mardi 25 juillet 2006
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Pigeons
Vidéo envoyée par misshollygolightly

Nourrir les pigeons avec des "pignolo". Un petit bonheur à un euro le sachet qui ne se refuse pas… car tout à un prix à Venise, qui est aussi bien une putain plébéienne qu’une courtisane despotique.
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Venezia
Vidéo envoyée par misshollygolightly

On peut acheter ou louer de sublimes costumes pour le Carnaval. Je m'extasie devant les vitrines. Un facteur passe à côté de moi et se met à siffler mon air... Je n'ai pas rêvé ? Il s'adresse à Holly... Le hasard est beau.
lundi 24 juillet 2006
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Le Florian
Vidéo envoyée par misshollygolightly

J’ai tout de suite adoré les rideaux. C’est la première chose que j’ai remarquée et aimée sur la Place. Je crois que ce sont des objets symboliques pour moi. Ils ne sont pas aussi frivoles que moi car ils ont une fonction utile : ici, ils protègent de la chaleur ; je ne peux pas ne pas songer qu’ils dissimulent également des secrets et des vieilles blessures. Ils sont aussi poétiques que le reste, aussi incongrus que ce campanile qui m’a toujours paru collé de force sur la place en désaccord avec la Basilique… Le Florian est un de mes lieux de prédilection. A l’extérieur, sur la Place Saint-Marc, sous les arcades ou bien, l’hiver, dans les superbes salons passementés de velours, de glaces et autres luxes. J’y demeure une partie de mes journées lorsque je suis à Venise. J’aime son allure distinguée et ses personnages étouffés. On dirait des silhouettes découpées dans de la feutrine, mais elles sont toujours rigides, car il faut un poignet ferme pour tenir sur trois doigts les lourds plateaux d’argent. Quelle grâce chez ces hommes ! Casanova venait y faire tomber les belles. Lors du Carnaval, qui ne dure guère longtemps de nos jours, alors qu’il s’étendait sur des mois il y a très longtemps, il est exquis d’y rencontrer les vénitiens costumés si naturellement qu’ils ne semblent pas jouer le moins du monde. J’y retournerai un jour en robe blanche et en cape de velours crème, chaussée dans des bottines avec des rubans en soie en guise de lacets. Je serai princesse d’un jour ou d’une nuit. C’est promis. Il y a peu de visages, parmi les serveurs, qui me sont étrangers. Et leur prénom n’est point un secret car je suis un bon détective. Certains me reconnaissent. J’aime cette complicité latente qui ne consiste qu’en un sourire discret et en une demi-révérence. J’ai remarqué que les plus aguerris d’entre eux portent un nœud papillon noir (le nœud papillon est un objet hautement érotique à mes yeux) tandis que les plus jeunes au service arborent le même artifice mais en blanc. Lorsqu’ils s’interpellent entre eux, ils produisent un drôle de son mouillé qui ressemble à s’y méprendre à un baiser. Tendez l’oreille. Ils sont très regardés et photographiés et prennent la pose de bonne grâce. Lors de la belle saison, il y a des musiciens. Chaque année, j’ai peur de ne pas retrouver « mon » accordéoniste, celui que je viens écouter depuis le premier jour. S’il partait, mon plaisir serait amputé de quelque chose d’essentiel. Ce serait un mauvais présage. Je déteste lui annoncer mon départ et je ne le fais presque jamais. Ainsi, il me voit arriver mais jamais m’enfuir. Je ne viens qu’aux heures où il joue, car il y a, bien sûr, deux équipes de musiciens qui se relaient pour le bon plaisir des passants. La plupart d’entre eux ne les écoutent pas et oublient de les applaudir. Cela me révolte et je les rétribue de toutes mes forces au moyen de deux mains gauches. Au loin, on entend ceux du Quadri (l’autre grand café – plus viennois, moins élégant, mais qui possède un bon restaurant au premier étage et ses mérites), qui leur font écho. Leur travail est une besogne de forçat si l’on considère la chaleur aux pires heures du jour. Mon accordéoniste paraît souvent fatigué mais je sais qu’il aime jouer dans son cœur et jamais interprétation de New York New York ne me fit autant d’impression que lorsqu’il me l’offre. Il la joue avec des petites cuillères… en effet, il maîtrise un certain nombre d’instruments de musique. Le soir, lorsque le frais recouvre la Place, il reprend vie et joue le Concerto d’Aranjuez à la clarinette.
Venise, campano San Giovanni e Paoli Vidéo envoyée par misshollygolightly
J'ai rêvé Venise avant de la connaître physiquement si tant est que les rêves ne soient pas corpusculaires, émanations épicuriennes qui vrillent la rétine... De toute façon, je vais mourir là-bas, puisque mes cendres y seront déposées. Je veille au grain, c'est le cas de dire... bien que celui de ma vie soit davantage papier de verre que poudre de riz. Je me demande si mes cendres teinteront une seconde la lagune. La douane de mer m'a longtemps servi de reposoir, pour mes lettres secrètes et mes souvenirs qui n'en étaient pas encore, qui n'étaient alors que des œufs à la coque où tremper le bout de ma mémoire. J'aime beaucoup Jean d'O. parce qu'il est désuet, brillant et cultivé. Cet homme est d'une extraordinaire gentillesse - à moins qu'il ne s'agisse que de politesse, d’une formalité, quoique ses yeux bleus soient trop bons pour n'être pas un peu véritables. Mais il n'est pas un écrivain que j'admire, pour qui je me damnerais, en qui je me reconnais. Il possède de l'esprit mais cela ne suffit pas à faire de lui, à mes yeux, un romancier. Or, le roman est mon genre ou mon sexe, si l'on peut considérer que les écrivains (y compris les ratés dont je suis) sont désignés par leur genre (essai, roman, étude, biographie, monographie, etc.). De ce point de vue, je suis peut-être bisexuelle, car l’essai est aussi ma tentation suprême. J'ai fait la connaissance de Venise, il y a dix ans. Ce fut mon premier voyage hors de la sphère de mon petit et tyrannique moi intérieur. Je ne fus pas enfant voyageur et je n'avais pas vogué hors du giron natal, excepté pour mes examens de philosophie, une fois par an, puisque j'ai toujours étudié seule. Ma force et ma faiblesse, l'une à cause de l'autre. Venise m'a choquée, claquée et mise en demeure de l'aimer. Chaque année, je lui rends visite comme à une vieille dame fatiguée, coquette et cruelle. Elle est belle, ridicule et minaude. Cette année, je la fête autrement. Je l'aime et m’autorise une distance à travers l’œil de la caméra. L'été est réputé pour être la saison la moins agréable selon les sybarites. Je n'acquiesce pas. Certes, les touristes (et pourquoi m'exclure de ce commun vulgaire sous prétexte que nous nous connaissons un peu intimement ?) sont des hordes qui menacent de vous écraser sans l'ombre d'une pitié sous un soleil martien. Le Pont des Soupirs est l'endroit par excellence où vous menacez de rendre l'âme. Bel hommage aux prisonniers des Plombs ! Venise est un cliché. Si vous parlez d'elle, vous devenez ridicule et balbutiant. Je prends le risque ; je n'ai pas tant d'estime pour moi et puis je zézaie déjà depuis des lustres. Les déclarations d'amour sont toujours stupides ou touchantes ; tout dépend du moment où elles se présentent dans l’esprit de celui qui les reçoit. Je suis de celles qu'elles rendent souvent désespérées. Venise-cliché mais réalité. Celui de l'amour et de la mort, exacerbés et tiraillés par cette berceuse, par ces mains qui vous frottent entre ciel, terre et mer, qui prennent et nouent ces trois pans. Thomas Mann, Ruskin, Byron, Casanova et consorts. Venise est impossible. J'aime sa démesure et sa désinvolture, ses eaux stagnantes et, parfois, légèrement puantes, sa verdeur et ses arcs-en-ciel. Poupine, ronde et raide, Venise est un échec pour dire, penser et vivre. A peine autorise-t-elle des rêves qui vous trouent le crâne dès que vous lui tournez les talons. Venise donne des crampes à mon imaginaire, brutalement sevré par un départ précipité en bateau-taxi. A Venise, comme à New York (différemment), je m'autorise à me croire autre. Et, n'étant pas femme pour rien, je deviens alors moi-même, pour (la) contredire. Je suis un rôle, une pierre, une éraflure dans ses fondations. Je me jette du haut du Campanile et je me demande si je serai clémente envers mes buts inavouables. Je suis là pour elle ; je guette ses signes et je singe George Sand, quelque part, dans un mauvais coin de ma tête. Pauvre Alfred ! Cette année, j'ai emporté un manuscrit au lieu du traditionnel Dickens. J'ai été bouleversée de lire ce roman, qui sera bientôt publié. Son auteur se reconnaîtra. Je n'avais jamais lu un livre avant sa naissance officielle. Plongée in utero même si l’enfant est bel et bien présent. Le lire à Venise me paraissait une belle idée, une manière de lui faire prendre les couleurs de l'Italie, de lui forger un berceau porte-bonheur. Il n'en aura pas besoin, car il est heureux, dans tous les sens du terme. Je t’aime, joli roman ; je t’ai même embrassé. Je peux publiquement avouer que j'aimerais écrire un livre qui ait autant de force, de beautés, de tendresse, de cruauté, qui parle autant à l'enfance qu'aux adultes, à notre moi profond et à celui qui se cache, couard et roublard. Moi, je mégote ; lui il m’indique la voie. C'est un livre courageux. J'ai l'outrecuidance de prétendre le comprendre, car il me parle avec une violence, une vérité, et une douceur dont j'ai besoin. Je prédis que son auteur connaîtra la reconnaissance qu'il mérite. J'ai vécu intensément, à son rythme, cette histoire, qui dit ce que je ne sais que gueuler ou souffler. J'ai eu la désagréable surprise de constater que je ne pouvais pas extraire la totalité des mes films vénitiens (Guérine, si tu me lis, pardonne cette dénomination : en guise de film, on a droit à un flux et un reflux d'images saccadées qui donnent l'impression que je suis parkinsonienne !!!) des DVD ! Je peux les lire sur mon téléviseur et sur mon ordinateur mais point les extraire pour les transmettre ! J'ai seulement pu sauver quelques prises en les refilmant sur mon écran d’ordinateur ! Je suis mortifiée, car j'avais reconstitué des scènes de Mort à Venise version Holly sur les lieux : à l'Hôtel des Bains et sur la plage privée du Lido qui lui est attenante - la seule où je pose mon postérieur (et en robe de soirée, si possible) ! Vous auriez pu entrevoir Holly s'enfonçant dans les eaux (je ne sais pas nager), vêtue d'un de ses célèbres jupons noirs, corsetée jusqu’à l’asphyxie ! Ce film-ci ne répond plus sur le disque. Cette vidéo débute sur le Campano San Giovanni e Paolo, non loin de la librairie française. La tenancière, en dix ans, n'a jamais consenti à un sourire. Je suis toujours frappée par ce manque d'hospitalité et de chaleur chez les êtres. Son mari est nettement plus avenant ; hélas il n’était pas là et je n’ai pu lui parler de Corto Maltese, que j’ai envie de découvrir. Nous nous situons près de l'hôpital, qu'il suffit de contourner pour apercevoir l'embarcadère où arrivent les ambulances et les pompes funèbres. Chaque année, j'y croise un mort. Le cimetière, sur l'île de San Michele, qui s'impose à vous, sur sa longueur rose et orange, est juste en face. Dommage que mon extrait ait mêlé les couleurs dans un fondu infâme. Je contemple deux petites culottes qui sèchent sur un fil. J’aime cette exposition de l’intime rendu publique et anodin. Je mesure le dérisoire de nos vies. Je suis heureuse.
Post-scriptum : une "private joke" à un ami écrivain, un clin d'oeil involontaire à Sept ans de réflexion et quelques cameo appearances à la Hitchcock !
dimanche 23 juillet 2006
Bonjour mes tendres amis et lecteurs ! Vous m'avez manqué ! Petit message personnel. Je suis de retour et ma hotte déborde d'idées, de vidéos et de billets. Je vais tenter de redescendre sur terre, de remettre en place mon centre de gravité et de me jeter dans la rédaction de mon JIACO, délaissé le temps d'une trêve vénitienne et parisienne. En tout cas, à Venise, dans une boutique que j'adore (où je colle ma pupille sur chaque objet que je dévore des yeux mais je n'achète jamais rien, parce que le choix est trop difficile et onéreux), j'ai rencontré Peter Pan ! Une preuve ?
Et je n'ai guère résisté à ceci : un Peter Pan articulé en porcelaine !

