samedi 22 août 2015

« Qu’ils vous aiment ou qu’ils vous haïssent, qu’ils lisent ou méprisent vos écrits, il n’importe : dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien ; ce qui importe à l’homme est de remplir ses devoirs sur la terre, et c’est en s’oubliant qu’on travaille pour soi. Mon enfant, l’intérêt particulier nous trompe ; il n’y a que l’espoir du juste qui ne trompe pas. » (Jean-Jacques Rousseau)

***

La pudeur est le déshabillé amidonné de la honte. La honte, elle, se boit à petites gorgées et, lorsque la source est tarie, elle ne se renouvelle jamais ; la honte fut peut-être le dernier bastion de la conscience occidentale. Pudeur et Honte étaient naguère une armure, un bouclier, nous préservant de l’exhibition du pire en l’homme. Las ! Plus rien de tel en 2015 ! Puis la conscience nue a fini, elle aussi, par mourir – faute de vêture. L’homme d'aujourd’hui, parfois désemparé, souvent hypnotisé, est un être entièrement dévoilé et il mourrait d’effroi, peut-être, s’il devait, un jour, se regarder en face et se rendre compte de tout ce qu'il a perdu par manque de courage – et de foi. 
« Pornographique » me semble être le meilleur mot pour définir l’état actuel de notre monde. Rien de plus éloquent ni de plus précis ne me vient à l’esprit. Cette antienne, cette complainte intérieure sont les miennes, lorsque, bien malgré moi, je tends l’oreille et ouvre l’œil sur le monde. Avec la meilleure volonté du monde, je suis incapable de me convaincre que nous n’allons pas vers le pire, que nous ne sommes pas conduits par un sort, dont rien ne pourra plus nous sauver, un sort que nous avons même appelé de nos vœux par pure paresse ; oui, il y a matière à renoncer, et ce, même si je m’échine, chaque jour, à sauver mon petit arpent de bonheur. Oui, tout a commencé par une sensation d’étouffement, de plus en plus précise et douloureuse : une atmosphère pornographique permanente s’infiltrait dans les moindres recoins du discours et du paysage – extérieur ou mental –, pour se révéler à l’analyse comme le symptôme ou l’expression la plus éclatante de notre irrémissible décadence. La décadence de la France et, plus généralement, de l’Europe. Un pourrissement généralisé.
Je ne songe même pas à l’ « art » contemporain qui s’exhibe, par exemple, sous forme de godemichés pour sodomites ou de vagin géant, exposés dans des lieux symboliques, tout cela par haine de tout ce qui s’est fait de grand ou de beau dans notre pays, car il s’agit bien de la haine du beau, mais aussi, pour certains, de la haine de la France, de ses traditions, de son passé. De même qu’il existe une haine de notre histoire – réécrite dans les manuels scolaires et expiée avec une repentance onctueuse, voire une complaisance masochiste par le genre politique –, il existe également une haine éclatante de notre langue. Celle-ci est constamment brutalisée par le Français moyen, dans les replis de l’obscure province ou par celui, en apparence plus raffiné, qui prend ses quartiers boulevard Saint-Germain. Je suis charitable : je n’évoque pas les bêtes politiques ni les journalistes. Lorsque j’entends (ou lis !) : « Il n’y a pas de souci » ou « c’est  juste pas possible, c’est juste incroyable », j’ai des envies de meurtre, voire de raffinée torture, à l’endroit de ceux qui sont assez faibles et/ou désinvoltes pour être la cible consentante de ces épidémies langagières. Voilà, sans aucun doute, une imbécile contamination qui relève autant de l’effet de mode, emportant par vagues l’esprit déjà peu solide, enivré soudain du sentiment si rassurant d’appartenir à la masse et de se fondre en elle ! Une épidémie chassant l’autre, nous aurons bientôt droit à un nouvel affront, mais l’habitude et la paresse à réagir entérineront, une fois pour toutes, le mauvais usage. Nous consentons à abâtardir notre langue, donc nous livrons notre pensée à ses pires ennemis et nous nous délivrons, dans le même temps, de toute responsabilité. Avec la pudeur et la honte ont aussi disparu l’effort de penser et la force de réagir. Nous avons un État qui pense à notre place et pourvoit à nos besoins les plus vils. Nous ne sommes plus des hommes et des femmes, il y a bien longtemps que nous avons mis notre âme au clou ; nous ne sommes plus que des consommateurs – des jouisseurs de l’immédiat. Et nous nous laissons déposséder de notre arme la plus puissante : le savoir et la culture. Pourquoi le gouvernement actuel, épigone des précédents (désormais, on touche malgré tout le fond), enterre-t-il définitivement le grec, le latin et l'allemand ?
Dès que je suis confrontée à ces offenses, je songe d’emblée à mon Enfance et à ses séquelles. Les oreilles me chauffent, tandis le rouge me monte aux joues et au front. Le patois berrichon et le langage si vert qui m’ont servi de berceau me semblent encore avoir plus de santé et de beauté que le langage dans lequel nous baignons, en 2015. J’ai appris à lire toute seule, en secret, pendant la dernière année de maternelle, dans un milieu (vous verrez, il n’est question que de cela, de milieu) où il était tacitement interdit de posséder ou d’ouvrir un livre. J'ai passé la première partie de mon existence auprès de personnes qui savaient à grand-peine lire et auraient été incapables d'écrire une phrase dans le respect de leur langue maternelle. Pourtant, de respect, jusqu'à la négation d'eux-mêmes, ils débordaient. Ma grand-mère avait quitté l’école à onze ans et quatre mois pour aller récurer les fonds de culottes sales de jeunes demoiselles mieux loties qu’elle. Ma grand-mère était une fragile âme au sein d’une fratrie de onze et, l’aînée ayant déshonoré la famille en déposant sur le seuil du foyer un bébé sans père, elle dut quitter la maison pour faire place à cette nouvelle bouche à nourrir. Mon grand-père avait eu une autre histoire (une mère qui le rejetait), mais les conséquences furent identiques : au turbin, dans les champs, à douze ans. Ce n’était pas extraordinaire pour des hommes et des femmes nés en 1916 et 1917. Chez ces gens-là, dans mon Berry natal, l’écrit suscitait à la fois défiance et respect. Les lettres étaient réservées aux riches et ces derniers étaient moins haïs qu’admirés, aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd’hui. L’instruction était une possession à laquelle ils n’auraient pas osé prétendre de front, fuyant d'instinct le péché d’orgueil et le reproche le plus terrible qui soit, celui adressé par le maître – ne pas savoir rester à sa place. Une hybris de l’époque et du milieu, où le respect mêlé de crainte faisait office de sagesse ordinaire. Ce sort échu à la naissance, il ne leur serait pas venu à l’idée de le combattre ou de le maudire. Peut-être convoitaient-ils une autre vie, mais en secret, et ce secret était leur unique fierté et leur trésor le plus beau. Ils ne l'auraient montré à personne d'autre. Réfléchir à sa condition ou se lamenter, il n’en était pas question. On marchait jusqu’à la tombe, dans le sillon déjà creusé, et on s’y couchait assez tranquillement. Lorsque l’on devait, chaque jour, gagner son pain et ne compter que sur soi, il fallait travailler dur, à l’âge où il aurait mieux convenu de dorloter encore un peu contre soi une fine enfance, si grise et triste fût-elle. Ces gens-là n’avaient pas d’états d’âme ni le loisir de penser, mais je prétends qu’à certains égards ils valaient mille fois mieux que nous. Mes grands-parents brûlaient de la honte de ne pas en savoir davantage et cachaient leurs fautes d’orthographe et leur inculture, sans pour autant avoir l’audace de se croire capables de mieux. La honte et la pudeur les entravaient, certes, mais les préservaient également de bien des maux. La dignité, la vraie dignité, c’était cela (une honnêteté, une morale de pauvre), et non pas celle avec laquelle, à présent, on se frotte la langue et les dents à longueur de journée pour qualifier, par exemple, le trépas annoncé (souhaité !) de tel ou tel individu, parce qu’il ne sert plus à la société – vieille pièce cassée, indigne ! Mourir dans la dignité ! Comme si nos peuples éprouvaient encore le sens de ce mot ! 
