchement athée, donc lucide et sympathique. Il a adopté un poisson rouge comme animal de compagnie (ledit poisson nous fait immanquablement penser à un clin d'oeil au Sens de la vie, le génial film des Monty Python, film préféré de mon Amour de mari ; et il s'agit bien du sens de la vie dans ce film), qui finit invariablement dans la cuvette des toilettes, puisque les poissons rouges ont une durée de vie très limitée ; un chat borgne vient compléter le tableau de cette solitude irréfragable, que même l'amitié de Mary ne pourra totalement détruire. Lorsque nous faisons la connaissance de Max, il n'a pas d'ami (et c'est l'un de ses trois buts - ils les atteindra tous ; est-ce la raison pour laquelle il meurt ?), mais une voisine à moitié aveugle, au visage ridé comme le cul d'un éléphant - à qui il offrira presque tout l'argent qu'il a gagné à la loterie. Personne ne l'aime.
Mary Daisy Dinkle vit à Lamington Avenue, Mount Waverley, en Australie. Elle est un "accident", lui a dit sa mère. Son père travaille à l'usine : son rôle social, absurde, consiste en un seul geste : attacher les sachets de thé à leur fil au moyen d'une machine ; il fait oeuvre de taxidermiste pendant ses loisirs. Mary rêve, par conséquent, d'épouser un Écossais qui se nommerait Earl Grey.... Sa mère, Vera,

est alcoolique (elle dit à sa fille qu'elle teste un drôle de thé, nommé Sherry...), fume clope après clope et manifeste une curieuse et malsaine propension à voler. Mary est petite, assez laide, et myope. Son front porte une tache de naissance couleur "caca". Elle a un voisin, agoraphobe - mais elle dit qu'il est "homophobe" -, dont elle ramasse le courrier, moyennant quelques cents. Elle n'a pas d'autre ami qu'un coq qu'elle a sauvé de l'abattoir (motif déjà présent dans Harvie Krupet). Elle est secrètement amoureuse de son voisin, qu'elle finira par épouser.
Mais ni cette union ni l'intervention esthétique qui lui ôtera cette tache, hautement symbolique, ne la rendra heureuse pour autant. Et c'est bien là qu'il faut rechercher la véritable question : qu'est-ce que le bonheur et comment l'atteindre ? Le bonheur est en soi, bien entendu, et même si l'amitié, et par extension l'amour, est un moyen d'être "complet" (l'idée revient plusieurs fois dans le film), le bonheur ne dépend que de soi, car il faut d'abord s'aimer soi-même. Truisme, oui. Encore faut-il le mettre en pratique. L'échec des personnages provient de cette incapacité (provisoire).
En attendant, au début du film, personne n'aime Mary, pas plus qu'elle ne s'aime.
L'un comme l'autre, ils vivent entourés d'amis imaginaires, par l'intermédiaire d'un programme télévisé, qui constitue un idéal de vie pour eux. Dans ce monde-là, reflet inversé du leur : chaque personnage est intégré dans un clan et personne ne connaît l'exclusion qui est la leur.
Ces deux-là sont faits, non pas pour se rencontrer, comme la triste fin le démontrera, mais pour s'écrire toute une vie (ou une large part de celle-ci). Cela pourrait faire penser à 84 Charing Cross Road (livre pour lequel j'ai beaucoup d'affection), de loin. De très loin, si vous voulez mon avis. Cela pourrait tout aussi bien faire penser à ma propre relation épistolaire avec un américain qui vit dans l'Illinois.
Elliot a prétendu, et c'est assez compréhensible, s'être inspiré du travail de Diane Arbus (pour qui j'éprouve beaucoup de respect et d'amour)








pour créer ses personnages. En effet, derrière la monstruosité apparente du trait se cache la plus grande humanité possible. On cadre de près, on rend hideux, pour montrer la beauté cachée. Je simplifie.
Elliot fait preuve à la fois d'un esprit espiègle, enfantin - dans le sens le plus noble que j'accorde à cet adjectif - et d'une compassion exceptionnelle.
Max, comme Harvie, vit dans ce monde comme un étranger et l'interroge, faisant ressortir l'absurdité de notre condition et de nos rapports aux autres. Harvie possédait un carnet où il notait des FAITS - ce n'est pas du Wittgenstein, même si j'avoue y avoir pensé :

jusqu'à la découverte du Principe qu'il se tatoue sur les fesses.
Max, quant à lui, possède aussi un carnet, afin d'essayer de comprendre ce que les expressions du visage signifient, incapable lui-même d'exprimer ses émotions, sinon en prenant la distance de l'écrit, jusqu'à l'incapacité, qui se matérialisera par un geste brutal : arracher la lettre "M" de sa machine à écrire.
Les lettres de Mary le bouleversent et le terrorisent car elles l'obligent à s'interroger sur ses émotions.
Ou simplement à le rendre conscient de leur présence, inerte et muette. Il veut y répondre et il se met en danger en le faisant. Cela conduira à la rupture, lorsque Mary s'avisera de devenir une spécialiste des maladies mentales et de théoriser sa compréhension de la pathologie de son ami, qui se sentira trahi, lorsque son motif sera mis à nu, ou du moins le croit-il.
Une accumulation de malheurs s'abat et l'on se croirait au pays de Candide.
Mais l'univers semble, malgré ses failles, presque aussi parfait que celui décrit par Leibniz... Car la dernière image, malgré cette rencontre post-mortem des personnages - Mary rend enfin visite à Max, mais il est mort -, est l'image d'un Manhattan de métal qui s'illumine. Et Mary de sourire ou le triomphe de la volonté sur le déterminisme, ce qui est peut-être la meilleure façon de "lire" ce film. Malgré tout, nous sommes libres, quoi qu'il advienne... Libre d'aimer la vie pour ce qu'elle est.

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

Qui suis-je ?

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Holly Golightly
Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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