dimanche 4 juin 2006
Petite note introductive aux parodies bariennes de Sherlock Holmes :
James Barrie est l’un de mes plus vieux amis au sein du milieu littéraire. Je l’ai connu l’année même – ou la suivante – où nous nous sommes tous les deux installés à Londres. Il venait juste de mettre le point final à sa Fenêtre à Thrums et, à l’instar du monde entier, j’acclamai ce livre. Quand je donnai des conférences en Ecosse, en 1893, il m’invita à Kirriemuir, où je restai quelques jours avec sa famille – le type même de ces gens magnifiques qui ont fait de l’Ecosse ce qu’elle est. Son père était un brave homme, mais sa mère incarnait l’alliance merveilleuse du cœur et de l’esprit, une combinaison rare qui l’élevait aussi haut que ma propre mère. Suite ici.
vendredi 2 juin 2006

Chose promise, chose due. Créature éthérée, je me dissous dans les vapeurs de la fièvre, mais j'ai tout de même terminé la traduction à main levée (je l'améliorerai par la suite) de ce premier pastiche.
Le style est d'une sobriété blanche. Barrie n'use absolument pas de son petit délire habituel, bien que l'on perçoive ici et là un sourire coincé sous la moustache... Enfin, moi, je le vois très distinctement se dessiner avec la même férocité que celui du chat de Cheshire. L'amitié franche et pleine - l'amitié est un trésor et je ne cite pas assez fréquemment Aristote à ce sujet - de Doyle et de Barrie fait plaisir à lire. Je traduirai sous peu la préface de Doyle. C'est le seul intérêt de ce texte, qui ne comporte guère de mérites littéraires et n'emporte pas l'enthousiasme suscité par certains excellents pastiches holmésiens. De plus, il s'agit davantage d'une petite parodie, écrite sans prétention réelle, sur un coin de table, que d'un pastiche. Et question métalepse(s), on est gâtés !

Arrestation sensationnelle ! Watson accusé du crime ! (Par nos propres reporters encore plus spéciaux que les autres) Minuit et demi. Tôt ce matin, M. W. W. Watson, docteur en médecine (Edimbourg), a été arrêté à son domicile – 12a Tennison road, St John’s wood-, accusé d’être impliqué dans la mort de Sherlock Holmes, l’ancien résident de Baker Street. L’arrestation s’est effectuée sans difficultés. Le prisonnier a été – ainsi que nous avons pu le comprendre - confondu par la police alors qu’il prenait le petit-déjeuner en compagnie de sa femme. Informé du motif de cette intrusion, il n’a exprimé aucun étonnement et a simplement demandé à voir le mandat d’arrêt. Celui-ci lui a été présenté et il s’est calmement mis à la disposition de la police. Cette dernière, semble-t-il, avait reçu des instructions et lui a laissé la liberté de prendre des arrangements pour son cabinet médical durant son absence, avant qu’il ne les accompagnât à Bow-Street. Le prisonnier a souri à la proposition qui fut émise et a répliqué que nul accommodement n’était nécessaire, puisque son unique patient avait quitté la région. Averti que tout ce qu’il dirait pourrait être retenu contre lui, il se refusa à faire d’autres commentaires. Il fut alors promptement transféré à Bow Street. La femme du prévenu assista à son départ en faisant preuve de beaucoup de cran.
Pour lire la suite : c'est par ici.
Prochainement, le second pastiche et les commentaires de Conan Doyle.
Je suis trop malade ce matin pour me réjouir pleinement de ce bonheur-ci. [Je suis assez fière d'avoir mis la main sur un des vingt-cinq exemplaires de ce livre... Je vais pouvoir en faire profiter tout le monde.] Je vous laisse en compagnie de Pauline Chase le temps de me rétablir. Je suis amoureuse de cette photographie. Je m'imagine un peu sous cet aspect dans mes demi-rêves.
mercredi 31 mai 2006