Ayant vécu dans ce milieu sans livres, sans culture, sans autre horizon que Châteauroux (je n’ai pas quitté une seule journée ma ville natale avant d'atteindre mes 19 ans), ayant pour idéal (celui de ma grand-mère), une carrière dans les lettres (postière), j’ai tout appris seule, donc fort mal. J’allais à l’école quatre jours sur cinq. Je rédigeais mes mots d’absence moi-même et ma grand-mère les recopiait dans le carnet, en s’appliquant, en suant ce qu’il faut. Les jours glaireux, quand le cafard l'empoignait, elle préférait que je restasse avec elle, pour lui passer l’envie de se tuer, disait-elle. Je la distrayais et j’étais son « bâton de vieillesse ». Elle m’avait recueillie pour cette raison et je trouvais cela parfaitement normal. Dans ces conditions, vous imaginez bien que je n’ai pas reçu tout l’enseignement que j’aurais pu espérer. Mon professeur de philosophie, en classe de terminale, avait trouvé pour moi plusieurs places en hypokhâgne  ; je suis restée à Châteauroux pour soigner le cancer de ma vieille et, après sa mort, pour d’autres raisons, je ne suis pas partie. J’ai fait des études par correspondance jusqu’à obtenir une maîtrise de philosophie (on ne parlait pas encore, avec la pompe et le ridicule qui siéent à notre époque, de «  master »). Ensuite, j’ai assez peu mis les pieds à la Sorbonne, car j’ai rapidement compris dans quel bois pourri étaient taillés la plupart des professeurs. Le « meilleur » d'entre eux, l'un de mes directeurs de thèse, était un léniniste convaincu, adepte des implants capillaires, qui se plaignait de trop travailler – quelques heures par semaine, faisant d’ailleurs lire les thèses qu'il était chargé de diriger par un « doctorant »... – et de ne pas être assez payé – 6000 euros par mois ; mais je suis allée au bout d’une promesse : un doctorat en philosophie. Je ne regrette pas une seconde d’avoir étudié sans rigueur, en dilettante, passant d’un auteur à l’autre, en fonction de mes goûts et de mon instinct plutôt que selon un plan d’attaque rationnel et déterminé par autrui. Je suis, de toute façon, inapte à tout ce qui ressemble à une contrainte extérieure. J’ai étudié seule, j’ai obtenu tous mes inutiles diplômes sans autres mentors que mon mari et ma juvénile inspiration, puis j’ai grandi à la va-comme-je-te-pousse. Mais je suis en retard de ces dix-neuf premières années et j’aurai beau travailler dur et y mettre tout mon cœur, mon français ne sera jamais parfait – ainsi que le prouve très certainement ce billet – et mes connaissances seront toujours lacunaires. Mais jamais on ne me prendra en défaut de m’en moquer ou de me dire que j’ai fait assez bien ou bien assez. Non. La petite fille qui se lavait et faisait ses devoirs en cachette, pour ne point « user l’eau et la lumière », le soir tard, lorsque ses vieux grands-parents dormaient, existe toujours, ne serait-ce que pour me rappeler ces choses essentielles ayant le goût prononcé du jadis ; elle ne permettrait pas ce sommeil de ma conscience.
Ce long détour par mon passé pour dire ma révolte et mon dégoût du climat actuel, et pour expliquer ce que d’aucuns considèrent parfois comme un mépris de ma part, quand ce n’est que l’expression d’une lente agonie en moi, la mort au ralenti d’un espoir : celui du meilleur en chacun. Voilà pourquoi j’ai envie de cogner sur ceux que je surprends à perdre leur temps à ingurgiter de la merde, sous forme de livres ou de produits dits « culturels ». Je ne peux pas accepter que l’on préfère lire Tatiana de Mon Cul (qui écrit comme un pied gangrené et se fait lécher le trou de balle par d’apprentis écrivains en quête de publication et de pseudo-journalistes ou libraires, qui ne s’insurgent même pas lorsque la dame confond Charlotte et Emily Brontë, pas plus qu'ils ne relèvent la liste d’erreurs énormes dont elle gratifie, à titre ornemental, son étron consacré à Daphné du Maurier !), Gavlada, Rangot, Monthomb ou encore Moussi à Tolstoï (pas dans une version abrégée, comme certaines se vantent de l’avoir lu, sans la moindre honte), Eschyle ou Shakespeare. Je n'accepte pas davantage cette jouissance décomplexée devant des programmes télévisés ineptes ou des films débiles. Non, je n’accepte pas, sachant la durée très courte d’une vie humaine, que l’on perde son temps de la sorte, alors que le meilleur est disponible, et ce, presque gratuitement. Si j’avais eu un accès à internet, enfant, ou encore la liberté d’aller à la bibliothèque, j’aurais saisi toutes ces chances ! Bien sûr, on me dira que ma seule chance, par une royale ironie, fut ce milieu nu et rude et que, si j’avais été autrement gâtée, je serais peut-être pire que les inspirateurs, bien malgré eux, de ces lignes. Je ne le crois pas, cependant, parce que, comme tout un chacun, je ressens en moi l’appel du vide, du mal, et y succombe parfois, mais ma conscience me ramène toujours à la surface pour reprendre souffle et vie. Et chacun de nous, je le crois, possède pareille conscience… C'est ce qui nous rend dignes de vivre et d'agir.
Mais… 
La pornographie, voilà donc la maladie dont nous sommes tous victimes. Non, je ne pense même pas au téton insolent ou à la petite culotte d’une actrice aussi dépourvue de talent que d’intelligence, lors de la montée des marches à Cannes, sous le regard voyeur et crépitant de la presse. Je ne parle même pas des hystériques sans un gramme de cervelle qui exhibent leurs seins tristes dans les églises, allant jusqu’à y mimer des avortements, avec du foie de veau, au nom de la liberté de la femme, prétendant agir contre le pouvoir asservissant de  l’Église. Qui les finance ? La réponse à la question est probablement savoureuse. Le féminisme de cette salope de Beauvoir à la perverse Butler, relayée par des pseudo-journalistes à tête de fouine et au sourire en lame de rasoir (madame Fourrée, par exemple), m’a toujours filé la nausée et a donné raison, a posteriori, aux misogynes. Elles m’inspirent de la pitié et du mépris, ces bonnes femmes, mais davantage de mépris. Je les mets toutes dans le même sac de merde. Et que personne ne me dise que je n’ai rien compris, par exemple, à l'idéologie du genre ! S’il faut souiller une église, autre est l’acte flamboyant et désespéré d’un Dominique Venner (Un Samouraï d’Occident, Pierre-Guillaume de Roux), que je ne peux m’empêcher d’admirer, bien que je n’aie certes pas l’âme d’un martyre…
Je n’évoquerai pas plus, dans le détail, cette exhibition permanente du pire comme allant de soi, s’étalant à longueur de journée  sur internet – qui est, probablement, l’invention du diable, tant il a permis et permet la diffusion de la bêtise – autre maladie fort contagieuse –, et de la méchanceté, souvent sous couvert d'anonymat. Internet est bien sûr pornographique, quand il pourrait être une invention aussi merveilleuse que l’imprimerie. La télévision était déjà un instrument redoutable pour l’abrutissement et l’asservissement du petit peuple, qui a bien ce qu’il mérite, ma foi, tant il est consentant. Mais internet, c’est vraiment l’infini et l’explosion du pire et, accessoirement, la mort de la langue française. Tout est donc pornographique, de nos jours ! La pornographie au service de la destruction de notre civilisation et comme conséquence de son délitement. Le serpent se mord la queue. On ne sait plus très bien distinguer les causes et les conséquences. Nous sommes en pleine confusion. Nous sommes au bordel.
Il suffirait, néanmoins, de peu pour qu’il en fût autrement : du courage et de la joie. Une pleine conscience. En effet, le remède est présent au cœur du mal généralisé. La majorité est embrigadée, mais la majorité n’est faite que de volontés individuelles qui pourraient se libérer de l’hypnose dans laquelle elles sont plongées, mais elles ne le veulent pas. « Peut-être est-ce le remède à leur mal de vivre, il faut bien se distraire après une longue journée... », affirmera une bonne âme, encline à la tolérance, mais qui a déjà pactisé avec les forces du mal. La tolérance est, aujourd’hui, l’autre nom de la lâcheté et du vide. Celui qui tolère tout ne possède aucune valeur, aucun idéal, il lui est donc facile de consentir.
