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vendredi 29 juillet 2011
"J'y fus savez-vous à Venise dans ma jeunesse, mon jeune ami... Mais oui ! On y dépérit aussi bien de faim qu'ailleurs... Mais on y respire une odeur de mort somptueuse qu'il n'est pas facile d'oublier par la suite." (Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit)
"Parfois, je cherche à me faire saigner, en m'imaginant que Venise meurt avant moi, qu'elle s'engloutit, n'ayant finalement rien exprimé, sur l'eau, de sa figure. (...) Venise se noie ; c'est peut-être ce qui pouvait lui arriver de plus beau?" (Paul Morand, Venises)
***
La beauté de Venise peut vous tuer en un instant ou révéler en vous, insidieusement, l'assassin qui somnole, assis tranquillement au bord de votre esprit. Tuer ou être tué, il n'y a pas d'autre alternative, parce que soutenir le regard de la Sérénissime en a rendu fou plus d'un et que le seul moyen de se défaire de son emprise appelle un acte violent, irrémissible. Dernier geste, vengeur, du condamné ou inutile sursaut du noyé qui refuse, de la pointe de ses ultimes forces, l'abysse. Venise fera tout de même de vous une loque – à la fin. Elle donne tout, il n'y a donc plus rien à espérer ; mais il y a tout à perdre, miette après miette, ce qui est bien pire. Elle est à l'image du bonheur (non, plutôt de la conscience du bonheur), qui est le premier et le dernier cri de l'existence, cri fracassé par son écho, lorsque ce dernier reviendra vers lui, afin que le Visiteur (le bonheur n'est pas sédentaire) et son ombre se confondent.
Brisé.
Autant l'être noblement, à Venise, une bonne fois pour toutes.
On ne peut qu'en vouloir un peu à Venise d'à la fois nous révéler qu'il existe en ce monde des raisons durables de vivre, puis de nous narguer en nous affirmant qu'il faudra, dorénavant, après avoir éprouvé l'illusion d'une union possible, se contenter de son absence, car Venise ne se possède pas. Même si l'on y vit, surtout si l'on y vit.
Venise tue par épuisement. Elle sature les sens, l'esprit et l'âme.
Qui a vu Venise n'a plus besoin de voyager, ni même d'aimer autre chose. On est repu pour l'éternité. L'existence en devient indigeste. Il est temps de la quitter dès que l'on est saisi. Mais il est trop tard, sinon Venise ne vous a pas effleuré, encore moins pénétré.
Venise est somptueuse, elle vous étourdit en vous soulevant de terre et en vous cachant dans l'un des pans de son manteau de fée ou de sorcière. Venir à Venise, c'est se laisser prendre dans un piège. De plein gré. Venise réveille ce qu'il y a de suicidaire en tout homme. C'est cela qui me fascine en elle.
Venise n'abolit pas le prosaïque en nous, mais Venise exige que l'on se tourne vers ce noir soleil que l'on porte en soi, que l'on s'agenouille dans sa lumière frisante. Au zénith et au nadir de l'émotion, Venise ouvre ses portes dérobées. Celui qui sait se recueillir dans l'effroi de la mélancolie verra la véritable Venise. Les autres...
Venise ne tolère pas les états intermédiaires. Il faut être extrêmement malheureux ou ressentir toute l'indécence d'un bonheur parfait pour avoir le droit de lui rendre visite, sinon vous ne verrez pas ce qu'elle camoufle. Il faut que vous soyez persuadé d'être son seul amant ou qu'elle est votre seul destin. Venise vous fait une faveur en vous donnant le baiser de la mort.
Elle ne dispense ses poisons et ses songes que dans la transe ou dans l'abîme. Si vous ressentez ce sentiment que, péniblement, j'essaie de vous dire, alors elle vous a élu comme digne d'elle : vous vous savez éternel et mortel à la fois, dans un moment qui s'effrite, bientôt.
Ensuite, vous n'êtes plus qu'une loque. Mais il est bon d'avoir été usé jusqu'à la corde. D'avoir dévoré son bonheur ou son malheur, jusqu'à la dernière croûte, celle qui vous fait saigner le palais.
Il n'y a rien à expliquer. Venise ne m'a jamais dit tous ses secrets. Je sais simplement que, là-bas, je suis consciente de chaque instant de grâce, jusqu'à la dépossession, jusqu'à la douleur cruelle de la dépossession. Ils sont très rares ces moments où l'on coïncide exactement avec soi-même, avec la joie pure et bouillonnante, sans avoir besoin de quelques pas de recul pour se contempler dans cet achèvement de soi, même s'il ne dure rien.
Quoi qu'il advienne, autant que faire se peut, revoir Venise au moins une fois par an. Telle est notre prière.
Exaucée.
Une fois de plus.
C'est toujours cela de gagné contre la mort et l'oubli. Un remède contre Chronos, qui est une lèpre qui défigure tout, un assassin avide qui boit jusqu'à la lie les souvenirs et nous prive même de la fin que l'on a imaginée. Chaque année, je sais que c'est peut-être la dernière fois. Je ne suis pas de ceux qui vivent sans la pensée de la mort, qui est comme un animal qui gigote et a élu domicile sur mon épaule gauche. Cette pensée est à la fois mon mauvais génie et ma meilleure conseillère. Ne pas perdre de temps. Choisir sans épargner ses forces, ni ses passions, ni sa foi.
Vivre en seigneur et maître de son existence. Telle est l'exigence de la Sérénissime. Mourir en abandonnant tout à la plus avenante des pensées. Dieu – pourquoi pas ? Je suis en quête d'un Dieu, pour fermer ce trou en moi. Cependant, je sais que le trouver signifierait ma mort spirituelle. Je suis bien aise de n'avoir pas assez de foi, mais d'en avoir juste assez pour oser dire ma quête. Venise comprend cela.
Cette année, nous étions trois et nous avons découvert une autre Sérénissime. La jeune fille qui courait à perdre haleine dans les couloirs de cet hôtel qui s'appelait encore le Bauer-Grünwald est toujours là, mais elle est spectatrice, en retrait, figure vide, de son autre, une petite bonne femme pleine, aux hanches trop larges, au regard mangé par les étoiles, qui joue à la mère, n'osant pas tout à fait croire que ce possible se soit incarné. Il ne faut pas déranger le mouvement des songes, lorsqu'il traverse la pellicule du réel, sinon ils sont à jamais perdu pour le regard et pour la main. J'ai ressenti une réelle exaltation en portant cette petite vie tout contre moi. Ses grands yeux semblaient absorber chaque parcelle de cette ville fascinante, toute en simulacres, née de l'impossible. Je suis heureuse et, comme Keats, je ne puis supporter cette souffrance d'être heureuse. Et le dire ne conjure rien. Et m'en défendre encore moins.