Lorsque je traduisis Barrie, je constatai qu'il parlait du cimetière des chiens,
dans les Jardins de Kensington (à Hyde park en vérité, pour être tout à fait précis, car la Serpentine les coupe en deux), j'ignorais s'il s'agissait d'une invention ou d'un lieu réel. Me fait défaut un livre solide sur l'historique des Jardins. Je l'ai peut-être trouvé grâce au révérend W. J. Loftie... Après quelques recherches, j'ai découvert que ce cimetière avait bel et existé. J'ai trouvé un article dans des archives que je restitue dans une traduction rapide :

Les animaux enterrés dans les cimetières
On dit qu’un membre de la famille Champneys d’Orchardleigh, Somerset, fut sauvé de la noyade par un chien, sur les côtes du Danemark. Pendant la restauration de l’église d’Orchardleigh en 1879 et 1880, le squelette d’un chien fut trouvé dans la chapelle des Champneys. L’évêque de Bath et Wells ordonna que l’on retirât la dépouille du chien. Personne ne sait si la requête fut ou non suivie d’effets. Néanmoins, une pierre tombale fut érigée près du lac en mémoire du chien. Les derniers vestiges de cette pierre disparurent au cours de l'année 1942 mais le seul mot qui y avait été gravé était « Fidèle ».
Feu Sir Henry Newbolt (1862 - 1938) raconte cette histoire dans son poème Fidele’s grassy tomb, qui fut publié dans The Spectator, à Londres (vol. 80, p. 271, le 19 février 1898). Le poème apparaît dans le recueil de Newbolt intitulé Collected poems, 1897-1907.
Il y a plusieurs cimetières d’animaux en terre non consacrée, le plus connu est le Cimetière des chiens à Hyde Park. Ce cimetière fut créé en 1880 par le Duc de Cambridge, en souvenir d’un de ses chiens. Il y a environ deux cents tombes d’animaux de compagnie. Il est abandonné de nos jours.
A Oatlands (Weybridge), la Duchesse d’York a fait enterrer soixante ou soixante-dix chiens.
Dans son livre, Dogs and Men, l'épouse de Barrie, Mary, raconte des anecdotes très émouvantes sur les chiens (et sur Barrie et les chiens).
mardi 30 mai 2006

J’avais lu ce roman à sa sortie,
il y a déjà un moment [j’aime beaucoup la sonorité de métronome du mot moment et les possibilités de dérapage de la langue : môman, par exemple], à savoir quatre ans, si je ne m’abuse. Nous sommes en présence d’un roman animé et voluptueux. Une histoire d'amour violente et passionnée, écrite avec maîtrise et sensibilité. Difficile de ne pas appeler à la rescousse Autant en emporte le vent,
bien que les péripéties soient davantage quantifiées et l’ardeur hystérique moindre. Il s’agit d’un premier roman. Il mérite donc certains égards. Il faut célébrer les naissances, nous qui sommes en deuil si souvent de tant de choses... A l’époque, je m’étais demandée si la jeune personne qui en est l’auteur ferait carrière, aurait le souffle pour enfanter d’autres histoires. Force est de constater qu’elle n’a rien publié de neuf depuis ce premier essai. Je souhaite qu’elle n’ait pas renoncé. Comme le précise Tournier, dans l’essai chroniqué plus bas, la précocité est le fait de l’animal ; lui-même, il publia son premier roman à quarante-deux ans ; certains écrivains ont besoin de faire mûrir leurs livres ; personne ne vit sur un rythme unique ; il ne faut se comparer à personne d’autre qu’à soi-même. Je l’oublie souvent. Ce roman, ce baptême du feu, n’évite pas certains écueils (une légère grandiloquence, une imperceptible claudication entre les chapitres) mais sa fougue répare toutes les maladresses éventuelles. Y compris la convention de l’histoire. Je ne prétends pas, vous l’avez compris, qu’il s’agisse ici d’une grande œuvre stylistique mais simplement d’un livre captivant, qui vous ordonne à chaque instant de tourner les pages ; captivant, il faut qu’il le soit pour se rappeler périodiquement à ma mémoire, alors que je ne l’ai lu qu’une fois, il y a quelques années. Il constitue un bonheur de lecture, peut-être un peu primaire, innocent, mais réel, aussi véritable que celui induit par les livres de l’enfance que l’on dévore, à l’abri d’un paradis secret (dans un petit coin du monde, sous les couvertures, lampe de poche en main ou dans n’importe quel autre cliché dont est friande la mémoire). Il est des livres comme des hommes et des femmes : certains sont faits uniquement pour le plaisir de la peau, d’autres pour l’hypoderme. Celui-ci est épidermique et cela n’est guère offensant de le reconnaître. La caresse est un art voisin de la chirurgie. Résumé : Arabella est une jeune fille de bonne famille. Elle écosse des jours monotones dans une petite ville de l'Etat de New York. 1860. Il faut se glisser dans cette idée d’une autre époque. Arabella est intelligente, fiévreuse et heureuse. Elle est invitée à une séance de spiritisme. L’escroquerie l’indigne. Elle se rebiffe et se fait une ennemie en la personne de la spirite, qui prétend être une voyante de grand talent. Or, cette colère, légitime, va fracasser son statut social. On ne peut à la fois dénoncer l'hypocrisie et appartenir à la classe sociale qui la génère... Voici en résumé le petit drame d'Arabella. Sa révolte la conduira loin. Trop loin. Jusqu’à l’asile. Mais elle rencontrera Bree, l’amour de sa vie, hélas métis (bien que blanc de peau). Dans la bonne société, américaine ou anglaise, cela ne présage rien de bon. L’enjeu est pleinement romanesque, qualité plutôt rare dans nos contrées, à notre époque. Dieu merci, la littérature américaine existe et les morts d’hier et d’avant-hier demeurent vivants. C’est en me souvenant de ce livre, samedi, que j’ai acheté celui-ci, dont les premières pages m’ont enlevée.


