samedi 7 juillet 2007
Avant de poursuivre l'effeuillage de mon voyage en Vénétie, déjà une brève halte - pendant que j'encode et "délave" mes petites vidéos - afin d'évoquer un film français que je suis allée voir hier soir... et vous constaterez, au fil des billets, que tous sont liés par des affinités électives ou des associations fortes, physiquement brutales de temps en temps, qu'un regard franc et malicieux gobe en un clin d'oeil. Lelouch n'a-t-il pas filmé, par exemple, Venise pour Hasards ou coïncidences, un très beau film ?


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Midinette : midinette [midinDt] n. f.
ÉTYM. Fin xixe; de midi, et dînette, proprement « qui se contente d'une dînette à midi ».

1 Anciennt. Jeune ouvrière ou vendeuse parisienne de la couture, de la mode. è Cousette, couturière, modiste, trottin. Arpettes (cit. 1) et midinettes qui sortent des ateliers. Gaieté, charme des midinettes.
2 Mod. Jeune fille de la ville, simple et frivole. Goûts, sensibilité, conversation, lecture de midinette.
(Le Grand Robert)

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Je vous préviens : j’aime l’homme et, souvent, j'aime encore davantage le cinéaste. Ne serait-ce - s'il me fallait un motif - que parce qu'il a donné de beaux rôles à l'acteur français que j'admire le plus, Charles Denner (Si c'était à refaire, Robert et Robert...). J’imagine qu’une frange de mes « lecteurs » ne partage pas ce sentiment et je conseille à ceux que cette déclaration autoritaire offusque de simplement changer d’écran. Si ma vie était un mélodrame ou une tragédie de cinéma, j’aimerais qu’il la filme, de loin et en gros plan, car il ferait sûrement de moi une beauté, transformant le petit garçon que je suis souvent en la souveraine byzantine de ce royaume de mocheté dont je suis également l’humble sujette. Certes, Michèle Bernier demeure ingrate dans ce film, mais je présume qu’il eût pu la rendre attirante. Je le crois assez doué pour ce réaliser ce prodige. Ne séduit-elle pas d’ailleurs au-dessus de sa condition ? Oui. Très certainement. Oui. Avouons-le. J’adorerais me trouver femme dans son regard sur mes défauts physiques et sur mes possibles – bien qu'hypothétiques – grâces. Lelouch, c’est d’abord un cinéaste à femmes. Qui se refuse à saisir cette évidence perd de vue la raison première, peut-être triviale pour certains mais pourtant réelle et essentielle, de son cinéma. « Essentiel » signifie, pour une part, le contraire de hasardeux ou d’accidentel. C’est le cœur de la nécessité de ce cinéaste qui filme la contingence (le hasardeux, précisément) comme un destin, qui aime la contradiction et le paradoxe, le deus ex machina perpétuel, pour dire l’ineffable et l’insoutenable légèreté de l’être, telle que définit par Kundera. Oui, la féminité est la raison d’être du cinéma lelouchien, y compris et surtout celle qui s’exerce en l’homme. Tout simplement parce que les femmes ont plus d'imagination ou une imagination qui procrée dans tous les sens de ce dernier terme, tandis que la masculinité se contente de projeter des images avec son entendement. Ce constat a sa valeur dans son dernier film, comme dans les précédents, cela va de soi, puisqu’il nous livre le portrait croisés au fer de deux femmes : une midinette qui s’auto qualifie ainsi - ce qui tendrait à prouver qu’elle ne l’est pas tout à fait car, par définition, une midinette est censée être une conne - et une femme possiblement fatale ou vénéneuse incarnée par Fanny Ardant,


