Les roses de décembre...
« Vous cheminez parmi l’étrange, sans le savoir. Vous marchez et parlez avec ces spectres, pensant qu’ils appartiennent à votre monde, jusqu’à ce que, peut-être, ils vous jouent de sales tours… » (J.M.B.)

Où il est question de JAMES MATTHEW BARRIE (qui donne son nom à ce JIACO), de littérature (en particulier victorienne, mais pas exclusivement), de cinéma, de philosophie et de quelques autres petites choses qui font de mon existence un berceau pour les fées ... [Photographies offertes par Andrew Birkin - Possesseurs de MAC, utilisez de préférence SAFARI pour lire ce Journal Intime à Ciel Ouvert ! Les commentaires anonymes sont systématiquement effacés.]

mardi 10 juin 2008
Paper Moon (1973)
Un ami très cher m'a offert ce film lors du dernier Noël. J'ai mis un certain temps à en parler, tant je fus touchée par cette histoire et surtout par la manière dont elle est racontée, sans fausse pudeur ni sensiblerie déplacée. Etant une personne plus distanciée avec ses émotions qu'il n'y paraît, il ne m'est guère facile d'analyser ce qui parle autant de moi, car bien sûr le personnage féminin du film, la petite fille, Addie, c'est moi... Oh si ! Il aurait fallu me connaître lorsque j'avais son âge pour s'en rendre compte...


Peter Bogdanovich, dont je ne sais pas grand-chose, signe ici un chef-d'oeuvre. Je n'ai pas peur du mot, tant ce film est parfait. C'est l'un des dix films qu'il faut avoir vus avant de passer de vie à trépas.

Rien de moins.

Paper Moon est un film qui possède une certaine crudité (dans le langage, dans la réalité évoquée sans fards) et une cruauté affirmée, bien que l'histoire soit présentée sous le mode éveillé de la comédie - galonnée de drames, bien sûr, mais qui s'inscrivent seulement en filigrane - et bien qu'elle adresse une franche déclaration d'amitié au bonheur de vivre sans rien omettre de la nature du réel (deuil, pauvreté, exploitation réciproque des êtres humains, prostitution, bêtise...).

Les premières secondes du film donnent toute la mesure du film, pendant lequel le spectateur ne cesse d'être saisi de surprise et d'émotion, car l'attente ordinaire, tant au niveau des situations que des personnages, est déçue. Mais quelles belles "désillusions" nous offre ce film magnifique ! Le titre, lui-même, finalement, évoque cette ambivalence.

Addie est une jeune orpheline de neuf ans. Le film s'ouvre sur l'enterrement - scène magistrale, filmée avec distance, ironie et une émotion ajournée, décapitée, mais, paradoxalement, plus présente que si elle était exprimée - de sa mère (une entraîneuse de bar ?) et la grossière et bruyante entrée en scène d'un homme qui pourrait être son père, qui est très certainement son père, mais qui jamais ne l'admettra pendant la durée du film, sinon par le biais du jeu de rôle (il fait passer Addie pour sa fille, quand il veut flouer des gens).
Cette attitude est d'ailleurs très révélatrice du personnage, qui ne peut pas se solidifier ni dans un lieu ni dans sa vérité intime - veut-il seulement la lire ou est-il lâche au point d'être aveugle à lui-même ? Ou bien n'est-il pas grand-chose de plus que ce qu'il donne à voir et à penser ? - et qui agit et pense à travers une persona.

Vivre, malgré tout, et ne pas renoncer. Valeurs incarnées avec force et entêtement par la jeune héroïne haute en couleurs de ce road-movie à travers le Kansas

et sur lesquelles vont venir se fissurer, mais point trop s'en faut, la désinvolture et le cynisme de l'adulte (Ryan O'Neal dans le rôle de Moses Pray), qui est davantage enfant que la fillette (Tatum O'Neal dans le rôle d'Addie). Lui, il ne songe qu'à survivre au jour le jour sur un fond de crise économique assez terrible (en escroquant à la Bible de luxe ceux qui sont moins malins que lui, sans tenir compte s'ils ont ou non les moyens de se faire arnaquer), tandis que la jeune enfant cherche à construire dans la durée un semblant de foyer. Mais elle renoncera à ce confort (à cette illusion ?), à la fin du film, car ce personnage incarne d'abord la liberté.

