dimanche 16 avril 2006
Articles liés à ce petit billet pascal : ici, ici et ici... Kant dans son Essai pour introduire le concept de grandeurs négatives en philosophie, explique la différence qui existe entre l’opposition logique et l’opposition réelle. Il est également possible de rapprocher cette opposition de la distinction que l’on peut faire entre les vérités de raison et les vérités de faits. Une vérité de raison est une vérité établie par la raison, fondée sur une structure logique. Elle est vraie parce qu’on peut la prouver avec des principes logiques. Une vérité de fait est une vérité humaine, qui appartient au registre du sentiment ou de la perception, par exemple, et dont la seule justification réside dans le fait qu’elle est vécue ou éprouvée par un sujet. Elle est vraie parce que vécue. L’opposition logique permet de caractériser et de définir les vérités de raison ; l’opposition réelle donne moyen de distinguer ce qui appartient ou non au réel du sujet. Considérer la peine par rapport au plaisir, c’est les affronter logiquement, et ne pas les percevoir en tant que forces réelles, valant l’une indépendamment de l’autre. Il ne faut pas confondre le manque et la privation, le premier suppose une simple absence et la seconde une force en activité contre une autre force qui crée activement ce manque. Le manque est une conséquence de la privation. On peut donc, d’après Kant, appeler la douleur un plaisir négatif, pour signifier son existence en tant que principe actif. En accordant une existence à ce qui est supposé, d’après la logique, comme négatif, et en distinguant ce qui est réel et ce qui est parfait, Kant s’oppose à Descartes et à ses épigones, selon lesquels toute existence est une perfection et le négatif un pur néant de réalité. Pour Kant, le rapport de - A à + A (qui exprime la réalité, le – A est aussi positif que le + A) n’est pas identique au rapport de – A à A (ou A et non-A, opposition logique) ; logiquement, une chose n’admet pas de prédicats opposés, ce qui n’est pas le cas dans la réalité. En effet, une chose, un sujet, un événement peuvent être crédités de prédicats qui s’opposent (un arbre est « vert » et « non vert » par exemple, un homme est « bon » et « non bon »). L’opposition réelle n’est pas réductible à l’opposition logique : le rapport de cause à effet n’est pas assimilable au rapport de principe à conséquence ; le réel et le possible appartiennent à deux domaines différents, comme l’existence et le concept : le donné spatio-temporel, la sensibilité, est irréductible à l’entendement. Il n’y a pas de contradiction dans la réalité ; la contradiction n’a d’existence que logique. Il faut donc distinguer « opposition logique » et « opposition réelle », et comprendre que la distinction entre les deux formes d'opposition repose justement sur la présence, en elles ou non, de la « contradiction ». L'opposition « logique » est « par contradiction », durch den Widerspruch : elle est qualifiée, pour cela, de « contradiction logique ». L'opposition « réelle », au contraire, est ohne Widerspruch, « sans contradiction ». La différence est essentielle pour comprendre le statut de la douleur. La contradiction suppose le jugement. Ce qu’on appelle contradictions dans la réalité sont des conflits. L’opposition logique de deux prédicats contradictoires pour une chose ne produit rien, tandis que l’opposition réelle produit quelque chose, même si ce quelque chose est une annulation réciproque des effets des forces en présence, comme le repos en mécanique ou le zéro en mathématiques. Dans ces conditions, le plaisir peut être perçu comme le positif de la douleur ou l’inverse, mais ils sont positifs en eux-mêmes. De tout ceci, il faut conclure que rien de ce qui est négatif en soi ne peut exister ; la réalité ne peut se contredire. La douleur considérée comme une force positive sert donc nécessairement à quelque chose en ce monde. Nécessairement ? Une force ne peut rester inactive, sinon comment existerait-elle ? Kant va finalement inspirer Schopenhauer, sur ceci et bien d’autres choses, lequel ne cessera de répéter que seule la douleur est positive car « Si elle n’a pas pour but immédiat la douleur, on peut dire que notre existence n’a aucune raison d’être dans le monde. Car il est absurde d’admettre que la douleur sans fin qui naît de la misère inhérente à la vie et qui remplit le monde, ne soit pas qu’un pur accident, et non le but même. (…) Tout ce qui se dresse en face de notre volonté, tout ce qui la traverse ou lui résiste, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de désagréable ou de douloureux, nous le ressentons sur-le-champ, et très nettement. Nous ne remarquons pas la santé générale de notre corps, mais seulement le point léger où le soulier nous blesse ; nous n’apprécions pas l’ensemble prospère de nos affaires, et nous n’avons de pensées que pour une minutie insignifiante qui nous chagrine. Le bien être et le bonheur sont donc tout négatifs, la douleur seule est positive. Je ne connais rien de plus absurde que la plupart des systèmes métaphysiques qui expliquent le mal comme