Et je ne me suis pas ruinée car les jolies petites choses à quelques euros voisinent avec des choses nettement hors de prix mais magnifiques. Je n'ai jamais compris pourquoi ces poupées excessivement chères ont toutes l'air si triste... N'ont-elles personne pour les cajoler ?

J'ai mis la main sur ces mignons oursons dans leur petite boîte. Une édition limitée à vingt exemplaires m'a indiqué fièrement le vendeur. Il me faudra faire comprendre à mes chats que le cadeau ne leur est* pas destiné...

Mon bonheur tient à ces quatre planches de bois où mon sourire est enfermé !
* Charmant lapsus noté par Siréneau : j'avais écrit "ai" à la place de "est".
mercredi 12 juillet 2006
Un nouvel opus d'Alan Moore est toujours en soi un événement. Le livre est quasiment inédit mais pas neuf car l'oeuvre a été entamée il y a une quinzaine d'années... Ce livre me touche de plus près puisque le célèbre excentrique et provocateur du monde des comics a commis une oeuvre délictueuse, qui met en scène trois figures féminines bien connues de la littérature... Wendy (Peter Pan), Alice (Alice au pays des merveilles) et Dorothy (Le magicien d'Oz). Là où le bât blessera certains, c'est que l'ouvrage est pornographique. Disons-le clairement. On ne se cachera pas derrière les dentelles du mot érotique, qui me paraît très hypocrite, donc encore plus impudique. Je ne suis pas coutumière de ce genre de littérature, qui m'ennuie au plus haut point, qui est rarement excitante même pour les peineux, mais connaissant Alan Moore, je suis persuadée que le livre vaut le détour. Cet homme est réellement brillant et cultivé et l'un des rares auteurs de comics qui ait un authentique talent d'écrivain. Je lui accorde par avance ma confiance. Sortie prévue fin juillet, si les ligues de vertu n'organisent pas un autodafé d'ici là... J'en connais déjà qui hurlent au scandale, un certain hôpital par exemple, alors qu'il n'est pas gêné outre mesure de commanditer une suite à Peter Pan... Je me demande bien où se situe le respect dû à l'oeuvre de Barrie dans ces considérations financières...
"L'essence de la "nouvelle", comme genre littéraire, n'est pas très difficile à déterminer : il y a nouvelle lorsque tout est organisé autour de la question "Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui a bien pu se passer ?" Le conte est le contraire de la nouvelle, parce qu'il tient le lecteur haletant sous une toute autre question : qu'est-ce qui va se passer ? Quant au roman, lui, il s'y passe toujours quelque chose, bien que le roman intègre dans la variation de son perpétuel présent vivant (durée) des éléments de nouvelle et de conte." Deleuze - Guattari, Mille Plateaux.