Ces Bonny and Clyde des grands chemins - ils auront maille à partir avec des policiers plus ou moins véreux et joueront aux bootleggers ! - cherchent avant tout à sauver leur peau et à rester ensemble (Addie veut demeurer avec celui qu'elle choisit pour père, qu'il le soit ou non; Moses, lui, demeure plus opaque quant à ses réels sentiments). Addie manifeste ce supplément d'âme - qui est autant compassion qu'intelligence - qui lui permet d'être parfois Robin des Bois (faisant payer les riches et favorisant les pauvres), tandis que son père de pacotille a pour but immédiat sa propre sauvegarde et la jouissance immédiate ; il ne fait pas dans le sentiment. L'époque ne s'y prête pas et il ne feint pas la générosité qui est, cependant, peut-être sienne. La force du film est de laisser la réponse en suspens.

La perfection, c'est le simple.
Le simple est un état presque impossible à atteindre dans le domaine de l'écriture romanesque ou cinématographique. J'ai mis des années à le comprendre.
Simple n'est pas le contraire de complexe. Le simple, c'est au contraire la complexité comprise et exposée au niveau subatomique de l'émotion et de la réflexion.
Ce film illustre parfaitement ce que peut être le simple, synonyme de vérité et de profondeur, par opposition à la mièvrerie qui flatte l'hypoderme des consciences.

On peut extraire n'importe quelle scène du film pour illustrer mon propos. Notamment, celle du chantage, où Addie somme son "père" de lui rendre les 200 dollars qu'il a réussi à tirer du frère de celui qui a causé la mort de sa mère ou bien de la garder avec lui. Ou il lui donne son argent ou il admet qu'il est son père. N'ont-ils pas la même mâchoire ? Cette scène d'une extraordinaire drôlerie est d'une richesse qui n'est pas perceptible instantanément. On ne remarque d'abord que l'aplomb hors du commun de l'enfant, mais divers points de vue sont dissimulés dans ce passage et lui donnent une épaisseur que l'on ne comprend qu'en revoyant la scène.




Addie est spéciale. Petite créature androgyne, qui fume à son âge - l'adulte n'essaie pas de la dissuader - et qui vit à travers une émission de radio et a pour modèle Roosevelt...

... va peu à peu se féminiser, dans l'espoir de séduire cet homme avec qui elle voyage... et qui n'est intéressé que par des "poules".

Mais l'homme est aveugle à ses tentatives... et pendant qu'elle se fait "offrir" une barbe à papa avec l'une des techniques de vol apprises de Moses, sacrifiant ainsi à l'enfance qu'elle subvertit pourtant dans le geste même, son "père" va reluquer une danseuse plus ou moins vêtue.

Et il refusera de poser avec elle sur la photo, avec une lune de papier en arrière-plan, rejetant ce sentimentalisme qui n'a aucune raison d'être dans leur relation.

Dans n'importe quel autre film, le spectateur aurait eu droit à une "réparation" de ce tort fait à une enfant. Pas ici et c'est très bien ainsi : ont-ils besoin de cela ? Ils ont le réel pour eux et le make-believe est sans effet. Ni faux-semblants ni moraline. Tout le contraire, avec éclat ! Le propos est à la fois dur et beau, parce que leur relation s'inscrit dans une vérité qui refuse les illusions, qui n'a pas les moyens des illusions, et qui pour cette seule raison a tous les espoirs de s'épanouir et de durer. Les maîtres de l'illusion, ce sont eux : Moses pavane devant les gens et leur vend des exemplaires dorés de la Bible - Dieu n'est-il pas la plus grande escroquerie de l'humanité ? - et arbore des accessoires luxueux ; Addie, joue de son physique d'enfant pour attendrir, et déjà la femme perce sous ses attributs de l'enfance.

Au cours de leur voyage - dont le but affiché est d'amener Addie chez sa tante biologique -, il rencontreront un personnage féminin, une caricature de femme légère et sans attaches, qui pioche dans la bourse des hommes et se fait sauter pour 25 dollars. Image possible de la mère perdue et que l'on suppose aimante, image ternie et déformée, que va effacer Addie.


Personnage léger, vulgaire, qui inspire la commisération, Trixie Delight (Madeline Kahn), ne fera donc pas le poids face à Addie, qui se débarrassera en un tour de mains de cette rivale sans cervelle.
Et ces deux-là pourront sans doute poursuivre leur route ensemble...

En tout cas, Addie finira, par la grâce de son intelligence extrême et de sa sensibilité, pour demeurer auprès de lui, plus librement peut-être (afin qu'il la choisisse, elle, pour ce qu'elle est, et non pas par devoir), par renoncer à être sa fille, pour n'être qu'Addie.