Quatrième de couverture :
Tennessee, 1894. Fragile silhouette vêtue de noir, celle que l'on surnomme La Veuve du sud avance pensivement parmi les tombes de 1500 soldats tués à la bataille de Franklin trente ans auparavant, et qu'elle a fait inhumer sur sa plantation. Certains d'entre eux sont morts entre ses bras. Elle n'a jamais oublié l'homme qui la surprend ce jour-là : elle l'avait soigné, sauvé, et surtout aimé avant de le laisser partir. Aujourd'hui, il revient lui demander s'il reste une place pour lui dans son cimetière. Et tout à coup, l'immense folie de la guerre resurgit à sa mémoire, aussi inoubliable que leur passion.
Premières lignes :
Elles cheminaient parmi les morts. Les rangées innombrables, précises et ordonnées de rebelles morts trente ans plus tôt, tombés à un mile de là au pied des fortifications ennemies.
Lien sur la Guerre de Sécession : ici.
Depuis un moment, je m'amuse à écrire l'arbre généalogique de mes goûts et je sais, instantanément, que mon goût pour ces deux livres est la conséquence de mon amour d'enfant pour deux livres :


et celui-ci :

Ces deux éditions, je les ai rachetées d'occasion, il y a peu.
Dans le même ordre d'idées, je fus en mon temps, fort impressionnée par le film de Don Siegel avec mon Clint Eastwood (le prototype de l'homme idéal, mais le premier est Cary Grant pour des raisons opposées...), Les Proies.
En 1890, Barrie avait en tête une drôle d'histoire, dans la veine qui est la sienne :

un homme, qui tombe amoureux d'Emily Brontë, par le seul fait de la lecture de Wuthering heights.
Il se rend à Haworth et arrive à temps... pour l'enterrement de son aimée !
Emily Brontë était pour Barrie un immense écrivain, qu'il célèbre dans un de ses discours in M'Connachie and J.M.B., Speeches [M'Connachie, répétons-le, est le double fictif que s'est attribué Barrie]. Lorsqu'il lira Shirley, le roman de sa soeur, Charlotte, il le jugera très inférieur (à juste titre). George Eliot était également un écrivain qu'il admirait. Il disait d'elle ces mots :
"George Eliot polit ses phrases et retient ainsi le lecteur en arrière afin qu'il les ramasse - comme si chacune de ses phrases était pour lui, sur son chemin, une pierre qu'il lui faudrait escalader."
lundi 29 mai 2006
Je remplis à la petite cuillère le site de Barrie.
Premiers mots jetés à la hâte sur Mary Rose ici.
Joli rideau de scène du théâtre où fut joué Peter Pan, que l'on peut contempler ici. Il était brodé !
Petit plan pour la section Peter Pan.
Pélerinage à Kirriemuir...
Présentation du roman à paraître...
Illustrations de F.D. Bedford.
Coupure de presse.
Parodie du style de Barrie, etc.
La forme est parfaite selon mon coeur mais le contenu laisse à désirer. Je n'en vois pas le bout ! Il y a tant à faire. Surtout des traductions, car il est hors de question de laisser des choses non traduites sur ce site, qui est le seul consacré à Barrie dans la langue de Molière. Par conséquent, vous l'avez peut-être constaté, je délaisse un peu mon JIACO. Si seulement les journées pouvaient se dédoubler !


