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samedi 8 juillet 2017




Après avoir reçu une nouvelle qui m'a laissée dans un état de faiblesse évident, mon cher et vieil ami David m'a écrit, il y a quelques jours, une lettre très juste, dont je relève (comme on relève certains ossements) la conclusion : «Les contes oublient toujours les combats qu'il reste à mener.» Oui, il reste du pain rassis et il faut l'avaler. David, expert ès contes de fées, a raison : le voile de la fiction dissimule avec trop de pudeur les véritables tracés de notre pauvre existence et les luttes qui nous attendent, malgré les buts atteints, si nous avons bel et bien décidé d'être, à la manière de David Copperfield, le héros de notre propre vie. 


« Whether I shall turn out to be the hero of my own life, 
or whether that station will be held by anybody else, these pages must show. » 

À l'instar de Pip et de David, j'ai cheminé et j'ai vaincu le passé pour être couronnée, mais les fantômes et les monstres laissent toujours une trace de leur passage dans notre psyché : l'oubli absolu est impossible. On ne se débarrasse d'eux qu'avec la mort. Ils sont des bacilles dormants en nous ou des filaments de mérule pleureuse enroulés autour de nos souvenirs. Le roman et le conte taisent l'essentiel. L'épilogue du Bildungsroman cache les disharmonies qui subsistent, le conte ne dit rien de ce qui advient ENSUITE aux héros, ceux qui ont terrassé le dragon, la sorcière ou la marâtre. Ils ne disent pas que ceux qui ont trouvé l'Amour seront un jour ou l'autre désunis par la maladie ou la mort. Que restera-t-il d'eux ? Des témoins plus ou moins fiables, qui, à leur tour, mourront et, avec eux, l'empreinte des premiers. Pourtant, tout est déjà là, dans cette fin provisoire qu'est le bonheur, écrit à l'encre sympathique et facile à déchiffrer pour l'oeil exercé. Le sublime est toujours serti ou poinçonné par le malheur. Le malheur est notre seule et unique destination. Nous ne pouvons que nous heurter au réel lorsque point la dernière heure. Nous sommes des êtres sur le point d'être déchirés. J'imagine les pointillés sur mon corps. Coupez mon ventre ou ma gorge ! Suivez le tracé ! Je périrai par là, j'en suis certaine. Ce n'est pas être pessimiste ou triste que de l'affirmer. Contempteurs de Schopenhauer, de Leopardi ou de Cioran ne passez pas votre chemin : le vrai est là. Rions ! Il ne nous reste que cette élégance. Le rire et le droit d'aimer follement sont nos prérogatives. Je le répète souvent : on ne peut que déchoir du bonheur, comme de l'enfance — qu'elle soit réelle ou fantasmée. Jouissons ! Aimons ! Envolons-nous ! Cueillons toutes les fleurs ! 


« Gather ye rosebuds while ye may,
   Old Time is still a-flying;
And this same flower that smiles today
   Tomorrow will be dying. » 


Cette lucidité extrême quant à notre condition est nécessaire pour aimer la vie entièrement, pour l'aimer dans le plus pur consentement, sans la parer d'illusions afin de la rendre présentable. C'est sa fragilité et son caractère éphémère, absurde même, qui doivent nous enjoindre à l'aimer sans concession. Crue. Le besoin de transcendance est toujours  la revanche d'une âme éprise d'ordre, de justice, le fruit doux et amer d'un esprit romantique, mais ce besoin dit aussi notre impuissance à aimer ce que nous sommes. Aimons sans garantie, sans le souci du futur ! 
J'ai refusé de faire de la réalité biologique une tragédie — la mienne. Je n'ai, par exemple, jamais voulu lire mon destin dans le marc de mes veines. Les gènes des Atrides, j'en ai décliné l'héritage, car l'âme n'est pas faite de sang qui coule en droite ligne (ou si peu), mais de consentements pléniers, de reniements et de raccourcis semblables à ces dégradés de couleurs qui serpentent dans le marbre. J'ai toujours cru en la liberté humaine, tout en sachant qu'elle n'était peut-être qu'une illusion, comme le sont Dieu et l'Art, mais que sans elles la vie ne valait rien. La question de la liberté, la liberté elle-même, ne peut et ne doit pas être. Si elle se pose, elle est perdue. Que l’on soit ou non déterminé par une multitude de circonstances, de raisons, par la force ou les défaillances d’une structure psychologique, métaphysique peut-être, peu importe. Ce qui compte, c’est l’efficience, la puissance d'exister et d'agir, qui ne tiennent qu’à la croyance aveugle en notre liberté. Il n’y a aucun secret, aucun message à déchiffrer ; il n’y a rien de caché, sinon ce que nous refusons de voir. C’est aussi simple que cela et tellement évident  que l’on omet de le constater, comme nous oublions que nous respirons à chaque instant pour nous maintenir en vie. Discret et invisible, comme ce sang, comme cette eau et cet oxygène en nous ; oui, la mort est en nous et Dieu n'existe peut-être que parce que tout cela insupportable. Pourtant, c'est de foi que je veux parler, de cette foi extraordinaire dont je suis traversée malgré moi, depuis cette enfance dickensienne jusqu'à cet acmé de l'amour conjugal et maternel. Je me souviens des mots que j'avais écrits pour notre mariage :
À mesure que nous vieillissons, nous tombons, goutte à goutte, chaque jour davantage, dans le grand puits de l’oubli, attirés par une tache de lumière tout au fond. Le Royaume des Cieux est ce puits. Là, en nous. Bien, bien caché.
Ce qu’il faut, tout de même, de don de soi pour en finir. Oui, finir. À peine cette longue journée d’été s’était-elle ouverte sous nos pas, alors que nous prenions grand plaisir à nous attarder dans ce vaste jardin odorant, là où nous avions étrenné ces parures cousues à même la peau et taillées dans l’or de notre jeunesse, puis revêtu la traîne de nos rêves d’enfant, qu’il fallait déjà se hâter, partir, poussés par je ne sais quel irrésistible besoin de nous dissoudre dans l’eau persistante des songes – jusqu’à la dernière goutte de couleur. L’oiseau s’agitait. On pressentait qu’il s’envolerait bientôt – à jamais. Non pas par manque de foi. Bien au contraire.