Je n’étais pas particulièrement prédisposée à lire Kleist (1777 - 1811). Je l’ai connu en lisant la superbe trilogie de Philip Pullman, puisque ce dernier s’y référait, au moins implicitement (Iorek l’ours imbattable à l’épée, la dichotomie entre l'expérience et l'innocence...). Mais mon travail sur la tragédie m’a jetée sur la route des grands auteurs qui maniaient les sentiments en fusion – dont Kleist. Je devais donc le rencontrer quoi qu’il advînt. En effet, Kleist est l’un des grands tragiques de l’histoire littéraire. C’est une âme torturée, romantique et difficile à attraper au lasso de la pensée. C’est une âme en souffrance qui souffla son génie aux quatre vents. Le drame profond de Kleist est peut-être d’exister trop intérieurement, comme ces boutons de rose qui n’arrivent pas à maturité suffisante pour s’expulser de leur coque verte et pourrissent, à moins qu’elles ne languissent, à l’intérieur du berceau végétal, retardant tellement leur explosion qu’elles perdent mesure du temps, de l’inexorable. Le développement s’achève dans une immobilité stérilisante. Certaines reines abeilles meurent ainsi, cloquées dans leur alvéole. Kleist est inachevé ou il le croit tant que cela revient au même. Il vit dans la nostalgie d’un irréel, celle d’un état antérieur qu’il n’a pourtant pu connaître ailleurs que dans ses songes, dans un avant sans matérialité.

La chute originelle est celle du savoir qui corrompt tout ; aucune action pure n’existe en ce monde. La sincérité d’un cœur est indicible. Nous sommes les mercenaires d’une fausseté consentie depuis l’aube des temps. Nous nous soumettons à cette fatalité car nous ne pouvons la briser. L’innocence retrouvée est celle de l’instant d’inattention à soi. Jankélévitch est celui qui a le mieux parlé de cet infinitésimal. L’enfant est déjà talé car il sait aussi bien maniérer que l’adulte. Observez les petites filles qui s’entraînent à cette odieuse forme de séduction – celle-ci n’est pas tout à fait abjecte, car l’enfance possède une grâce accidentelle, et on lui pardonne. Mais cette grâce est davantage esthétique que morale, vous en conviendrez peut-être.

Le théâtre des marionnettes (1810) peut presque se lire comme un délectable essai phénoménologique ou bien comme une réflexion ajourée, de portée métaphysique. La mécanique de la conscience est exposée par la médiation de la poupée. Malgré l’extrême concision d’un texte qui ne dépasse pas quinze pages, il est indéniable que Kleist donne vie à une conception de l’existence humaine qui, si elle n’est pas originale, a le bon goût de s’exposer dans la finesse d’une métaphore parfaite. Il fait jouer devant nos yeux un mouvement et expose notre ressort. Il devient l’instrument de notre autoscopie. Il y a paradoxe. Comment dire de l’intérieur ce qui ne se montre que de l’extérieur ? Deleuze, je m’en rends compte à l’instant, écrivit ceci :

« C’est que les éléments de son œuvre [celle de Kleist] sont le secret, la vitesse, l’affect. Et le secret n’est plus chez lui un contenu pris dans une forme d’intériorité, au contraire il devient forme, et s’identifie à la forme d’extériorité toujours hors d’elle-même. »
(Deleuze et Guattari, Mille plateaux)

Là où Bergson définissait à juste titre ce qui provoquait le rire comme la résultante du mécanique plaqué sur du vivant, Kleist n’agit pas différemment en invoquant un inverse, le vivant qui se superpose à la matière. Dans La double vie de Véronique de Krzysztof Kieslowski, le marionnettiste, Bruce Schwartz (marionnettiste dans la vie réelle), nous donne peut-être ce que Kant nous a toujours refusé : une intuition intellectuelle. Il est très remarquable de constater que cet homme de l’art ne cache pas ses mains dans des gants noirs, car nous finissons par ne plus voir ses mains. La magie du geste sublime rend aveugle au prosaïsme. Il est possible que Bergson ait eu connaissance du texte de Kleist, mais rien n’est sûr, car il donne un autre aperçu des rapports entre le vivant et le figé.

Lecteur de Kant qu’il comprend mal, Kleist s’imagine que ce dernier renonce à la connaissance humaine ; puis, il songe que la conscience nous prive du bonheur. Ce thème est celui, bien entendu, de la Genèse mais aussi du Paradis perdu de Milton. Kleist est persuadé que la raison est une malédiction. Mais la conscience de sa propre damnation ne permet-elle pas à un accent divin de s’élever, au sublime d’éclore sur le fumier de l’âme humaine ?

Cet opuscule s’inscrit dans un horizon rousseauiste idyllique. Le propos est simple : un danseur d’opéra prétend que les marionnettes possèdent plus de grâce que n’importe quel danseur car elles ne subissent pas cette malédiction qu’est l’affectation, autre nom d’une conscience trop consciente d’elle-même, qui ne fait plus porter le poids de son attention dans la précision du geste mais dans le regard intérieur ou dans celui du spectateur. La matière brute et les deux dieux seuls possèdent cette innocence gesticulatoire. C’est ainsi que l’on en revient à mon précédent billet consacré au jeu de rôle ou à la mauvaise fois sartrienne de la coquette. Que serait une conscience pure, qui ne se dédoublerait pas ? Poser la question est impertinence et déjà une faute.

« Chaque mouvement avait son centre de gravité ; il suffisait de le diriger, de l’intérieur de la figure ; les membres, qui n’étaient que des pendules, suivaient d’eux-mêmes, sans autre intervention, de manière mécanique.

Il ajouta que ce mouvement était fort simple ; chaque fois que le centre de gravité se déplaçait en ligne droite, les membres décrivaient des courbes (…) cette ligne était extrêmement mystérieuse car elle n’était rien d’autre que le chemin qui mène à l’âme du danseur ; et il doutait que le machiniste puisse la trouver autrement qu’en se plaçant au centre de gravité de la marionnette, ou en d’autres mots, en dansant. »

(Trad. Jacques Outin, Ed. Mille et une nuits)

Ce texte me paraît une image possible du créateur littéraire.

