vendredi 6 octobre 2006

Je traduis ces jours-ci un des derniers textes écrit par Barrie et je mesure l'évolution sous-jacente qui sépare ce conte fantomal du diptyque qui met en scène Tommy Sandys ou du Petit Oiseau blanc. J'ai le sentiment de pouvoir dessiner, mieux que jamais, à main levée, son électrocardiogramme. Je sens palpiter son cœur. C'est du morse.

J'ai commencé à écrire sur le style de Barrie, car il n'existe quasiment pas d'études à proprement parler consacrées à ce seul aspect, alors qu'une pléthore d'ouvrages psychanalysent Barrie et Peter Pan. Pourtant, le style de Barrie est tout sauf discret.
Un extrait de mes notes jeté ici :

Barrie est un auteur au phrasé tout aussi alambiqué que son esprit tortueux le laisse présager. Il faut le traduire pour en être tout fait conscient, me semble-t-il, car une simple lecture dans la langue originale ne permet peut-être pas d'en prendre toute la folle mesure. A mon sens, il serait dommageable de gommer, dans la traduction, cette étrange prestance stylistique que certains ont nommé les "mannerisms" (des tics, des manies, etc.) de Barrie, sous prétexte de fluidité ou, pire, de modernisme. Que je hais cette notion frauduleuse ! Et que dire de ce délicieux nappage de mots rares, en provenance de la terre par excellence des fantômes, l'Ecosse ? Ces caractéristiques de la phrase torse, excédée par les conjonctions de coordination, par la distanciation provoquée par des juxtapositions temporelles "disharmonieuses" (en apparence) et par de constants ajournements de la pensée, distendue ici et là par de factices digressions, figure la cartographie psychique de l’auteur. Certains auteurs possèdent une musique que l'on reconnaît aux premières notes, c'est le cas de Jamie. C'est pourquoi je n'ai pas hésité une seconde, malgré mon expérience encore très limitée (mais déjà échaudée) de traductrice, à ne point mettre mon grain de sel dans son délicieux concassage de la phrase. Le texte est saturé de la conjonction de coordination « et », qui indique peut-être une volonté de prendre au lasso l’univers et de le tirer à lui. Ces « et » sont les nœuds qu’il fait sur cette corde qu'il ne lâche jamais, pas même à la fin du livre. Dans un ordre d’idées proche, je n’ai pas répudié le subjonctif imparfait (à de rares exceptions près, pour des raisons d’euphonie), car c’est son genre et, par procuration, le mien. On a trop tendance à le laisser mourir d’inanition de nos jours et, si je le bannis assez facilement dans le cadre des dialogues, sa place est pleinement justifiée dans le cadre du récit par la concordance des temps et par l’époque dans laquelle il s’inscrit – ou pas. Barrie est probablement un homme suranné mais, s’il l’est aujourd’hui, j’ose affirmer qu’il l’était tout autant avant-hier. Son anachronisme est existentiel, si je puis m’exprimer ainsi. Il est des êtres qui n’appartiennent pas à leur époque, mais qui n’auraient pas moins juré à un autre moment de l’histoire. Peter Pan n’a pas d’âge, son père non plus. Barrie est très glorieusement glorieux (un des mots qu'il emploie le plus). Il « adverbise » tout, même lorsqu'il ne le fait pas réellement, et chante à tue-tête la gloire du petit garçon insolent qu’il n’a pas cessé d’être (pour ne pas pleurer). Son dire qui demeure toujours si délicat et si prudent est justifié par son inimitable dit. Personne mieux que lui ne sait, au sein même de la réalité la plus ordinaire, nous déporter au bord des choses afin de les contempler avec un œil nouveau, qui aperçoit soudain ce qu’il n’aurait songé à regarder. [...]
De Peter Pan, il est hélas question aujourd'hui, dans les dernières pages de Libération (merci de m'en avoir informée, car je ne suis pas lectrice de ce quotidien-ci) et la traduction du Petit Oiseau blanc est signalée. Je rapporte une petite erreur : le personnage de Peter Pan apparaît dans le roman de Tommy, implicitement, avant de naître dans Le Petit Oiseau blanc. Si le journaliste avait lu ma préface, il le saurait... Dommage que l'article parle si abondamment de la suite écrite par une femme qui ne doute de rien et dont je n'ai pas envie de parler. Gageons que la mégère se proclamera bientôt mère de Peter Pan - qui les haïssait toutes. En effet, celle-ci prétend nous expliquer (dans les journaux anglais que j'ai lus) qui est Peter Pan mieux que ne l'a fait Barrie ! Dommage, dans le cas précis, que les us et coutumes de l'autodafé aient quasiment disparu de nos jours. J'espère que le fantôme de Barrie viendrait lui grignoter les doigts de pieds pendant son sommeil.
Trouvez-vous légitime que la suite de Peter Pan ait droit à tous les égards quand l'oeuvre de Barrie demeure ignorée ? Money, money...

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