Le puits déborde un peu. À cloche-pied, nous nous avançons vers lui. 
Trois sorcières ont fait un voeu au-dessus de mon lit-cage, celui dans lequel je dormis jusqu'à l'âge de huit ans ou davantage, alors que le ce lit était bien trop petit pour moi et que je devais recroqueviller mes jambes pour m'y allonger. Et c'est par le voeu fatal, qui fit de moi un être gourd, que  « le miracle Jean Valjean » advint dans ma vie : à l'orée de la forêt, un homme est venu porter mon seau trop lourd et a déchiré la nuit autour de moi. Et c'est par ce miracle, à la fois ordinaire et incroyable, que la jeune fille est sortie de l'enfant et inventa, sans savoir qu'il existait déjà, un filtre et un philtre : le romantisme nu. 
Il fut une femme, qui n'est plus. Elle fut mon bourreau, autant par ce qu'elle fit que par ce qu'elle ne fit pas. C'était un être insaisissable. Aujourd'hui, je puis affirmer que je ne sus et ne sais rien d'elle. Elle était la plus cruelle des trois sorcières. Si l'on devait peser l'âme des morts, je ne pourrais, selon toute évidence, rien déposer dans la balance pour la faire entrer au Royaume des Cieux. Il me faudrait inventer cette once de bonté que tout être possède certainement et que je n'ai pas vue. Elle fut l'Innommée et je ne la reverrai plus jamais. Je lui ai pardonné à la fin, peut-être même avant, malgré tout, malgré moi et, surtout, contre elle. Mais je ne l’aime pas encore et ne l'aimerai probablement jamais, car la haine s'est nourrie de tout le sucre de mon enfance. Le pardon n'est jamais qu'un pis-aller et l'aube d'un soleil qui ne verra jamais le jour. L'amour, c'est le don pur toujours inentamé, qui se régénère de lui-même. La morale n'est que par défaut d'amour. Je ferai donc jouer la morale contre l'absence.
Elle ne reviendra plus danser au bord de mes cils, dans les franges de mon existence ou grimacer dans mon dos — La Noire, comme je la nommais.
La femme toute en cul et en con, comme je l'écrivais ailleurs, celle que je redoutais toujours de croiser en ville, est donc morte et il ne reste rien d'elle, pas même une tombe ou une poignée de cendre. Elle est inscrite en moi in absentia. Comme la lettre disparue dans le roman de Perec, elle sera toujours là, en moi, précisément parce qu'elle a refusé de s'incarner dans un espace-temps limité, dans les contours de mon existence.
Dans un rêve, il y a trois jours, elle a tenté de me voler celle que je chéris et de la noyer ; alors, je l’ai tuée d'un cri. Elle ne franchira plus jamais la porte de mes songes, car je suis persuadée que nous ne rêvons que de ceux auxquels nous avons donné une permission, même aux pires de nos croquemitaines. Adieu, ombre fine de mon enfance ! Farewell. Mon coeur n'est plus en cloque de toi. Tu es morte. Mais je pleure. Je ne sais pas pourquoi, mais je te pleure encore et suis condamnée à te pleurer toujours, bien plus que si nous nous étions aimées. Tu es ma Folcoche. Non, tu es bien pire.
Tu es cette silhouette encombrée de petits fantômes cliquetants et pesants comme les clochettes des lépreux, cette femme à pas devenus lents et plombés par la fatigue d’une vie infamante pour le corps et l’esprit, avec ce dos légèrement courbé, marquée d'un vertex en fer à cheval que tu m'as transmis sous forme d’un épi que je déteste et qui est pire qu'une lettre écarlate. Tu es ce rouge à lèvres si épais qu’il celait ta bouche, tu es ces cils pollinisés par des couches de mascara invraisemblables, tu cette manière de parler faussement enfantine où l'on devinait la courtisane en embuscade, tu es cette vulgarité tout à fait décomplexée, tu es ce pouce de la main gauche en forme d’orteil. Tu es tout ce qui ne sera jamais plus et ne sera pas. Je ne pourrai plus écrire cet essai de tératologie dont tu étais la figure centrale.
Et, en un jour devenu éternel, tous les témoins de ta pitoyable existence seront également morts et tu seras morte pour de bon, cette fois. Et personne ne pleurera plus. Mais tous ces signes ne sont que des mots que j'aligne et je mens. Écrire, c'est mentir, c'est apprêter les sentiments, les souvenirs, trahir le temps et les intentions. La vérité, c'est que tu n'étais rien, pas plus ni moins que moi. Et, de ce rien, je ne peux rien dire. Seul Dieu sait et peut. 
On m'a dit qu'elle avait certainement vécu quelque chose de terrible pour être si indifférente et dure — effroyable. Le mal est-il toujours enfanté par lui-même ? Je n'y crois pas, parce que j'ai une trop haute opinion de la liberté humaine, je viens de le dire, oui, cette liberté sans laquelle tout serait vraiment pardonnable, puisque subi et non désiré. Il faut bien qu'elle soit coupable pour que je sois victime. Il faut bien qu'elle ait consenti si le pardon, le mien, doit tout effacer. Le monde doit renaître de cette amnistie de l'imprescriptible. J'ai fait acte de foi. 
La dernière fois où son image heurta ma pupille, elle marchait sur le trottoir d’en face, faisant mine, avec un sourire gêné en coin, de ne pas me voir. Nous étions l’une pour l’autre une part honteuse et nous évitions l'affrontement du passé et du présent. Moi, ne pouvant accepter d’être fruit de cet arbre pourri, je serrais les dents. Elle, ne pouvant se soumettre à la volonté étrangère qui l'avait contrainte à porter cette pomme qu'elle avait voulu arracher lorsqu'elle était fleur de printemps, détournait le regard. C’était il y a deux ans, je crois, quand je l’ai aperçue pour la dernière fois. J’ignorais alors que mes yeux ne goberaient plus jamais une miette d’elle. Je n’imaginais pas qu’une fois la mort annoncée, je la chercherais partout dans cette ville qui me retient prisonnière depuis l’enfance et que je n’ai jamais pu aimer ni quitter. Je n’aurais pas pu croire que la reconnaissance de la chair soit si tragique et qu'elle aille à ce point contre le chant de l'esprit et de l'âme. La nouvelle me fut délivrée en trois ou quatre mots, froidement, sur un écran. J'ai vomi un cri dans la rue ; le sanglot m'a emportée sans que je comprenne ou puisse me défendre contre cette noyade. Je suis tombée. On m'accouchait de ma mère en m'annonçant sa mort. Ma mère est morte d’un cancer du rein foudroyant le 11 mai 2017 à 14 h 30, à la Pitié-Salpêtrière. Elle se savait condamnée, mais elle n’a pas laissé une seule ligne pour moi, et à présent je ne la reverrai jamais. Il ne me reste rien d'elle. Rien. Ni lettre, ni photographie, ni objet et encore moins des souvenirs, sinon cette moisissure qui recouvre tous les éclats cachés de mon enfance. 