Filmé dans les années soixante-dix, le film reprend avec une grande intelligence, et seulement en apparence, pour mieux les dévoyer, les codes des films des années 30-40, manifestant par là une nostalgie décalée, peut-être plus poignante et sincère que bien d'autres... Le film joue en permanence sur l'idée d'une certaine innocence affichée que ne manifestent à aucun moment les personnages, pas même Addie - très au fait des choses de la vie, même les plus vulgaires, et plus maligne que son père lorsqu'il s'agit de faire des affaires...

Le film a été filmé en noir et blanc, sur une idée d'Orson Welles, ami du réalisateur.

[Cliquez sur mes captures d'écran pour les agrandir ; merci de ne pas les réutiliser...]

***************

Bonus : It's Only A Paper Moon par Cliff Edwards (merci à l'ami qui se reconnaîtra... et à qui est dédié ce billet). Une magnifique chanson qui porte dans ses plis l'idée d'une certaine Amérique, qui me plaît beaucoup. C'est un standard très célèbre et la chanson est reprise dans le film. (Cf. cette page pour tout savoir sur ce titre.)
moon




I never feel a thing is real
When I'm away from you
Out of your embrace
The world's a temporary parking place

A bubble for a minute
Mmm, mm...
You smile, the bubble has a rainbow in it

Say it's only a paper moon
Sailing over a cardboard sea.
But it wouldn't be make believe
If you believed in me.

Yes, it's only a canvas sky
Hanging over a muslin tree.
But it wouldn't be make believe
If you believed in me.

Without your love
It's a honky tonk parade.
Without your love
It's a melody played in a penny arcade.

It's a Barnum and Bailey world,
Just as phoney as it can be.
But it wouldn't be make believe
If you believed in me.

Without your love
It's a honky tonk parade.
Without your love
It's a melody played in a penny arcade.

It's a Barnum and Bailey world,
Just as phoney as it can be.
But it wouldn't be make believe
If you believed in me

Dernière image du film, qui est comme une métaphore de notre existence, tout simplement.

**************
Une belle collection de clichés vintage sur fond de paper moon ici.

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16 Comments:
Anonymous Fifi said...
oh la la Holly, tu me tentes ! Je n'ai jamais vu ce film mais en avais entendu parler !
Je vais me procurer ce dvd !
ce que tu dis me fait le rapprocher (mais c'est subjectif) de La nuit du chasseur, Zazie dans le metro et La fievre dans le sang.
Merci pour l'analyse que tu en fais .

Blogger Vanessa said...
A regarder, évidemmet, pour tous les petits cailloux que tu nous laisses ici, pour tout ce qui fait de toi cette Addie, pour reconnaitre le simple...
merci

Blogger Mick Kelly said...
Ma chère Holly, je ne vais pas être très original mais j'ai juste envie de te dire merci pour encore une fois nous emmener sur des chemins que je ne connais pas. Je n'ai pas vu ce film mais je note son titre dans un coin pour y venir un jour prochain.
Je suis d'autant plus curieux que je pourrais sans doute mieux faire connaissance avec toi en regardant ce film.
J'ajoute juste que l'idée que la simplicité est un des chemins de la perfection est a mes yeux très juste.
A bientôt!

Blogger Holly Golightly said...
Bonjour ma chère Fifi !
Les associations d'idées ont toujours leur vérité pour celui qui les énonce, donc... et c'est un grand film, dont je ne peux pas bien parler, parce qu'il est magique et parce qu'il est toujours dangereux de s'approcher de trop près de la magie.

Pour toi, Vanessa, dont la sagesse est un modèle pour moi. Merci beaucoup.

Mick Kelly, tu es un ange véritable et je crois, eu égard, aux toutes petites choses que je devine de toi, que ce film te plairait beaucoup.

Blogger Muse said...
Pour moi, je garde aussi le titre mais en français, espérant que le rendu de la traduction donne ce que le film vaut en anglais. Je crois bien en avoir vu des extraits il n'y a pas longtemps.

Blogger Holly Golightly said...
Pour Muse : le titre français est "La barbe à papa". Si d'aventure, tu le regardais en DVD, un jour, le doublage français n'est pas mauvais, même si je préfère de loin la VO.

Blogger lily said...
Très envie de découvrir cette petite Addie, surtout si elle t'est si proche...
Et ce sera pour bientôt j'ai fait glisser le DVD dans mon panier.
Belle soirée chère Holly !