Puisque le Grand Hôtel des Bains n'est plus , désormais, qu'un souvenir, nous avons élu domicile ailleurs. Nous avons séjourné dans la plupart des palaces de la Sérénissime au fil des ans, mais cette année nous voulions à la fois un endroit cosy, beau, extrêmement proche de la Piazza San Marco (puisque, pour nous, le Florian est le centre du monde et que je ne désire rien de plus que d'y passer des heures et des heures jusqu'à cette lassitude du corps qui ne me vient jamais à Venise) et qui accueille chaleureusement notre tiny baby. Nous avons trouvé une demeure d'exception. La Locanda Orseolo est un tout petit hôtel tenu par une famille et des amis. C'est un endroit incomparable et cela est en grande partie dû à la qualité de l'accueil, à la chaleur humaine dispensée par chacun des membres de cette équipe... Ils n'ont nul besoin que je parle d'eux, car ils se sont déjà taillé une réputation en or tout à fait méritée, mais j'avais envie de leur rendre hommage. Notre réservation pour l'année prochaine est d'ores et déjà inscrite dans leur registre ! ? N'y a-t-il rien de plus présomptueux que d'affirmer ainsi sa foi en l'avenir ?
J'aime à la folie Venise également parce que je rends visite à mes propres fantômes à travers elle. Elle est un kaléidoscope à travers lequel je contemple les diverses figures dont je me suis vêtue à chaque âge de ma vie.
Chaque année, je prends à peu près la même vue. Je suis une créature de rites... La vue du Ponte dell'Accademia est toujours aussi irréelle.
... nous sommes tombés nez à nez avec cette invraisemblable boutique (dont le seul défaut est d'être tenue par un garçon au regard de veau en vinaigrette, d'une antipathie telle que j'ai presque failli repartir sans mon trésor, et qui m'a fait l'affront de me parler, sans l'avoir vu, du film de Blake Edwards et qui ne connaissait même pas Truman Capote...).
Photographie empruntée à cette page-ci, car mes propres photographies sont loin de valoir la sienne...
Bagghy est une entreprise vénitienne qui a acquis la licence des images du film de Blake Edwards auprès des ayant-droit d'Audrey Hepburn, afin de les utiliser pour la création de ces sacs. Je le précise, car beaucoup d'objets en vente sur le net ne possèdent pas cette licence... Comment aurais-je pu résister ? Holly est mon pseudonyme depuis tant d'années... et j'aime tant ce personnage de Capote... Bien sûr, j'ai choisi un sac qui représente Holly face à Tiffany–
"échoppe" dont je suis une grande admiratrice, ayant la chance de posséder quelques jolis bijoux issus de cette respectable maison, dont un cadeau de naissance que je ne quitterai jamais plus...
Je me souviens toujours avec une certaine tristesse du beau film de David Lean, Summertime.
Contrepoint exact de Brief Encounter, cette rencontre entre une célibataire, plus tout à fait jeune mais pas encore vieille, et un séducteur italien (marié), est un film sur le désir, sur la romance, qui ne parle jamais d'amour (il n'en est pas question, sinon la fin serait autre). Les personnages vivent dans leurs fantasmes et l'autre n'est que le miroir de leur fantaisie romanesque. Venise est la seule ville au monde – avec New York – qui soit à ce point propice à ce genre de phénomène. C'est pourquoi elle si dangereuse. Venise est la clef qui ouvre tous les royaumes de la fiction en nous. Hélas, la fiction n'irrigue pas toujours les régions de notre vie intime au point de faire de faire surgir les roses de la mémoire, qui éclosent en décembre.
(Crédit de la photo : ici)
David Lean a merveilleusement filmé Venise et il me semble que jamais Katharine Hepburn n'a été une aussi admirable actrice que dans ce film. Les deux extraits que j'ai choisis en témoignent. Ils disent aussi l'effet que Venise peut produire sur certaines parties sensibles (réactives) de notre être.
Les excellentes éditions Carlotta viennent d'ailleurs de sortir le DVD en France, que je ne peux que recommander.
Nous avons également rendu visite à la boutique Martinuzzi sous les arcades de la Piazza San Marco : c'est une adresse connue des amateurs de dentelles, de guipures et de verre de Murano... Une adorable robe à smocks trône toujours en vitrine, jamais la même, mais toujours solitaire, joyeuse et triste à la fois. Nous la contemplions chaque année, jusqu'à ces derniers jours. Nous avions enfin une raison de l'acheter, de témoigner de cette singulière dévotion pour quelques centimètres de tissu. Alors nous sommes entrés dans la boutique et nous ne sommes pas repartis les mains vides. La nôtre est rose, brodée à la main. C'est une petite robe toute simple, peut-être banale dans le regard d'un autre, mais chacun de ses plis, je vous le jure, retient une émotion, un grain de beauté qui roule vers notre passé, une larme frémissante que la soie et le coton ne boivent pas.
Un peu de l'atmosphère de Venise en vidéo...
Et je vous offre une mini-bibliographie en guise de baisser de rideau...
Toute une rangée de l'une de mes (trop) nombreuses bibliothèques est consacrée à Venise. Ce guide-ci est vraiment différent de tous ceux que je connais : il ne s'adresse pas, en premier lieu, aux néophytes, mais aux amoureux de Venise qui connaissent déjà très bien la Sérénissime, ou bien encore à ce voyageur très particulier, immobile, qui imagine l'univers dans son fauteuil. La librairie française, que nous ne manquons jamais de visiter, l'avait en rayon.
Je n'ai pas eu le temps d'explorer tous les chemins qui mènent de Venise à Henry James, mais ce livre est une Bible admirable !
Toujours à la librairie française de Venise, j'ai acquis ce livre original qui nous narre la drôle d'histoire d'un palais mortifère :
Et, depuis quelques années, je feuillette à l'envi ce petit livre, qui a été traduit de l'italien en plusieurs langues, dont le français et l'anglais :
Cf. le site de l'auteur.
Je ne peux manquer de citer ce livre-ci...
Présentation du livre ici.
À bientôt...
***
Indigent billet écrit alors que j'étais accompagnée par ce très beau disque...
lundi 24 juillet 2006
Venise, campano San Giovanni e Paoli
Vidéo envoyée par misshollygolightly
J'ai rêvé Venise avant de la connaître physiquement si tant est que les rêves ne soient pas corpusculaires, émanations épicuriennes qui vrillent la rétine...
De toute façon, je vais mourir là-bas, puisque mes cendres y seront déposées. Je veille au grain, c'est le cas de dire... bien que celui de ma vie soit davantage papier de verre que poudre de riz. Je me demande si mes cendres teinteront une seconde la lagune.
La douane de mer m'a longtemps servi de reposoir, pour mes lettres secrètes et mes souvenirs qui n'en étaient pas encore, qui n'étaient alors que des œufs à la coque où tremper le bout de ma mémoire.
