mardi 25 octobre 2005










Dans un « chat » transatlantique avec Kerry Fried d’Amazon.com, Philip Pullman débat de l’achèvement d'A la croisée des mondes et d’une erreur que C. S. Lewis [NDT : auteur des fameuses Chroniques de Narnia, classique de la littérature jeunesse] n’aurait réellement pas dû commettre. Il nous offre également ses personnages préférés, principaux et mineurs, et discourt du fait de savoir si oui ou non vous pouvez choisir votre daemon idéal (désolée tout le monde, vous n’avez pas l’ombre d’une chance), et s’étend sur le point clef qui marque un tournant dans l’évolution humaine (laissez-moi simplement dire que cela implique un certain serpent).

A : Maintenant que le dernier livre de votre trilogie est terminé, puis-je vous demander quelle part vous appartient en propre et quelle part vos personnages ont, eux-mêmes, élaborée ?
PP : Je suppose que la forme général provient de moi – dans le sens où je savais depuis le début ce qui allait se passer et où allaient les personnages. Mais ils vous surprennent toujours ; ils font toujours des choses que vous ne saviez pas à l’avance. Ainsi, je suppose que cette part-ci m’appartient et que cette part-là est la leur.
A : Pouvez-vous me donner un exemple d’un personnage accomplissant un jeu qui lui était propre ?
PP : Mrs Coulter m’a surpris en agissant de la manière dont elle l’a fait. Elle était toujours en avance d’un coup sur moi, en vérité. Je ne pouvais jamais dire vraiment comment elle allait se sortir de cette circonstance-ci ou de cette circonstance-là. Et, bien que je sentais que son comportement était en train de se modifier, s’approfondissant ou mûrissant – ou quelque que soit le mot que vous employiez- à travers A la croisée des mondes, cela ne se produisit pas avant que j’ai parfaitement balisé le chemin, à travers le troisième tome, et c’est là que j’ai réalisé ce qu’elle devait faire à la fin.
A : Combien de temps avez-vous vécu avec ces personnages et qui est apparu le premier sur scène ?
PP : Sept ans. Le premier livre m’a pris deux ans, le second deux ans, et celui-ci trois ans. La première image qui m’est venue à l’esprit est Lyra se cachant et entendant, par hasard, quelque chose qui lui était incompréhensible. Et, parce que j’aimais le personnage qu’elle était, j’ai laissé mon esprit jouer avec les autres choses qu’elle pourrait faire. Et, alors, d’autres images se sont assemblées entre elles et, peu à peu, sont venues à moi – comme des papillons, j’imagine. Elles peuvent sentir qu’une histoire est en train de se construire et veulent être une part de cette histoire, alors elles affluent vers cette petite lumière qui brille.
A : Pantalaimon, le démon de Lyra, était-il à ses côtés au début ?
PP : Pas au tout début, non. Parce que, quand j’ai commencé le livre, elle n’avait pas de daemon du tout – il n’y avait pas de choses telles que des daemons. Mais je ne pouvais pas réellement faire commencer les choses jusqu’à ce que je découvrisse qu’elle en avait un, et ce qu’ils étaient, et ce qu’ils faisaient. Ce fut un long processus d’installer et de fixer la page, essayant d’écrire le premier chapitres de différentes manières. Finalement, je réalisai enfin qu’elle avait un daemon. Et je commençai à imaginer quelques-unes - bien que pas toutes - des actions des daemons. En vérité, je découvrais encore des choses à leur sujet dans les toutes dernières pages du Miroir d’ambre.
A : Avez-vous un personnage favori ?
PP : Mis à part Lyra, qui a été l’étoile qui m’a guidé pendant tout le chemin, je dois réellement avouer que ce fut Mrs Coulter.
A : Elle est complètement enivrante.
PP : Elle m’a enivré, je vous dis ! C’est une bonne chose que je ne connaisse aucune Mrs Coulter dans la vraie vie – une bonne chose qu’il n’y ait aucune Mrs Coulter dans la vraie vie.
A : Et au sujet des personnages secondaires ?
PP : Lee Scoresby. Je l’ai aimé aussitôt qu’il est arrivé, ce texan mercenaire aéronaute. Au fait, j’ai créé son nom à partir du nom de cet acteur qui apparaît aux côtés de Clint Eastwood dans les westerns spaghetti, Lee Van Cleef, et à partir d’une explorateur de l’Arctique nommé William Scoresby.