Je disais récemment à l'une de mes amies intimes que la seule pensée qui ne me quitte jamais est celle de la mort. Ce n’est même plus une pensée, c’est une aura brûlante qui me ceint tout entière. N'allez pas déduire de cette déclaration brutale que je sois une créature maussade ou dépressive. Ceux qui me connaissent savent bien que c'est (sauf circonstance dramatique) tout le contraire. Penser la fin, le néant, la gueule noire vers laquelle je m’avance en sautillant ou avec ce qui me reste d’élan et d’enfance m’exhorte à vivre. Je me sens en incandescence et ne me sens vivante que dans cet état d’extase ou de combustion intérieure. C'est parce que je vis dans la pleine conscience de cette réalité que je chéris, autant que faire se peut, le présent. Réaction implacablement logique, puisque je le perçois si miraculeux et fragile. Très petite, dès l’instant où j'ai découvert l'effroyable secret que l'on cèle aux enfants (je n'agis pas de la sorte avec ma fille), à partir de ce moment où me fut révélée ma mortalité, le sentiment de faire la course avec la mort (je la personnifie toujours, même si elle change de traits d'une heure ou d'un jour à l'autre) ne m’a jamais quittée, me sachant d'avance vaincue, mais aimant la course plus que de raison, car consciente que l'essence de la vie est ce mouvement tragique et joyeux. On meurt, si l’on s'arrête. Il ne faut pas tenir compte des points de côté. Je suis dans la course, mais, voilà, il est facile de perdre son enthousiasme, en 2015, parmi toute cette clique d’éteigneurs de consciences et d’esprits qui ont en main les rênes du pouvoir politique et médiatique. Vraiment, il faut le dire, rien ne me dégoûte plus que cette « pensée » politique qui s’affirme du côté des faibles, de la morale (pour le dire vite) et qui, en vérité, châtre les forces vives de la nation, dans des buts inavouables, pour son propre profit. Tout fonctionne par réseaux, par centres concentriques. Il n’y a pas de complot. L’essence qui fait tourner la machine, c’est la bêtise de chacun de nous et notre paresse.
Mon époque me dégoûte et je me sens lointaine, en exil du Naguère, même si je sais bien que notre devoir n'est pas de regretter le passé, mais d'inventer un avenir. Je ne reconnais même plus mon pays, celui de mon enfance. Il ne s’agit pas de la nostalgie propre à un certain temps de la vie ni de l’illusion du « c’était mieux avant ». Non. Pour la première fois, comme beaucoup de Français, je le crois, j'éprouve un sentiment de « liquidation totale avant fermeture définitive ». Un immense mépris et une nausée permanente inspirés par les politiques – tous ! – et les journalistes me submergent parfois. Tous, oui, ils sont complices et coupables de la faillite morale et intellectuelle de notre civilisation. Et nous aussi, en nous soumettant comme nous l’avons fait et le faisons. J’ose le désormais gros mot « civilisation » ! Nous n’avions déjà plus le droit d’employer le mot « race »… Lorsque l’on accuse et rend coupables les mots de tous les maux, cela signifie que l’on est impuissants à penser le monde et, ensuite, à lutter pour certains idéaux. Je sais que ce n’est pas tellement plus réjouissant ailleurs, en Europe, mais je pensais que mon pays serait plus résistant.
Quand un pays n’a plus de valeurs, dès lors que la morale de l’homme ordinaire, raisonnable, au cœur simple, mais porteur du juste, est perçue comme une insulte, il n’est guère étonnant que les pires intégrismes (la barbarie dont se gargarisent ceux qui, pourtant, célèbrent la Révolution française comme un grand moment de l’Histoire ou se réclament du communisme, qui fut  probablement l’idéologie la plus meurtrière au monde) se fraient un chemin dans l’esprit de personnes en quête de repères – aujourd'hui inexistants. Le terreau est favorable. 
Tout est permis, donc tout est, sans la moindre distinction, désirable et admissible, et ce, je le répète, sans hiérarchie aucune. Le problème est bien là : l’égalisation et l’indifférenciation massives, dans tous les domaines. À cela on ajoutera le renversement des valeurs : l’injuste devient le juste ; la morale chrétienne (et plus universelle qu’ils ne semblent le croire) d’hier, l’immonde bête qu’il faut mettre à mort. Il n’est même plus de genre féminin ou masculin, sinon dans l’affirmation paritaire qui ajoute un « e » à des mots qui s’en seraient bien passés, allant à l’encontre de la logique de la langue. Je me rappelle d’une connasse qui avait assistée à ma soutenance de thèse et qui m’avait déclaré qu’à présent je pourrais écrire « docteure »sur mes cartes de visite. Face à mon indignation et au mépris que j’affichai alors (babines retroussées, prête à la mettre en pièce), elle me rétorqua que je trahissais la cause des femmes, que je devrais avoir honte, etc. J’ai manqué de la cogner.
Confusion généralisée, orchestrée… Tout est prétendument une construction sociale, intellectuelle… alors… déconstruisons, déconstruisons… et assemblons tout et n’importe quoi… Nous, les Occidentaux, sommes des décadents, des monstres, et nous paierons le prix fort, car tout est lié en ce monde : le beau, le bon et le juste ; l’amour de son pays, de ses traditions, de son histoire et de sa langue.
Point besoin de religion ou de directeurs de conscience, ou encore de prescriptions républicaines (le mot « république » me porte sur le cœur, lorsqu’il sort de la bouche des politiques – de même « laïcité »). Il suffit d’écouter sa voix intérieure. Voyez-vous, je suis une fille très simple. Nous avons le sens du bien et du mal inscrit en nous. De cela, je suis certaine. En cela, je me sens, pour une fois, plus proche du Rousseau de « La Profession de foi du vicaire savoyard » (in Émile, IV) que de Nietzsche. Je ne dis pas ce que je sais, tel qu’un philosophe le ferait, mais ce que je crois et ressens en tant qu’ « individu sans importance collective ».
« Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe. »
Lorsque l’on considère que l’avortement, l’euthanasie, les mères porteuses ou le don de sperme sont des choix indiscutables et que le fait de s’y opposer ou de souligner les graves problèmes moraux que de tels actes entraînent relève, aux yeux de l'opinion majoritaire, d’une arriération mentale, de l’intolérance ou de prescriptions religieuses dépassées, lorsque l’on valorise même la marchandisation du corps, de l’être humain et que l’on réfute, toute notion de sacré, sous couvert de « progrès », il n’y a plus rien à dire, sinon on vous accusera d’être un intégriste (catholique, de préférence), un raciste, un fasciste – un ennemi en somme. L’accusation est portée de telle sorte que tout ce que vous direz sera, quoi que vous fassiez, quelle que soit votre finesse dans les nuances, une preuve retenue contre vous. Pour ma part, j’ai toujours considéré que rejeter ou barguigner la vie était, in fine, une manière de se haïr soi-même à travers tous les autres et une volonté de toute-puissance qui fricote dangereusement avec le délire. Nous sommes dans une société pornographique, avec un idéal eugénique en ligne d’horizon. Il faut l’avouer, le crier haut et fort, et, si possible, refuser cela. Le silence est coupable.