(Penelope Cruz et Carmen Maura pendant le tournage)

Cannes a sacré hier Pedro Almodovar en tant que cinéaste des femmes, en attribuant à toutes les actrices le prix d’interprétation. Une fois n’est pas coutume, il me paraît difficile de n’être pas d’accord. Tous ses films ne parlent que des femmes. Lorsqu’il est question des hommes, ceux-ci sont soit démissionnaires, soit lâches, parfois cadavres (objet que les femmes manipulent), ou bien encore (dans le meilleur des cas) travestis, aspirant peut-être à la générosité de la féminité. Certes, cette amplitude de sentiments et ce tourbillon de mouvements est quelquefois hystérique, mais elle est le symbole de la vie, qui est bouleversement, et non vulgarité.

La démesure est saine dans cet univers. Etrangement, Almodovar paraît très sage dans ce film, comme s'il se sentait assez sûr de lui pour faire une ascèce. Ce qu'il perd en bigarrure, il le gagne au centuple en force.

Volver est le récit bouillonnant, chaleureux et coloré de plusieurs destins de femmes entremêlés. Le film lui aurait été inspiré, a-t-il précisé, par le portrait de sa mère.

Rarement un film m'aura autant donné d'appétit ; la faim m'a harcelée du début à la fin!

Faim. Avoir de l'appétit pour l'existence est certainement une vertu. C'est un signe de grandeur de la part de l'artiste que de provoquer un ébranlement aussi physique.

Faim. De chair, de nourriture, de vie. On pourrait prendre à bras le corps l’écran et étreindre chacun des personnages, tant ces femmes paraissent vivantes ! Penelope Cruz est radieuse dans sa fatigue de femme pressée – exprimant une force à la Anna Magnani

- et chacune de ses femmes est belle à sa façon, même si elles ne correspondent pas toutes aux canons en vigueur dans notre société. La tante Paula, une vieille femme, possède un rayonnement que l’on ne retrouve quasiment jamais dans le cinéma. Pourtant, il y a des tas de vieilles de ce genre dans le monde, aux quatre coins de notre quartier. Mais le cinéma est trop souvent, de nos jours, l’art de la sensualité facile, l’apologie du corps sans défauts, la vénération d'une beauté à une seule dimension.

Hommage magnifique à la réalité, au monde des vivants (et des morts, dans une certaine mesure - il y a plusieurs façons de l’être : symboliquement, pour une part, par amnésie ou incompréhension…) J’ai songé, en plusieurs endroits, à Monteiro. La fougue, la sagesse, le respect de la vieillesse des méditerranéens, mais pas seulement. J’ai ressenti la présence d’une divinité incarnée. Notamment, lors de la préparation des repas qui est, curieusement mais simplement au premier abord, mêlé à un rite funéraire secret (le cadavre dans le congélateur). Monteiro joue aussi à cache-cache avec ses cadavres. La mort chez Almodovar paraît naturelle, même lorsqu’elle est criminelle. Pourquoi en avoir peur ? Tout n’est que jeu, somme toute. Si crime il y a (et c'est le cas), il est expié. Inutile de ressasser. Il faut du cran et ces femmes en ont toutes.

L’histoire n’est pas ce qui m’importe le plus lorsque je mange un film d’Almodovar. Je recherche une forme de vérité, d’impudeur, de robustesse dans ses films. Peut-être même que j’essaie d’y trouver une raison d’être meilleure avec mon prochain.