J'aime beaucoup Jean d'O. parce qu'il est désuet, brillant et cultivé. Cet homme est d'une extraordinaire gentillesse - à moins qu'il ne s'agisse que de politesse, d’une formalité, quoique ses yeux bleus soient trop bons pour n'être pas un peu véritables. Mais il n'est pas un écrivain que j'admire, pour qui je me damnerais, en qui je me reconnais. Il possède de l'esprit mais cela ne suffit pas à faire de lui, à mes yeux, un romancier. Or, le roman est mon genre ou mon sexe, si l'on peut considérer que les écrivains (y compris les ratés dont je suis) sont désignés par leur genre (essai, roman, étude, biographie, monographie, etc.). De ce point de vue, je suis peut-être bisexuelle, car l’essai est aussi ma tentation suprême.
J'ai fait la connaissance de Venise, il y a dix ans. Ce fut mon premier voyage hors de la sphère de mon petit et tyrannique moi intérieur. Je ne fus pas enfant voyageur et je n'avais pas vogué hors du giron natal, excepté pour mes examens de philosophie, une fois par an, puisque j'ai toujours étudié seule. Ma force et ma faiblesse, l'une à cause de l'autre. Venise m'a choquée, claquée et mise en demeure de l'aimer. Chaque année, je lui rends visite comme à une vieille dame fatiguée, coquette et cruelle. Elle est belle, ridicule et minaude. Cette année, je la fête autrement. Je l'aime et m’autorise une distance à travers l’œil de la caméra.
L'été est réputé pour être la saison la moins agréable selon les sybarites. Je n'acquiesce pas. Certes, les touristes (et pourquoi m'exclure de ce commun vulgaire sous prétexte que nous nous connaissons un peu intimement ?) sont des hordes qui menacent de vous écraser sans l'ombre d'une pitié sous un soleil martien. Le Pont des Soupirs est l'endroit par excellence où vous menacez de rendre l'âme. Bel hommage aux prisonniers des Plombs !
Venise est un cliché. Si vous parlez d'elle, vous devenez ridicule et balbutiant.
Je prends le risque ; je n'ai pas tant d'estime pour moi et puis je zézaie déjà depuis des lustres. Les déclarations d'amour sont toujours stupides ou touchantes ; tout dépend du moment où elles se présentent dans l’esprit de celui qui les reçoit. Je suis de celles qu'elles rendent souvent désespérées.
Venise-cliché mais réalité. Celui de l'amour et de la mort, exacerbés et tiraillés par cette berceuse, par ces mains qui vous frottent entre ciel, terre et mer, qui prennent et nouent ces trois pans. Thomas Mann, Ruskin, Byron, Casanova et consorts. Venise est impossible. J'aime sa démesure et sa désinvolture, ses eaux stagnantes et, parfois, légèrement puantes, sa verdeur et ses arcs-en-ciel. Poupine, ronde et raide, Venise est un échec pour dire, penser et vivre. A peine autorise-t-elle des rêves qui vous trouent le crâne dès que vous lui tournez les talons. Venise donne des crampes à mon imaginaire, brutalement sevré par un départ précipité en bateau-taxi.
A Venise, comme à New York (différemment), je m'autorise à me croire autre. Et, n'étant pas femme pour rien, je deviens alors moi-même, pour (la) contredire. Je suis un rôle, une pierre, une éraflure dans ses fondations. Je me jette du haut du Campanile et je me demande si je serai clémente envers mes buts inavouables. Je suis là pour elle ; je guette ses signes et je singe George Sand, quelque part, dans un mauvais coin de ma tête. Pauvre Alfred !
Cette année, j'ai emporté un manuscrit au lieu du traditionnel Dickens. J'ai été bouleversée de lire ce roman, qui sera bientôt publié. Son auteur se reconnaîtra. Je n'avais jamais lu un livre avant sa naissance officielle. Plongée in utero même si l’enfant est bel et bien présent. Le lire à Venise me paraissait une belle idée, une manière de lui faire prendre les couleurs de l'Italie, de lui forger un berceau porte-bonheur. Il n'en aura pas besoin, car il est heureux, dans tous les sens du terme. Je t’aime, joli roman ; je t’ai même embrassé.
Je peux publiquement avouer que j'aimerais écrire un livre qui ait autant de force, de beautés, de tendresse, de cruauté, qui parle autant à l'enfance qu'aux adultes, à notre moi profond et à celui qui se cache, couard et roublard. Moi, je mégote ; lui il m’indique la voie. C'est un livre courageux. J'ai l'outrecuidance de prétendre le comprendre, car il me parle avec une violence, une vérité, et une douceur dont j'ai besoin. Je prédis que son auteur connaîtra la reconnaissance qu'il mérite. J'ai vécu intensément, à son rythme, cette histoire, qui dit ce que je ne sais que gueuler ou souffler.
J'ai eu la désagréable surprise de constater que je ne pouvais pas extraire la totalité des mes films vénitiens (Guérine, si tu me lis, pardonne cette dénomination : en guise de film, on a droit à un flux et un reflux d'images saccadées qui donnent l'impression que je suis parkinsonienne !!!) des DVD ! Je peux les lire sur mon téléviseur et sur mon ordinateur mais point les extraire pour les transmettre ! J'ai seulement pu sauver quelques prises en les refilmant sur mon écran d’ordinateur !
Je suis mortifiée, car j'avais reconstitué des scènes de Mort à Venise version Holly sur les lieux : à l'Hôtel des Bains et sur la plage privée du Lido qui lui est attenante - la seule où je pose mon postérieur (et en robe de soirée, si possible) ! Vous auriez pu entrevoir Holly s'enfonçant dans les eaux (je ne sais pas nager), vêtue d'un de ses célèbres jupons noirs, corsetée jusqu’à l’asphyxie ! Ce film-ci ne répond plus sur le disque.
Cette vidéo débute sur le Campano San Giovanni e Paolo, non loin de la librairie française. La tenancière, en dix ans, n'a jamais consenti à un sourire. Je suis toujours frappée par ce manque d'hospitalité et de chaleur chez les êtres. Son mari est nettement plus avenant ; hélas il n’était pas là et je n’ai pu lui parler de Corto Maltese, que j’ai envie de découvrir. Nous nous situons près de l'hôpital, qu'il suffit de contourner pour apercevoir l'embarcadère où arrivent les ambulances et les pompes funèbres. Chaque année, j'y croise un mort. Le cimetière, sur l'île de San Michele, qui s'impose à vous, sur sa longueur rose et orange, est juste en face. Dommage que mon extrait ait mêlé les couleurs dans un fondu infâme.
Je contemple deux petites culottes qui sèchent sur un fil. J’aime cette exposition de l’intime rendu publique et anodin. Je mesure le dérisoire de nos vies. Je suis heureuse.
