mercredi 3 janvier 2007
Je l’avoue très humblement, il est des jours où l’on sent obscurément, mais néanmoins sans aucun doute possible, qu’il faut tourner la page. Au risque de se perdre ou, pire, de se figer à jamais dans la triste posture du raté, car il y a nécessairement quelque chose d’histrionique et de faux dans cette profession de foi du fiasco assumé. C’est une sorte de chèque en blanc que l’on demande à autrui de nous tirer et que l’on remboursera, plus tard, avec de la monnaie de singe… Mieux vaut encore une défaite totale qu’un petit succès. Tout ou rien, voilà ce qui a de la gueule, voilà de loin ce qui ressemble à un destin. Tant pis si c’est trop grand ou trop fort pour soi et que l’on s’aplatit lamentablement devant le miroir de la conscience ou de la société. Qu’on en crève pendant qu’il est encore temps de gâcher quelques possibles. L’amour-propre ne vaut pas grand-chose.
La seule difficulté, mais elle est immense, est d’oser se déposséder de certaines facilités et de les jouer, à quitte ou double, une bonne fois pour toutes, dans l’idée de conquérir sa propre estime de soi. Tel est certainement le moment où l’écrivain naît réellement, quand il accepte l’idée qu’il ait pu se tromper, en dévissant complètement le dernier boulon ou en lâchant les freins, pour voir si tout pète ou s’il s’écrase contre le mur. Sortir indemne est de toutes les façons impossible. Dans ce cas… Nous sommes tous des gueules cassées. Ne pas faire les choses à moitié. Sinon c’est un crime contre soi-même, contre son talent - qu’il soit infime, presque petit, ou bel et bien réel.
Frank Sinatra semblait, au début du film, en avoir tiré son parti et choisi la confortable position du vaincu. Un écrivain au talent brimé par sa propre frousse, par le manque de reconnaissance des autres, par un défaut de foi en soi, revient sur les lieux de sa triste enfance. Son frère a réussi : il possède pas mal de cash, une femme sûrement frigide et une fille un peu stupide, et lui fait piètre figure dans le décor. C’est un joueur mais il ne met jamais que de l’argent sur le tapis, songeant que sa vie et son art sont déjà perdus. Jusqu’à la rencontre avec une fille plus tout à fait jeune, qui n’ose pas plus que lui faire le grand saut. Sauf qu’il ne s’agit pour elle que d’aimer, n’ayant jamais eu affaire au démon de l’écriture, pour lequel on vendrait son moindre coin de paradis et jusqu’à son dernier souffle, avant de renoncer et de sombrer dans l’alcool ou l’aigreur. Rien ne vous rend plus minable que la constipation littéraire.
J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour ceux qui passent leur vie à façonner leur échec, parce qu’ils sont mes frères. Some Came Running (1959) parle précisément de l’échec, mais avec le plus grand tact et une élégance que seuls quelques très grands artistes possèdent. Si un film pouvait me parler, à ce moment précis, ce ne pouvait qu’être celui-ci. Shirley MacLaine dans le rôle de la fausse écervelée, peinturlurée et facile, y trouve son plus beau rôle. Elle incarne le seul personnage du film qui a le courage que j’évoquais plus haut, alors que tous les autres fuient leur désir, leur talent et diluent leur essence (si l’on me permet ce terme philosophique) dans des faux-semblants de pacotille. On devine qu’elle va payer le prix fort pour tant de cran et finir tragiquement. Peut-être est-elle le bouc émissaire de l’hypocrisie et de la lâcheté des autres et sa mort paiera-t-elle leur possible rédemption. Je ne sais pas, mais on ne leur souhaite que le pire, puisque contre toute attente ce sont eux qui ont manqué de dignité.
Vincente Minnelli a toujours su brosser avec beaucoup de tendresse, de chaleur et de véracité des portraits d’homme et de femme dans la tourmente et reproduire avec la précision d’un sismographe les grands et petits bouleversements de la famille, qui est l’un des thèmes de son oeuvre (Cf. un de ses chefs-d’œuvre, Meet me in St. Louis, ou encore d’autres films comme The Courtship of Eddie's Father ou bien le superbe Home from the Hill). Le génie de Minnelli n’éclate pas à la vue, malgré l’utilisation magistrale de la couleur (qui n’a jamais eu le sentiment de recevoir en pleine figure une palette de gouaches en regardant un de ses films ? Je pense notamment, mais pas exclusivement, à sa Vie passionnée de Vincent Van Gogh, Lust for life, ou encore à ce fabuleux songe barrien, Brigadoon…) à nulle autre comparable. Il se fait discret, mais, dans sa modestie sincère et raisonnée, éclate un certain perspectivisme qui donne toute sa valeur aux mouvements de sa caméra qui nous racontent patiemment, sans effort apparent, une (très belle) histoire. Je crois que le secret du cinéaste est sa manière de regarder - l’œil innocent mais jamais naïf, l’esprit fier mais humble - et surtout de prendre le temps d’écouter ses personnages, comme s’il se tenait au milieu du flot de leurs pensées intimes. Il ne brusque jamais aucun mouvement du cœur sans pour autant céder à un défaut de lenteur. Minnelli a le rythme dans l’image. Je le rapproche volontiers de Mankiewicz, lorsque ce dernier tourne The Late George Apley ou le plus dramatique A Letter to Three Wives.
Dire du cinéma qu’il restitue avec naturel ou réalisme certaines scènes bien connues de l’existence humaine (combien une vie comporte-t-elle d’actes ? Combien de scènes interchangeables d’un vécu l’autre ?) serait une erreur, puisque l’art n’a vraisemblablement pas pour but d’imiter la vraie vie, mais de la transcender, en extirpant peut-être quelque universel ; néanmoins, Minnelli, malgré la sophistication de son cinéma, bannit tout maniérisme ou raccourci narratif.
Some Came Running est un mélodrame sans la moindre affectation, sans forfanterie ou facilité déplacées. L’exercice est délicat, mais il l’est moins au cinéma qu’en littérature, où neuf fois sur dix on se brise le dos et l’esprit pour restituer cette mélodie intermittente du sentiment. La grandeur de l’homme (et de l’art) ne tient à rien : à un mot ou une image en trop.
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