Le prix qu’on lui a attribué pour le scénario est presque une erreur, car la force du cinéaste ne réside pas tant dans l’agencement des divers plans, dans la ligne d’horizon qu’ils dessinent, que dans le regard qu’il pose sur chacun d’entre eux.

Et ce regard est un coup de soleil, mais il ne blesse pas, il fait revivre.

Volver signifie "revenir". D'entre les morts ou parmi les vivants - car on peut mourir sans le savoir ou le vouloir, à l'abri d'un silence coupable. Mais ce retour signifie plus vraisemblablement le cycle de la vie symbolisé par trois générations de femmes, les trois figures éternelles : la mère, l'amante et l'enfant. Ces figures ne sont que pièces, parfois dédoublées (les deux soeurs de la même génération par exemple) d'une image plus grande, celle qui nous contient : l'existence humaine.

dimanche 28 mai 2006

J’ai dégusté, frustre gloutonne, avec l’appétit d’un cétacé ce trop court essai. Ne suis-je pas le ventre qui abrite Pinocchio et son vieux Gepetto ? Impressionniste, Tournier caresse et flatte quelques livres et auteurs qui ont décillé son existence. Le premier d'entre eux est le plus célèbre roman de Selma Lagerlöf. Il laisse entrevoir la croisée, mais le livre délaissé, on regrette que la percée ne soit pas plus grande, plus profonde, et l’on a envie de se substituer au maître de céans. Mais l’étincelle a allumé un incendie. Dans mon esprit. Le vôtre de même, très certainement. Le souffle de Tournier ranime mes amours parfois chétives. Peut-être est-ce l’ultime mérite de cet ouvrage, de cette déclaration d’amour - en bonne et due forme. En effet, Michel Tournier possède cette qualité rare, qui est générosité, vertu même (et mériterait de figurer aux côtés des exigeantes cardinales nommées prudence, justice, courage et tempérance). Il est un frère qui partage ce qu’il aime, ce qui lui fait vivre, le nourrit. Sa définition du bonheur est, de ce point de vue, radieuse et lucide :