quelque chose de négatif ; lui seul au contraire est positif, puisqu’il se fait sentir… Tout bien, tout bonheur, toute satisfaction sont négatifs, la douleur seule est positive. » ("Douleurs du monde", extrait des Parerga et Paralipomena, Trad. Jean Bourdeau, Ed. Rivages Poches, Paris, 1991, p. 27 et 28) On peut avancer un argument contre Schopenhauer quant à la fin supposée de l’existence : quand bien même on admettrait que la douleur soit la couleur dominante de notre vie Certes, il faut bien comprendre ce que recouvre le mot « positif ». Ce n’est pas un jugement de valeur qui est exprimé mais seulement la constatation d’une force qui est à l’œuvre. Schopenhauer tire également ses idées de l’étude des philosophies bouddhistes, pour qui le désir est douleur, la douleur étant l’état « normal » de l’homme que vient rompre, parfois, le plaisir d’une satisfaction provisoire et vaine. Il a recueilli dans sa philosophie « pessimiste » certains des enseignements des pensées bouddhistes (qui, elles, ne sont en rien pessimistes). Le Sermon de Bénarès, qui a en quelque sorte comme pendant, dans la religion chrétienne, le Sermon sur la montagne, proclame que tout est douleur : en acte ou en puissance ; la cause de cette douleur est la triple soif des plaisirs, de l’instinct de conservation et l’envie d’en finir (chaîne sans fin, désirs irrationnels) ; pourtant le diagnostic est rassurant : on peut mettre un terme à la douleur, et la méthode « simple » : il faut corriger la parole, la pensée, la conduite et trouver une assiette stable et recueillie, ce qui équivaut à la moralité, à la concentration, et à la sapience. On remarquera que la philosophie stoïcienne est extrêmement proche de cette pensée par certains aspects : maîtrise de ce qui nous blesse par la rectitude de la pensée ou le bon usage des représentations. Schopenhauer, écrivain et philosophe de génie, a trouvé un raccourci célèbre : « La vie de l’homme oscille, comme un pendule entre la douleur et l’ennui (…) » (Ibidem, p. 45) Douleur de la privation de l’objet du désir et ennui du désir comblé (ou manque du manque). Mais l’ennui, comme l’illustrent peut-être la peccabilité d’Adam et Eve, est encore une douleur, plus redoutable que n’importe quelle autre douleur, morale en tout cas. Plutôt les ennuis qui remplissent ou encombrent l’esprit que l’ennui qui est synonyme de vacuité ! Où l’on retrouve ce paradoxe de la douleur souligné précédemment que l’absence de douleur est peut-être la pire des douleurs. L’ennui est un manque et la douleur une privation. L’ennui, une douleur négative, et la privation, une douleur positive. Voici ce qui est supposé de ce qui vient d’être découvert. Est-ce aussi simple ? Rares sont les hommes qui, à l’instar d’Antoine Doinel peuvent s’exclamer : « L’ennui, qu’est-ce que c’est que l’ennui ? Je ne m’ennuie jamais. Qu’est-ce que j’aimerais avoir le temps de m’ennuyer !» (Domicile conjugal, la citation n’est sûrement pas exacte, simplement restituée de mémoire, mais l’idée, elle, est authentique). Encore faut-il préciser que le personnage interprété par Jean-Pierre Léaud, sorte de doppelgänger de Truffaut s’agite beaucoup pour ne point souffrir de cet état… Il semble donc que vivre soit douleur, dans tous les cas, et que la douleur n’ait aucune autre fonction que d’accompagner les manifestations de notre volonté de vivre, et qu’elle se manifeste sous la forme d’une sorte de vibrato qui ne se tait jamais, que nous soyons ou non heureux. On peut le déplorer. On peut aussi bien objecter que la douleur nous rend vivants ou conscients de cette vie que nous habitons. En outre, cette douleur crée en l’homme une volonté d’y échapper qui se traduit ou se sublime par l’art, par exemple, mais aussi – nous le verrons – par certains choix de vie, telle la sagesse. C’est la positivité de la douleur, en tant que force qu’il faut analyser mais l’on pressent que cette force ne s’exerce qu’en tant qu’intermédiaire, médiation, et non en tant que telle. Schopenhauer illustre la thèse de la positivité de la douleur dans son œuvre tout entière, et très précisément dans Le monde comme volonté et comme représentation. Pour le philosophe la vie ne vaut la peine d’être vécue, puisque la douleur est condition nécessaire du plaisir et que la somme des plaisirs ne sera même jamais égale à l’addition des peines. Seule la douleur nous fait de l’effet, nous marque, agit réellement sur nous et nous aiguillonne. Tous les penseurs ne sont pas du même avis que le plus talentueux des misanthropes, sans être béats d’optimisme pour autant. Eduard von Hartmann, le penseur qui inspira à Nietzsche des pages enfiévrées de ses Considérations inactuelles, dans sa Philosophie de l’inconscient, s’accorde avec Schopenhauer tout en le désavouant : en effet, s’il affirme que l’existence de ce monde est pire que sa non-existence, il ne considère néanmoins pas comme son maître que le plaisir n’ait pas d’existence positive, car il est des plaisirs qui ne sont pas issus de douleurs. (…)

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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