Un an après l’écriture de ce texte, Kleist se suicidera avec son aimée, Adolfine (rebaptisée Henriette) Vogel, qui était atteinte d’un cancer sans espoir de rémission. Les suicidés sont mes frères. Ils sont, pour certains d’entre eux, comme des adultes mort-nés, qui sont entrés dans notre monde par erreur. Trop tôt ou trop tard. Ils clopinent dans les interstices.

lundi 10 juillet 2006

En retrait de L'image-mouvement et de L'image-temps, mais de manière complémentaire, Deleuze a donné des cours à Paris VIII consacré à cet objet singulier qu'est le cinéma dans une perspective bergsonienne. Il invente ici une philosophie du cinéma. Le propos est étincelant. Gallimard édite en CD 6 heures de cours. Je vous propose un long extrait, dans l'espoir que cela donnera à certains l'envie de le lire ou de l'écouter. J'espère avoir l'occasion de vous proposer bientôt un billet digne de ce nom sur ce sujet. deleuze. Pour les commander, c'est ici.
jeudi 6 juillet 2006
[Petit fragment pendant qu'un peintre s'occupe de mon plafond. Et tant que mes mains sont propres...] Impossibilité de se laisser prendre tout à fait au sentiment des autres, aux siens en propre. On vivote entre deux eaux. Il y a une distance entre soi et la représentation que l'on donne, mi-conscient mi-innocent de cette dualité ou duplication de l'être qui s'expose et se retire instantanément. Sartre en a exposé magistralement les mécanismes de la mauvaise foi et du rôle dans L'être et le néant. La coquette à son premier rendez-vous et le serveur.
Dans la mauvaise foi, il n’y a pas mensonge cynique, ni préparation savante de concepts trompeurs. Mais l’acte premier de mauvaise foi est pour fuir ce qu’on ne peut pas fuir, pour fuir ce qu’on est. Or le projet même de fuite révèle à la mauvaise foi une intime désagrégation au sein de l’être, et c’est cette désagrégation qu’elle veut être. C’est que, à vrai dire, les deux attitudes immédiates que nous pouvons prendre en face de notre être sont conditionnées par la nature même de cet être et son rapport immédiat avec l’en-soi. La bonne foi cherche à fuir la désagrégation intime de mon être vers l’en-soi qu’elle devrait être et n’est point. La mauvaise foi cherche à fuir l’en-soi dans la désagrégation intime de mon être. Mais cette désagrégation même, elle la nie comme elle nie d’elle-même qu’elle soit mauvaise foi.
Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux, expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu’il rétablit perpétuellement d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes ; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyables des choses. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café.
Lorsque le je distant, offert au regard et à la perception et le je intérieur, insondable, inviolable se rejoignent, à de rares instants, il y a comme un léger trouble ou un recul de soi en soi-même. L'impression est celle que l'on éprouve dans le viseur d'un appareil photographique. Préhension et appréhension. Perception et aperception. Je songe à Kant. Il me faudra parler de lui à ce sujet. Un autre jour. On peut reconnaître dans le jeu cette mise à distance et en présence des diverses instances du je. Un court texte de Freud dit magistralement tout ceci autrement. Mais la relation me paraît évidente, bien que forcée ici par un manque de temps pour la dire comme je le désire. Le psychanalyste n'est pas phénoménologue. Il ramène tout à un présupposé, à un priori, qu'il suppose vrai ou pour le moins vraisemblablement efficient et véridique. J'ai longtemps eu le sentiment que Freud pouvait lire entre et dans mes pensées. Ce sentiment doit être partagé par ceux qui le lisent en ayant la sensation de se découvrir. Le petit essai de Freud Der Dichter und das Phantasieren est le genre d'études freudiennes subtiles et pertinentes que j'aime lire. Freud explique que nos fantaisies quotidiennes, nos rêves éveillés procèdent d'un mécanisme identique au jeu enfantin et à la création littéraire. "Je crois que la plupart des hommes, en certaines périodes de leur vie, forgent des fantaisies." Le propre de ces fantaisies est leur caractère plus ou moins tabou pour ceux qui les créent ou les abritent, car ils s'imaginent déchoir de leur statut d'adulte en s'y adonnant, présentant instinctivement la parenté de ces "rêves éveillés" avec le jeu de l'enfant, devenu condamnable. Or, Freud expose magistralement ici le lien qui unit le mécanisme du jeu à celui de la création littéraire (par exemple). "(...) chaque enfant qui joue se comporte comme un poète." Il faut entendre le mot de poésie dans son étymologie grecque, bien entendu. Le jeu de l'artiste est aussi un faire valoir pour les désirs étouffés de l'être qui trouvent alors moyen de s'exprimer, voire être satisfaits pour une part, dans cet univers illusoire (mais sérieux, car ce n'est pas le sérieux le contraire du jeu, mais la réalité) ouvert par l'oeuvre. Jeu, fantaisie (rêve éveillé par exemple, mais il en est d'autres à la portée du sujet qui s'ignore artiste de l'instant) et création ont en commun une nature identique, qui engage imitation, consolation et sublimation de l'inflexible réalité. "Les désirs insatisfaits sont les forces motrices des fantaisies."
mardi 4 juillet 2006

J'ai été très impressionnée par cette photographie datant des années 30.

Aujourd'hui, il me semble qu'il n'existe plus de telle salle, parce que le nombre d'étudiants est très important. Observez bien cette photographie. J'y ai entrevu l'enfer. Je comprends mieux Louis-Ferdinand Céline versus le Docteur Destouches et la crudité de ses écrits.
Un flot d'idées surgit en moi.
dimanche 2 juillet 2006

Chers amis, Je suis soumise au vulgaire prosaïsme d'une réfection de mon bureau. Je m'imagine déjà en août dans la splendeur de cette matrice rouge sang, briquée au savon noir que je concocte à la force du poignet et de l'imagination. Quels magnifiques billets rêvés vais-je vous écrire de cet endroit qui sera tout à fait mien désormais! Mais ils ne verront le jour que dans mon imaginaire, car de l'esprit au clavier et jusqu'à vous il y a des années lumière... Ce chantier va durer quelques jours, pendant lesquels je ne serai pas aussi présente sur mon JIACO. Entre peindre (et je ne parle pas de girafe), coller des lambeaux de papier peint et écrire, il faut choisir. Mais la machine à histoires ne s'arrête pas : j'en vis presque trop en moi... Mon ordinateur va être remisé bientôt et je ne pourrai griffonner que de mon portable mais avec moins de confort et de générosité... Je demeure mais en pointillé. Je suppose que je vous lirai plus que je ne vous écrirai. Pendant juillet, je ne serai invisible qu'une semaine dutronc. et encore je parviendrai peut-être, grâce à la télépathie, à échanger avec vous. Mais peut-être que certains d'entre vous auront pris le large. Je me rends compte, depuis le 29 septembre 2005, lorsque j'ai ouvert cet espace avec le poignard subtile emprunté à Pullman, que la forme de l'ensemble a changé. Des éléments plus personnels se sont introduits presque malgré moi et je me sens liée à ceux qui viennent chaque jour m'écrire quelques lignes. Et le pire de tout, c'est que j'aime ce sentiment de fraternité et qu'il m'aide à travailler dans la solitude de mon antre. Je vous en remercie tous. On ne sait jamais ce que l'on apporte aux autres en définitive. Une étude de mon compteur m'indique que certaines personnes (un nombre fixe et parfaitement circonscrit) viennent chaque jour sans jamais franchir le pas du commentaire. Je sais leur présence et je suis intriguée par leur silence, mais je le respecte. Vider cette grande pièce d'où je vous écris est une expérience qui me met mal à l'aise : j'y retrouve sous les couches supérieures, dans les abîmes de mon univers, mes cours de première année de philosophie et même une photocopie de ma copie de philo au bac - j'en avais demandé un double, car je ne croyais pas ma bonne fortune ; je supposais qu'il y avait erreur tant la note me paraissait excessive eu égard au travail que j'avais accompli ce jour-là ! Je suis une sceptique... On qualifie déjà mon travail d'étrange. Ce mot revient souvent sous la plume et dans la bouche de mes maîtres. Je ne le comprends pas. Il y aussi des vieux courriers qui voisinent avec mille traces d'un passé à vol d'oiseau : une coupure de journal de mes 16 ans en compagnie de ma classe de seconde ; nous avions participé à un concours sur une radio nationale... Des bribes d'anciens chagrins et la présence de mes écrivains aimés : Céline, Camus, Cioran, de la poésie... Le tapuscrit de mon premier "roman", composé à la machine à écrire, quand je me prenais pour Sagan ou Bazin, celui qui avait failli avoir son heure de gloire, auréolé d'une publication, et qu'aujourd'hui je hais. Il a des tas de textes. Je vais prendre de grands sacs à poubelle. Je sais mieux aujourd'hui ce que je veux et où je vais. Je reprends un vieux Camus et je le relis in extenso : je sais que je n'ai pas changé ; l'émotion est la même. Lorsque Camus, dans Le mythe de Sisyphe, étudie les comportements de « l’homme absurde », il dit qu’« Il y a aussi un bonheur métaphysique à soutenir l’absurdité du monde», il faut entendre par ces mots que l’homme absurde se fond avec le monde et n’essaie pas de jaillir à sa surface. Se fondre, c'est faire corps avec un monde, lui appartenir réellement sans vouloir s'en distinguer, en s'élevant par la pensée, la réflexion, la morale, la religion, la philosophie... "Faire corps" revient à accepter de se laisser assimiler par un monde, sans restriction, à en accepter la logique, ou plus exactement le cours, puisque attribuer une logique, c'est encore donner du sens (humain, nécessairement humain) et se désassembler de l'ensemble. L'absurde se définit par l'absence de rationalité, ou par ce qui échappe au rationnel et/ou au raisonnable. Quant à parler de "bonheur métaphysique", cela n'est possible que si l'on "déshumanise" la notion protéiforme de bonheur et si l'on saisit que Camus définit par ces mots un peu contradictoires une sorte d'apaisement supérieur, de sérénité cosmique : l'homme se sent appartenir à une entité qui l'englobe et n'a pas à trouver une sens supérieur, une justification transcendante à son existence ; il est inscrit au creux d'une immanence. Cette immanence ne lui demande pas de compte et lui non plus : l'homme dans l'univers est comme le fœtus dans le liquide amiotique. L'homme absurde est véritablement anti-tragique, c'est le seul, et cet état est même involontaire.