Post-scriptum : une "private joke" à un ami écrivain, un clin d'oeil involontaire à Sept ans de réflexion et quelques cameo appearances à la Hitchcock !
mercredi 22 juillet 2009
Fermer les yeux et retenir le présent ; l'étirer, le plier, le tourner dans tous les sens, pour s'en faire une couronne.
Nous sommes rentrés hier soir, à la nuit tombée. Venise me manquera pendant tous ces longs mois où je serai séparée d'elle.
Venise et son ciel plus changeant qu'un visage humain.
Venise est le seul endroit au monde où j'aimerais mourir à défaut d'y vivre en permanence - un rêve que je n'abandonnerai jamais. Cela fait treize ans que nous nous rendons en ce lieu, sans avoir manqué un seul Redentore. Non pas pour le feu d'artifice - auquel je n'assiste jamais, comme la plupart des vénitiens, qui célèbrent cette fête en famille - mais pour renouveler une promesse que nous nous sommes faite.
Beaucoup de travail m'attend. Ce n'est pas une plainte, mais l'expression d'un désir. Un travail consenti de grand cœur n'est plus un travail.
J'espère qu'un de ces anges, qui nichent ici et là au coeur de la Sérénissime, prendra soin de moi.
Je ne sais pas encore à quel rythme je pourrai déposer les vidéos d'Écosse et de Venise. J'ai commencé à laisser tourner l'ordinateur pour qu'il les aspire et s'en nourrisse.
Je me sens fondamentalement en accord avec moi-même. Quelque chose a changé en moi ces derniers mois. Une forme de quiétude dans le cœur du tourbillon, quelque chose de construit, une sorte de nid improvisé par mes soins.
Prendre de la liberté avec ses propres peurs et sauter de la falaise. Ne pas avoir peur de cette liberté, de ce luxe inouï.
À bientôt, amis.
***
Venise vue de la Giudecca :
Le pont provisoire construit pour la fête du Redentore ; Venise et la Giudecca sont reliées pendant une journée.
Sur l'île de la Giudecca, que j'aime tout particulièrement, il existe un restaurant familial où nous n'oublions jamais de nous rendre le dimanche du Redentore.
Vue de la terrasse du Harry's Dolci (petit frère du Harry's Bar) sur la Giudecca :
Il faut que la vie ressemble à cela et à rien d'autre.
Une magnificence, une imprévoyance, une flamboyance, puis, ensuite, crever comme un chien, mais cela n'a pas d'importance quand on a vécu ce genre d'instants. Monsieur Golightly, sans toi, jamais je n'aurais su... Sans toi, je serais demeurée le conservateur de ma vie, je ne serais jamais sortie du cadre.
Et s'éclipser élégamment, avant que l'aile de la vieillesse ne me recouvre complètement, dans une robe de Cinderella. Je suis certaine que la Cendrillon de James Matthew Barrie aurait adoré cette vêture. J'ai pensé à elle, précisément...
Une confession : la Cendrillon de Barrie, c'est moi - parce qu'elle meurt à la fin.
À défaut d'elle, une panoplie guimauve dénichée en divers endroits de Venise :
Oui, oui, j'ai fait une petite provision de gants (couleur guimauve, entre autres) ; je sacrifie toujours à cette habitude à Venise. Je suis donc allée chez Sermoneta...
J'aime avoir les mains gantés. Le summun du raffinement, selon moi, c'est ce détail qui différencie les mains plébéiennes des autres. Ceci et les chapeaux. Pour lutter contre un certain esprit vestimentaire assez vulgaire propre à l'époque. Pour l'anachronisme aussi. Surtout pour lui. Il devrait y avoir un dieu des anachronismes. Je lui donnerais volontiers l'image d'un vieux ravaudeur très maladroit qui s'attaquerait au tissu du Temps et ne parviendrait jamais à lui faire perdre son aspect éraillé.
Si j'osais, je n'écrirais que gantée...
Venise est le seul endroit au monde où j'aimerais mourir à défaut d'y vivre en permanence - un rêve que je n'abandonnerai jamais. Cela fait treize ans que nous nous rendons en ce lieu, sans avoir manqué un seul Redentore. Non pas pour le feu d'artifice - auquel je n'assiste jamais, comme la plupart des vénitiens, qui célèbrent cette fête en famille - mais pour renouveler une promesse que nous nous sommes faite.
Beaucoup de travail m'attend. Ce n'est pas une plainte, mais l'expression d'un désir. Un travail consenti de grand cœur n'est plus un travail.
J'espère qu'un de ces anges, qui nichent ici et là au coeur de la Sérénissime, prendra soin de moi.
Je ne sais pas encore à quel rythme je pourrai déposer les vidéos d'Écosse et de Venise. J'ai commencé à laisser tourner l'ordinateur pour qu'il les aspire et s'en nourrisse.
Je me sens fondamentalement en accord avec moi-même. Quelque chose a changé en moi ces derniers mois. Une forme de quiétude dans le cœur du tourbillon, quelque chose de construit, une sorte de nid improvisé par mes soins.
Prendre de la liberté avec ses propres peurs et sauter de la falaise. Ne pas avoir peur de cette liberté, de ce luxe inouï.
À bientôt, amis.
***
Venise vue de la Giudecca :
Le pont provisoire construit pour la fête du Redentore ; Venise et la Giudecca sont reliées pendant une journée.
Sur l'île de la Giudecca, que j'aime tout particulièrement, il existe un restaurant familial où nous n'oublions jamais de nous rendre le dimanche du Redentore.
Vue de la terrasse du Harry's Dolci (petit frère du Harry's Bar) sur la Giudecca :
Il faut que la vie ressemble à cela et à rien d'autre.
Une magnificence, une imprévoyance, une flamboyance, puis, ensuite, crever comme un chien, mais cela n'a pas d'importance quand on a vécu ce genre d'instants. Monsieur Golightly, sans toi, jamais je n'aurais su... Sans toi, je serais demeurée le conservateur de ma vie, je ne serais jamais sortie du cadre.
Et s'éclipser élégamment, avant que l'aile de la vieillesse ne me recouvre complètement, dans une robe de Cinderella. Je suis certaine que la Cendrillon de James Matthew Barrie aurait adoré cette vêture. J'ai pensé à elle, précisément...
Une confession : la Cendrillon de Barrie, c'est moi - parce qu'elle meurt à la fin.
À défaut d'elle, une panoplie guimauve dénichée en divers endroits de Venise :
Oui, oui, j'ai fait une petite provision de gants (couleur guimauve, entre autres) ; je sacrifie toujours à cette habitude à Venise. Je suis donc allée chez Sermoneta...
