jeudi 29 décembre 2005

Je n’aurais jamais pensé qu’un jour quelqu’un dirait de moi que j’étais vieille. Je n’aurais pas cru que l’on puisse me prendre au lasso avec un mot aussi laid et ingrat que celui-ci. Je n’étais pas bien préparée à cet affrontement impromptu avec ces subtilités linguistiques qui ont le pouvoir de trier le bon grain de l’ivraie. Depuis le jour où l’on a évoqué devant moi la possibilité que je puisse m’installer ailleurs, j’ai compris que je n’avais plus seulement affaire à un mot malheureux, coincé entre les dents de quelque personne mal élevée, mais que je devrais également compter avec la bouche de celui ou de celle, de tous ceux à vrai dire, qui le prononcerait à mon encontre, comme une condamnation judiciaire mais qui ne mérite pas d’appel. Dans mon dos, ils le disent mais, devant moi, ils font l’effort d’employer des tas de périphrases et d’euphémismes. Non pas qu’ils soient délicats ces magistrats des causes perdues, mais ils n’ont pas le cran de me balancer l’anathème pendant que je les regarde dans les yeux et, croyez-moi, je ne cille pas. Je mets beaucoup de fierté dans cet acte de rébellion. Ils sont pourtant trop bêtes pour interpréter convenablement ce regard fixe et voilé qui ressemble au film cellophane qui enveloppe les repas qu’on m’apporte deux fois par jour. Non, ils ne sont pas fins ni raffinés, car même s’ils ne disent pas le mot, ils se comportent comme si l’état de fait qu’il désigne était une cause entendue entre eux et moi : ils s’extasient devant les exploits d’une personne de mon âge (je jardinais il y a encore trois semaines et je suis plutôt du genre coquette) et il est évident pour eux que je n’ai pas le droit à une vie sexuelle. Je n’en suis ni capable ni n’en présente le moindre désir. Il est bien connu que les vieux ne baisent pas. On n’imagine pas non plus qu’ils puissent se caresser entre deux draps. Mais quand s’arrête-t-on d’avoir envie selon eux ? Simplement quand on devient trop moches à leurs yeux pour qu’ils s’autoriser à penser que l’on puisse commettre un tel forfait. Un vieux qui se branle est un vicieux. Une vieille qui se caresse est sénile. Ça les dégoûte, alors ils ferment les yeux à cette éventualité et nous croient assez sages pour nous regarder nous-mêmes avec leurs yeux de charognards, qui comptent la chair et la graisse qui nous restent en réserve.

Il ne leur vient pas à l’idée à ces imbéciles qu’ils contemplent leur très proche futur et qu’ils se condamnent par la même occasion à la même chaise roulante et au même fauteuil percé et aux mêmes restrictions. Je n’ai pas vu passer ma vie. Autrefois, j’ai été cette bouche qui disait « vieux » sans méchanceté ou arrière-pensée, estimant que ce mot en valait un autre et que l’objectivité qu’il semblait porter en lui me dispensait d’avoir des états d’âme. En vérité, j’ai pris pour une évidence quelque chose qui ne mérite pas d’être cru, qui ne doit pas être accepté, par aucun d’entre nous. Quand devient-on vieux alors ?
Le jour où l’on n’a plus la force ou l’envie de démentir cette définition à laquelle on vous réduit à petit feu. En ce qui me concerne, je suis devenue vieille très bêtement, très sottement. Un stupide accident domestique m’a fait passer de l’autre côté du parapet, celui qui sépare le monde des vivants de ceux qui sont en instance de mourir. J’ai glissé sur une crotte de chien. Je précise que je n’ai aucune animosité contre ces créatures qui valent souvent mieux et plus que ceux qui se réclament le privilège d’être leurs maîtres. Col du fémur façon pâte brisée. Parcours de santé classique. Hôpital, puis maison de vieux pour la convalescence – comme si on pouvait guérir de la décrépitude des os, des nerfs et de la chair ! Depuis le temps qu’ils tournaient autour du pot, je ne leur reproche pas d’avoir saisi leur chance au vol ! On m’a mise dans un paquet, à savoir une petite chambre, qui était censée être ma demeure provisoire. Mon œil ! J’ai demandé à ma fille aînée qui allait s’occuper du chat. Elle a eu l’air surpris que ma préoccupation tout entière soit si mal destinée et a bafouillé une histoire incompréhensible, qui s’est achevée sur le constat d’une erreur humaine incompréhensible qui avait entraîné la mort du félin. Elle n’a pas osé dire « crever ». Elle a dit précisément ces mots : « Le chat est mort. Je l’avais confié en garde à la S.P.A.. Il a été parqué avec les abandonnés et, passé le délai, vu que personne ne l’a adopté, on l’a piqué. Je suis désolée. Je ne voulais pas te le dire. Ce n’est pas notre faute. Ils se sont trompés.» Je sais bien que ce genre d’erreur n’existe pas. Alors, j’ai décidé de me venger. La salope a assassiné mon chat ! Dans l’histoire de la littérature il y avait la conjuration des imbéciles ; je vous avertis que désormais il faudra compter avec la ligue des vieux moches et grabataires. Il y a mille et une façons de pourrir la vie des « non-vieux » ; même en étant de mobilité réduite, et avec peu de moyens, on peut tuer, empoisonner, blesser. A l’instant, j’imagine bien une révolution finale, genre Vol au-dessus d’un nid de coucou. Sauf qu’il n’y aura aucun moyen pour eux de se venger sur moi, vu que la lobotomie ne se pratique plus à ma connaissance, vu que je suis déjà démente. Ils pourraient demander une euthanasie, mais je m’en fous, car je suis déjà morte.

Les roses du Pays d'Hiver

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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