A : La bataille dans laquelle Lee Scoresby et son daemon lapin, Hester, sont surpassés en nombre, dans La tour des anges est un de mes passages favoris, et un de vos moments les plus violents. Hester est au sommet de mon panthéon.
PP : Une de mes tantes avait la même nature et manière de parler, sèche et laconique. J’aimais beaucoup cette vieille femme, et Hester a quelque chose d’elle, il me semble.
A : Laissez-moi vous interroger sur vos passages préférés de la trilogie.
PP : J’aime bien l’affrontement. J’aime la scène entre Lyra et Iorek Byrnison, l’ours, quand ils se rencontrent pour la première fois dans la boue, à l’extérieur du café. J’aime bien la bataille des ours, dans le premier livre, la scène où Lyra tombe sur Mary Malone, la scientifique, dans le second livre, et également la scène où Will rencontre l’ours dans le Miroir d’ambre. Les passages où des personnages importants se rencontrent pour la première fois ont une tension particulière et ils sont très excitants à écrire.
A : Il y a aussi des enclaves de quiétude, des moments apparemment accessoires. Dans le Miroir d’ambre, il y en a un, dans lequel Lyra finalement reconnaît un des petits espions Gallivespiens, Lady Salmakia. Je me demandais comment vous aviez réussi à passer du moment où Lyra écoute cette femme à celui où elle exprime son espoir d’avoir, un jour, « un enfant à elle, à endormir et à bercer en chantant» dans une tonalité telle que celle-ci.
PP : J’étais conscient qu’il devait y avoir des moments de calme. En fait, la dernière section du troisième livre devait entrer dans un nouveau type de royaume émotionnel. Si vous pensez à un travail d’aussi longue haleine que celui-ci comme à un morceau de musique, les passages bruyants le sont seulement parce qu’ils sont contrastés par les moments de calme. Et, en peinture, les parties aux couleurs vives sont vives parce qu’elles sont exposées contre des parties sombres. Si vous êtes sur le point de ressentir une grande excitation, vous devez aussi avoir des moments de calme, et la question est de savoir comment les arranger ensemble dans le meilleur ordre qui soit, ainsi ils produisent le contraste le plus vivifiant et le plus parlant les uns avec les autres. C’est une affaire compliquée. (rires)
A : Lyra « n’a pas eu de chance avec ses vrais parents », comme le remarque Lee Scoresby, mais lui et plusieurs autres sont résolus à compenser ce manque. Will, également, est prêt à tout pour trouver son père et sauver sa mère, bien que moins disposé à accepter des substituts. Cette perte – et gain – figure également dans quelques autres de vos fictions.
PP : Bien, d’un côté, il n’y a rien de plus inopportun dans une histoire qu’un père et une mère. Ainsi que Jane Austen a pu le mettre en évidence : « c’est une vérité universellement reconnue que les jeunes protagonistes en quête d’aventures doivent laisser tomber leurs parents. » D’un autre côté, malgré ceci, il n’y a aucun doute qu’il y ait des pressions psychiques derrière ce phénomène. Peter Dickinson et moi-même discutions un jour, et ce sujet est venu dans la conversation, et nous étions d’accord pour remarquer combien il était étrange que tant d’auteurs pour enfants aient perdu un de leurs parents, ou les deux, dans leur enfance. Mon père est mort dans un accident d’avion, quand j’avais sept ans, et, naturellement, j’ai été préoccupé pendant longtemps par le mystère de savoir de quoi il avait l’air.
A : Quand Lyra est capturée et amenée à Bolvangar, vous décrivez l’infirmière comme quelqu’un qui « serait capable de suturer une blessure ou de changer un pansement, mais à jamais incapable de raconter une histoire », et le conte devient vraiment clef, pour le futur de l’humanité dans le troisième livre. Vous avez longtemps insisté sur le point que vous étiez, à vos yeux, un conteur et pas un écrivain. Quelle différence faites-vous entre les deux ?
