mercredi 28 mars 2007
Nous cheminions d'un pas alerte en quête du Graal.


Je portais pour la dernière fois mes gants de cuir couleur guimauve :

Et puis, voilà ! Pan ! Vlan ! Flap ! Clic !
Une maison très importante.

Un lieu mythique pour la lectrice et la traductrice de Barrie que je me plais à être. L'autre lieu, tout aussi porteur d'évocations, est Black Lake Cottage, dans le Surrey, où je me rendrai un jour, car Robert m'a promis de m'y emmener.
La résidence située à Bayswater Road est le second et dernier domicile qu'il partagea avec Mary A. (de 1902 à 1909), à Londres, jusqu'à leur divorce. Le Petit oiseau blanc a été publié en 1902 et Peter Pan a été révélé au public en 1904.
Lorsque j'ai découvert cette maison, je crois bien que mon coeur a fait naufrage. J'étais, inexplicablement, pétrifiée. J'avais l'impression absurde de connaître cette maison, comme si... Comme si j'avais été familière des lieux autrefois. Je ne fais pas mon miel de l'irrationnel. Mais force est de constater qu'une vague m'a emportée loin de notre monde et que je crois en certaines présences "surnaturelles", d'autant plus que je suis une fille ultra-logique. Un paradoxe de plus à apporter à mon crédit.




Mon mari m'a suggéré de sonner, puisque la maison donnait l'allure d'une demeure habitée (par des vivants, j'entends). Je n'ai pas pu le faire. La timidité est l'un de mes plus grands handicaps. Je puis faire des choses "extraordinaires" ou excentriques (aux yeux des autres) mais je suis inapte aux actes élémentaires de la vie quotidienne (un travail mercenaire, téléphoner, entrer dans un magasin vide, etc.) !

Dieu merci, lui, appuya sur le bouton.

A deux reprises.

J'étais presque soulagée de trouver porte close.

Un homme, pourtant, nous ouvrit la porte. Je commençais à lui exposer mes raisons, avec le débit et le ton de quelqu'un qui va commettre un crime, me donnant des airs coupables, avant de me rendre compte, à ses habits, qu'il n'était pas le maître des lieux, mais un ouvrier (la maison est en travaux).

Le propriétaire arriva. En retrait. Superbe. L'Angleterre, la Tradition tout entière, reposait sur ses épaules. Le geste et le verbe étaient nobles et mesurés. Pas un gramme en excès ou par défaut. Il avait cette manière d'être au monde, un peu désinvolte, qui me fait défaut. Il y avait aussi, ce qui est essentiel, une lueur ironique dans l'oeil qui me mit à l'aise. Car je suis une sale petite roturière timide.
Je suis une souillon. Je me réprimande à chaque mouvement disgracieux : un squelette qui offense le dos du fauteuil à table, cette façon inélégante de me mordre la lèvre inférieure lorsque je bois un chocolat au lait, les gants que je retire d'un coup de dents avec violence, avec rage, les ongles que je mastique légèrement, les tics de langage. Tout ce qui trahit mon absence d'éducation pour un regard exercé et averti. Je m'en défends mais l'on porte toujours avec soi, de manière indélébile, le sceau de son éducation, et il me semble que plus on la refuse, plus elle se venge sur vous, en ressurgissant au moment le plus inopportun. Nous brinqueballons tous notre passé, un casier judiciaire qui se lit sur le visage. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j'ai cette complexion indéformable.

Dans mon sac en plastique, il y avait mon exemplaire du Petit Oiseau blanc, que je destinais au bookcrossing et qui pouvait justifier à la fois de mon réel intérêt pour Barrie et de mon identité. J'ai commencé à parler au propriétaire des lieux, qui me regardait d'un air, d'abord interloqué, puis franchement amusé. Je lui demandai si je pouvais entrer dans le jardin. Simplement pour demeurer un instant dans la mémoire de cet écrivain, de ce frère d'âme, auquel j'ai décidé de consacrer une part de ma vie. Il a éclaté de rire, m'a poussée en avant, sans ménagement, et m'a demandé de le suivre. Notre conversation oscillait du français (qu'il parlait avec une certaine habilité) à l'anglais, l'un adoptant la langue de l'autre, délicatesse due à autrui.
Nous étions là.

Tout simplement.
Oui.

C'est ainsi que je me suis retrouvée avec mon mari dans le salon de James Matthew Barrie, sans pouvoir y croire.

J'ignorais encore qui était en face de moi.