Une société sans grabataires, sans handicapés, sans trisomie 21 n’est pas, en ce qui me concerne, mon idéal. J’ai été révulsée, dans l’attente de ma fille, que l’on veuille m’imposer un test de dépistage de la trisomie. J’ai été choquée d’apprendre, il y a quelques années, que l'on forçait plus ou moins la main aux femmes pour leur faire subir une amniocentèse, afin de s’assurer, au moindre risque (risque moins élevé que celui de faire une fausse couche et de perdre un enfant sain, suite à cet examen), qu’elles n’aient pas un enfant « anormal ». Combien de femmes ont eu, ont le courage et l’intelligence de refuser ce dépistage ? Si vous attendez un trisomique, on vous enjoint d’avorter. On déclarera que c’est votre DEVOIR de le faire et vous le croirez, probablement, en toute bonne foi, ou par paresse (celle de la pensée, la même qui vous incite à allumer votre téléviseur ou votre ordinateur au lieu de lire Kant ou Dickens). « Voulez-vous, imposer une vie indigne à un être humain ? » On veut de la dignité, on ne veut que cela – de la naissance à la mort –, dans notre société pornographique, eugénique et dépourvue de morale. On vous poussera gentiment dans le dos, on dira « I. M. G. » par pudeur ! Les acronymes sont neutres et propres. On ne parle plus d’avortement depuis longtemps, mais d’I. V. G. et on le présente comme une avancée majeure pour La Femme. Si je ne nie pas du tout qu’il puisse y avoir, de mon point de vue, des avortements « raisonnés » ou « pardonnables » (viol, risque pour la mère, impossibilité psychologique d’avoir un enfant…) et si je ne condamne pas ce choix individuellement (qui serais-je pour le faire ?), je suis indignée lorsque l’on en parle comme d’un droit fondamental ou d’un progrès pour l’humanité, d’un droit qui ne mérite aucune discussion. Ce qui me gêne, vous le comprendrez peut-être, est moins l’acte que sa banalisation et son extension. Étant moi-même rescapée d’un avortement, il se peut que je ne sois pas très objective… La prostituée, qui m’a donné, bien malgré elle, la vie et m'a abandonnée à la naissance, avait déjà avorté plusieurs fois et, croyez-le ou non, sans le moindre état d’âme. Après ma naissance, elle a même recommencé plusieurs fois. Je ne dois de ne pas avoir fini dans la cuvette des chiottes qu’à un miraculeux hasard. Son cas n’est pas extraordinaire. Il existe un certain pourcentage de femmes agissant de la sorte, sans la moindre réflexion. La réponse ordinaire est que toutes les femmes souffrent de se faire avorter, comme si leur souffrance  justifiait A PRIORI l’acte ! Pour certaines, c’est le cas et elles ne s’en remettent peut-être jamais – ce qui tendrait à prouver que leur choix était mauvais. D’autres sont incapables d’accéder à cette conscience qui leur permettrait peut-être de racheter le crime qu’elles commettent autant contre elles-mêmes (d’abord contre elles-mêmes, il faut le souligner) que contre l’humanité. Que l'on n'aille pas me dire qu'avant des femmes perdaient la vie aux mains de « faiseuses d'anges » (que cette expression est ironique et ignoble !) et que cela justifie donc cette loi ! Cette justification est vicieuse. L'argument ne tient pas la route, moralement parlant. On ne peut pas défendre le droit à vivre d’un être contre celui d’un autre – à moins de nier, bien sûr, la vie dans l'embryon ou le fœtus (ce que l’on fait d’ailleurs). Cette loi exprime simplement que seul le droit du plus fort (celui qui peut s’exprimer et agir) est pris en compte, que l’enfant à venir est virtuel et donc n’existe pas. Il n’existe pas, parce qu’il n’a pas la conscience, cette même conscience que, pourtant, l’on gifle chaque jour et refuse d’entendre en soi.
Dès que l’on proclame un droit si fort (de même, ô ironie, que le « droit à l’enfant » – notamment pour les homosexuels), je trouve cela détestable. C’est un réflexe en moi. Nous n’avons droit à RIEN. Et nos devoirs ? Oui, nos devoirs ! Envers l’humanité. Envers l’humanité en nous – s’il en reste un peu…
J’ai connu, de loin, un couple qui avait eu un enfant sans cerveau, doté simplement du tronc cérébral, et qui était sourd, muet et aveugle. Les parents ont décidé (non, ils n’ont rien décidé : aucun autre choix ne leur était possible) de garder (le contraire de « jeter ») l’enfant, qui a vécu auprès d’eux jusqu’à l’âge de 7 ans. Ils avaient coutume de dire que la vie de cet enfant avait un sens, un sens pour eux et pour la fratrie, et qu’il leur avait apporté du bonheur. À l’époque, moi-même, je trouvais cela un peu fou de s’occuper d’un être qui vivait à peine. Il est vrai que le discours ambiant ne nous laisse guère d’autre alternative que la chiennerie ordinaire ou la sainteté – cette dernière étant toujours suspectée d'obscurantisme. Mais, plus le temps a passé, plus j’ai compris leur choix. En effet, l’existence de cet enfant a eu un sens, a un sens : celui de l’exemple. Il me rappelle qu’il existe des êtres courageux, qui vont au bout de leur choix et de leur conviction, que cela plaise ou non aux autres, sans peur du jugement. Cet enfant a existé pour me permettre, à moi aussi, de penser à lui et à ses parents, pour mesurer mes propres lâchetés et renoncements. Cet enfant vide du monde extérieur a le sens qu’on lui offre. Il est vide pour nous permettre de voir le fond de notre âme en lui.
« Nous en sommes là ! » Je me répète souvent cette phrase. Je retiens mes larmes. J’ai peur.
Un trisomique, à l’instar d’un vieux ou d’un handicapé, ça gêne et, surtout, ça coûte cher à la société. La triste vérité est là ! L’histoire de Vincent Lambert, qui occupe le devant de la scène, est en l’illustration. Ses parents, sa mère surtout, sont conspués, parce qu’ils refusent un assassinat. On se presse d’ajouter, pour apporter implicitement la preuve qu’ils sont tarés, qu’ils sont des « catholiques traditionalistes », ce qui sous-entend des intégristes, à savoir des gens aveuglés par l’irrationnel. À eux, on dénie toute souffrance rédemptrice et tout choix.
Et si la vérité était autre ? Laissez place à ce doute, un seul instant. Vous êtes emplis de la certitude d’avoir raison – moi aussi, mais peut-être pas de la même certitude.
La bêtise de ceux qui font et la lâcheté de ceux qui ne disent rien ne sont que paresse. Cette « graisse » autour de l’esprit dont parlait, un jour, dans un entretien, Brel. La bêtise s’exprime par la répétition en boucle – écholalie – des mêmes « éléments de langage » et la lâcheté par le silence, devenu alors complice.
Je n’évoque pas les intellectuels. Il n'y en a que très peu et ceux qui ont le courage du parler-vrai sont la plupart du temps muselés de fait ou par la peur du lynchage via les médias et les « réseaux sociaux » – lesquels, ô progrès du XXIe siècle, permettent au premier imbécile venu de propager dans le monde entier son inculture et les produits de son manque de matière cérébrale (lui, il a pourtant un cerveau, contrairement à l'enfant évoqué plus haut !). Cette peur d’être banni prend la forme d'une autocensure très puissante et fort efficace. Ceux qui ont parlé sont morts médiatiquement.
Je pense notamment, dans un autre registre, à Richard Millet, un homme courageux, l’un des seuls écrivains français dignes de ce nom, et à la pétition rédigée contre lui. Tous ceux qui l’ont signée et relayée n’ont pas une once de son intelligence ni de son talent. Ils ne l’avaient même pas lu ou, s’ils l’avaient fait, c’était pour faire semblant de ne pas le comprendre. Je me retiendrai de qualifier ces vendus et ces abrutis. Ils devaient se sentir beaux et propres comme un militant gauchiste, ce jour-là ! Ils ne méritent pas mes insultes, surtout pas l’instigatrice, littérairement insignifiante, de cette cabale. Millet est un exemple parmi d’autres. Le lynchage est à la mode.
Deux choix, par conséquent, demeurent : être une ordure à la solde des diverses idéologies, mises en place, très lentement, très pernicieusement, et ce, dès la maternelle – car l’école est un instrument de propagande –, ou bien être banni et fusillé. En effet, cela fonctionne ainsi. Attention à ce que vous pensez, car la pensée est devenue délictueuse ! Le mieux est de continuer à ne plus penser et de vous gaver de mauvais livres, de musique électronique et de télé-réalité ! Et, surtout, n’oubliez pas de consommer. Je consomme, donc je suis !