la troublante, qui se plagie elle-même dans cette persona qu’elle dédouble ici, une fois de plus. La plus faible des deux femmes n’est pas nécessairement celle que l’on croit. Il faut bien se plier, comme si l’on s’exerçait à la barre qui sert pour les arabesques et les exercices des danseuses, aux conventions du genre. Lelouch ne cesse de le seriner à travers ses personnages caricaturaux. Cette fois-ci, ils le sont volontairement. Il le souligne trop (ce clone de Pivot presque pire que l'original, la présence de Bernard Werber, qui joue son rôle de produit marketing, peut-être pour se faire absoudre en prouvant qu'il de l'humour). Il a tort. En effet, souvent les critiques se sont demandé si Lelouch jouait ou non le rôle qui est le sien… et, par crainte d’être plus idiots que celui qu’ils prennent pour un imbécile, ont définitivement choisi la seconde branche de l’alternative. Se moquer de la caricature, du trait auquel on est réduit, pourquoi pas ? Caricaturer la caricature, la mettre en abyme et à mort. Mais Lelouch ne semble jamais savoir tracer la saine limite. Je me demande si ma tendresse pour lui ne naît pas de cette enfantine impossibilité qui lui est sienne, à savoir finir, à toujours vouloir s'assurer que l'on a compris qu'il n'est pas dupe.

De Lelouch, je crois que l’on a tout dit. Surtout le pire érigé en Cliché, le stigmatisant dans ses tics (ses mouvements de caméra tourbillonnants), l’accusant de rachitisme cinématographique – pour ne pas parler de l’indigence de ses thèmes – et surtout, crime parfait et inexcusable, celui du sentimentalisme ou, plus méchamment, du sirupeux. Certes, il s’abandonne souvent à ses péchés mignons. Parfois, on éprouve comme une gêne pour lui, sans nécessairement cesser de l’admirer ou de simplement l’aimer, pour cette sincérité qui devient presque faute, par excès, paradoxalement, de vérité. On lui pardonnera beaucoup, voire tout, avec la même élégance qu’il transmet à ses films, y compris ceux qui sont inqualifiables (And now... Ladies and Gentlemen, par exemple) ou d’une fausseté qui confine à l’auto-parodie involontaire. Pourtant, c’est de cette veine rose poisseuse qu’il tira une œuvre qui obtint la Palme à Cannes en 1966 et deux oscars (ce qui, en soi, n’est aucunement un indice de qualité), Un homme et une femme – un film qu’étrangement je ne prise guère, ou plutôt que par principe et par entêtement je refuse d’aimer, dont il ne me reste qu’une chanson gnangnan et le vacillement de deux corps-atomes qui finissent par s’entrechoquer et que l’on aimerait éclater violemment l’un contre l’autre, comme les deux coquilles vides qu’ils sont. Ce serait logique. Je n’ai jamais souhaité voir la suite.
Roman de gare pourrait être un condensé ou plutôt un précipité lelouchien, mais il est plus que ça et mieux que la réponse que le cinéaste adresse à ses détracteurs. Il n'y a aucune ironie mauvaise ou vacharde en lui, simplement un rire qui s'élève parfois trop fort pour sonner juste. De même que certaines répliques paraissent trop bien pesées pour produire l'effet attendu : le rire est mécanique. Il n'en demeure pas moins un plaisir honnête et véritable. Mystère.
Il a d’abord présenté le film comme celui d’un inconnu, afin d’essayer de tromper la critique qu’il estime, plus ou moins lucidement, injuste dans ses jugements à son égard. Bien sûr qu’il existe un snobisme de la part de la critique et du cinéphile de base, attitude méprisante qui exige que l’on vomisse sur son cinéma. De même qu’il existe la Littérature majuscule et des œuvres qui s’essaient en pleine et honnête conscience à la littérature minuscule - la distinction que je trace très simplement entre l’art et l’artisanat (prétendant pour ma part œuvrer dans cette seconde catégorie lorsque je m’adonne à la fiction) -, de même il existe un cinéma majeur, celui des génies, et un cinéma plus modeste, moins large, mais pas nécessairement médiocre ou de seconde zone. Certaines œuvres géniales comportent aussi leur part de médiocrité et leurs facilités mesquines. La différence est toujours une question de profondeur et d’amplitude, mais paradoxalement il n’y pas toujours une différence proportionnelle d’intelligence entre ces deux versions d’un même effort pour dire, raconter, expliquer et interroger l’homme par une succession d’images, du moins dans l'instant. Le jugement s'impose, lui, dans la durée. La différence est portée par le temps, par le développement. Il peut y avoir une grandeur dans la bêtise, une fulgurance inconsciente de l’imbécile, un sublime accident de l’esprit. De bêtise il n’est pas question dans ce film, bien au contraire. Mais de ratage on ne parle que de cela, pas celui du film, mais de la vie des personnages, qui sont tous en souffrance ou sur le bord d’une autoroute, réelle ou métaphorique. Quelle plus belle image pour un purgatoire qu’une station-service ? Excepté le fait que je ne crois qu'en l'enfer, qui est notre quotidien, même s'il existe des mondes éphémères par-delà l'arc-en-ciel. Et puis il y a le regretté Bécaud qui est un peu le démiurge de cet homme et de ces femmes, par la magie d’une voix morte qui, cependant, faufile l’existence des personnages et les tire les uns vers les autres. Il y a des instants de grâce qui m’ont enchantée et menée haut dans la stratosphère des émotions simples, directes, belles. Lelouch a toujours été assez généreux avec ses personnages, leur offrant de multiples chances (Hasard ou coïncidences, mon film préféré du réalisateur ) ou des rédemptions spectaculaires (le personnage de Fanny Ardant s’élève dans sa chute, et elle devient la plus « innocente des coupables »). Et le personnage de Dominique Pignon de citer le dernier échange entre Vautrin et Rastignac... Hé oui, Lelouch s’inscrit dans un classicisme, bien que cela ne paraisse pas toujours évident. Il est un scrutateur des palpitations, un observateur de la comédie des sentiments (merveilleuse citation du fiancé qui éconduit sa belle, dans la voiture, et qui lui explique que, sur le chemin de Brest, où il rejoignait un amour de pacotille, plus il pleuvait moins il aimait sa fiancée de l'époque), où le tragique et le dérisoire ne sont jamais là où on les placerait tout d'abord. Je ne peux que jubiler devant cette peinture du monde de l'édition (et de ces "écrivains" de merde qui crachent leurs poumons pour une pompeuse virgule mal placée), que j'ai le malheur de connaîre un peu.
Une belle femme écrit des best-sellers (Fanny Ardant), en réalité composés par un nègre (toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n’est pas du tout fortuite ; si vous saviez, lecteurs… !) un peu magicien, qui vit par procuration un succès qui ne peut lui appartenir qu’à une condition : tuer celle dont il n'est que l'ombre. La réciproque est tout aussi juste. Dominique Pinon (acteur fétiche de Jeunet, et pour cause !),