Blogger fred said...
C'est étrange ! Les images que tu nous proposes ainsi que le résumé de la structure actancielle de ce film m'amènent à penser que je l'ai vu il y a fort longtemps lors d'un passage à la télévision. Il était totalement sorti de ma mémoire (il faut dire que je devais être trop jeune pour avoir perçu les finesses indéniables de ce film auxquelles tu as été si sensible). Ta présentation, comme toujours si personnelle parce que ancrée sur les liens indicibles entre les personnages, a suscité chez moi, comme souvent, l'envie de le revoir.

Si je te laisse ce commentaire, c'est pour une raison précise : il est un paragraphe de ton billet qui m'a littéralement irradié. Ce que tu y formules, cela fait l'éternité que j'y aspire, que mon écriture cherche à s'en rapprocher, avec tant de peine et déchecs que cela me paraît encore impossible. Je n'aurais jamais pu l'exprimer aussi bien que toi. Lire ce que tu écris à ce sujet ne m'offre aucune solution pour atteindre par l'écriture l'état que tu décris, mais cela me permet de mieux comprendre pourquoi je suis impuissant à l'atteindre. Ce n'est pas un état que l'on peut viser intentionnellement. C'est une magie qui intervient par une sorte de grâce. Je te prie d'excuser mon impuissance littéraire et de bien vouloir recevoir en miroir le beau paragraphe de ton billet qui résonne si viscéralement dans ma vie personnelle :

"La perfection, c'est le simple.

Le simple est un état presque impossible à atteindre dans le domaine de l'écriture romanesque ou cinématographique. J'ai mis des années à le comprendre.
Simple n'est pas le contraire de complexe. Le simple, c'est au contraire la complexité comprise et exposée au niveau subatomique de l'émotion et de la réflexion.

Ce film illustre parfaitement ce que peut être le simple, synonyme de vérité et de profondeur, par opposition à la mièvrerie qui flatte l'hypoderme des consciences."

Je crois connaître un film qui atteint le simple : "Stand by me" et c'est bien le seul à mes yeux.

A bientôt le plaisir de te lire... ou d'une rencontre... Je me permets de te rappeler à cet été.

Blogger Mick Kelly said...
Un ange? Non, plutôt un gentil diable :)

Blogger Holly Golightly said...
Coucou Lily !!!
Je suis persuadée que tu vas beaucoup aimer Addie.
A très vite !

Bonjour Fred !
Je pense parler bien vite de Stand By Me... Il y a des liens.
Oui, ce simple advient. On ne peut pas le forcer. C'est un petit miracle, mais qui est suscité par beaucoup de travail en amont...
Je t'écrirai et te rencontrerai avec plaisir, comme promis.
Je n'ai pas oublié, même si je suis très silencieuse en courrier.
A très vite et merci de ne pas m'abandonner, alors que je le mériterais certainement.
Mais silence ne signifie pas indifférence ni oubli.

Mick Kelly : c'est encore mieux !

Blogger Fauna Amor said...
Il passe sur je ne sais plus quelle chaine, aujourd'hui ou dans la semaine.
Le mieux que je puisse faire après un tel billet et d'économiser les mots et de regarder ce film (qui me serais peut-être passé sous le nez).

Blogger Holly Golightly said...
Ma Fauna ! J'espère (et je crois) que tu aimeras la petite fille...

Blogger St.John said...
Chère Holly, J'ai vu Paper Moon la semaine dernière et je suis bien d'accord avec vous : c'est effectivement un grand film. Je le rapproche de Ma Vie de Chien (1987)de Lasse Hallstrom.

Blogger Holly Golightly said...
Bonjour St. John.
Jolie photo de Cary dans votre profil.
Oui ! Ce rapprochement est pleinement justifié, j'aime beaucoup Ma vie de chien. Je ne l'ai vu qu'une fois et je ne l'ai jamais oublié.
Deux grands films qui nous parlent de l'enfance.

Anonymous Candice said...
Bonjour!
Avez vous lu le livre de Xavier Rondeau sur "L'enfant femme à l'écran"? (C'est le titre du livre)
Il parle notamment de Paper Moon, mais aussi de La Petite, Léon, Taxi Driver et Alice dans les villes.
Au vu de votre critique, je pense que ce livre vous intéressera.

Blogger Holly Golightly said...
Bonjour Candice !
Êtes-vous la jeune personne qui m'a écrit hier au sujet de J. M. Barrie ?
Je ne connais pas ce livre, mais j'en prends bonne note.
Merci beaucoup pour cette information. Le titre et le sujet ont tout pour éveiller mon intérêt.

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