J'aime avoir les mains gantés. Le summun du raffinement, selon moi, c'est ce détail qui différencie les mains plébéiennes des autres. Ceci et les chapeaux. Pour lutter contre un certain esprit vestimentaire assez vulgaire propre à l'époque. Pour l'anachronisme aussi. Surtout pour lui. Il devrait y avoir un dieu des anachronismes. Je lui donnerais volontiers l'image d'un vieux ravaudeur très maladroit qui s'attaquerait au tissu du Temps et ne parviendrait jamais à lui faire perdre son aspect éraillé.
Si j'osais, je n'écrirais que gantée...
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Libellés :Venise
mardi 25 juillet 2017
Revenir sur les lieux de ses plus grandes émotions est un danger dont on ne soupçonne pas à l'avance toutes les conséquences. Il devrait y avoir un cerbère devant la porte des jours heureux. Se retourner pour marcher sur la traîne du bonheur, c'est tricher à la fois avec le passé et le présent ; et, parfois, c'est provoquer une impossible union entre les deux. Boire le lait des souvenirs laisse souvent une trace d'amertume sur les lèvres, mais je n'ai jamais rien ressenti de tel avec Venise. Dès le premier instant, j'ai su la saine nostalgie de cet endroit étrange, né autant des puissances du réel que des volontés de l'imaginaire. J'eus le sentiment de revenir dans le giron de tous les songes, de tous les contes, et de la connaître avant de la rencontrer. Mais passer devant les volets clos et écaillés de l'Hôtel des Bains, dont toutes les portes sont désormais barricadées, ouvre malgré tout en moi une infime béance d'où s'échappe une mince flaque de tristesse qui menace de se répandre partout, pour contaminer au goutte à goutte mes souvenirs de la magie entrevue — et au-delà. Je ne prendrai jamais plus mon petit déjeuner dans la salle Thomas Mann
et notre fille ne trottinera jamais dans les couloirs ou sur la terrasse de ce bel hôtel
sur lequel nous avons veillé durant sa lente agonie, jusqu'au dernier été. Le dernier été que nous n'appelions pas alors ainsi, innocents ou aveugles consciencieux que nous étions de ce qui se tramait. Existe-t-il un endroit où l'on peut revivre le passé ? Y a-t-il une grande armoire où sont remisées la soie de nos souvenirs, n'attendant qu'une folie de notre part pour être à nouveau taillée à nos mesures et revêtue ? Quelque chose comme cela doit exister, et pas seulement dans mes songes. Nos âmes répandent un peu de poussière sur les êtres, les choses, les lieux. Nous les marquons de notre présence autant qu'ils nous imprègnent de leur absence. Il suffirait de peu pour réveiller le bel endormi, mais qui le fera ? Laisser mourir ce merveilleux endroit est un crime. Mais je préfère peut-être encore cela à le voir transformé en résidence de luxe destinée à des êtres sans mémoire ni sens de l'histoire... L'ombre du passé tombe soudain à flot sur le rire de l'enfant, mais il n'en est pas moins pur pour lui, car l'enfant est sourd. Son monde n'est pas tympanisé. Le Jamais et le Jamais-Plus, voilà résumée par Barrie toute la tragédie de l'être humain : « Jamais est plus triste que Jamais-Plus, parce que celui-ci renferme les douceurs de la mémoire. Jamais-Plus signifie que, vous avez beau être vieux et chenu, il y eut jadis des moments de bonheur sur lesquels vous pouvez vous retourner avec tendresse. Ils sont passés, mais ils furent. Nul réconfort de la sorte ne peut être obtenu du Jamais. Le regard furtif de l’amoureux, la main que l’on presse, tous ces moments pendant lesquels on vit toute une existence, il est triste en effet de penser qu’ils n’adviendront plus, mais il est encore plus triste de penser que, jamais, ils n’ont été. Jamais-Plus était une condamnation de l’avenir ; Jamais une condamnation du passé et de l’avenir. Le plus triste de tout, c’est que Jamais signifiait que vous étiez conscient d'être passé à côté de tout cela et de devoir continuer à le faire jusqu'à la fin. » Mon délicat problème est d'être assez singulière pour vivre le Jamais-Plus comme s'il était à jamais un Jamais. Le positif et le négatif (ce négatif que tu m'as reproché, toi, l'amie qui m'a abandonnée au seuil du désespoir, par peur de cette maladie contagieuse, mais je ne t'en veux pas, sache-le) s'entrelacent minutieusement en moi et l'on ne sait jamais lequel est l'envers ou l'avers de l'autre. Je suis malade de la pensée de la mort. Je suis cette grande personne malade de l'enfant éternel qui croît toujours en elle et dont je ne peux la délivrer.
Venise nous a accueillis à bras ouverts comme elle le fait depuis plus de deux décennies et l'enchantement est intact. J'ai beau reconnaître chaque ruelle et la moindre de ses lézardes, je ne me suis jamais lassée de la Sérénissime, et ce, malgré le tourisme de masse et sa vulgarité qui ne manque jamais d'imagination. En dépit de cette gangrène qui court le long du Pont des Soupirs et place Saint Marc et qui corrode les grandes artères, malgré ce monstre aux mille têtes et aux tentacules gluants, Venise me paraît toujours le seul point du monde où je puisse vivre sans angoisse et rassasiée. Venise est probablement la ville la plus photographiée au monde ; en Venise se réfléchit le désir de chacun, du plus grossier au plus raffiné. Je le promets : offrez-moi un petit appartement à Venise et je renonce à toutes mes possessions matérielles (qui ne sont faites que de livres, mais ce n'est pas rien) pour y vivre et n'en plus jamais bouger. Tant que je le pourrai, je retournerai la voir chaque année, avec une semblable nostalgie nourricière et ce vibrato ininterrompu en moi. Venise, voilà bien, par la plus triste des ironies, mon seul point commun connu avec ma mère. C'est le lieu vers lequel elle s'était enfuie, en train, alors que son père était à l'agonie, au lieu de le veiller ; et il mourut dans mes bras, en lâchant encore un juron dont il avait le secret. Il connaissait tous les mots grossiers, dans toutes les langues que son ivrognerie inventait. Il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait, lui non plus. Il trouvait tous ces mots dégueulasses. Il avait raison, dans une certaine mesure. J'avais 16 ans et il mourait et elle n'était pas encore ma mère. J'attendais sa mort pour qu'elle devînt mienne, comme on l'a vu précédemment, mais cela, elle me l'a également presque volé, à moins que ce ne fût sa seule politesse ou tendresse à mon endroit : ne pas laisser de traces ; mais demeure désormais l'obligation de m'interroger à jamais sur son absence. Venise, elle, personne ne me la prendra, même si je ne devais jamais y revivre. Venise est en moi. Venise a été le témoin de toutes les époques de ma vie et de ma transformation physique et intellectuelle. Venise est mon composé alchimique. Bien sûr, Venise n'échappe pas plus que moi aux changements, imperceptiblement, du moins en surface, et elle me fait comprendre qu'elle est tout autant que nous autres soumise à l'influence des tourments humains. J'ai, par exemple, découvert avec effroi que la Librairie française avait fermé ses portes, il y a plusieurs mois de cela, sans que je le sache. Le coup porté est cruel, car nous ne manquions jamais de nous y arrêter lors de chacun de nos séjours; et cette visite était l'un de nos rites, l'une des perles précieuses de ce collier de souvenirs que nous fabriquons lors d'une existence... Tous ces changements infimes défigurent un peu notre mémoire. J'ai vécu la même chose à Paris, dans le Paris de ma jeunesse, Saint-Germain et le Quartier latin, lors de notre voyage de retour.