qui donne corps et âme à ce personnage ambigu, est un acteur qui possède une gueule et une prestance fabuleuses. Tour à tour, serial killer pédophile, prof de lettres en banlieue, nègre, personnage, il est crédible dans chacune des versions qu’il offre de son moi, avant de dire la vérité.
Il rencontrera Huguette (Audrey Dana),


le "papillon de nuit", une pute, une coiffeuse qui fantasme sur la célébrité (manucurer une femme écrivain et shampouiner Lady Di la veille de sa mort !), qui mène en bateau sa vie et sa famille, une mère indigne qui a fait de la vie de son enfant un désert, mais que l'on ne peut détester. Elle ressemble tellement à celle que je n'ai pas eue, qui n'a pas voulu de moi, que j'aurais pu avoir mal en me reconnaissant dans son adolescente de fille. Peut-être ai-je eu mal un petit moment, mais j'ai aimé cette douleur d'être comprise, finalement. Et de me dire, à cet instant, que Lelouch saisit davantage que certains ne pourraient le croire.
Et peut-être qu'effectivement "Dieu est un autre" - le titre du roman qui lie entre elles toutes les mises en abyme - et que l'essence de la midinette est de croire en l'impossible, puisque Dieu est mort et que tout est permis, y compris le remplacer.
Sachant que Holly G. est une authentique midinette, ce film ne pouvait que l'agréer. N'est-il pas ? Tout le monde est une midinette, en vérité, mais il est des coriaces qui n'osent pas l'avouer, car ils ont un peu honte de ce qu'ils estiment une faiblesse d'enfant, une croyance pérenne aux contes de fées en quelque sorte. Ce sont eux les premiers qui nous ont nourris et, pour citer mon ami David, je dirais ceci : "C'est ignoble de faire croire aux enfants que le Père Noël n'existe pas !" Idem pour le Prince Charmant et tout le reste. Et Lelouch de rétablir la vérité. La morale de tout ceci, puisque toutes les histoires dignes de ce nom en possèdent une, est que le Prince Charmant n'existe que pour celles qui osent croire en lui.
Mauvaise nouvelle pour les autres : j'ai épousé le dernier exemplaire existant.

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