« Le bonheur, c’est très simple. Il n’y a qu’une seule condition, mais alors absolument nécessaire : aimer passionnément quelque chose ou quelqu’un. Si vous n’aimez rien, ni personne, vous êtes perdu, votre vie est finie avant d’avoir commencé. Au contraire, si vous vous passionnez pour la botanique, la musique indienne, le rugby ou les timbres postes, si vous voulez absolument tout savoir sur l’Egypte des pharaons, si vous passez vos nuits l’œil collé à un télescope parce que les étoiles vous fascinent, si vous adorez par-dessus tout une femme, un homme ou un enfant (ou les trois à la fois), et si vous êtes prêt à tous les sacrifices qu’exigera votre passion… alors peut-être serez-vous un grand écrivain, un peintre célèbre ou un naturaliste de renommée mondiale, mais ce qui est sûr et certain, c’est que vous aurez une vie digne d’être vécue. »
Tournier sautille de l’amour à la passion, de la passion à l’adoration, sans distinction conceptuelle. Il faut bien comprendre qu’il parle d’intensité, de ce que Descartes appellerait la dévotion. Il n’est pas question de flammèche d’émotion, de sentiment qui s’éteint en un claquement de doigt, faute de soins et surtout de foi – ai-je déjà dit que ce qui m’attire chez Barrie est cette foi en l’impossible, moi qui n’en possède aucune lorsque s’agit de Foi ? Le feu de l’esprit et du cœur requiert l’ardeur, quelque chose qui s’apparente à la grandeur de l’âme, qui n’est pas seulement état mais complexion. A mort ceux qui n’ont que de petites passions ai-je souvent envie de hurler ! L’homme se mesure sur l’échelle de ses passions. L’amour est viscéral ou n’est que médiocre fantaisie, pitance pour l’estomac incommensurable de l’arracheur des heures et des minutes. Je ne lis pas pour passer le temps. Je hais cette expression. Ne courons-nous pas au coude à coude avec lui ? Je ne passe pas le temps : je le vole, je le dupe, je le (dé)double, je le fustige, mais je refuse de le perdre. Je lis pour m’enfler de ma propre vanité et de quelques autres sentiments plus précieux ceux-là. Puis, je m’envole. Je suis montgolfière quand je lis. Je suis. Tournier a raté l’agrégation de philosophie (par bonheur !) sinon il ne serait pas devenu le conteur, l’écrivain libre, qu’il est. Il a conservé la rigueur de l’exercice mais l’activité douloureuse de la pensée en exercice ne l’a pas excipé de sa fantaisie, de son imaginaire. Pourtant, il ne cesse de répéter - et je ne suis pas certaine qu’il ait toujours été pris au sérieux - que tous ses livres sont des traités de philosophie déguisés, surtout ceux destinés aux plus jeunes… Justement ! Il précise que son Vendredi ou la vie sauvage (destiné aux plus jeunes) est bien supérieur à son Vendredi ou les limbes du Pacifique (philosophiquement viable). Je ne résiste pas au bonheur de citer ce qu’il écrit au sujet du Tour du monde en quatre-vingts jours de Verne :
« Le caractère philosophique de ce roman d’aventures est couronné par un coup de théâtre qui sort tout droit de La critique de la raison pure de Kant. Le philosophe allemand nous explique en effet que le temps et l’espace, même réduits à leurs dimensions les plus purement théoriques, n’en sont pas moins des intuitions de la sensibilité qui ne peuvent se réduire aux concepts de la raison abstraite.* Le temps et l’espace, il faut les vivre avec nos yeux et nos muscles, aucune construction abstraite ne remplacera cela. Et il nous donne l’illustration saisissante de son propos : “ Si le monde entier se composait d’un seul gant encore faudrait-il que ce fût un gant droit ou un gant gauche, et cela la raison seule ne le comprendra jamais.”»
Ce livre vous fera gagner une ou deux heures de bonheur. * Puis-je ajouter que l’imagination est la fonction qui fait liaison entre les deux, ce que Kant nomme le schématisme ? Je pense déjà à des développements fructueux...
samedi 27 mai 2006
Michel Tournier vient de sortir un nouvel opus sur un de mes sujets favoris. Ce livre constituera ma friandise du jour et je viendrai vous livrer mes impressions. Quatrième de couverture :

Au fond de chaque chose un poisson nage

Poisson de peur que tu n'en sortes nu

Je te jetterai mon manteau d'images.

Ces vers de Lanza del Vasto décrivent la démarche de ces auteurs dits " pour les jeunes ". Ayant des vérités trop graves à exprimer, ils les dissimulent sous des histoires de voyage, de pêche, de chasse, de naïves amours. Si les lecteurs adultes les prennent à la légère et rangent leurs livres dans le rayon du second ordre de leur bibliothèque, c'est qu'ils ont réussi leur coup : le manteau d'images a joué son rôle. Les jeunes lecteurs, eux, ne s'y trompent pas. Ils dévorent ces vérités mystérieuses, profondes et cruelles si joliment enveloppées et qui nourrissent leur sensibilité. On dit parfois d'un enfant qui aime la lecture qu'il est " sage comme une image ". A-t-on mesuré toute la dangereuse et profonde sagesse des images ?

Ne serait-ce que par égard pour cette lucidité, Tournier demeurera important pour moi.