De son corps, elle ne faisait guère de cas, puisqu'elle le donnait ou le prêtait au plus offrant. Et voici qu'elle l'a jeté sous les scalpels, afin qu'il soit amputé et sectionné, dispersé aux quatre vents des facultés de médecine. On m'a dit que c'était un acte rédempteur. Peut-être. Le fin mot de l'histoire de cette femme est caché dans un repli de son corps. Et l'âme ?
Bien sûr, je lui ai donné l'absolution. Par conséquent, il m'apparaît, contre Jankélévitch, que l'on peut pardonner à celui qui ne vous l'a pas demandé et c'est peut-être le plus grand tort qu'on lui fasse et le plus grand bien que l'on s'accorde.  La mort vous contraint à genoux et à la grâce , puis vous avalez cette hostie du pardon, malgré vous. Mais celui qui en bénéficie est piégé à jamais par votre (fausse) grandeur. Elle m’a donc mise en demeure de lui pardonner, en m’ôtant toute possibilité de me révolter contre elle, soustrayant même son propre corps à mon emprise et à ma colère, puisqu’elle l’a offert à la science. Elle m’a réduite à l'accompli, à quia ; et les faits ont toujours la raison pour eux, car ils sont incontestables. Pour l'éternité, elle fut et est un corps absent et je dois me contenter de cela. Une lacune propre et nette. Un mystère, celui du mal, du silence et de l'indifférence. Le négatif est plus positif que son contraire.
Je sais aujourd'hui, au milieu du chemin de ma vie, ce qu'est la souffrance irrémissible de l'irréversible et je n'ai plus peur de la beauté insolite du Minotaure. Je me rends compte qu’il n’est plus qu’un épouvantail et qu’il ne tient qu’à moi de le transpercer. Je n'ai plus besoin de croire qu'il est aux aguets, au fond de moi.
Aux autres, je demande toujours, à un moment ou à un autre de notre relation, s'ils aiment leur mère ou s'ils l'ont aimée ; la réponse est très souvent embarrassée. Je cherche dans leurs affirmations et doutes à trouver l'image en miroir de la mienne, de celle que j'aurais pu avoir, car je n'ai pas eu de mère et je fus et serai toujours ma propre mère, en éternelle fuite de l'autre, qui ne voulut et ne put l'être. Mais je suis bien née d'un ventre, celui de la génitrice au noir, prodige en soi, puisque monstre, de toutes les façons qu'on pût la prendre. Monstre par manque absolu de conscience. L'enfant du monstre est-il lui aussi un monstre ? Telle fut, telle sera encore un moment, la question sous-jacente à mon existence. Non, bien sûr. Mais l'enfant du monstre doit prouver sans cesse ce qu'il est, à lui-même en premier lieu. 
Les pères, eux, sont une autre catégorie de personnages. Je ne fraie pas avec eux. Je suis née de père inconnu et c'est un autre corps absent, mais il est tout à fait muet celui-là.
J'ai toujours été assez ordurière en parlant d'elle, avant de recevoir son coup de grâce ; le coup était son fait, mais la grâce était offerte par la circonstance nue et circonflexe… ou par Dieu —  n’est-ce pas la même chose ? Dieu existe tant qu’il comble un vide en moi. Dieu — ou le sucre, autrefois, ce fut la même chose. Le glucose est un calmant. C'est le miel qu'elle ne m'a pas laissé sucer sur ses doigts jaunis par la nicotine. La folie ou la gangrène, voilà à quoi on m'a acculée. Je ne peux accueillir la mort ou, plus exactement, je ne puis faire mienne l’idée que l’âme ne soit pas ou qu’elle soit corruptible, soumise à la déchéance du corps. L’ordure s’est remisée. Le trou est resté. Un petit cratère au fond doux et rose. L'âme ?
Avant sa mort, rien ne me paraissait assez sale pour elle. Sa disparition rend tout cela inutile. Je n’ai plus besoin de me protéger d’elle : il n'y a plus aucune nécessité de mettre la haine entre elle et moi pour me garder de la tendresse que je pourrais ressentir, malgré moi, en dépit de tout.  À présent , mes mots ont perdu leurs crocs et le venin demeure intransmissible, retranché dans les pleins et les déliés ou les interstices. 
Ils sont venus la chercher, m’a-t-on dit.  Ils l'ont mise toute nue dans une housse et l'ont emportée, froids et sans paroles. Je repense, soudain, à cette chanson Hôtel-Dieu de Guy Béart, reprise par Henri Tachan, qui ne manque jamais de percer mes paupières. 
Je me souviens tout à coup, sans pouvoir en donner la raison, de l’une des rares phrases qu’elle ait jamais prononcées en ma présence, alors qu'elle venait racketter celle à qui je dois la vie, ma grand-mère : « Tu te regardes dans le miroir pour te faire pleurer, hein ? Petite salope ! » Le plaisir des larmes. Le miroir sale de l'enfant est devenu une page. 
Peut-être.