Le déraisonnable, pour Camus, n'est pas ce qui nie la raison mais ce que la raison ne peut saisir, ce qui lui échappe mais, paradoxalement, ne remet pas en cause son pouvoir. En revanche, lorsque la raison décrète qu'une chose est irrationnelle, elle se nie elle-même, car elle se remet en cause de l'intérieur : elle avoue qu'elle ne comprend pas - ce qui ne signifie pas qu'il n'y ait pas une explication, mais ce qui veut dire qu'elle ne trouve pas cette explication -, alors qu'en décrétant qu'une chose est déraisonnable, elle affirme, au contraire, qu'il n'y a rien à comprendre. Il ne faut pas mettre sur le même plan la question du sens (signification) ou de la valeur et celle de la logique (explication). Si l'absurde désigne effectivement ce qui est réfuté par la raison, cette scission entre, d'une part, l'irrationnel et, d'autre part, le déraisonnable exprime l'ambiguïté inhérente à la notion d'absurde : un non-sens logique (cette logique n'est pas nécessairement celle des lois du langage et de l'expression, mais celle constitutive de l'enchaînement des faits dans le monde objectif) et une certaine conception métaphysique du monde. Le premier aspect de cette définition n'est pas celui qui nous intéresse au premier chef ; ce qui nous importe, c'est l'absurde né de la confrontation de l'exigence tout humaine de fondement, de justification à son existence et son échec à les découvrir. En ce sens, l'absurde est, d'abord, l'absence - absence apparente ou réelle - de finalité ultime d'une existence qui se termine nécessairement par la mort, puis plus intimement l'absence de raison d'être d'un individu qui ne sait pas quoi faire de la durée de son séjour sur terre, et enfin, d'un point de vue plus logique, l'absence de nécessité présidant à l'apparition de mon être dans la série causale qui constitue le monde. Le tragique donne naissance à l'absurde, là où la raison échoue à séparer l'homme et le monde, là où elle se résigne à l'assimilation de l'un par l'autre (un "bonheur métaphysique" ou un homme révolté, dans le premier cas, c'est le monde qui absorbe l'homme, dans le deuxième, c'est l'inverse). Pour vivre l'absurde, il n'y plus que deux solutions qui correspondent respectivement à ces deux manières de percevoir l'absurde, à ces deux impuissances de la raison : l'imbécillité ou la création. "Décrire, telle est la dernière ambition d'une pensée absurde."Pourquoi ? Parce qu'il ne lui reste que cela comme possibilité, puisqu'elle se heurte à toute tentative d'explication, d'agencement du réel. "L'explication est vaine, mais la sensation reste et, avec elle, les appels incessants d'un univers inépuisable en quantité. On comprend ici la place de l'œuvre d'art."De la description à l'admiration et à l'amour, il n'y a qu'un pas. Tels sont les sentiments qui animent l'art. C'est pourquoi, il ne faut pas être étonné si Camus place la création au sein de sa pensée absurde. La création n'est pas un remède à l'absurde. Et si l'absurde et le tragique sont cousins, et ne se différencient que par le degré de raison en eux, il y a fort à parier que la tragédie, en tant que genre théâtral, n'est pas plus un antidote au tragique, que le roman, la pièce de théâtre ou toute autre œuvre d'art ne le sont à l'absurde. Au fond, si l'on conçoit l'art - et le théâtre en particulier -comme une manière pour l'homme (l'autre manière pouvant être la philosophie, ou la pensée dans un sens large) d'établir son existence dans le monde, dans son univers, il n'y a guère de différence entre le philosophe et l'artiste : "Il n'y a pas de frontières entre les disciplines que l'homme se propose pour comprendre et aimer. Elles s'interpénètrent et la même angoisse les confond." Toutefois, il y en a une : le corps. Et cette différence qui les sépare et qui fait de la philosophie ce que j'ai appelé AILLEURS (dans ma thèse) un "évitement", est le point d'ancrage de notre problématique : la philosophie évite et le théâtre incarne, mais ils ont besoin l'un de l'autre, comme l'homme a besoin de son corps et de son entendement. La philosophie n'évite pas tant le concret que la singularité de ce concret, mais d'une certaine manière cela revient au même, car le concret n'existe réellement que dans des singularités… Le tragique est le révélateur, à travers la pièce de théâtre tragique, "du renoncement de l'intelligence à raisonner le concret" et marque "le triomphe du charnel". "Raisonner" veut dire "rendre raisonnable", c'est-à-dire donner satisfaction à la raison par un comportement qui ne heurte pas l'homme. Or, une telle volonté est le fait d'un être qui se conçoit comme fin de la nature. De ce comportement procède l'idée du tragique et même celle de l'absurde au second sens. « L’œuvre d’art naît du renoncement de l’intelligence à raisonner le concret. Elle marque le triomphe du charnel. (…) L’œuvre absurde exige un artiste conscient de ces limites et un art où le concret ne signifie rien de plus que lui-même. (…) Créer ou ne pas créer, cela ne change rien. Le créateur absurde ne tient pas à son œuvre. (…) L’œuvre incarne donc un drame intellectuel. L’œuvre absurde illustre le renoncement de la pensée à ses prestiges et sa résignation à n’être plus que l’intelligence qui met en œuvre les apparences et couvre d’images ce qui n’a pas de raison. (…) L’expression commence où la pensée finit. » Le corps est l’obstacle insurmontable pour la pensée, qui ne peut le réduire à un concept philosophique, et l’œuvre d’art absurde ne livre de ce corps qu’un fragment, mais un fragment dénué de toute enveloppe intellectuelle, même lorsque cette œuvre d’art se veut très intellectuelle ; il y a dans l’art absurde une sorte de pureté corporelle. Si cette pureté est absente, ce n’est plus une œuvre d’art, mais une parodie. Ceci ne veut pas dire que cette œuvre d’art est inintelligente ou inintelligible, cela signifie uniquement que la raison se soumet ici à la sensibilité qui la guide et se sert d’elle. L’œuvre absurde doit être gratuite, ne pas servir de justification à l’artiste ou bien viser une éternité. Si elle n’est rien de plus que le concret, elle se confond, en quelque sorte, avec le réel qu’elle représente et dont elle sort. C’est la pensée qui se fait corps. La création absurde est, au fond, plus représentation que création. Elle exprime ; elle donne la parole au corps. Elle expurge le monde de la pensée, mais après que celle-ci ait reconnu son impuissance. L’œuvre d’art absurde représente cet « impalpable » dont nous avons dit qu’il était la fin de la philosophie et son échec. Pourtant, ce corps qui parle et vit enfin, lorsque « La pensée rejoint enfin son support de chair. », et que les mots servent à dire des « vérités de chair » qu’évite la philosophie, fait appel à un usage de la raison qui n’est plus celui de la philosophie. Dans l’œuvre d’art absurde, la pensée se voue entièrement au corps, alors que dans le contexte d’une œuvre d’art impure, où le corps, le matériau, ne sont que prétextes à la glose, elle dénature le corps.
Le mythe de Sisyphe, Ed. Gallimard, Coll. Idées, Paris, 1963, p. 127.
A très vite. N'oubliez pas, quoi qu'il advienne, qu'il faut imaginer Sisyphe heureux...
vendredi 30 juin 2006