« Maman ! - Je suis occupée. Tais-toi ! - Maman ! - Oui ? Pourquoi ne vas-tu pas jouer ? - Parce que je vais mourir demain. - Ah, très bien. Mais qui t’a mis une telle idée en tête ? - Personne, mais j’ai mangé de la confiture. - Et depuis quand la confiture fait-elle mourir les petits garçons ? - C’était de la confiture interdite. - Aux pêches ? - Oui. - Tu as lu l’étiquette collée sur le pot ? - Oui. - Avant ou après l’avoir mangée ? - Après. - Ce n’est donc pas un suicide, tu me rassures. Tu vois, tu as appris quelque chose de fondamental aujourd’hui : on meurt toujours de son ignorance. - Maman, il y a quelque chose qui m’ennuie. - Quoi encore ? - Je ne sais pas lire. - Tiens, c’est vrai ça ! Mais tu as lu ? - Je ne sais pas si j’ai réellement lu, mais je savais ce qui était écrit sur le pot. - Qu’as-tu lu sans lire ? - Confiture de pêches cuite au chaudron. Sucre de Canne 45%, pêches 10%, pectine de fruit, acide citrique et… petit garçon 45 %. - Je vois. C’était bel et bien ce pot… - De la confiture de petit garçon ! - De la confiture aux pêches. - Je vais mourir ? - Oui. - Demain ? - Non. - Quand ? - Maintenant. - On ne peut pas faire autrement ? - Non. - Pourquoi ? - Tu le sais bien. - Et si on disait que je suis déjà mort ? Un mort ne peut pas mourir. - Détrompe-toi. On peut toujours mourir davantage. »
«Il est certain que rien n’anime plus puissamment une affection que de dissimuler une partie de son objet, en le plongeant dans une sorte de pénombre qui en découvre assez pour nous prévenir en sa faveur tandis qu’elle nous laisse le soin d’imaginer le reste. Sans compter que l’obscurité s’accompagne toujours d’une espèce d’incertitude, l’effort que fait la fantaisie pour compléter l’idée accélère le mouvement des esprits et apporte un degré supplémentaire de force à la passion. »
Hume, Traité de la nature humaine, « Les passions », partie III, section IV
« (…) l’absence détruit les passions faibles tandis qu’elle accroît les fortes ; tout comme le vent mouche une chandelle et attise un incendie. Une longue absence affaiblit naturellement notre idée et diminue la passion ; mais lorsque l’idée est assez forte et assez vive pour s’entretenir elle-même, le malaise qui provient de l’absence accroît la passion et lui apporte une force et une violence nouvelles.»
Ibidem
vendredi 26 mai 2006

Lire et relire, George Eliot, c'est être en aussi bonne compagnie qu'avec Henry James, Edith Wharton ou Virginia Woolf. La langue est ferme, presque sévère, et pourtant généreuse et lumineuse. Autopsie des consciences, ironie et petits coups de griffe, telles sont les manières de la dame. Et lorsque la traduction est de Sylvère Monod, je n'ai aucun scrupule à me promener en langue française dans les allées géométriques de Middlemarch, qui est comme chacun le sait un chef-d'oeuvre. Il est plus difficile d'énoncer en quoi réside sa perfection... Je m'aventurerai peut-être un jour à le faire. P. 111, je lis ces mots : "Je ne m'intéresse pas à son Xisuthrus et à son Fee-fo-fum et compagnie (...)" J'apprends grâce à une industrieuse note que Fee-fo-fum est le cri de l'ogre. On en trouve trace dans un conte anglais du XIIIe siècle pour enfants, Jack le tueur de géants. Fee-fo-fum ! J'ai su quelque chose à ce sujet, dans une autre vie. La mémoire est une trappe.

