mercredi 28 décembre 2005

La vie criminel d’Archibald de la Cruz est un film saisissant, dont on a du mal à se dire s’il est léger ou absolument effrayant. Tout dépend de la complexion du spectateur, s’il a déjà ou non éprouvé et pensé ce que nous nommons le possible.

Lorsque le héros, après la mort de la religieuse, veut confesser tous ses « crimes » à la justice, l’homme de loi a cette phrase saisissante : «La pensée n’est pas délinquante.» Est-ce si sûr ? Un criminel en puissance est-il déjà un criminel ou encore un honnête homme ? Philip K. Dick a écrit un roman intéressant sur le sujet, Minority Report.
Pourtant, Archibald a l’impression que son idée est toute puissante et qu’elle le dispense de passer à l’acte, car sa pensée en est un… A la fin du film, après s’être débarrassé de la boîte à musique supposée maléfique, il essaie de tuer un insecte avec le bout de sa canne et y renonce en souriant : il n’en a pas envie et cependant, il le pourrait, rien ne s’y oppose pour une fois.
Le titre original veut littéralement dire «Essai d’un crime». Il y a deux idées liées dans cette histoire : l’essai / l’échec, qui sont comme les deux versants de l’impossibilité à savoir qui est Archibald. Ce dernier confie à Carlotta qu’il pourrait être un saint ou un criminel. La question sous-jacente au texte est de savoir ce qui fait l’identité d’un homme : ses pensées ou ses actes ? On retrouve le problème de la mauvaise foi telle que l’expose Sartre dans L’être et le néant.
Buñuel est, sans le savoir pleinement, un disciple, ou pour le moins un illustrateur des théories de Freud sur le rêve. Bazin, dans les Cahiers du cinéma notait ceci à son sujet : «Quelle que soit la forme plastique que Buñuel prête au rêve, ses images en ont la pulsation, l’affectivité brûlante : le sang lourd de l’inconscient y circule et nous inonde, comme par une artère ouverte, au rythme de l’esprit.» On ajouterait que Buñuel est le cinéaste de l’obsession, du fétichisme, et surtout qu’il s’efforce d’aller jusqu’aux limites du pensable, mais sans les dépasser. A l’opposé, Salo ou les cent vingt Journées de Sodome de Pasolini, par exemple, est un film qui dit et montre «tout», où le possible n’est plus possible, un film qui sature la pensée et l’imagination. Le surréalisme n’est pas autre chose que ce que nous montre Buñuel dans ses films : il nous oblige à regarder en permanence à travers l’œil coupé horizontalement du Chien andalou.
N.B. : Dans son film jamesien, La chambre verte, Truffaut fait une référence au film de Buñuel, lorsque Julien Davenne fait fabriquer un mannequin en cire qui représente sa femme et dont il se débarrassera, n'en supportant pas la vue...

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