Billy Wilder est l'un des plus grands. Ce film-ci, une de ses délicatesses. Arte a eu la belle idée de le proposer hier soir. Je possède le DVD. Je l'ai acheté après avoir découvert le film en salle, à Paris, lors d'une rétrospective il y a quelques années. Je voulais m'assurer l'indéfectible présence de cette si belle histoire dans mon univers couleur guimauve et noir, couleur péché et mort, couleur enfance et enfer. Mon tropisme pour les comédies romantiques est un péché mignon auquel je ne renoncerais pour rien au monde. Je suis persuadée que l'on atteint quelque chose d'aussi essentiel pour le coeur humain que lors de la représentation d'une tragédie grecque ou shakespearienne. Un indicible virtuel qui requiert un accès d'abandon en présence du sentiment maladroit que l'on éprouve à enlancer les (trop) jolies choses. Il n'est nulle émotion plus noble qu'une autre. Là où le coeur se fend et se déchire, comme le rideau d'un théâtre, celui de notre scène psychique, nous apprenons quelque chose sur nous-mêmes.. Nous ne sommes que des éphémères qu'un léger souffle emporte plus loin que nous n'aurions pu le penser. Les trois-quarts du temps (et plus encore, hélas) nous sommes en représentation. Être fort signifie ne point se nourrir des faiblesses des autres et n'avoir aucun scrupule ou retenue à cacher les siennes. Il ne s'agit pas nécessairement de faire montre d'impudeur ou d'exhibitionnisme ; il suffit d'un soupçon de générosité pour soi et les autres : rien de très grand ni de très profond, une bonne intention. Un moment de grâce qui, comme ses frères, ne durera pas, mais pour oeuvrer un instant de foi peut compter double. Il faut se dire, se dévoiler pour que l'être véritable ait une chance de s'élever. Qu'importe la chute, plus tard. Il est très difficile d'oeuvrer dans la gamme de la légèreté et des intermittences du coeur, de même qu'il est absolument impossible, à moins d'avoir du génie, d'écrire avec des bons sentiments sans risquer le ridicule ou la niaiserie. Voici les raisons pour lesquelles j'aime les comédies romantiques ; j'y vois une certaine perfection dans l'art de créer un film - et une oeuvre d'art d'une manière générale. "Actually, I don't much care for young men. Never did." En fait, je ne me soucie pas des jeunes hommes. Cela n'a jamais été mon habitude... Telle est la déclaration de la candide Ariane alias Audrey Hepburn. Rien de vulgaire ne semble pouvoir atteindre cette créature délicate, sortie tout droit du songe aérien et ensorcelé d'un bon génie. Audrey Hepburn est presque trop belle pour être humaine. Le film est très osé quand il sous-entend que la jeune fille et le séducteur d'âge mûr entretiennent une relation qui n'a rien de pure ou de platonique. Wilder n'est pas aussi habile que Lubitsch, peut-être, mais il me paraît plus sincère. Malgré une ou deux précautions prises pour que la certitude du spectateur quant à la pureté de l'héroïne demeure, il n'y a aucune doute... Lorsqu'Ariane cherche une de ses chaussures à la fin d'un après-midi, il est sous-entendu très délicatement qu'elle s'est déshabillée... Et si tel n'était pas le cas l'histoire n'aurait aucune crédibilité, car Gary Cooper incarne un requin dans la mer des passions. Il aime désinvoltement et joue les coeurs dans un poker où il ne cesse de tricher. Cary Grant aurait refusé le rôle à cause de la différence d'âge entre lui (53 ans) et Audrey Hepburn (25 ans de moins). Gary Cooper (56 ans) le remplace très efficacement mais j'ai toujours pensé que Cary était fait pour ce rôle. Je n'aurais résisté ni à l'un ni à l'autre. Ariane, l'intègre, veut jouer à égalité avec le séducteur et s'invente un passé amoureux aussi détaillé qu'improbable. L'homme réécoute la liste de ses amants imaginaires et ne sait plus à quel saint se vouer : joue-t-elle ou bien n'est-elle qu'une fille facile (celles que Bénabar a si bien réhabilitées dans une magnifique chanson Bénabar. )? Il en devient fou. Comment ce loup de mer des relations amoureuses peut-il se laisser prendre à sa comédie ? Ne s'est-il pas rendu compte qu'elle était intacte ? La scène est à la fois hilarante et profondément triste. Les jeunes filles aussi brisent les coeurs avec leurs doigts mignons qui sont des pinces de crabe.

Ariane Vidéo envoyée par misshollygolightly

Billy Wilder La fin du film est l'une des cinq dernières minutes dans l'histoire du cinéma que je préfère. Bien que je connaisse l'issue de cet amour-là, je ne parviens jamais à me déprêter avec mes larmes. Pour qui aime Billy Wilder, ce livre-ci est indispensable. Il s'agit de conversations au seuil de la fin de la vie d'un grand homme, dans une intimité élégante...