Dès que vous dissonez un tantinet, vous êtes désormais repéré. Google sait tout sur vous. L’État encore plus. Peu importe : le peuple donne déjà tout à Facebook. Je me souviens de cette journaliste du service public qui parlait de « rééduquer » tous ceux qui n’étaient pas « Charlie ». Par parenthèse, moi je ne suis pas du tout Charlie, mais bien davantage professeur Choron, qui, lui, au moins, était drôle !
La liberté d’expression des uns ne doit pas être le bâillon des autres. Que serait-il advenu si les mêmes crimes avaient été commis dans une autre rédaction, n’ayant pas la faveur de Ceux-qui-ont-raison ? Une vie est une vie, non ? Un crime est un crime. Ou, alors, il faut admettre que ne méritent de vivre que certaines personnes – celles qui pensent ce qu'il faut et comme il faut. Je sens que, de suspecte, je passe définitivement au rôle de coupable ; pourtant, vous ne savez rien de mes opinions, mais vous croyez le savoir. 
La liberté d’expression est variable, mobile... Elle s’exerce toujours contre une autre liberté d’expression possible ; et définir ses limites est toujours un exercice qui comporte une nécessaire dose de mauvaise foi. Il faudrait donc lui donner un autre nom. La liberté d’expression est le permis de penser de certains privilégiés.
Mon problème, c'est que je n'ai pas l'esprit moutonnier et que j'ai la faiblesse de penser que ma conscience parle mieux que les idéologies creuses et si actuelles que l'on veut m'enfoncer à coups de slogans blancs sur fond noir ou de « profils » arc-en-ciel sur les « réseaux sociaux » (Dieu que je hais cette expression !) ; oui, ma conscience est plus juste que le catéchisme prétendument républicain (l'adjectif est vidé de son sens, dès lors qu’il est utilisé à longueur de journée par les politiques, afin de faire la guerre à leurs adversaires et de les épingler comme « fascistes », alors que ce sont eux, par leur mesure de rétorsion, qui sont de véritables fascistes) que l’on m’intime, à distance, de réciter, avec force menaces à peine voilées.
Je me dis alors, en respirant très lentement, que je suis heureuse de ne pas être devenue professeur de philosophie, d'avoir eu la prescience de ce que cela impliquait (j’ai mis une seule fois les pieds dans un de ces feus I. U. F. M. et cela m’a suffi !) ; j’ai eu un bref courage à hauteur du risque et j’accepte de mal finir (sans points retraite, peut-être à la rue un jour) – mais les mains propres et le cœur en paix. Être professeur aujourd'hui, en 2015, c'est être, bon gré mal gré, le collaborateur des idéologies rampantes : par exemple, « l’égalité des chances », qui n’est en vérité, que l’extermination des meilleurs élèves, le refus de l’excellence et d’un élitisme qui était, souvent, le compagnon naturel de cette noble chose que l’on nommait jadis « émulation ». À présent, mais ce n'est pas nouveau, les meilleurs élèves, à condition qu’ils aient des parents fortunés, iront dans des écoles privées hors contrat. Les autres, les pauvres, devront se contenter d’un enseignement médiocre et très limité, s’ils n’ont pas la chance d’avoir des parents capables et ayant l’envie de les éduquer et de les guider. Ce n’est pas l’explosion des mentions « Très Bien » (multipliées par 13 depuis 15/20 ans) ou un pourcentage toujours plus élevé de bacheliers qui peut faire illusion ! Ne pas avoir de mention au bac aujourd’hui signifie avoir un niveau extrêmement bas – je veux dire encore plus bas que bas – ou, exceptionnellement, le fait de ne pas être pris en charge par le système, car trop différent ou dissonant. Les autistes, Asperger ou autres, par exemple. Cela a failli être mon cas, au primaire, avant mon salut par le latin et le grec. Le niveau suffisant pour hurler avec les loups et se sentir un bon « citoyen », maniant la bonne liberté d’expression, en fervent défenseur de l’écologie (nouvelle religion) et du libéralisme moral, est donc très bas. Où l’on voit dans sa splendeur s’épanouir le cynisme des politiques… Demandez-leur dans quel établissement vont leurs propres enfants… Une petite anecdote savoureuse ? Un mec de gauche (prononcer le mot en le suçant bien) de ma connaissance, metteur en scène, qui trichait, qui était prêt à coucher, disait-il, pour que son fils n’aille pas dans l’école publique près de chez lui, mais dans une autre bien meilleure. La « mixité » sociale, comme ils disent pudiquement, c’est une excellente chose ; l’école de la République est magnifique ; oui, mais pas pour mes enfants. Sa justification, face à mon effarement : « Je ne veux pas que mes enfants paient le prix de mes idéaux. » Cela m'a laissée sans voix. 
Avoir un peuple le moins éduqué possible est le gage de pouvoir le manipuler le plus aisément possible, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas l’usage d’un ordinateur ou d’une tablette inscrit au programme de maternelle qui va arranger les choses… Au contraire. Tout cela est bien gerbant.
Que faire, alors ?
Le salut est en nous et l'a toujours été. Il ne faut pas l’attendre des autres, et surtout pas de l’école, dont il faut se méfier comme de la peste. Et je songe à Thomas Bernhard dont le propos n’a jamais été aussi vrai que celui qui est contenu dans Maîtres anciens.
«  (…) les professeurs ont toujours été, dans l'ensemble, les empêcheurs de vivre et d'exister, au lieu d'apprendre la vie aux jeunes gens, de leur déchiffrer la vie, de faire en sorte que la vie soit pour eux une richesse en vérité inépuisable de leur propre nature, ils la leur tuent, ils font tout pour la tuer en eux. »
« L'État pense, les enfants sont les enfants de l'État, et agit en conséquence, et depuis des siècles il exerce son action dévastatrice. C'est en vérité l'État qui engendre les enfants, il ne naît que des enfants de l'État, voilà la vérité. Il n'y a pas d'enfant libre, il n'y a que l'enfant de l'État, dont l'État peut faire ce qu'il veut, l'État met les enfants au monde, on fait seulement croire aux mères qu'elles mettent les enfants au monde, c'est du ventre de l'État que sortent les enfants, voilà la vérité. »
Essayer de créer du beau, un fragment de beau, là où l'on est, et avoir foi en son pouvoir de contagion. Faire de son mieux dans ce que l'on entreprend et le moins de mal possible aux autres. Ma vision est simple. Ma morale facile à suivre. Morale individuelle, mais non pas individualiste, puisque celle-là s’adresse toujours à l’autre : d’abord, à ceux que l’on aime, puis à ceux que l’on espère pouvoir aimer. 
Il est vrai que j'ai de la chance (est-ce de l’inconscience ?), car je n'ai peur de rien (en dehors de la mort de ceux que j'aime, de la mienne aussi). Ou, plus exactement, je n'ai pas peur de ce « rien » qui nous agite ordinairement et dont on se protège avec force mensonges et révérences hypocrites, sans même s'en rendre compte, puisque cette fausseté est le maître d'œuvre de nos relations avec les autres, depuis le plus jeune âge. L'ignoble petit jeu social… Le banal et sordide jeu du paraître, de la danse du ventre – celle des diplômes, du statut social, des signes extérieurs de richesse ou, pire, de la morale qui s'affiche (être du bord politique qui vous donne la « carte », si possible, je le répète, ou appartenir au bon réseau)... Le jeu, où la seule règle est de ne jamais perdre la face devant le parterre de spectateurs et de bien poser. Je suis mauvaise joueuse. J'adore gagner, mais selon mes règles que je suis seule à connaître, et je déteste par-dessus tout tricher. Je m'expose, la peau à vif, et je me contrefous de plaire ou de déplaire. J'entends être le plus libre possible et refuse que l’on pense à ma place, en m’indiquant avec empressement et sévérité ce qu’il est bon de penser et de dire.
Ne les écoutez plus, mes amis ! Révoltez-vous, indignez-vous, mais pas avec ce con en carton-pâte de Hessel, mais dans le silence de votre cœur et faites éclore en vous le courage d’être un homme ou une femme, qui sait le véritable sens du mot « dignité » !
Ayez aussi l’amour de la bonté !