Mais le réel n’est jamais aussi clinique et sublime dans sa sobriété. Elle n’est pas morte de froid, elle est morte d’indifférence : de la mienne, autant que de la sienne. Cancer du rein métastasé. Elle est morte, parce qu'elle pas tourné son regard vers moi. J'aurais pu la sauver, repêcher son âme maudite au bord du Léthé, car j'ai encore la foi de l'enfant et du miracle. Si elle avait pensé à moi, je n’aurais jamais reçu cette lettre anonyme si sale. Non, elle n’a pas pris la peine de m’écrire, mais elle a organisé une petite saloperie posthume, sans même s’en rendre compte, simplement en mentant, à l'une de ses rares amies. Tout cela la déshonore. Elle n’a pas compris qu’en fait de vengeance, elle m’offrait la paix du Christ. Contre toute attente, elle a réussi à fuir C., cette ville d’où je suis ensorcelée comme Kafka le fut de Prague, et elle m'y a laissée crucifiée à jamais. Ma mère est défunte et c’est uniquement parce qu’elle est morte que je peux enfin dire d’elle qu’elle est ma mère, bien qu’elle ne le fût jamais. Ma mère. Je n’ai jamais pu prononcer ou écrire ces deux mots de son vivant. Il m’a fallu attendre plusieurs semaines après sa mort pour qu’ils coulent naturellement de moi et que je puisse les tolérer sans guillemets. Il m’a fallu passer le gué des 43 ans pour la reconnaître comme ma mère, car, à défaut du sang et de la mémoire, l’état civil ne ment pas. J'ai le certificat de décès sous les yeux. Elle s'est désagrégée par les puissances administratives et je suis légalement orpheline, même si j’ai passé ma vie à l’être. Elle emporte avec elle le secret de mes origines. Elle ne fut pas ma mère, mais elle l'est devenue en disparaissant, car je lui ai donné ce droit, qui ne coûte plus rien. Ma mère est morte et mon enfance est porte close. Et c’est parce que je suis désormais la seule mère au monde que je ne retournerai plus dans ce sale petit pays des amours vertes, dans ce sublime et terrible jardin de mes 8 ans. Ma peau d’enfant sauvage est tombée à mes pieds. Je vais cesser de l’arracher par lambeaux pour la dévorer. Je vais me délivrer de la peur du passé et du futur pour entrer véritablement dans la vie, dans le présent fragile, faire chauffer la chrysalide aux rayons du soleil violet. Je ne bafouerai plus la fortuna. Je ne ferai plus jamais la fine bouche devant le bonheur, parce que je crève de l'idée qu'il ne meure. Je n’en laisserai pas une miette.  Je vais accepter l’encre qui coule de ma bouche et de mes doigts. Je vais hurler, chanter, jouir et tracer le sillon. D’ailleurs, écrire est tout cela. Je n’ai jamais vécu que pour cette extase malsaine et salvatrice. Le roi des orgasmes. Au début, je pensais que la grand-mère était la clef du domaine interdit, mais je me trompais. Tout le monde est parti, sauf la tante. J’espère qu’elle crèvera avant nous. J’aimerais être la survivante, le seul témoin vivant pour englober tout cela dans ma boule de verre, dans mon globe de sorcière. Je veux avoir le dernier mot et les enfermer dans un cercueil de papier, tout comme Barrie a enfermé sa mère dans un livre terrible et doux. Reste la troisième sorcière. Mais, au fond, sa domination sur moi n'est plus et elle le sait bien, puisque les derniers pouvoirs — dont le plus cruel — étaient concentrés dans les mains de la morte. Ma mère est enfin mère et elle m’a délivrée de son fatal enchantement en expirant : je peux à nouveau écrire. Je peux faire sortir de moi le sucre et le pus. Le sucre qui cache ce gros trou qu’elle m’a fait. Ma mère me voyait comme une truie, elle l'a souvent dit, et je suis presque devenue porcine pour lui plaire. La haine est partie avec le sucre et le pus. Je ne veux plus être cet animal. La grâce du pardon me couronne, mais cet acte de pur abandon n’implique pas que l’on doive s'accommoder avec ce qui fut. Il n’y a jamais aucun arrangement raisonnable avec le réel. Ma mère était empoisonnée. Toutes les femmes de la famille l’étaient :  par le ventre et la bouche ; et j’ai longtemps cru être moi-même une excroissance de leur maladie. La peur du monstre en moi m’a empêchée de me laisser aller au succès et à la griserie. Plus on m’adorait, plus je me sentais coupable de donner l’illusion que j’étais aimable et d'être un imposteur. Je me haïssais à propension de leur amour.
J’ai un problème ; je suis fermement attachée à la croyance que notre voyage est circulaire et que l’on finit toujours par retourner à la source, au point de départ. Or, je ne veux pour rien au monde retomber en enfance.  Si je dois, malgré tout, retourner là-bas, ce sera au bout d'un chemin de papier et d'encre et je les tuerai tous.
Je désire simplement tirer, ici, ce dernier portrait d'elle pour dire au monde qu'elle a existé. Je ne sais rien d'elle, mais je me rappelle qu'elle 
fumait des Marlboro et aimait lire Picsou Magazine et le Journal de Mickey, ainsi que Nous Deux, Intimité et Confidences, rêvant du prince charmant, alors qu'elle passait d'homme en homme, souvent pour de l'argent, parfois pour le plaisir. Son credo, face à ma grand-mère épouvantée, étant que les prostituées étaient des femmes qui avaient le respect d'elles-mêmes. Je n'ai jamais compris sa formule. C’était une femme  fatale, mais pas au sens où vous pourriez l’entendre. Elle portait son destin comme ses fards et c’est parce qu’elle a pris toute la sanie qu’il n’en restait plus une goutte pour moi. Elle m’a sauvée en me rejetant, en me haïssant, en me dégoûtant à jamais d’elle. Rien n’est passé d’elle à moi.  Sauf la béance qui permet la circulation permanente des fluides et des mots.