« Si l’on étudie de plus près l’origine de ce problème de la réalité du monde extérieur, on trouve qu’à cet emploi abusif du principe de raison appliqué à ce qui échappe à sa juridiction vient s’ajouter encore une confusion particulière faite entre ses formes. Ainsi, la forme qu’il affecte relativement aux concepts ou représentations abstraites est transportée aux représentations intuitives, aux objets réels ; on prétend attribuer aux objets un principe de connaissance alors qu’ils ne peuvent avoir qu’un principe d’existence. Ce qui est réglé par le principe de raison, ce sont les représentations abstraites, les concepts unis dans les jugements ; chacun de ces concepts tire, en effet, sa valeur, sa portée et l’on peut dire sa réalité, qui prendra ici le nom de vérité, uniquement de la relation établie entre le jugement et quelque chose de distinct de lui, son principe de connaissance, auquel il faut toujours remonter. Par contre, ce n’est pas à titre de principe de connaissance que le principe de raison régit les objets réels ou représentations intuitives, mais à titre de principe de devenir, autrement dit comme loi de causalité ; l’objet est quitte envers lui par cela seul qu’il est « devenu », c’est-à-dire qu’il est sorti comme effet d’une cause ; la recherche d’un principe de connaissance n’aurait ici aucune valeur, ni aucun signification ; cette recherche porte sur une toute autre catégorie d’objets. C’est pour cette raison que le mode de l’intuition, tant qu’on n’essaie pas de le dépasser, n’engendre, dans celui qui l’observe, ni doute ni inquiétude ; il n’y a place ici ni pour l’erreur ni pour la vérité, reléguées l’une et l’autre dans le domaine de l’abstrait, de la réflexion. Devant les sens et l’entendement, le monde se révèle et se donne avec une sorte de naïve franchise pour ce qu’il est, pour une représentation intuitive, qui se développe sous le contrôle de la loi de causalité. »

Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation, je souligne.

Dans le passage qui précède l’extrait que nous venons de choisir, Schopenhauer énumère les difficultés qui se sont présentées aux philosophes quant à la réalité du monde extérieur, il les résout et les réduit à deux erreurs (ou plutôt à deux confusions) qui, selon lui, ont toujours été faites : appliquer le principe de raison au sujet, et assimiler (ou mélanger) les modes, différents en espèces, de l’intuition et de la réflexion. L’intuition est le fait de l’entendement ; la réflexion celui de la raison ; la première est une représentation, la seconde une représentation au carré. « Principe de connaissance » s’oppose à « principe d’existence » ou « de devenir » comme raison à entendement, ou comme construction intellectuelle à loi de causalité

En un mot, le monde n’est rien d’autre que ce qu’il se donne à être pour un sujet, il est bien réel, si tant que l’on n’oublie pas qu’il est représentation de l’entendement, qu’il n’est que représentation de l’entendement. Il ne faut donc pas chercher un fondement aux objets ou un double supérieur de chaque réalité ; les choses « tiennent toutes seules », ou plus exactement sujet et objet tiennent ensemble.. Elles n’ont pas de cause ; elle sont. Elles existent par le contact ou la rencontre de mon être avec elles dans mes représentations. Si tous les sujets disparaissent, les représentations, et partant les choses elles-mêmes aussi ; toutefois, elles seront toujours, mais pour personne, et non pas en tant qu’ »objets ». Je n’en suis donc pas cause car « il n’y a que des objets qui puissent causer quelque chose, et ce quelque chose est toujours lui-même un objet. » [1] Schopenhauer renvoie ainsi dos à dos matérialistes et idéalistes : « Il n’y a point d’objet sans un sujet ; tel est le principe qui condamne à tout jamais le matérialisme. »[2] ; «Le matérialisme ne s’aperçoit pas qu’en posant le plus simple objet, il pose par là même le sujet ; de son côté, Fichte n’a pas pris garde qu’avec le sujet (de quelque nom qu’il l’appelât) était posé l’objet, sans lequel le sujet est inconcevable »[3] ; « le sujet est posé en même temps que l’objet, et réciproquement »[4]. La représentation est le point d’intersection d’un objet et d’un sujet, où l’un et l’autre sont inséparables. L’erreur des réalistes et des idéalistes étant de vouloir soumettre le premier ou le second à l’autre, en vertu du principe de raison. Le principe de raison ne s’applique qu’à l’objet, puisqu’il est déductible a priori du sujet, puisqu’il est la manière propre du sujet de percevoir ou de connaître le monde. Schopenhauer va reprocher à Kant son idéalisme moyen - un idéalisme qui s’affirmait véritablement comme tel dans la première édition de la Critique de la Raison Pure, mais qui s’effrite dans les autres éditions - qui reconnaît hors du sujet l’existence d’un objet. Afin de préserver l’existence de cet objet, Kant met en place le schématisme des concepts purs de l’entendement qui permet d’harmoniser les rapports entre le sujet et l’objet (entre l’intuition donnée et le concept pensé). Pour Schopenhauer, le sujet et l’objet ne font qu’un, même si le réel (c’est-à-dire la Volonté, un réel non déterminé, une force naturelle) ne cesse pas pour autant d’exister selon lui. Là est le problème que pose la philosophie de Schopenhauer.

Chez Kant, l’homme a deux facultés principales : la réceptivité et la spontanéité, la sensibilité qui reçoit et l’entendement qui pense. Mais si la sensibilité reçoit, il faut qu’elle soit passive et donc qu’une chose lui soit « donnée ». C’est cette passivité et ce qu’elle implique : l’existence de quelque chose hors du sujet que refuse Schopenhauer. Ce « quelque chose » est la chose en soi dont le sujet kantien ne connaît que le phénomène. Or, selon Kant, le sujet ne possède pas d’intuition intellectuelle, donc il ne saisit pas immédiatement la chose en soi. En outre, son intuition sensible ne lui sert de rien pour connaître les phénomènes qui, sans l’entendement, resteraient à l’état de sensation. En résumé, le sujet kantien n’a pas d’intuition intellectuelle et son intuition sensible est incomplète. Schopenhauer perçoit beaucoup de contradictions dans tout ceci. L’erreur principale est la suivante, et se ramène à l’une des deux erreurs fondamentales citées plus haut : le mélange de la réflexion et de l’intuition. Pour Schopenhauer, l’entendement n’est pas une faculté de réflexion - il laisse ce rôle à la raison -, mais une faculté d’intuition ! L’entendement perçoit le rapport de cause à effet qui existe entre les êtres et les choses, et replace la série des choses dans ses ordonnées, que sont l’espace et le temps. Les formes a priori de la sensibilité kantienne deviennent donc le fait de l’entendement, car ce ne sont pas les phénomènes qui donnent l’espace et le temps, puisqu’ils n’existent pas en dehors du sujet qui les perçoit, et encore moins la chose en soi, qui ne peut être conditionnée, mais c’est donc bien le sujet qui les possède en lui, qui les ajoute. Sans ces formes, l’intuition ne pourrait être, elle dépend donc du sujet. L’entendement qui apporte ces formes ne raisonne pas, ne réfléchit pas, mais il intuitionne, il retient les objets qui viennent se prendre dans son filet, constitué d’une maille faite d’espace et de temps. Tel est le raisonnement simplifié de Schopenhauer. « Mais de la sorte, Kant fait intervenir la pensée dans l’intuition (…) Mais alors l’objet de la pensée redevient un objet particulier, réel ; et par le fait la pensée perd son caractère essentiel de généralité et d’abstraction ; au lieu de concepts généraux, elle a pour objets des choses particulières, et ainsi l’intuition est amenée à son tour à intervenir dans la pensé. »[5] La pensée n’a pas pour objet le particulier, le singulier, le réel, mais le concept, au contraire de l’intuition qui, bien qu’intellectuelle, n’est jamais rationnelle. C’est ainsi qu’il faut comprendre le sens de cette remarque : « Ainsi, ce n’est nullement, parce qu’une idée est extraite de plusieurs objets qu’elle est générale ; c’est, au contraire, parce que la généralité, en vertu de laquelle elle ne détermine rien de particulier, lui est inhérente comme à toute représentation abstraite de la raison, c’est pour cela dis-je, que plusieurs choses peuvent être pensées sous le même concept. » [6] L’idée n’est jamais intuitive, puisqu’elle ne peut jamais comprendre en elle-même le singulier, tandis que l’intuition ne peut jamais être générale, puisqu’elle est toujours singulière. La généralité de l’idée provient de la raison qui la construit en vue de s’adapter à la plupart des objets qu’elle est chargée de penser et non de son rapport aux représentations intuitives : elle n’est pas le fruit d'un dénominateur commun de toutes les représentations intuitives en vue d’un objet ; l’idée va de la raison vers les intuitions sensibles et non l’inverse. Ceci permettant, dans l’esprit de Schopenhauer, de séparer radicalement le monde de l’intuition et de la réflexion.