PP : Pour moi, l’histoire est primordiale et la texture réelle de l’écriture est secondaire. Cela ne veut pas dire que je pense que le style n’est pas importants, parce que je prends grand soin d’user correctement des mots et que j’ai un certain style, rythmique et rehaussé. Mais il serait flatteur, par exemple, de penser que j’ai écrit une histoire que d’autres pourraient raconter avec d’autres mots, et qui produirait le même effet que maintenant, quel que soit cet effet. J’ai un but élevé, mais les contes de Hans Christian Andersen sont aussi efficaces, aussi convaincants, quand ils sont dits par d’autres conteurs. Tandis que un livre comme Madame Bovary, raconté par un autre romancier, serait plat, rassis, ennuyeux et stérile. Mais c’est extraordinaire avec les mots de Flaubert.
A : Quand vous avez reçu le prix du Carnegie, en 1996, pour Les Royaumes du Nord, vous avez dit que les romanciers pour adultes avaient perdu ou ne semblaient pas assez soucieux de l’art de raconter des histoires. Je me demandais si vous aviez lu, depuis ce moment-là, quelque chose qui vous ait fait changer d’avis.
PP : Quand vous prononcez des discours de ce genre, vous vous devez d’être un minimum provocateur. (rires) Les organisateurs l’attendent, parce qu’ils veulent qu’on parle du prix dans les journaux. Mais je crois vraiment que, dans la littérature pour adulte - assurément c’est le cas en Grande-Bretagne - les écrivains, qui sont grandement appréciés, sont les premiers pour qui l’histoire n’est pas le facteur primordial. Et il m’a semblé que, dans l’œuvre de certains d’entre eux, les histoires sont en fait plutôt méprisées. Ils sont fuyants, embarrassés d’avoir à raconter une histoire ; ainsi, ils usent de toutes sortes d’artifices littéraires et tendent tous vers le post-modernisme. Ils mettent au premier plan le fait qu’ils savent qu’ils racontent une histoire, ainsi le lecteur ne les prendra pas pour quelque innocente personne comme Tom Clancy ou John Grisham, qui, probablement, ignorent qu’ils écrivent une histoire. Je trouve que ces artifices sont irritants et stupides et que c’est une étape que ces personnes devraient s’empresser de franchir.
A : En parlant d’embarras, j’ai évité Les royaumes du Nord, quand le livre est sorti pour la première fois, parce que je pensais avoir une totale inaptitude à lire de la fantasy.
PP : Vous n’êtes pas le seul. Je ne peux pas lire non plus de fantasy. Et j’ai découvert que la raison, pour laquelle je ne le peux, réside dans le fait que cela ne me dit rien d’intéressant au sujet de l’être humain. Dans le Monde des Morts, un des passages du Miroir d’ambre, l’imagination de Lyra ne satisfait pas les harpies. Elles sont satisfaites uniquement quand Lyra leur dit la vérité. Et c’est ça que je veux dire. Il y a quelque chose où je peux poser ma main sur mon cœur et dire : « je crois passionnément que c’est vrai et que les livres qui nous satisfont et nous nourrissent et nous font grandir doivent avoir ce fond d’authentique vérité en eux ». Et je n’en vois pas beaucoup de cette sorte dans la plupart des livres de fantasy.
A : Une des raisons pour lesquelles la trilogie est si étendue est que vous révélez un profond lien entre le daemon et l’humain. La plupart d’entre nous, même si nous devrions réellement mieux raisonner - et vous nous avez dit que nous le devrions - souffrent d’envie vis-à-vis de ces daemons.
PP : (rires) Ce fut la plus riche idée que j’aie jamais eue. Il y a tant de choses différentes que je pourrais faire avec. Dans le premier avant-projet des Royaumes du Nord, les daemons de tout le monde changeaient de forme, ceux des adultes y compris. Mais, après un certain temps, j’ai senti que cela n’ajoutait, en fait, rien à ce que j’essayais de dire. J’ai marché de long en large dans le jardin et j’y ai pensé et, soudain, j’ai réalisé que, bien sûr, l’histoire tout entière reposait sur la maturité. C’est au sujet de la différence entre l’innocence et l’expérience, entre l’enfance et l’âge adulte, et si cette affaire de daemon ne symbolisait pas ou ne signalait pas ceci, cela encombrerait le passage. A ce moment-là, j’ai réalisé que je devais marquer une différence entre les daemons des enfants et ceux des adultes. Un court moment après, j’ai appris de quoi il était question : les daemons des adultes étaient fixés – ils ne changeaient pas. C’est une clef d’une grande partie de l’histoire.
