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vendredi 30 septembre 2005
Sur la route de Madison (The Bridges of Madison County) [1], autre film de Clint Eastwood (sublime), pas tellement plus bavard que Brève rencontre, met également en images une histoire d’amour impossible. La scène la plus troublante du film est peut-être celle de leur adieu : il pleut et elle est dans sa voiture avec son mari, elle pleure et lui, l’entr'aperçoit dans une autre voiture, à travers la pluie, les vitres mouillées, et leurs larmes. Eastwood est grand. Il est l'un des seuls cinéastes contemporains à pouvoir mettre en scène sans pathos le tragique ordinaire d'une vie tout aussi ordinaire, dans une société où l'interdit, où la loi morale n'existe plus.
Résumé (Source : Fiche de Monsieur cinéma 285/24 complétée et corrigée par nos soins) : Pendant la guerre, Richard Johnson a épousé une Italienne, Francesca, et l’a ramenée chez lui, dans sa ferme de l’Iowa. La jeune femme s’est habituée à sa nouvelle vie et, pendant plus de quarante ans, a été une épouse et une mère exemplaires. À sa mort, ses enfants, Carolyn et Michael, se retrouvent pour l’ouverture du testament. Parmi d’autres biens, la vieille dame leur lègue un journal intime racontant sa brève liaison avec un étranger de passage…
Cela s’est passé à l’automne 1965. Richard et les enfants étaient partis visiter la foire de l’Illinois, laissant la ferme à la garde de Francesca. Soudain, une voiture s’arrête devant le portail : Robert Kincaid, un homme d’un certain âge, athlétique et séduisant, demande son chemin. Photographe au «National Geographic», il doit faire un reportage sur les vieux ponts couverts de la région. Francesca l’accompagne au Roseman Bridge et, de retour, l’invite à prendre un thé. Après son départ, encore sous le charme de leur tête-à-tête, elle retourne sur le pont épingler une invitation à dîner qu’il trouve le lendemain à l’aube, en allant prendre de nouvelles photos. Pendant que Francesca se rend à Des Moines acheter une robe en prévision de leur soirée, Robert est témoin, dans un bar, de l’ostracisme des habitants envers Lucy Redfield, une épouse adultère. Il est pris de scrupules à l’idée de risquer la réputation de Francesca, mais celle-ci est disposée à prendre tous les risques. Pendant deux jours, ils vivent une passion telle que ni l’un ni l’autre n’en a jamais connue. Toutefois, lorsque Robert lui demande de partir avec lui, Francesca ne peut se résoudre à abandonner son mari et ses enfants. L’un et l’autre n’ont cessé de penser l’un à l’autre jusqu’à leur mort mais ils ne se reverront jamais. Les cendres de Francesca iront rejoindre celle de Richard et seront jetées du haut du pont …
Découvrant cet aspect inconnu de leur mère, Carolyn et Michael, bouleversés par ce mélange d’héroïsme, d’abnégation, de vulnérabilité et de sensualité, seront amenés à reconsidérer leurs rapports avec leurs propres conjoints.
Libellés :amour,cinéma,Clint Eastwood
La jeunesse est l’âge des possibles ou des «miracles», pour reprendre les mots que fait dire Clint Eastwood au héros masculin de Breezy, interprété par William Holden. L’âge des choix – tout est a priori possible – et des premiers actes qui engagent le sujet dans et envers le réel. L’enfance n’est en effet qu’une longue passivité que l’on subit en spectateur [1]. Vient alors le temps des échecs – puisque, a posteriori, tout n’est pas possible, qu’accompagne progressivement celui de la fiction, qui répare le tissu de l’existence qui s’écrit presque seule désormais. La maturité n’est peut-être pas ce qu’elle laisse croire : « nuage noir» - c'est ainsi que Breezy appelle son amant - le dit : « On ne mûrit, on se fatigue, c’est tout. » Balzac rend cette idée dans son roman La Peau de chagrin. Il fait dire à l’antiquaire qui vend le talisman : «Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit, mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. » En somme, « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. » [2] De même que la philosophie est la preuve que l’idée de Dieu ne suffit pas. De même que celui qui philosophe et écrit des pièces prouve que rien n’est suffisant. Nous reviendrons sur ces mots.
Peut-être dans cet autre monde, l’histoire qu’elle façonne à sa guise n’est-elle possible qu’à la faveur d’un réel ouvert par l’acte ou la parole suspendus (« Le réel est étroit [3], le possible est immense. »[4]) ; le possible est la tangence ou la pression qui s’exerce sur un réel – pression[5] symbolisée par celle, imperceptible, de la main de l’homme sur l’épaule de la femme afin de lui dire adieu – sans le déranger. Le principal danger du possible est le réel, soit qu’il s’oppose à lui ou, paradoxalement, qu’il le réalise. Non que le réel soit moins estimable ou désirable (il arrive qu’il le soit) mais il perd ce don que recelait le possible: la vie. En effet, tout ce qui est déjà est mort ou en instance.
Ce qui est inachevé est ce qui n’est pas clos : tous les possibles n’ont pas été épuisés. Le réel n’est pas fatigué ou usé au point de n’être plus en mesure d’offrir d’autres circonstances, peut-être plus propices à la passion de ces deux êtres enfermés dans une ancienne raison ou parole donnée.
Mais pourquoi les histoires qui finissent mal auraient-elles plus d’espace ou de marge que celles qui ont une fin heureuse ? Les histoires, bien ou mal achevées, sont jamais d’ailleurs jamais consommées, sinon par la mort ?
Quel lien existe-t-il alors entre l’inachèvement et la beauté ?
Matériellement, un texte ou un film - qui est un texte en images - est clos par la volonté de son auteur. Pourtant, la participation de celui qui lit ce texte, qui le dévore des yeux et de l’âme, s’approprie peu à peu le monde où il avait été convié en simple spectateur.
[1] « Quand je serai grand, je serai… »
[2] Pessoa
[3] Comme la gare, évoquée plus haut, où se rencontrent les deux héros.
[4] Lamartine.
[5] Le contact physique ne laisse aucune trace ; il effleure la surface.
Ce qui est inachevé est ce qui n’est pas clos : tous les possibles n’ont pas été épuisés. Le réel n’est pas fatigué ou usé au point de n’être plus en mesure d’offrir d’autres circonstances, peut-être plus propices à la passion de ces deux êtres enfermés dans une ancienne raison ou parole donnée.
Mais pourquoi les histoires qui finissent mal auraient-elles plus d’espace ou de marge que celles qui ont une fin heureuse ? Les histoires, bien ou mal achevées, sont jamais d’ailleurs jamais consommées, sinon par la mort ?
Quel lien existe-t-il alors entre l’inachèvement et la beauté ?
Matériellement, un texte ou un film - qui est un texte en images - est clos par la volonté de son auteur. Pourtant, la participation de celui qui lit ce texte, qui le dévore des yeux et de l’âme, s’approprie peu à peu le monde où il avait été convié en simple spectateur.
[1] « Quand je serai grand, je serai… »
[2] Pessoa
[3] Comme la gare, évoquée plus haut, où se rencontrent les deux héros.
[4] Lamartine.
[5] Le contact physique ne laisse aucune trace ; il effleure la surface.
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