Étrangement, mais seulement de loin, c’est par le manque ou le négatif que l’on en arrive toujours au plein, au transcendant, à l’absolu. À Dieu. Présence in absentia. J’écoute Nantes chantée par Depardieu. Je me retrouve beaucoup dans la persona de ce monstre magnifique. Ma fille, qui admire beaucoup Gérard, dit que je lui ressemble, l'une de mes meilleures amies aussi, et ce n'est pas faux : je suis craquelée comme lui et brutale, parfois, jusqu'à la violence. Je suis ce genre d'ogre, mais je ne dévore que les adultes faits. Je n'aime pour de vrai, dans le fond, que les vieux, les enfants et les animaux. 
jeudi 6 avril 2017




La maison est calme. Je demeure un peu flottante, passant d'un vague à l'âme à l'autre, voyageant de la lune à la terre, sans parvenir à faire ancre d'une émotion. Je joue au fantôme avec mes souvenirs, me glissant en eux pour en ressentir la solidité et la vérité. La mort, c'est donc cela et rien d'autre. Une absence en guise d'éternel. Le froid, le muet et le vide à jamais. Je reviens au réel courant et coulant, ici ou ailleurs, entre des pages à carreaux ou face à des écrans qui ouvrent des fenêtres avec vue sur un même néant. Les mots galopent et laissent des traces qui ne valent peut-être guère mieux que le cadavre sec et raide qui a été glissé dans un frigo par des mains inconnues. Ce matin, elle est morte, dans son sommeil. Je redoutais qu’elle ne mourût pendant l’un de nos voyages (bien que nous ayons éconduit , lors des derniers mois, diverses tentations de promener notre chagrin) ; mais le pire eût été d’être contrainte de l’emmener chercher la mort, prétendue douce, chez le vétérinaire. Nous savions tous qu’il nous restait peu de temps. Depuis novembre, nous étions si bien préparés à ce moment que j’avais fini par le guetter d’heure en heure dans chaque décrochage de sa respiration. Hier, elle ne pesait plus que le poids d’un chaton. Elle avait fondu, jour après jour, s'allégeant de ce réel de pierre et sculptant sa silhouette d'ange. Le vétérinaire nous avait assurés qu’elle ne souffrait pas et qu’il n’y avait rien à faire pour le moment, sinon lui offrir notre affection et attendre un éventuel signe de détresse respiratoire pour devancer de quelques jours l'inéluctable. Voilà donc encore un témoin de ma jeunesse qui disparaît. Hitchcock était entrée dans notre vie en 2002 : quelqu’un avait sonné, un dimanche après-midi, et nous l'avions trouvée agonisante sur le perron. Cet animal blessé par une voiture avait été déposé devant notre porte, peut-être parce qu’il y avait une plaque de médecin apposée sur la maison. Ses légitimes propriétaires (nous l’apprendrions plus tard) ne voulaient pas débourser un centime chez le vétérinaire pour lui sauver la vie. Le vétérinaire de garde l’avait opérée, ne nous promettant rien. La chatte attendait des petits, qui ont péri. Mais Tina (c’était son nom alors) avait survécu et nous l’avions adoptée sans réfléchir. Une de plus ou de moins, cela passait inaperçu au sein de notre arche de Noé… Notre vétérinaire avait alors estimé son âge à 3 ans. C’était en 2002. Elle avait conservé une méfiance et un ressentiment certains à l’égard des hommes et ne manifestait sa tendresse qu’avec parcimonie, demeurant toujours sur la défensive et ne s'abandonnant, semblait-il, qu'à regret aux caresses. Toutefois, lors de ses six derniers mois sur terre, son caractère avait diamétralement changé : elle passait ses journées sur mes genoux, dans mon bureau. J’ai eu mille fois la chance de lui dire au revoir et le temps de me préparer à sa perte. Je suis reconnaissance pour ces ultimes moments. Ce matin, notre fille a demandé à voir Hitchcock une dernière fois pour l'embrasser. Nous y avons consenti. Elle m'a déclaré que cela lui avait fait du bien et qu'il n'y avait rien à cacher, parce que tout le monde doit mourir un jour. Elle a raison. Elle a 6 ans et c'est une enfant très particulière... Je crois aussi qu'édulcorer la réalité est plus effrayant pour les enfants, car ils devinent le mensonge au malaise qu'il sécrète tout autour de lui. En voulant protéger un enfant, on peut causer un traumatisme plus grand. A. est très philosophe dans son appréhension et sa compréhension de l'univers. La plupart des enfants le sont, mais elle l'est d'une manière si belle qu’elle apaise les êtres. A. ressemble à son père. Hitchock est partie. Elle sera incinérée et ses cendres me seront rendues dans un petit coeur en bois. Il rejoindra les autres, sur la cheminée de mon bureau. Les âmes défuntes ne me font pas peur. 

samedi 22 août 2015

« Qu’ils vous aiment ou qu’ils vous haïssent, qu’ils lisent ou méprisent vos écrits, il n’importe : dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien ; ce qui importe à l’homme est de remplir ses devoirs sur la terre, et c’est en s’oubliant qu’on travaille pour soi. Mon enfant, l’intérêt particulier nous trompe ; il n’y a que l’espoir du juste qui ne trompe pas. » (Jean-Jacques Rousseau)

***

La pudeur est le déshabillé amidonné de la honte. La honte, elle, se boit à petites gorgées et, lorsque la source est tarie, elle ne se renouvelle jamais ; la honte fut peut-être le dernier bastion de la conscience occidentale. Pudeur et Honte étaient jadis une armure, un bouclier, nous préservant de l’exhibition du pire en l’homme. Las ! Plus rien de tel en 2015 ! Puis la conscience nue a fini, elle aussi, par mourir – faute de vêture. L’homme d'aujourd’hui, parfois désemparé, souvent hypnotisé, est un être entièrement dévoilé et il mourrait d’effroi, peut-être, s’il devait, un jour, se regarder en face et se rendre compte de tout ce qu'il a perdu par manque de courage – et de foi. 
« Pornographique » me semble être le meilleur mot pour définir l’état actuel de notre monde. Rien de plus éloquent ni de plus précis ne me vient à l’esprit. Cette antienne, cette complainte intérieure sont les miennes, lorsque, bien malgré moi, je tends l’oreille et ouvre l’œil sur le monde. Avec la meilleure volonté du monde, je suis incapable de me convaincre que nous n’allons pas vers le pire, que nous ne sommes pas conduits par un sort, dont rien ne pourra plus nous sauver, un sort que nous avons même appelé de nos vœux par pure paresse ; oui, il y a matière à renoncer, et ce, même si je m’échine, chaque jour, à sauver mon petit arpent de bonheur. Oui, tout a commencé par une sensation d’étouffement, de plus en plus précise et douloureuse : une atmosphère pornographique permanente s’infiltrait dans les moindres recoins du discours et du paysage – extérieur ou mental –, pour se révéler à l’analyse comme le symptôme ou l’expression la plus éclatante de notre irrémissible décadence. La décadence de la France et, plus généralement, de l’Europe. Un pourrissement généralisé.