et notre fille ne trottinera jamais dans les couloirs ou sur la terrasse de ce bel hôtel
Venise nous a accueillis à bras ouverts comme elle le fait depuis plus de deux décennies et l'enchantement est intact. J'ai beau reconnaître chaque ruelle et la moindre de ses lézardes, je ne me suis jamais lassée de la Sérénissime, et ce, malgré le tourisme de masse et sa vulgarité qui ne manque jamais d'imagination. En dépit de cette gangrène qui court le long du Pont des Soupirs et place Saint Marc et qui corrode les grandes artères, malgré ce monstre aux mille têtes et aux tentacules gluants, Venise me paraît toujours le seul point du monde où je puisse vivre sans angoisse et rassasiée. Venise est probablement la ville la plus photographiée au monde ; en Venise se réfléchit le désir de chacun, du plus grossier au plus raffiné. Je le promets : offrez-moi un petit appartement à Venise et je renonce à toutes mes possessions matérielles (qui ne sont faites que de livres, mais ce n'est pas rien) pour y vivre et n'en plus jamais bouger. Tant que je le pourrai, je retournerai la voir chaque année, avec une semblable nostalgie nourricière et ce vibrato ininterrompu en moi. Venise, voilà bien, par la plus triste des ironies, mon seul point commun connu avec ma mère. C'est le lieu vers lequel elle s'était enfuie, en train, alors que son père était à l'agonie, au lieu de le veiller ; et il mourut dans mes bras, en lâchant encore un juron dont il avait le secret. Il connaissait tous les mots grossiers, dans toutes les langues que son ivrognerie inventait. Il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait, lui non plus. Il trouvait tous ces mots dégueulasses. Il avait raison, dans une certaine mesure. J'avais 16 ans et il mourait et elle n'était pas encore ma mère. J'attendais sa mort pour qu'elle devînt mienne, comme on l'a vu précédemment, mais cela, elle me l'a également presque volé, à moins que ce ne fût sa seule politesse ou tendresse à mon endroit : ne pas laisser de traces ; mais demeure désormais l'obligation de m'interroger à jamais sur son absence. Venise, elle, personne ne me la prendra, même si je ne devais jamais y revivre. Venise est en moi. Venise a été le témoin de toutes les époques de ma vie et de ma transformation physique et intellectuelle. Venise est mon composé alchimique. Bien sûr, Venise n'échappe pas plus que moi aux changements, imperceptiblement, du moins en surface, et elle me fait comprendre qu'elle est tout autant que nous autres soumise à l'influence des tourments humains. J'ai, par exemple, découvert avec effroi que la Librairie française avait fermé ses portes, il y a plusieurs mois de cela, sans que je le sache. Le coup porté est cruel, car nous ne manquions jamais de nous y arrêter lors de chacun de nos séjours; et cette visite était l'un de nos rites, l'une des perles précieuses de ce collier de souvenirs que nous fabriquons lors d'une existence... Tous ces changements infimes défigurent un peu notre mémoire. J'ai vécu la même chose à Paris, dans le Paris de ma jeunesse, Saint-Germain et le Quartier latin, lors de notre voyage de retour.
Un concours de circonstances (le retard d'un avion) nous a contraints à demeurer à Paris, que nous n'étions censés que frôler, pour y repasser le lendemain en vue d'un rendez-vous concernant un projet barrien à la radio. Nous en avons donc profité pour revoir chacun des lieux de notre histoire, celle où A. n'existait qu'en filigrane. Le boulevard Saint-Germain, où j'avais un petit appartement en location, ne se ressemble plus tellement, mais je tiens là le langage des riverains d'il y a 20 ans, sauf qu'alors ce changement, je ne l'avais pas vécu et, partant, il ne me concernait pas. Tel est le destin des villes et des âmes : ne change que ce à quoi l'on tient vraiment. Eh oui, le boulevard Saint-Germain devient un décalque de l'Avenue Montaigne : boutiques de luxe, cafés sans âme et longs visages. Même Lipp ou les Deux Magots ont perdu de leur exigence. La preuve : pour dîner chez le premier, alors que nous étions totalement fripés, après quelques heures de voyage et d'attente, nous n'avons même pas eu droit à l'Enfer (la salle du premier, où je n'ai jamais mis les pieds, mais que je connais de réputation)... J'ai horreur du mouvement et de l'imprévu. Je peste, je me ratatine. A., 6 ans, s'est écriée, pour faire taire ma mauvaise humeur : « Tu n'aimes pas la vie, si tu n'aimes pas l'aventure, car la vie, c'est l'aventure ! » Bravo, mon enfant, tu as déjà mieux compris notre relation aux êtres et aux choses que ta vieille et grosse mama. Qu'est-ce que l'aventure ? Une manière de cocufier Chronos avec Aiôn, peut-être. Le temps, c'est lui, par exemple, qui m'a volé Claude-Jean Philippe et le ciné-club du dimanche matin à l'Arlequin. A. ne le connaîtra jamais. J'avale mes larmes. Oui, je n'aime pas la vie, parce qu'elle n'est que l'appât de la mort. L'aventure est une trouée magique, mais cela ne s'adresse qu'à l'enfant bien vivant en moi. J'ose parfois, mais plus rien n'a le goût de l'éternité. Je suis vieille à présent et chaque heure m'est comptée. Paris, pour moi, c'est à jamais mes étés passés dans des cinémas et des librairies avec mon grand Amour. Un été entier à Beaubourg, pour y voir tous les films d'Hitchcock. Un autre été à découvrir tous les films de Truffaut. La philo, à la Sorbonne, par intermittence. Je n'aimais qu'un seul professeur et ne me rendait qu'à ses seuls cours. La promesse des mots. Le futur rien qu'à moi. Tout était possible. Georges aux Deux Magots, tous les matins. Est-il encore en vie ? Je ne veux pas le savoir. Il ne mourra pas. Il est dans le livre que j'écris. Trop tard, Chronos ! Tu ne me le voleras pas ! Celui-là, je l'ai (presque) sauvé. Je supporte de moins en moins l'idée de la perte. Lorsque je pense vraiment à la mort, entre la frontière de la veille et du sommeil, je retrouve les terribles sensations de mon enfance et il ne me reste qu'un cri pour profaner ce scandale intellectuel. Mais il y a mille appâts, mille ruses pour nous persuader... L'aventure.