En ce qui me concerne, je vais essayer d’y croire et, mieux encore, de le vivre.
vendredi 14 août 2015

... une critique de ce roman graphique et un entretien avec son créateur, Stephen White aka Stref, seront publiés ici même.

D'ores et déjà, je peux vous dire que ce livre est épatant, à bien des titres ! Mais vous le savez déjà, si vous lisez mon almanach barrien, ici ou .  

Mon prochain volume de traductions de Barrie se porte assez bien. J’espère mettre au monde un beau recueil de ses « œuvres de guerre », afin de montrer une autre facette de sa personnalité. Mon choix des titres à traduire en priorité a toujours été dicté par la volonté de placer Sir James sous une lumière ou une autre, de donner envie de le connaître. J'ai de bonnes raisons de croire que j'en aurai terminé avec ce nouvel opus à la fin de l'année. Ensuite, je ferai publier trois de ses romans ayant Thrums pour cadre, puis quelques pièces. Spécialiste des causes perdues d’avance, je persiste et signe. J’aime Barrie de toute mon âme et je me moque qu’il ne soit pas très lu ni à la mode. Pendant ce temps-là, paradoxalement, des peu scrupuleux profitent de mon travail (je viens de découvrir un site, qui reprend une partie de mon propre site et une partie de mes travaux publiés, mais la personne a tout de même eu la grâce de me citer). Grand bien leur fasse ! Je préfère ignorer les nuisibles, en ce moment. La joie augmente ma puissance d’exister (ou d’agir) et la tristesse la diminue, disait l’ami Baruch. Alors, cultivons cet état qui est le mien actuellement !
Mes livres plus personnels ont également retrouvé un nouvel élan, après ces mois difficiles, alourdis par mes actions (c’est loin d’être terminé !) contre le pâle metteur en scène ayant volé mon travail. J'espère d'ailleurs que ce dernier et ses petits copains seront condamnés, s’ils persistent (ils ne manqueront pas de le faire, c’est le propre de la bêtise), et de même les théâtres qui ont acheté mon travail, sans le savoir ou sans vouloir le savoir... La dernière trouvaille du gredin : la pièce est désormais une « œuvre collective ». En effet, il ne peut prétendre à aucune création, puisqu'il est incapable d'écrire deux lignes sans les souiller de dix fautes et il ne connaît goutte à l'anglais. Partant, il demande l'aide de son équipe, qui n'est guère plus solide que lui dans ce domaine. Comment peut-il accepter de contempler le reflet que sa conscience lui renvoie, après ses divers forfaits ? Mystère ! Je crois en la conscience humaine, qui existe probablement en tout être humain, même chez le froid psychopathe. Je sais également que nous pensons autrui à travers le prisme de notre propre vision du monde et de l’âme humaine et qu’il nous demeure, en dernière instance, étranger et inconnu…
Si je retourne au théâtre, après ces expériences sordides, ce sera pour mettre en scène « mon » Barrie, mais aussi Platon. Un de mes anciens projets, toujours vif en moi, me titille : retraduire et adapter Gorgias. Je sais exactement quelle mise en scène créer. Mais il faut trouver des financements pour ce dernier projet et je ne suis guère douée pour cela.
Je n'ai jamais fait aucun compromis dans ma vie, je n'ai jamais eu une activité salariée, j’ignore tout de l’état mercenaire... Je suis peut-être une handicapée de la société, un anachorète – très certainement... Misanthrope aux yeux de certains, je ne suis pourtant qu'une fille qui refuse de faire semblant, et ce, non pas par excès de morale, mais parce que, tout bonnement, cela me fait mal. Alceste est mon ami ; je n'ai pas envie de me moquer de lui, car je comprends sa quête, qui est celle de l'absolu. Mon problème est le suivant : je ne peux travailler avec autrui que si je ressens de l'amitié pour la personne concernée et si le rapport est aussi pur que possible (sans les mensonges ordinaires ou de circonstance, par exemple). J'ai eu la chance d'avoir, très jeune (16 ans et demi), trouvé un mari parfait pour moi. J'ai cru et crois toujours que le monde entier doit être à l'image de cette perfection initiale (l'étalon-mesure de tout le reste) dans ma relation à lui. Ce n'est pas un choix, c'est une nécessité pour moi. C'est cela ou je crève. Ce n’est pas une pose. Hélas ! Je suis à vif. Je me protège ainsi : en cultivant le meilleur des relations humaines et en fuyant tout ce qui ressemble à des liens un peu faux ou mondains, là où peut s'infiltrer tout ce qui me révulse. C'est comme un poison pour moi.
On pourrait croire que je suis condamnée à être souvent déçue. En amitié, ce n’est pas le cas. Mes amis véritables, ceux pour qui on peut donner un rein ou un morceau de soi, je les connais depuis l’enfance, l’adolescence. Ils sont toujours là. Quelques autres sont venus après, mais pas plus de trois ou quatre – dont ma jumelle. Les relations amicales, c’est autre chose. Je sais, en général, à quoi m’en tenir et leur accorde une place réelle, mais limitée. Il y a toujours moyen pour le lien de s’étoffer. La preuve de ma foi est là : je laisse sa chance et sa place au possible.
Je conçois que peu d'êtres puissent comprendre cet impératif catégorique, notamment lorsque je l'exprime aussi ouvertement. La plupart du temps, cela passe pour un enfantillage, un idéal qui confine à l'illusion ou, pire, à un aveu de faiblesse ou à un désordre psychique. Je n'ai rien à perdre, car je n'attends rien qui ne soit donné par l'âme entière et non du bout de cette dernière, donc il n’est rien qui puisse freiner mon besoin viscéral de dire ma vérité intérieure et de tout jauger à l'aune de mon exigence – qui, souvent, fait peur. Mais la personne envers laquelle je suis la plus exigeante, c'est moi. Je suis mon meilleur ennemi. La majeure partie de mon mépris, j'en suis bel et bien la destinataire. Tout est simple avec moi. Je ne joue pas, alors que tout nous porte à le faire, constamment : chez le boulanger, à la sortie de l’école, au café… On tient son rôle, n’est-ce pas ? J’essaie, néanmoins, de paraître « normale », de respecter les règles implicites, d'être un être de surface quand il le faut, mais cela me demande un grand effort et je suis incapable de tenir longtemps. Et, à quarante ans passés, j'ignore toujours comment jouer, sans pour autant faire l'effort d'apprendre, car je sais que j'y perdrais l'essentiel.
Non, je ne joue pas. Je ne sais pas y faire. Ce n’est pas tous les jours aisé pour moi de côtoyer les autres. En vieillissant, j’apprends à ne pas toujours dire TOUT ce que je pense. Mais tout ce que je dis, je le pense.
À mes risques et périls. Pour mon bonheur aussi, parfois. Lorsque j'étais enfant, encore assez petite, on m'affirmait, le regard entendu et le geste coupant, que je changerais. Les grandes personnes veulent toujours tuer en l'enfant ce qu'il a de meilleur, par vengeance, parce qu’ils se sentent coupables d’avoir assassiné, en eux, leur propre enfant. Ils formulent, dans le silence de leurs tourments, le souhait que tous partagent leur infortune. Je n'ai pas changé. Ensuite, on m'a dit que l'intelligence était l'adaptation au réel, tout en supposant que ce réel était, par conséquent, tissé de mensonges, de compromis ordinaires, de rapports flous avec les autres, etc. Je ne peux l'accepter aujourd'hui plus qu'hier.
Je suis donc un enfant. Je suis donc stupide. Suis-je vouée à n’être qu’une ratée aux mains propres ? Oui, certainement. Tant pis. Ce n'est pas de l'orgueil aveugle, mais une impossibilité à être autre.


(Sublime, sublime Classe morte...)




jeudi 9 juillet 2015

{En arrière-plan, étude de J. M. Barrie par Brian Garofolin. J'ai des « baggy eyes », à l'instar de Sir James ! }

{Détail d'une photographie glanée sur le net. Source : ici.}


Je dédie ce billet à ceux qui m'ont toujours témoigné de la tendresse dans les épreuves, alors même que je n'étais guère disponible pour eux – notamment à Anne D., à Jean-Christophe B. et Jean-Pierre B. ! Reconnaissance éternelle. Merci également à mes amis intimes et surtout à ma famille : je suis chanceuse de vous connaître, de faire partie de votre vie. Je vous aime.

***

L'un des premiers titres de mon adaptation du roman de Barrie était L'histoire de Timothy White, puis vint Peter Pan et Timothy White. Les autres titres, je les aimais beaucoup moins, ils sentaient déjà le compromis et la peur de ne pas être comprise... C'est toujours mauvais signe... Le personnage principal de cette pièce n'était certes pas Peter Pan, que ce soit le premier (in The Little White Bird) ou le second du nom (la pièce, Peter Pan or The Boy Who Would Not Grow Up, ou le roman, Peter and Wendy), l'un étant comme l'esprit ou une extrapolation de l'autre selon moi, 



{The Pipes of Pan, Clarence H. White}


{The Beautiful is Fled, Charles Sims} 

mais bel et bien Timothy, l'enfant rêvé, l'enfant-phylactère du Capitaine W—. L'enfant blanc était l'enfant-oiseau, sorti d'un œuf non fécondé par le Temps. 





 {Source qui m'est inconnue.}


De Peter Pan, je n'ai jamais vraiment eu le souci, je dois l'avouer, parce qu'il m'a toujours semblé qu'il cachait, de son ombre taillée dans une peau morte ou faite d'ailes brisées, le secret de l'histoire, en attirant tous les regards vers lui. Peter Pan nous rend aveugles, malgré lui. Barrie se montre habile dans l'art de la diversion. Quelque chose se tramait en arrière-plan, je le sentais ; de même, le Capitaine W— pinçait les cordes de la grande harpe du Temps et jouait autant du conditionnel passé que du présent ou du futur antérieur, emmêlant les fils du récit, pour mettre prendre dans son licol le lecteur – par nature, toujours naïf. C'était lui et Timothy, qui menaient la danse, entourés d'une farandole d'enfants aux visages pâles – magnifique procession funèbre ou danse macabre, parmi lesquels Peter Pan, un peu en retrait pour mieux nous atteindre. Timothy, l'enfant blanc et Peter, l'enfant contrasté, fils difforme et orphelin de Chronos et d'Aiôn ; oui, ces deux-là formaient un duo à distance. Timothy, l'enfant de l'unique Jamais, et Peter – peut-être le rejeton (la fleur) du Jamais et du Jamais-Plus. 
Timothy, l'enfant du Capitaine W— ; Peter, l'enfant d'un Barrie confondu avec sa persona ; et pour finir David, l'enfant de chair et de sang, qui donne la main à ces (ses ?) deux eidôla, voilà une trinité parfaite : l'imaginaire, le symbolique et le réel. Le Capitaine W—, Barrie et Pilkington étaient une autre trinité – un nœud gordien. Ce qui correspond exactement aux trois niveaux d’un texte, qu’il soit théâtral ou romanesque – voire qu'il relève de l'essai philosophique... 

Hypoderme, derme et épiderme... 

Barrie est platonicien... «... because the good is the beautiful...» Saint Augustin dit la même chose. Et le beau, selon moi, est porté par l'image. 

L'image est l'entrée du Jardin, quel que soit le symbole dissimulé dans ce mot.


{Entrance to the Garden, Clarence H. White}


{Entrance to The Lawns, SwindonWilliam Hooper}


Je travaille toujours à partir d'images, collectées principalement sur Tumblr, Pinterest, Flickr... Cela commence par désœuvrement ou impossibilité d'écrire et cela se termine en pages salies – d'encre ou de larmes. Je recueille ces photographies dans des herbiers virtuels, les imprime parfois sur papier glacé et les colle dans des cahiers à spirale. Chaque image est une étape sur un chemin qui me conduit à la suivante. Il y a une progression autant psychologique, relevant de l'humeur, d'un état d'esprit volatil ou d'une complexion, qu'issue d'une forme de réflexion. En moi, ce sont toujours des images qui provoquent les mots.

Voici quelques-uns des clichés qui m'ont permis d'écrire l'adaptation et une partie de ma biographie en cours de Barrie :

{James Jarché}
{Source qui m'est inconnue.}

{Source : ici.}

{Source : ici.}

{James Jarché, «Dance Group Figure Study», pour le Daily Herald.}

Je n'ai jamais pu imaginer les enfants des Limbes, les petits oiseaux blancs, autrement que sous la forme de silhouettes dansantes, raffinées –  de gracieuses flammèches. 