Je ne songe même pas à l’ « art » contemporain qui s’exhibe, par exemple, sous forme de godemichés pour sodomites ou de vagin géant, exposés dans des lieux symboliques, tout cela par haine de tout ce qui s’est fait de grand ou de beau dans notre pays, car il s’agit bien de la haine du beau, mais aussi, pour certains, de la haine de la France, de ses traditions, de son passé. De même qu’il existe une haine de notre histoire – réécrite dans les manuels scolaires et expiée avec une repentance onctueuse, voire une complaisance masochiste par le genre politique –, il existe également une haine éclatante de notre langue. Celle-ci est constamment brutalisée par le Français moyen, dans les replis de l’obscure province ou par celui, en apparence plus raffiné, qui prend ses quartiers boulevard Saint-Germain. Je suis charitable : je n’évoque pas les bêtes politiques ni les journalistes. Lorsque j’entends (ou lis !) : « Il n’y a pas de souci » ou « c’est  juste pas possible, c’est juste incroyable », j’ai des envies de meurtre, voire de raffinée torture, à l’endroit de ceux qui sont assez faibles et/ou désinvoltes pour être la cible consentante de ces épidémies langagières. Voilà, sans aucun doute, une imbécile contamination qui relève autant de l’effet de mode, emportant par vagues l’esprit déjà peu solide, enivré soudain du sentiment si rassurant d’appartenir à la masse et de se fondre en elle ! Une épidémie chassant l’autre, nous aurons bientôt droit à un nouvel affront, mais l’habitude et la paresse à réagir entérineront, une fois pour toutes, le mauvais usage. Nous consentons à abâtardir notre langue, donc nous livrons notre pensée à ses pires ennemis et nous nous délivrons, dans le même temps, de toute responsabilité. Avec la pudeur et la honte ont aussi disparu l’effort de penser et la force de réagir. Nous avons un État qui pense à notre place et pourvoit à nos besoins les plus vils. Nous ne sommes plus des hommes et des femmes, il y a bien longtemps que nous avons mis notre âme au clou ; nous ne sommes plus que des consommateurs – des jouisseurs de l’immédiat. Et nous nous laissons déposséder de notre arme la plus puissante : le savoir et la culture. Pourquoi le gouvernement actuel, épigone des précédents (désormais, on touche malgré tout le fond), enterre-t-il définitivement le grec, le latin et l'allemand ?
Dès que je suis confrontée à ces offenses, je songe d’emblée à mon Enfance et à ses séquelles. Les oreilles me chauffent, tandis le rouge me monte aux joues et au front. Le patois berrichon et le langage si vert qui m’ont servi de berceau me semblent encore avoir plus de santé et de beauté que le langage dans lequel nous baignons, en 2015. J’ai appris à lire toute seule, en secret, pendant la dernière année de maternelle, dans un milieu (vous verrez, il n’est question que de cela, de milieu) où il était tacitement interdit de posséder ou d’ouvrir un livre. J'ai passé la première partie de mon existence auprès de personnes qui savaient à grand-peine lire et auraient été incapables d'écrire une phrase dans le respect de leur langue maternelle. Pourtant, de respect, jusqu'à la négation d'eux-mêmes, ils débordaient. Ma grand-mère avait quitté l’école à onze ans et quatre mois pour aller récurer les fonds de culottes sales de jeunes demoiselles mieux loties qu’elle. Ma grand-mère était une fragile âme au sein d’une fratrie de onze et, l’aînée ayant déshonoré la famille en déposant sur le seuil du foyer un bébé sans père, elle dut quitter la maison pour faire place à cette nouvelle bouche à nourrir. Mon grand-père avait eu une autre histoire (une mère qui le rejetait), mais les conséquences furent identiques : au turbin, dans les champs, à douze ans. Ce n’était pas extraordinaire pour des hommes et des femmes nés en 1916 et 1917. Chez ces gens-là, dans mon Berry natal, l’écrit suscitait à la fois défiance et respect. Les lettres étaient réservées aux riches et ces derniers étaient moins haïs qu’admirés, aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd’hui. L’instruction était une possession à laquelle ils n’auraient pas osé prétendre de front, fuyant d'instinct le péché d’orgueil et le reproche le plus terrible qui soit, celui adressé par le maître – ne pas savoir rester à sa place. Une hybris de l’époque et du milieu, où le respect mêlé de crainte faisait office de sagesse ordinaire. Ce sort échu à la naissance, il ne leur serait pas venu à l’idée de le combattre ou de le maudire. Peut-être convoitaient-ils une autre vie, mais en secret, et ce secret était leur unique fierté et leur trésor le plus beau. Ils ne l'auraient montré à personne d'autre. Réfléchir à sa condition ou se lamenter, il n’en était pas question. On marchait jusqu’à la tombe, dans le sillon déjà creusé, et on s’y couchait assez tranquillement. Lorsque l’on devait, chaque jour, gagner son pain et ne compter que sur soi, il fallait travailler dur, à l’âge où il aurait mieux convenu de dorloter encore un peu contre soi une fine enfance, si grise et triste fût-elle. Ces gens-là n’avaient pas d’états d’âme ni le loisir de penser, mais je prétends qu’à certains égards ils valaient mille fois mieux que nous. Mes grands-parents brûlaient de la honte de ne pas en savoir davantage et cachaient leurs fautes d’orthographe et leur inculture, sans pour autant avoir l’audace de se croire capables de mieux. La honte et la pudeur les entravaient, certes, mais les préservaient également de bien des maux. La dignité, la vraie dignité, c’était cela (une honnêteté, une morale de pauvre), et non pas celle avec laquelle, à présent, on se frotte la langue et les dents à longueur de journée pour qualifier, par exemple, le trépas annoncé (souhaité !) de tel ou tel individu, parce qu’il ne sert plus à la société – vieille pièce cassée, indigne ! Mourir dans la dignité ! Comme si nos peuples éprouvaient encore le sens de ce mot ! 