L’intuition intellectuelle n’était pas possible dans la philosophie kantienne, parce que n’étant doté que d’un intuitus derivatus (c’est-à-dire que je ne crée pas l’intuition qui se donne à moi) et non d’un intuitus originarius (celui de Dieu qui est le Créateur de ce qu’il intuitionne, sa connaissance n’est donc pas distincte de son intuition), mais elle l’est chez Schopenhauer, car le sujet est maître de cette intuition. Intellectuelle ne veut pas dire la même chose pour les deux philosophes, car l’entendement n’a pas le même rôle chez l’un et chez l’autre. Schopenhauer est contre l’usage métaphysique du principe de raison, car ce principe est logique et n’exprime qu’une nécessité logique, qui n’a rien à voir avec la nécessité empirique, telle que la perçoit l’entendement, à travers le principe de causalité. Le principe de raison est une traduction rationnelle du principe de causalité perçu par l’entendement ; c’est pourquoi l’on risque de prendre une abstraction pour une réalité, si l’on fait un usage métaphysique du principe de raison appliqué au monde physique (causalité), si on l’on croit que ce principe peut désigner la chose en soi et l’expliquer, si l’oublie que ce principe est inné à l’homme. Un principe d’existence du monde objectif (représentatif) et non un principe de connaissance qui, lui, supposerait une harmonie possible entre mes facultés et une réalité (en soi) indépendante de celles-ci. Voici pourquoi Schopenhauer critique le schématisme kantien, qui lui semble contradictoire dans la mesure où il donne raison à la fois aux matérialistes et aux idéalistes, en ajoutant à l’intuition (qui donne raison aux matérialistes) un concept de l’entendement, une catégorie (qui donne raison aux idéalistes), sans lequel l’intuition demeure « aveugle » pour le sujet. L’union de l’entendement et de l’intuition, par l’intermédiaire de l’imagination, produit un objet empirique. L’usage réel de l’entendement selon Kant devrait s’appliquer à l’intuition de la chose en soi, usage auquel il a très vite renoncé, de part la scission opérée entre le sujet connaissant et l’objet connu. Cette scission empêche l’entendement d’avoir son usage réel : l’homme a deux types de connaissance, et ces deux types sont incomplets et ont besoin l’un de l’autre ! Schopenhauer porte l’idéalisme à son paroxysme tout en accordant une réalité au monde qui, bien qu’humain et différent de la chose en soi, n’en est pas moins réel. Il est réel parce qu’il existe pour l’homme et que l’homme n’existe que par ce même réel. La représentation est l’expression de l’interdépendance d’un sujet et d’un objet ; en effet, le sujet lui-même est une représentation pour lui-même et se perçoit au milieu d’un réel qui est également représentation. C’est ainsi que le réel nous est immédiat, intuition intellectuelle. Kant croit qu’avec une intuition appropriée à notre entendement (une intuition intellectuelle), nous pourrions avoir une connaissance des choses en soi (usage réel de l’entendement). Or, tel n’est pas le cas. L’entendement est obligé de coopérer avec l’intuition sensible et, à cet égard, Kant craint plus que toute autre chose la contamination des principes intellectuels (intellectualia) par les sensitiva (principes issus de la connaissance sensible). « Sont intellectuelles les connaissances qui sont le fait de l’entendement, et de telles connaissances portent aussi sur notre monde sensible ; mais sont dit intelligibles tous objets qui ne peuvent être représentés que par l’entendement et sur les quels aucune de nos intuitions sensibles ne peut porter. Mais comme il faut, cependant, qu’à chaque objet corresponde quelque intuition possible, on devrait se figurer un entendement qui intuitionnerait immédiatement les choses ; mais nous n’avons pas le moindre concept d’un tel entendement, ni par suite des êtres intelligibles sur lesquels il porterait.»[7] Ou bien la connaissance intellectuelle porte sur des objets sensibles (le concept a une intuition fourni par les sens) ou bien elle demeure une forme sans contenu (les principes intellectuels ne trouvent pas de contenu idoines). C’est ainsi que Kant renonce à l’usage réel de l’entendement, présent dans la Dissertation. Selon le philosophe de Königsberg, l’intuition est passive, alors que Schopenhauer nous la décrit comme le fruit d’une activité du sujet, c’est pourquoi chez ce dernier elle est intellectuelle. En vérité, Kant ne renonce pas à la connaissance de la chose en soi, même si, paradoxalement, il admet qu’elle est inaccessible à l’homme. «L’entendement a pourtant un usage réel. Mais, dans cet usage, il construit ses concepts, et ne les contemple pas intuitivement. (…) En Dieu seul concept et intuition s’identifient, et c’est seulement alors que l’on pourrait parler d’une connaissance directe et immédiate de l’objet. Kant semble parfois rêver pour l’homme d’une connaissance de type divin.» [8] C’est ainsi que le schématisme « est à l’homme ce que l’intuitus originarius est à Dieu. »[9] La philosophie schopenhauerienne diffère de la philosophie kantienne, en ce que la première s’intéresse moins à la connaissance de la chose en soi qu’à l’existence du monde qui nous entoure. En effet, le monde dans la philosophie schopenhaurienne ne tient que par la pensée du sujet, alors que le monde kantien tient par la pensée de la chose en soi. Différence de taille qui explique que Schopenhauer reproche à Kant ses compromis aux dépens de l’idéalisme. Kant renonce à un idéalisme absolu afin de défendre la chose en soi, alors que la pensée de Schopenhauer est telle qu’elle n’a pas besoin de faire un sacrifice de ce type : la chose en soi, conçue par Schopenhauer, ne cesse de se manifester, sa connaissance est intuitive, puisque nous en sommes l’objectivation. Cette chose « tient » toute seule. Paradoxalement, la chose en soi kantienne ne continue d’exister que par sa liaison avec un sujet qui la pense, mais sans jamais pouvoir la connaître : si Kant était le tenant d’un idéalisme absolu, où tout existe par une dépendance avec le sujet, la chose en soi disparaîtrait dans sa philosophie, puisqu’elle existe précisément en dehors du sujet, de même que sans Dieu la philosophie cartésienne s’écroule. Quel besoin Kant a-t-il de conserver la chose en soi si ce n’est la volonté de préserver cet usage réel de l’entendement qui existe en germe, mais qui lui confère une destination supérieure ?

[1] Ibidem, p. 40.

[2] Ibidem, p. 58.

[3] Ibidem, p. 63.

[4] Ibidem, p.61.

[5] Ibidem, p. 550.

[6] Ibidem, p. 72-73.

[7] KAnt, Prolégomènes, § 4, note, AK IV, 316.

[8] Note 2 de F. Alquié dans sa traduction de la Dissertation de 1770, dans la Pléiade.

[9] R. Daval, La métaphysique de Kant, éd. Beauchesne, 1949.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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