Un Lord et une Lady (qui brodait, royalement installée dans un canapé, lorsque nous arrivâmes), comme en témoignaient la qualité de leur accueil et leur parfaite éducation. Mais je ne l'appris qu'avant de partir, lorsque la dame me remit sa carte et que je me retrouvai, soudain, démunie. Je n'avais emporté aucune de mes cartes de visite. Un comble ! J'en possède une belle quantité. Elles ont été imprimées à Venise, par le dernier imprimeur de qualité, Gianni Basso, 

et portent le nom de plume que j'ai choisi. Elles sont d'un raffinement exquis, car il n'y a ni adresse ni numéro de téléphone. Je suis une citoyenne du monde : j'habite dans mes rêves. Mais je n'avais rien à offrir en retour. Le summum du manque d'éducation, ajoutez à cela un anglais de charretier, et je suis mortifiée. A l'extrême fin de l'entretien, mon mari se souvint qu'il possédait une de mes cartes, qui reposait dans son porte-cartes depuis au moins une décennie. Elle était complètement usée, voire crasseuse. Que vont-ils penser de moi ?

Ajoutez (encore) à cela que j'ai embrassé un mur (oui, encore), que j'étais à deux doigts de hurler, que j'ai manifesté un enthousiasme immodéré pour le jardin de Barrie, que je me suis extasiée devant leur cheminée quand la dame des lieux m'a indiqué que l'installation avait été certainement faite à la demande de Mary A.
Abruptement, j'ai demandé si le fantôme de Barrie leur rendait visite. Sans ciller ni rire, Lord K. m'apprit qu'il venait une ou deux fois par an, toujours le samedi et après neuf heures du soir.
Mais le propriétaire était confondant de gentillesse et ne manifesta aucune surprise de mauvais aloi face à mon comportement inapproprié - je demandai permission de les prendre en photo devant cette cheminée, ce qu'ils acceptèrent. Puis, il m'apprit qui il était, sans anticiper le cri qui succéda (le mien).
J'estime être la gardienne de leur tranquillité, donc je ne parlerai pas davantage d'eux ni de leur maison, pas plus que je ne joindrai leur photo dans ce JIACO. Je puis seulement préciser qu'il est le demi-frère du fils de l'explorateur Scott. Sa mère avait épousé le fameux explorateur Sir Robert Falcon Scott, avant de devenir veuve et d'épouser ensuite son père. Elle était une amie intime de Barrie et Sir R. F. Scott était une personne très proche de Barrie. Je connaissais, bien entendu, Sir R. F. Scott, mais seulement par les livres. Imaginez ma stupéfaction. Que diriez-vous si, d'un coup, un personnage de romans et de biographies se détachait du papier et sautait à pieds joints devant vous ?
En serrant les mains de Lord K., je tenais le maillon d'une petite chaîne au bout de laquelle se trouvait Barrie. C'est à ce moment précis que j'ai décidé de m'enfuir, n'étant plus en mesure de retenir mes larmes.
Je suis consciente que je puis me donner dans une lumière de grandiloquence, mais je n'ai rien à cacher ni rôle à jouer : je suis de cette eau.
Et c'est ainsi que mes gants couleur guimauve sont restés dans la maison de Barrie et que j'ai vécu ma terrible aventure.
Je n'ai pas osé retourner les chercher. Pour deux raisons : je suis timide (je le répète) et je ne pouvais envisager de briser le souvenir magique de ma venue en ce lieu et surtout l'idée que Jamie avait escamoté mes gants me plut tellement que nous en restâmes là. Croyez ce que vous voulez, mais personne ne retrouvera ces gants, j'en suis persuadée. J'ai demandé l'aide de Sherlock Holmes, qui est tout de même très lié à Barrie, et il m'a affirmé que Jamie était d'un naturel taquin, ce que je savais déjà... Je n'ai pas davantage oublié son amour pour les manchons des femmes, dévorante et insoutenable passion qui s'exprime dans plusieurs de ses oeuvres.
"Mais, si un tel costume n’est pas convenable, je jure qu’il y avait au moins des petites plumes bleues dans son bonnet trop coquet et qu’elle portait un manchon assorti. Aucune partie de la femme n’est plus dangereuse que son manchon. Comme les manchons ne sont pas portés au début de l’automne - y compris par les malades -, je compris, en un éclair, qu’elle avait mis toutes ces jolies choses pour m’amadouer."
Le Petit Oiseau blanc
"Elle portait un manchon de fourrure  et, parfois, elle l’élevait jusqu’à son visage, comme si c’était un flacon de parfum, ou bien elle observait le monde par-dessus ce manchon et, alors, elle m’évoquait un oiseau niché dans un tronc d’arbre"
Adieu, Miss Julie Logan
Les gants guimauve seraient-ils à la fille du XXIe siècle ce que le manchon était à la femme du XIXe siècle ? Tout m'incline à le croire et je suis flattée que Barrie ait eu cette attention coquine à l'égard de ma petite personne.
Le pire est que je n'ai aucun souvenir de les avoir ôtés. J'ai enlevé un instant mon gant gauche pour serrer la main de mes hôtes, mais je l'ai remis aussitôt cette politesse rendue et je n'ai en aucun cas délesté ma main droite de son gant.
Il ne me restait plus qu'à me contenter de leurs jumeaux, noirs et patinés.
Si vous désirez obtenir une copie de mes gants magiques, rendez-vous ici. Quant à moi, je devrais attendre mon prochain séjour à Venise pour que M. mon mari m'en offre une nouvelle paire.

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