Ayant vécu dans ce milieu sans livres, sans culture, sans autre horizon que Châteauroux (je n’ai pas quitté une seule journée ma ville natale avant d'atteindre mes 19 ans), ayant pour idéal (celui de ma grand-mère), une carrière dans les lettres (postière), j’ai tout appris seule, donc fort mal. J’allais à l’école quatre jours sur cinq. Je rédigeais mes mots d’absence moi-même et ma grand-mère les recopiait dans le carnet, en s’appliquant, en suant ce qu’il faut. Les jours glaireux, quand le cafard l'empoignait, elle préférait que je restasse avec elle, pour lui passer l’envie de se tuer, disait-elle. Je la distrayais et j’étais son « bâton de vieillesse ». Elle m’avait recueillie pour cette raison et je trouvais cela parfaitement normal. Dans ces conditions, vous imaginez bien que je n’ai pas reçu tout l’enseignement que j’aurais pu espérer. Mon professeur de philosophie, en classe de terminale, avait trouvé pour moi plusieurs places en hypokhâgne  ; je suis restée à Châteauroux pour soigner le cancer de ma vieille et, après sa mort, pour d’autres raisons, je ne suis pas partie. J’ai fait des études par correspondance jusqu’à obtenir une maîtrise de philosophie (on ne parlait pas encore, avec la pompe et le ridicule qui siéent à notre époque, de «  master »). Ensuite, j’ai assez peu mis les pieds à la Sorbonne, car j’ai rapidement compris dans quel bois pourri étaient taillés la plupart des professeurs. Le « meilleur » d'entre eux, l'un de mes directeurs de thèse, était un léniniste convaincu, adepte des implants capillaires, qui se plaignait de trop travailler – quelques heures par semaine, faisant d’ailleurs lire les thèses qu'il était chargé de diriger par un « doctorant »... – et de ne pas être assez payé – 6000 euros par mois ; mais je suis allée au bout d’une promesse : un doctorat en philosophie. Je ne regrette pas une seconde d’avoir étudié sans rigueur, en dilettante, passant d’un auteur à l’autre, en fonction de mes goûts et de mon instinct plutôt que selon un plan d’attaque rationnel et déterminé par autrui. Je suis, de toute façon, inapte à tout ce qui ressemble à une contrainte extérieure. J’ai étudié seule, j’ai obtenu tous mes inutiles diplômes sans autres mentors que mon mari et ma juvénile inspiration, puis j’ai grandi à la va-comme-je-te-pousse. Mais je suis en retard de ces dix-neuf premières années et j’aurai beau travailler dur et y mettre tout mon cœur, mon français ne sera jamais parfait – ainsi que le prouve très certainement ce billet – et mes connaissances seront toujours lacunaires. Mais jamais on ne me prendra en défaut de m’en moquer ou de me dire que j’ai fait assez bien ou bien assez. Non. La petite fille qui se lavait et faisait ses devoirs en cachette, pour ne point « user l’eau et la lumière », le soir tard, lorsque ses vieux grands-parents dormaient, existe toujours, ne serait-ce que pour me rappeler ces choses essentielles ayant le goût prononcé du jadis ; elle ne permettrait pas ce sommeil de ma conscience.
Ce long détour par mon passé pour dire ma révolte et mon dégoût du climat actuel, et pour expliquer ce que d’aucuns considèrent parfois comme un mépris de ma part, quand ce n’est que l’expression d’une lente agonie en moi, la mort au ralenti d’un espoir : celui du meilleur en chacun. Voilà pourquoi j’ai envie de cogner sur ceux que je surprends à perdre leur temps à ingurgiter de la merde, sous forme de livres ou de produits dits « culturels ». Je ne peux pas accepter que l’on préfère lire Tatiana de Mon Cul (qui écrit comme un pied gangrené et se fait lécher le trou de balle par d’apprentis écrivains en quête de publication et de pseudo-journalistes ou libraires, qui ne s’insurgent même pas lorsque la dame confond Charlotte et Emily Brontë, pas plus qu'ils ne relèvent la liste d’erreurs énormes dont elle gratifie, à titre ornemental, son étron consacré à Daphné du Maurier !), Gavlada, Rangot, Monthomb ou encore Moussi à Tolstoï (pas dans une version abrégée, comme certaines se vantent de l’avoir lu, sans la moindre honte), Eschyle ou Shakespeare. Je n'accepte pas davantage cette jouissance décomplexée devant des programmes télévisés ineptes ou des films débiles. Non, je n’accepte pas, sachant la durée très courte d’une vie humaine, que l’on perde son temps de la sorte, alors que le meilleur est disponible, et ce, presque gratuitement. Si j’avais eu un accès à internet, enfant, ou encore la liberté d’aller à la bibliothèque, j’aurais saisi toutes ces chances ! Bien sûr, on me dira que ma seule chance, par une royale ironie, fut ce milieu nu et rude et que, si j’avais été autrement gâtée, je serais peut-être pire que les inspirateurs, bien malgré eux, de ces lignes. Je ne le crois pas, cependant, parce que, comme tout un chacun, je ressens en moi l’appel du vide, du mal, et y succombe parfois, mais ma conscience me ramène toujours à la surface pour reprendre souffle et vie. Et chacun de nous, je le crois, possède pareille conscience… C'est ce qui nous rend dignes de vivre et d'agir.