Le soleil, le feu et les ombres...

Le chapitre XVI (nombre ô combien symbolique) du Petit Oiseau blanc, nommé « La Dédicace », où est exposée la philosophie barrienne de l'Ombre et de la Substance, ne laissait aucun doute sur l'intention platonicienne de Barrie. Tout cela était cousu de fil ou de fils blanc(s). J'avais en tête une scénographie très tranchée, en noir, gris et blanc (l'intériorité de l'esprit du narrateur dans lequel on devait pénétrer), éclaboussée, ici et là, de couleur (les Jardins, tout ce qui devait incarner l'extériorité),  et une idée assez précise de la manière dont il fallait occuper la scène, imaginant aussi bien les lumières que les costumes. J'ai cru longtemps en un projet, que j'ai ensuite dénoncé, puisqu'il trahissait, dans les détails (on sait que le diable s'y loge), ce que je voulais dire de Barrie et de son oeuvre et ce que je pense, honnêtement, être d'abord le propos de Jamie. 

Selon moi, le théâtre,  mais cela est valable pour tout art, est une affaire de vision et de morale. La morale découlant de la vision que l'on doit servir, construire, sans trembler, mais la précédant aussi. 

Porter le deuil de ceux qui ne sont pas... et ne seront jamais ; porter le deuil du Jamais. Au conditionnel passé. Lui donner, peut-être, une existence au vieux mode optatif grec. Voilà une idée assez barrienne de mon point de vue, et l'amorce, avec d'autres pensées plus personnelles liées à mon enfance, de mon adaptation théâtrale du Petit Oiseau blancJe tirai par les pieds le Peter Pan de Barrie des Limbes de l'inconscient, des Limbes de mon catholicisme, des Limbes de textes secrets ou inconnus de Barrie... Et, par une assez extraordinaire concordance de vues et de voix, j'entrelaçai Pontalis, que je lis depuis longtemps, et Barrie. Ce fut le début de ma vision enfin solidifiée, celle sur laquelle repose l'adaptation en question et les livres, personnels cette fois, à venir, dont je vous parlerai un autre jour...



Il y a une correspondance très intéressante entre Barrie et lui en ce qui concerne le thème de l'enfant mort (ou plus exactement ce que, moi, je nomme « l'enfant blanc », à savoir le non-né, le fils du Jamais, le « même-pas-virtuel », celui dont l'existence est négative). Les premières pages de l'autobiographie de Nabokov, Speak, Memory, 


illustrent aussi cette idée. L'auteur de Lolita explique qu'enfant, songeant qu'il y eut un temps où il n'existait pas, en regardant des vieux films de famille, y apercevant sa mère qui l'attendait, il aurait aimé que l'on portât le deuil de lui – oui, lui, l'enfant non encore venu. 


J'ai planté dans mon imaginaire (et le processus est encore en marche à ce jour) les germes des Limbes et, au moment, où je traversais ce non-lieu, je lus ce livre de Pontalis (auteur toujours cher au cœur et important pour l'esprit – les miens en tout cas)... 

« Horizon illimité de l'enfant des limbes ! Je le vois porté par l'eau calme d'une rivière ou d'un bras de mer, flottant doucement entre le sommeil et l'éveil. Il n'a pas connu la succession des jours, des saisons ni des siècles, il n'a pas d'âge ou il les a tous. Aucun nom ne lui a été donné, il est l'enfant sans nom. Dépourvu de parents, est-il même vrai qu'il puisse être qualifié d'enfant ? Il n'a pas l'usage de la parole mais, resté sans voix, voué au silence, il entend toutes les musiques. Sans doute ne voit-il pas mais il est plus voyant que nous, tout comme cet aveugle-né d'une nouvelle que j'ai lue hier soir avant de me transformer à mon tour en voyant quand j'aurai les yeux clos. Il n'a pas d'histoire, ignorant tout de son passé et de son futur. Il ne connaît que son présent qui l'ouvre à tout ce qu'il n'est pas mais pourrait être : il est cheval sauvage et chat dormeur, arbre et oiseau, tous les oiseaux sauf les prédateurs, brin d'herbe des prés et navire, lac de montagne et chemin creux, océan et nuage, le vent, la pluie, la neige, poisson volant, prince et vagabond, caillou et fleur et même caillou-fleur. Parfois il s'octroie le privilège, lui qui ne peut pas dire "moi", l'immense bonheur de n'être rien.
Aucune forme ne lui est étrangère puisque le temps ne lui a pas été accordé d'en acquérir une sur notre terre. Il peut même n'en prendre aucune, préférant n'être qu'un entrelacement de lignes, une tache d'encre, ruban de couleurs, ondulations de sable.
Je lui prête le pouvoir, à ce délaissé des humains, à ce méconnu de Dieu à qui la douceur et le malheur de vivre ont été refusés, de se créer indéfiniment. Je l'imagine, cette petite chose immobile, sous les traits d'un grand migrateur. Je le veux plus libre, plus innocemment délirant que je ne le serai jamais. A-t-il été expulsé de la vie ou est-ce lui qui en a pris congé ? »






{Hélas, je ne connais pas la provenance de cette image qui résume si bien certaine idée barrienne.}

Peter et Timothy sont de l'espèce « enfant blanc », même si Peter a un peu plus d'existence que Timothy, car Barrie lui donne vie en le projetant hors de lui, tandis que Timothy lui demeure prisonnier du secret du cœur et de l'esprit du narrateur. Timothy ne sort pas de la boîte qui sert de cœur au narrateur. Le Capitaine W— le fait parler, mais  Timothy, en vérité, ne s'exprime jamais ; et, dans ma pièce, j'ai outrepassé ce silence. Peter, lui, parle trop, mais il est «ventriloqué » par Barrie. Il n'a peut-être rien dans le ventre... Et, même si Peter est l'enfant qui ne vient pas, il est tout de même venu... Tandis que Timothy, lui, est l'enfant attendu toute une vie, définitivement en vain.

C'est cette relation Timothy/Peter, l'enfant non-né/l'enfant qui aurait pu naître (il y a, là, une nuance) qui est au cœur du Petit Oiseau blanc. Peter est l'enfant abandonné, rejeté, mais symboliquement. L'enfant mal rêvé ou l'enfant, par exemple, d'une fausse-couche... Timothy, lui, possède la perfection du conditionnel passé.

David, lui, est d'une autre espèce, il est un « enfant de la nature » (ainsi qu'il est dit dans le texte), un enfant né, de chair et de sang, tandis que les deux autres sont des enfants des Limbes, mais pas tout à fait des mêmes Limbes. 

Qu'est-ce que le Jamais ? demandez-vous.

Voici venir l'enfant !
Voici venir le Jamais ! 
L'un ne va jamais sans l'autre. 
L'enfant est toujours un Jamais.

Cela, j'y songe aujourd'hui, sonne comme un écho à cette traduction (un peu inexacte) de Sophocle (Œdipe Roi), évoquée à la fin de Trois souvenirs de ma jeunesse du grand Arnaud Desplechin : 



"Enfants, où êtes-vous désormais?"


{David Hurn}


Mon adaptation était une réponse à cette question : nulle part ; et nulle part est plus vrai qu'ici ou là. Il s'agissait de définir ce non-lieu plus réel que le réel.

Et la toute première image qui m'était venue était celle d'un enfant qui portait une horloge dans le dos. Mais j'imaginais, moi, une horloge sans aiguilles !





J'imaginais  des enfants non nés entourant Barrie et parés de la sorte :








ou encore de cette façon, un peu fantôme, un peu canaille, un tantinet déguisé :

{Willy Ronis}

Voilà ce que j'avais et ai encore en tête pour ma pièce, pour certaines scènes... Je pense à des Limbes en papier mâché... Je rêve d'une immense fenêtre mouvante. Je pense à une cage à oiseaux avec un oiseau mort à l'intérieur recouverte en partie d'un voile noir. Je pense à des ombres danseuses et dégoulinantes d'encre ou de sang noir, comme celle de Pilkington – qu'il est criminel de trop incarner et surtout de présenter littéralement en miroir avec Barrie, lequel – guerrier, en la circonstance – tenait à distance tous ses doubles... Voilà d'ailleurs l'une des raisons pour laquelle je n'ai pas voulu poursuivre avec le metteur en scène cité précédemment – vous savez, Rémi Prin, le Plagiaire qui se sert toujours de mon travail pour vendre un « nouveau » spectacle. Je songe à un Barrie qui se vide de son souffle et de son encre, de son sang peut-être. Tout créateur est un Christ. Je pense à mille choses... À une sorte d'opéra... Tout cela, je l'espère, sans lâcher le sens secret de l’œuvre barrienne et en m'appuyant sur ses textes et ses inspirations connues.

Mais... L'erreur est toujours celle des concordances ratées, in fine. Dans la vraie vie et dans les interprétations... Sur scène aussi.