Alors que je discutais dans un café, non loin du Jardin des Plantes, avec quelques personnes, notamment avec mon ami Andrew, autour d'un projet barrien, une silhouette s'est faufilée dans le café, avant de s'installer en terrasse. On me l'a signalée. L'aventure était là, déchirant d'un coup la trame de ma durée, morne sur les bords. Il était là.
L'aventure m'a saisie au col, je n'ai pas réfléchi, de peur de laisser filer l'heure dorée, barrienne. Je suis allée le voir, je lui ai dit des banalités que je prenais déjà pour telles en les énonçant, mais ne sachant que lui offrir de ma foi et de mon amour (inapte à l'imprévu, ai-je dit), pour finir par prononcer la pire des choses, le plus bête des mots : « Vous êtes un mythe. » Léaud a relevé un peu la tête, étonné, peut-être blessé par ma déclaration qui le momifiait à l'avance, et m'a demandé, anxieux, ce que j'entendais par ce mot. J'ai répondu sans pouvoir me défendre des paroles qui s'échappaient de moi : « Une vérité éternelle, universelle, une explication définitive. » Il a savouré ma définition et m'a dit en souriant qu'il était heureux d'avoir obtenu cette réponse que l'on n'avait jamais pu lui apporter. Il semblait rasséréné. Il m'a serré la main avec chaleur. Il a écrit quelques mots d'une écriture tremblée dans mon carnet de notes et je l'ai laissé, sans me retourner, pour rejoindre ma tablée. Non, je ne me suis pas retournée, car cet instant n'appartenait pas au réel, à ma médiocre durée, mais à ce qui est plus réel que lui : ces fragments d'éternité, ces blocs d'une beauté insoutenable, qui nous rendent nostalgiques. Incurables et inconsolables. Donc vivants.
Alors que je discutais dans un café, non loin du Jardin des Plantes, avec quelques personnes, notamment avec mon ami Andrew, autour d'un projet barrien, une silhouette s'est faufilée dans le café, avant de s'installer en terrasse. On me l'a signalée. L'aventure était là, déchirant d'un coup la trame de ma durée, morne sur les bords. Il était là.
©Claire Delfino
Lui !
J'avais, avec la folie qui me reste de ma jeunesse, choisi Jean-Pierre Léaud pour le rôle principal de mon adaptation du Petit Oiseau blanc, cette pièce que me vola le petit cul théâtreux. Si ce n'est pas encore un signe barrien... Comment ne pas exulter de bonheur, lorsque tout vous porte à croire que Dieu existe et que l'âme circule et est immortelle ? Dois-je dire que le papillon est revenu à Venise, sur la gondole élue par A. ?L'aventure m'a saisie au col, je n'ai pas réfléchi, de peur de laisser filer l'heure dorée, barrienne. Je suis allée le voir, je lui ai dit des banalités que je prenais déjà pour telles en les énonçant, mais ne sachant que lui offrir de ma foi et de mon amour (inapte à l'imprévu, ai-je dit), pour finir par prononcer la pire des choses, le plus bête des mots : « Vous êtes un mythe. » Léaud a relevé un peu la tête, étonné, peut-être blessé par ma déclaration qui le momifiait à l'avance, et m'a demandé, anxieux, ce que j'entendais par ce mot. J'ai répondu sans pouvoir me défendre des paroles qui s'échappaient de moi : « Une vérité éternelle, universelle, une explication définitive. » Il a savouré ma définition et m'a dit en souriant qu'il était heureux d'avoir obtenu cette réponse que l'on n'avait jamais pu lui apporter. Il semblait rasséréné. Il m'a serré la main avec chaleur. Il a écrit quelques mots d'une écriture tremblée dans mon carnet de notes et je l'ai laissé, sans me retourner, pour rejoindre ma tablée. Non, je ne me suis pas retournée, car cet instant n'appartenait pas au réel, à ma médiocre durée, mais à ce qui est plus réel que lui : ces fragments d'éternité, ces blocs d'une beauté insoutenable, qui nous rendent nostalgiques. Incurables et inconsolables. Donc vivants.
dimanche 4 août 2013
Pour mon amie Sophie, qui n'est pas encore allée à Venise, mais qui est la première vénitienne.
De retour de Venise... Depuis un moment déjà... Démunie comme je le suis chaque fois que je la quitte...
Venise est ma mère. Venise épouse et épie chacun de mes états d'âme. Il y a là quelque chose d'explicable, qui a tout de la folie. Si j'étais très riche, je quitterais tout pour vivre là-bas. C'est le seul endroit au monde que je désire. Je mesure même mon désir de vivre à ce seul désir particulier. Il est intact, donc je vais bien.
Venise est mon obsession depuis 17 ans, depuis le jour, où, pour la première fois, j'ai fait sa connaissance. Je ne savais rien d'elle et j'avais alors ressenti, en la découvrant, le plus grand choc esthétique de ma courte existence. J'avais passé toute ma vie, jusqu'à l'âge de 19 ans, dans ma ville natale, sans jamais la quitter, pas même pour faire dix kilomètres. J'étais un papillon sous verre, une enfant cloîtrée, punie, liée à un périmètre maléfique que je ne pouvais quitter. Et l'Enchanteur est venu et m'a délivrée du sort.
Les contes de fées existent dans la vraie vie. Je n'ai jamais cru au réel, c'est pour cette raison, probablement, que le rêve a tout écrasé sur son passage, pour briser le cercle de feu qui me retenait prisonnière.
Et, si comme le disent certains, les véritables vénitiens sont ceux qui, non pas habitent la ville ou y sont nés, mais ceux qui se sentent une affinité, une parenté secrète et troublante avec elle, alors je suis vénitienne. C'est une question de sang, de race... Des rêves entrelacés...
Les contes de fées existent dans la vraie vie. Je n'ai jamais cru au réel, c'est pour cette raison, probablement, que le rêve a tout écrasé sur son passage, pour briser le cercle de feu qui me retenait prisonnière.
Et, si comme le disent certains, les véritables vénitiens sont ceux qui, non pas habitent la ville ou y sont nés, mais ceux qui se sentent une affinité, une parenté secrète et troublante avec elle, alors je suis vénitienne. C'est une question de sang, de race... Des rêves entrelacés...
Je pensais ne jamais revenir au Lido depuis la fermeture et la transformation de l'Hôtel des Bains en résidence de luxe, car c'est un lieu qui demeurera à jamais synonyme des étés de ma jeunesse. Nous avons, cependant, décidé de nous aventurer à l'Excelsior, afin que notre fille découvre la mer pour la première fois. Il fallait que cette première fois soit somptueuse.
Il n'est que des premières et des dernières fois, n'est-ce pas Sir James ?