A : Ils sont des créatures très physiques, sensuelles, mais ils ne semblent pas avoir besoin de se nourrir. Pan attrape de temps en temps un papillon et, dans La Tour des anges, il trempe sa patte dans l’omelette.
PP : Vous pouvez montrer du doigt toutes sortes de passages dans l’histoire où je n’ai pas mentionné des choses que vous n’aviez pas besoin de savoir. Une autre chose que vous n’avez pas besoin de savoir est la manière dont les daemons sont nés. Je ne veux pas pénétrer dans la gynécologie des daemons – vous n’en avez pas besoin pour l’histoire, bien que je puisse le faire. (rires) Et c’est une erreur, à ce propos, qui a été faite par C. S. Lewis, dans ses Chroniques de Narnia. D’un côté, il dit que depuis que les centaures ont deux estomacs – un estomac humain et un estomac de cheval – ils doivent prendre deux petits déjeuners. Premièrement, ils ont un petit déjeuner constitué de bacon et d’œufs, et ensuite un petit déjeuner composé de foin. Sans doute, ils mangent le foin avec leur bouche humaine, mais comment ? C’est un petit détail irritant qui fait saillie et vous fait penser : « hein ? » Et la seule chose que vous ne voulez pas est d’acculer le lecteur à ce « hein ? » Ainsi, ignorez-le. Si vous voulez des centaures, bien, mais ne parlez pas de leur nourriture. Ce n’est pas nécessaire.
A : J’ai lu une interview de vous dans les « Talking Book »s [ NDT : j’avoue mon ignorance sur ces livres ? ], dans lesquels vous disiez que si vous aviez le choix de votre daemon, ce serait un corbeau, « parce que c’est l’oiseau dans la mythologie de l’Amérique du Nord qui représente l’illusionniste, le conteur, le créateur. »
PP : Mais, il ne me sert à rien de dire : « Je voudrais être ceci, je voudrais être cela. » Je serais lié avec ce qu’il serait et je devrais en tirer le meilleur parti. Je pense que le moyen de découvrir ce qu’est votre daemon n’est pas de penser à ce que vous voudriez qu’il soit, mais de demander à vos amis ce qu’ils en pensent. Probablement, le meilleur moyen de se renseigner est de le faire à bulletin secret ! Donnez-leur à chacun un morceau de papier et ils pourront écrire dessus et arriver à un accord sur le sujet.
A : Ressentez-vous un grand soulagement d’avoir terminé la trilogie ?
PP : Un soulagement, oui ; mais, elle me manque également terriblement. Celle-ci m’a manqué plus que les autres livres parce que j’ai vécu sept ans avec elle, et parce que c’est l’œuvre dans laquelle j’ai dit le plus clairement ce que je voulais dire qui comptait le plus pour moi.
A : Vous ne vous interrogez pas sur la nature de la sainteté et de ce qui est sacré même si l’Eglise, dans le monde de Lyra, y est fortement intéressée. Les deux premiers livres de la trilogie ont en quelque sorte, pour certains lecteurs, joué sur la gamme qui s’étend du blasphème au mal avéré.
PP : Bien, j’attendais cela, et je m’attendais à pire. Mais je pense qu’aussi longtemps que les gens seront agités au sujet de savoir si Harry Potter fait de vous un sataniste ils ne s’occuperont pas trop de moi. Ainsi, je suis heureux de m’abriter sous le grand parapluie d’Harry Potter. (rires)
A : Le troisième livre montre clairement que nous devrions tous travailler à un meilleur présent, ce qui devrait calmer les inquiétudes de certains lecteurs.
PP : Je crois très profondément en la notion de République des Cieux – que nous sommes tous responsables de l’amélioration des choses, et que nous ne pouvons y échapper en blâment les autres pour cela ou en rejetant la responsabilité sur quelqu’un d’autre. C’est le rôle de chacun d’entre nous. Je n’essaie pas de prêcher dans ce livre la défense dPhu Ciel ; tout ce que j’essaie de faire est de raconter une histoire. Mais si l’histoire doit résonner et se propager dans l’esprit des gens et leur faire sentir certaines choses, alors, peut-être, que c’est bien.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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