Barrie n'est pas le Capitaine W—, pas plus que le Capitaine W— n'est Pilkington, mais tous sont des images projetées d'une certaine psyché, voilà la raison pour laquelle je désirais trois comédiens pour ces trois rôles et un Pilkington nourri d'ombres, uniquement. Et le personnage principal était, in fine, le Livre !


{Il s'agit d'un livre de couture ! Plus d'informations ici.}


Puissé-je avoir le temps de vivre pour faire éclore tout cela. 

Grandir fait mal, parce que grandir signifie toujours mourir. Il faut s'alléger de tout, de soi d'abord, pour s'envoler. Deux est le début de la fin, comme le bonheur trop éclatant de l'instant est la certitude d'un chagrin à venir, plus violent encore. Alors l'enfant écrit déjà, très tôt, des mensonges pour l'adulte qu'il deviendra et il les dissimule dans des promesses qu'il se fait, pour plus tard, tout en sachant qu'il ne les tiendra pas (mais elles le retiennent un peu, elles — ailleurs). Et tout cela n'a pas d'importance, car tout n'est que jeu, pense-t-il.  C'est notre tragédie. Mais il y a bien pire : ne pas vivre, ne pas naître à soi et aux autres. Le véritable sens du Jamais chez Barrie est là, dans ce pinçon du regret. 
Barrie plus réaliste que fantaisiste. Eh oui !

Il faut surtout lire le chapitre IX du Petit Oiseau blanc pour comprendre ce qu’est, en substance, le réalisme pur et dur de Barrie. Le lire au premier degré, puis comme une allégorie. La jeune fille qui vit là-bas, dans la hutte, cachée par la brume, dans le bleu des cimes, tendre âme incarnant l’amour perdu et désormais inaccessible, c’est la vie secrète se montrant sans voile à la jeunesse, à la jeunesse porteuse du pain dont se nourrissent tous les enfants : le rêve, le mythe… Puis la jeunesse s’en va et nous laisse nus et naufragés. 



{Colette Saint Yves}


{Source qui m'est inconnue}

J'avais imaginé cette jeune fille ; elle devait ouvrir ma pièce, fendre l'espace de sa course éperdue, et porter dans sa main un sourire volé. Le sourire volé, c’est l’âme dérobée par le Jamais et, de ce sourire disparu, naît une Ombre en forme de livre. Et cette histoire universelle est contenue dans le mot anglais romance. La vie et l’œuvre de Barrie sont des romances et nous en sommes les héros (et les hérauts) – sans le savoir… Voilà ce que je voulais dire dans cette adaptation et il ne manquait pas grand-chose (mais cela manquait cruellement) pour que mon rêve soit épais et presque réel. 

J'ai beaucoup songé, à la suite de Barrie, à Charles Lamb. Puis à Kipling et à son extraordinaire nouvelle, They



{Traduction issue du tome III des œuvres complètes dans la Pléiade.}

Barrie admirait Kipling et la réciproque me semble vraie. Il y a comme un écho de l'un à l'autre dans ce texte. C'est flagrant. La nouvelle de Kipling est postérieure de deux ans au Petit Oiseau blanc, mais il y a un tel lien de parenté entre les deux que c'est troublant. Kipling avait perdu une petite fille de six ans (Josephine). La nouvelle de Kipling décrit une demeure dans laquelle vivent des enfants morts auprès d'une femme aveugle, sans enfants, mais au cœur maternel. Celle-ci les a attirés dans sa demeure sans que l'on sache pourquoi ; elle-même, elle ignore la raison véritable de leur venue. Elle les entend. Seuls ceux qui ont perdu un enfant peuvent les voir. Le narrateur, un beau jour, se trompe de chemin au cours d'une promenade et se retrouve face à ce manoir. Il y reviendra trois fois, avant de comprendre, avant qu'une main ne le frôle... C'est un peu le pays des enfants tombés dans l'autre monde, le monde des Limbes (qui ont des degrés), tel que je l'ai conceptualisé (le vilain mot) intérieurement, puis construit dans mon adaptation. Ces enfants-là sont des fantômes, ce sont ceux, nous dit Kipling, qui « se promènent dans le bois »...



{Traduction issue du tome III des œuvres complètes dans la Pléiade.}

Il y avait encore de la place pour mon adoré Valery Larbaud




 et pour l'extravagant et délicat Jules Supervielle. 


Et à Gide, qui, lui aussi, aimait les oiseaux... 

Ma jolie spirale creusait...
Oui, se creusait le sillon...

Je relisais certains passages de Platon et de la Bible auxquels faisait référence Barrie (quand je pense que le metteur en scène évoqué plus haut n'a jamais eu l'idée de faire l'exégèse des noms dans le roman : David, Mary, Salomon, etc. Et le cœur content de Salomon ?). Je glissais ces notes, ces sensations et interprétations diffuses dans le texte, sans le dire. Je ramifiai. Je ne fus pas comprise. Évidemment ! Comment un metteur en scène qui n'a jamais lu la Bible, qui manque cruellement de culture élémentaire, qui ne connaît goutte au grec ancien (ne rêvons pas !) et pour qui la littérature anglaise est une terra incognita aurait-il pu me comprendre ? Il n'a jamais lu une ligne de Barrie dans le texte, pas même l'admirable livre d'Andrew Birkin. Non, il ne sait que piller et « se la jouer » metteur en scène et artiste. Loin de moi l'idée de vouloir humilier autrui, même le dernier des gredins ; mais, enfin, mettre en scène, c'est effectivement aller au charbon, c'est étendre sur scène une vision que l'on a tissée millimètre par millimètre. C'est une toile que l'on tire de soi, comme la soie que sécrète la chenille pour devenir chrysalide. Ce n'est pas quelque chose que l'on vole aux autres pour, ensuite, prétendre le détenir en propre.

Je suis retournée en enfance pour lire, pour traduire, pour adapter Barrie. 
J'y ai retrouvé les croquemitaines qui volent la peau des enfants. Les croquemitaines sont des impuissants, tout comme les plagiaires : le plagiaire, à l'origine, est celui qui vole les enfants... Belle ironie, non ? Mais au plagiaire, gageons qu'il ne restera qu'une peau morte, car on ne peut s'enter sur l'Enfance (ou le talent) lorsque l'on en est dépossédé. Il ne faut jamais avoir peur des croquemitaines ou des lâches : ils ne se nourrissent que de votre doute. 




 {Source qui m'est inconnue. Les chemises de nuit des enfants des Limbes devaient symboliser des peaux. Le metteur en scène a donné à « Peter Pan » un grossier tissu éponge qui évoquait davantage, lorsqu'il était réduit à sa portion congrue, une couche-culotte qu'un vêtement fait d'éther et de soleil, à l'image de ceux qui m'inspiraient :


Su Blackwell


Ebru Sidar

Adam Fuss... }


Oui, j'ai retrouvé, au cours de mon existence et de ces connes expériences théâtrales, les croquemitaines. Ceux qui vous obligent à grandir à coups de trique. Pilkington et d'autres, bien pires, car sans autre but que la triste gloire désirée par les ventres vides. Mais j'ai appris et je suis là : au milieu d'un roman, d'une biographie, d'un essai, de traductions... Vivante et délirante de foi ! Je suis nietzchéenne, pas comédienne ni metteur en scène du talent des autres ; je suis une guerrière, pas un être de plâtre et de pacotille. Alors, merci !


{Source : ici.}

Mon Pilkington avait une canne à pêche et une toise comme attributs. Ce n'est pas M. Prin qui a inventé cela. Mais Pauline Chase qui m'a inspiré l'idée ! Eh oui... 

{Source : ici}



{James Jarché, 
Policeman Chasing Naked Boys by the Serpentine (1923)}

 {Hulton Getty Picture Collection série 1920 p 114.}

Les Enfants des Limbes ont cette chance que personne ne peut leur ôter la royauté... 
Ils sont éternels : éternellement désirés, éternellement regrettés, éternellement aimés.

{Frank Meadow Sutcliffe}

{Frank Meadow Sutcliffe}

{Source qui m'est inconnue. J'imagine Peter Pan et Mary Rose à travers cette image !}

{Source qui m'est inconnue. Peter, seul à jamais, piégé dans l'Entre-Deux, libre comme un oiseau...}

{... et le cœur pourtant content ! Source : ici. }

Et nous ? Sommes-nous réconciliés avec nous-même(s) ?

Probablement pas, mais nous sommes heureux et les mains tachées d'encre. 

À choisir entre l'amour ou la peur, pour guide, je choisirai toujours l'amour – à savoir le viscéral. J'élirai le chant qui vient du ventre, car les mères et les écrivains ont cette puissance monstrueuse, vitale, qui fait défaut aux pleutres et aux tristes sires de banlieue... 

N'oubliez pas, amis, que la vie est BELLE !

...

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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