Si l’on songe qu’il y a indubitablement – si tant est que les statistiques soient une preuve - plus de fous à l’extérieur qu’à l’intérieur, on comprendra mieux l’acharnement de Lancaster à investir les lieux. La plus grande terreur de Jonathan Lancaster avait été, de tout temps, d’être enfermé dans un hôpital psychiatrique. « De tout temps » remontait à la prime enfance de cet être hermaphrodite. Devenir psychiatre, au sein de ce qu’il continuait d’appeler un « asile », parmi les « fous », et ce malgré les remontrances empesées de la gent médicale, lui garantissait, au moins symboliquement, de disposer des clefs de l’établissement. Etre gardien de la normalité l’éloignait, songeait-il complaisamment en caressant son menton imberbe, du rôle d’aliéné ou d’interné. D’aucuns choisissent un métier pour des raisons moins claires ou, pire, moins essentielles. L’exercice de sa profession s’enchaînait logiquement avec les manifestations bruyantes ou privées de son caractère. Lancaster n’avait donc pas choisi d’être psychiatre, mais les choix ne sont de toutes les façons que des consolations sémantiques. Sa nature profonde le lui avait enjoint froidement. Il était entré dans cette profession par une des mêmes portes que certains de ses patients : une phobie. La peur de devenir fou, que les bien informés (ce qui prouve la compétence de ces derniers, car le mot est absent de la plupart des dictionnaires) nomment lyssophobie. Il avait longtemps été persuadé de son atypie par l’absence d’écho que lui renvoyaient les visages fermés de ses camarades de classe. Plus tard, à l’adolescence, sa solitude s’était transformée en ascèse de contacts humains, une privation graduelle de mots et de gestes. Mais il n’était pas naïf : à quoi bon cette mortification, si personne n’essayait de vous en détourner, si aucune tentation ne venait vous flatter les neurones ou la langue ? Johnny était seul. Le Docteur Lancaster cultivait les fous avec la facilité désarmante et innocente de ceux qui s’occupent de légumes ou de fleurs. A la face du monde, il s’efforçait autant que possible de paraître discret et raisonnable. Mais qui aurait été assez innocent pour être dupe de ses circonlocutions et de ses gestes maniérés qui dissimulaient une pensée et des gestes choquants ? Les tomates, pour arriver à une maturité (de taille et de goût) satisfaisante doivent faire l’office de soins rigoureux. En bon jardinier, Lancaster ne négligeait jamais de couper les gourmands qui poussaient entre les tiges maîtresses des plants. Avec une dextérité et un savoir-faire comparables, il éliminait tout ce qui dans ses patients gênaient le développement de leur folie personnelle et avait le pouvoir de les ramener à une certaine forme de raison. Il exaltait, au contraire, l’originalité de leurs maux, en cajolant leurs penchants secrets et inavouables, savourant leur embarras. Ainsi, à force de persuasion, Johnny avait ouvert un zoo – unique en son genre - qui n’avait pour visiteurs que par les habitués de Sainte-Gilberte, hormis les thérapeutes, qui ignoraient tout de cet espace mi-réel mi-imaginaire. Les spécimens qui avaient donné le plus de fil à retordre au bon docteur était un psychotique, féru d’hindouisme, qui avait l’habitude de couper l’oreille droite ou gauche, je ne sais plus (celle qui était réputée être celle de la sagesse) des malchanceux qui passaient à portée de son cutter, une linguiste renommée qui ne s’exprimait que par écrit, traçant les syntagmes en lettres capitales et les morphèmes différenciateurs en minuscules, superposant ainsi deux réalités distinctes qui dans son esprit ne se recoupaient jamais, un amateur de langues de chat (qui arrachait celle des félins qui avaient le malheur de croiser son chemin), une délirante qui sentait des odeurs de merde partout et accusait Saint Antoine de Padoue de lui envoyer ces fragrances, une amoureuse compulsive et, last but not least, un écrivain raté. Le plus dangereux était ce dernier et Lancaster lui offrait quelques photos d’éditeur à lacérer, à défaut de lui procurer un représentant de cette espèce en chair et en os. Johnny eût été capable de lui amener un directeur de collection littéraire ou un lecteur professionnel pour exacerber ses doigts vengeurs, s’il n’avait craint des représailles ; avec les chats, au moins, il ne se gênait pas et en offrait un par semaine au dégustateur de langues félines, car il craignait qu’il ne perdît la main. Les autres fous n’étaient pas en reste : le spécialiste en culture indienne avait l’autorisation - le devoir - de manier son sabre miniature sur des oreilles (malheureusement) postiches, le Nez avait à disposition des bacs remplis d’excréments d’origines très diverses, la linguiste avait pour son plaisir une presse dans sa chambre et une multitude de journaux dans lesquels elle découpaient des lettres qui lui permettraient de composer des missives anonymes, tandis que, pour sa part, l’amoureuse transie avait la charge de contempler les portraits de tous ses amours non consommées jusqu’à ce que les photos perdent leur éclat et soient poissées par ses larmes.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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Où Peter Pan rencontre son double féminin...

Réédition !! (nov. 2013)

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Inédit en français

Actes Sud : 10 octobre 2012

Une histoire inédite de J. M. Barrie

En librairie le 2 juin 2010

Édité chez Actes Sud

En librairie...

Terre de Brume, septembre 2010.

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Une de mes nouvelles dans ce recueil

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