"MARY ROSE. – (…) La dernière fois en toute chose est toujours triste, ne trouvez-vous pas, Simon ?
SIMON, brusquement. – Il faut toujours qu’il y ait une dernière fois, mon adorée !
MARY ROSE. – Oui, je suppose… Pour tout… Un jour, je vous verrai pour la dernière fois, Simon. (Jouant avec les cheveux de son époux.) Un jour, je caresserai cet épi pour la millième fois et je ne le ferai jamais plus.
SIMON. – Un jour, je le chercherai et il ne sera plus là. Ce jour-là, je dirai : « Bon débarras ! ».
MARY ROSE. – Je vais pleurer. (Elle est plus excentrique que joyeuse et plus joyeuse que triste. Simon effleure de ses lèvres ses cheveux.) Un jour, Simon, vous m’embrasserez pour la dernière fois.
SIMON. – Ce n’était pas la dernière fois, en tout cas. (Pour le lui prouver, il l’embrasse encore, avec fougue, ne songeant pas que c’est peut-être la dernière fois. Elle frémit.) Qu’est-ce qu’il y a ?
MARY ROSE. – Je ne sais pas. Quelque chose m’a parcourue.
SIMON. – Vous et vos « dernières fois » ! Laissez-moi vous dire,
madame Blake, qu’un jour vous verrez pour la dernière fois votre bébé. (Il se hâte de préciser sa pensée.) Je veux simplement dire qu’il ne demeurera pas éternellement un petit enfant ; mais, le jour où vous le verrez bébé pour la dernière fois, vous le verrez pour la première fois devenu un petit monsieur. Songez-y ! "
“Et comment ! La plupart des gens ont pour premier souvenir une chose insignifiante : comment ils se sont coupé le doigt ou ont perdu un bout de ficelle. J’étais résolu à ce que ma fille ait un plus grand souvenir. J’étais pauvre, mais je pouvais lui offrir les étoiles."
Il n'est que des premières et des dernières fois, n'est-ce pas Sir James ?
"MARY ROSE. – (…) La dernière fois en toute chose est toujours triste, ne trouvez-vous pas, Simon ?
SIMON, brusquement. – Il faut toujours qu’il y ait une dernière fois, mon adorée !
MARY ROSE. – Oui, je suppose… Pour tout… Un jour, je vous verrai pour la dernière fois, Simon. (Jouant avec les cheveux de son époux.) Un jour, je caresserai cet épi pour la millième fois et je ne le ferai jamais plus.
SIMON. – Un jour, je le chercherai et il ne sera plus là. Ce jour-là, je dirai : « Bon débarras ! ».
MARY ROSE. – Je vais pleurer. (Elle est plus excentrique que joyeuse et plus joyeuse que triste. Simon effleure de ses lèvres ses cheveux.) Un jour, Simon, vous m’embrasserez pour la dernière fois.
SIMON. – Ce n’était pas la dernière fois, en tout cas. (Pour le lui prouver, il l’embrasse encore, avec fougue, ne songeant pas que c’est peut-être la dernière fois. Elle frémit.) Qu’est-ce qu’il y a ?
MARY ROSE. – Je ne sais pas. Quelque chose m’a parcourue.
SIMON. – Vous et vos « dernières fois » ! Laissez-moi vous dire,
madame Blake, qu’un jour vous verrez pour la dernière fois votre bébé. (Il se hâte de préciser sa pensée.) Je veux simplement dire qu’il ne demeurera pas éternellement un petit enfant ; mais, le jour où vous le verrez bébé pour la dernière fois, vous le verrez pour la première fois devenu un petit monsieur. Songez-y ! "
***
“Et comment ! La plupart des gens ont pour premier souvenir une chose insignifiante : comment ils se sont coupé le doigt ou ont perdu un bout de ficelle. J’étais résolu à ce que ma fille ait un plus grand souvenir. J’étais pauvre, mais je pouvais lui offrir les étoiles."
***
J'ai aimé, contre toute attente, revenir au Lido, même s'il est évident que je n'ai pas éprouvé l'émerveillement qui était celui de ces irréels étés à l'Hôtel des Bains. J'ai vieilli et, surtout, le monde a changé. Tristement changé. La clientèle de l'Excelsior n'a pas la classe désuète de feu l'Hôtel des Bains. Les lieux non plus. Mais il en est de même pour beaucoup de choses... Je ne reconnais même plus mon propre pays. Notre vieux monde est mort. Une fois de plus.
Et ce sont les barbares qui ont gagné. Ils n'ont pas eu beaucoup d'efforts à faire. La détestable "tolérance" est leur arme...
Reste l'Amour conjugué à deux et à trois – l'essentiel, le creuset d'un autre monde, peut-être.
Si Dieu le veut, nous reviendrons...
Au Lido peut-être. À Venise, c'est certain.
Quelques persistances rétiniennes...
Vues de la plage de l'Hôtel Excelsior, où j'ai passé de très beaux moments...
Et ce sont les barbares qui ont gagné. Ils n'ont pas eu beaucoup d'efforts à faire. La détestable "tolérance" est leur arme...
Reste l'Amour conjugué à deux et à trois – l'essentiel, le creuset d'un autre monde, peut-être.
Si Dieu le veut, nous reviendrons...
Au Lido peut-être. À Venise, c'est certain.
Quelques persistances rétiniennes...
Vues de la plage de l'Hôtel Excelsior, où j'ai passé de très beaux moments...
Après le Lido, retour à Venise, à la Locanda Orseolo, où, après trois séjours, nous nous sentons presque en famille...
Quelques lampions jaunes en l'honneur de la fête du Redentore... Comme chaque année... Emprunter une fois de plus ce pont provisoire pour rejoindre le dimanche, à midi, la Giudecca – notre rituel amoureux...
Toujours cela de pris à la mort.
J'ai acheté un guide pour suivre les traces d'Ezra Pound parmi les déliés de la Sérénissime, à la librairie Acqua Alta, où les livres par milliers sont empilés dans des baignoires et même dans une gondole. Enchanteur par fulgurance et également de très mauvais goût (des “capotes anglaises Casanova" qui traînent, une ceinture de chasteté, un escalier de livres qui permet, il me semble, de regarder sous les jupes des filles…) parfois, c'est un lieu à découvrir ! Mais, à aucun moment, je n’ai ressenti l’amour des livres dans l’agencement de cette librairie atypique. Le maître des lieux, très sympathique au demeurant, me semble fier de lui, de sa “création", mais peu intéressé par la littérature. Puissé-je me tromper !
Dernier petit-déjeuner de l'année, à Venise, au Florian, évidemment... La place est presque déserte, nous sommes les seuls clients du café, pour un moment encore... Sentiment d'avoir atteint le dernier degré de l'extase. Sentiment que tout peut s'arrêter, désormais...
Il n'y a rien d'autre après le bonheur, sinon la mort.
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- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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