Mais… 
La pornographie, voilà donc la maladie dont nous sommes tous victimes. Non, je ne pense même pas au téton insolent ou à la petite culotte d’une actrice aussi dépourvue de talent que d’intelligence, lors de la montée des marches à Cannes, sous le regard voyeur et crépitant de la presse. Je ne parle même pas des hystériques sans un gramme de cervelle qui exhibent leurs seins tristes dans les églises, allant jusqu’à y mimer des avortements, avec du foie de veau, au nom de la liberté de la femme, prétendant agir contre le pouvoir asservissant de  l’Église. Qui les finance ? La réponse à la question est probablement savoureuse. Le féminisme de cette salope de Beauvoir à la perverse Butler, relayée par des pseudo-journalistes à tête de fouine et au sourire en lame de rasoir (madame Fourrée, par exemple), m’a toujours filé la nausée et a donné raison, a posteriori, aux misogynes. Elles m’inspirent de la pitié et du mépris, ces bonnes femmes, mais davantage de mépris. Je les mets toutes dans le même sac de merde. Et que personne ne me dise que je n’ai rien compris, par exemple, à l'idéologie du genre ! S’il faut souiller une église, autre est l’acte flamboyant et désespéré d’un Dominique Venner (Un Samouraï d’Occident, Pierre-Guillaume de Roux), que je ne peux m’empêcher d’admirer, bien que je n’aie certes pas l’âme d’un martyre…
Je n’évoquerai pas plus, dans le détail, cette exhibition permanente du pire comme allant de soi, s’étalant à longueur de journée  sur internet – qui est, probablement, l’invention du diable, tant il a permis et permet la diffusion de la bêtise – autre maladie fort contagieuse –, et de la méchanceté, souvent sous couvert d'anonymat. Internet est bien sûr pornographique, quand il pourrait être une invention aussi merveilleuse que l’imprimerie. La télévision était déjà un instrument redoutable pour l’abrutissement et l’asservissement du petit peuple, qui a bien ce qu’il mérite, ma foi, tant il est consentant. Mais internet, c’est vraiment l’infini et l’explosion du pire et, accessoirement, la mort de la langue française. Tout est donc pornographique, de nos jours ! La pornographie au service de la destruction de notre civilisation et comme conséquence de son délitement. Le serpent se mord la queue. On ne sait plus très bien distinguer les causes et les conséquences. Nous sommes en pleine confusion. Nous sommes au bordel.
Il suffirait, néanmoins, de peu pour qu’il en fût autrement : du courage et de la joie. Une pleine conscience. En effet, le remède est présent au cœur du mal généralisé. La majorité est embrigadée, mais la majorité n’est faite que de volontés individuelles qui pourraient se libérer de l’hypnose dans laquelle elles sont plongées, mais elles ne le veulent pas. « Peut-être est-ce le remède à leur mal de vivre, il faut bien se distraire après une longue journée... », affirmera une bonne âme, encline à la tolérance, mais qui a déjà pactisé avec les forces du mal. La tolérance est, aujourd’hui, l’autre nom de la lâcheté et du vide. Celui qui tolère tout ne possède aucune valeur, aucun idéal, il lui est donc facile de consentir.
Je disais récemment à l'une de mes amies intimes que la seule pensée qui ne me quitte jamais est celle de la mort. Ce n’est même plus une pensée, c’est une aura brûlante qui me ceint tout entière. N'allez pas déduire de cette déclaration brutale que je sois une créature maussade ou dépressive. Ceux qui me connaissent savent bien que c'est (sauf circonstance dramatique) tout le contraire. Penser la fin, le néant, la gueule noire vers laquelle je m’avance en sautillant ou avec ce qui me reste d’élan et d’enfance m’exhorte à vivre. Je me sens en incandescence et ne me sens vivante que dans cet état d’extase ou de combustion intérieure. C'est parce que je vis dans la pleine conscience de cette réalité que je chéris, autant que faire se peut, le présent. Réaction implacablement logique, puisque je le perçois si miraculeux et fragile. Très petite, dès l’instant où j'ai découvert l'effroyable secret que l'on cèle aux enfants (je n'agis pas de la sorte avec ma fille), à partir de ce moment où me fut révélée ma mortalité, le sentiment de faire la course avec la mort (je la personnifie toujours, même si elle change de traits d'une heure ou d'un jour à l'autre) ne m’a jamais quittée, me sachant d'avance vaincue, mais aimant la course plus que de raison, car consciente que l'essence de la vie est ce mouvement tragique et joyeux. On meurt, si l’on s'arrête. Il ne faut pas tenir compte des points de côté. Je suis dans la course, mais, voilà, il est facile de perdre son enthousiasme, en 2015, parmi toute cette clique d’éteigneurs de consciences et d’esprits qui ont en main les rênes du pouvoir politique et médiatique. Vraiment, il faut le dire, rien ne me dégoûte plus que cette « pensée » politique qui s’affirme du côté des faibles, de la morale (pour le dire vite) et qui, en vérité, châtre les forces vives de la nation, dans des buts inavouables, pour son propre profit. Tout fonctionne par réseaux, par centres concentriques. Il n’y a pas de complot. L’essence qui fait tourner la machine, c’est la bêtise de chacun de nous et notre paresse.
Mon époque me dégoûte et je me sens lointaine, en exil du Jadis, même si je sais bien que notre devoir n'est pas de regretter le passé, mais d'inventer un avenir. Je ne reconnais même plus mon pays, celui de mon enfance. Il ne s’agit pas de la nostalgie propre à un certain temps de la vie ni de l’illusion du « c’était mieux avant ». Non. Pour la première fois, comme beaucoup de Français, je le crois, j'éprouve un sentiment de « liquidation totale avant fermeture définitive ». Un immense mépris et une nausée permanente inspirés par les politiques – tous ! – et les journalistes me submergent parfois. Tous, oui, ils sont complices et coupables de la faillite morale et intellectuelle de notre civilisation. Et nous aussi, en nous soumettant comme nous l’avons fait et le faisons. J’ose le désormais gros mot « civilisation » ! Nous n’avions déjà plus le droit d’employer le mot « race »… Lorsque l’on accuse et rend coupables les mots de tous les maux, cela signifie que l’on est impuissants à penser le monde et, ensuite, à lutter pour certains idéaux. Je sais que ce n’est pas tellement plus réjouissant ailleurs, en Europe, mais je pensais que mon pays serait plus résistant.
Quand un pays n’a plus de valeurs, dès lors que la morale de l’homme ordinaire, raisonnable, au cœur simple, mais porteur du juste, est perçue comme une insulte, il n’est guère étonnant que les pires intégrismes (la barbarie dont se gargarisent ceux qui, pourtant, célèbrent la Révolution française comme un grand moment de l’Histoire ou se réclament du communisme, qui fut  probablement l’idéologie la plus meurtrière au monde) se fraient un chemin dans l’esprit de personnes en quête de repères – aujourd'hui inexistants. Le terreau est favorable. 
Tout est permis, donc tout est, sans la moindre distinction, désirable et admissible, et ce, je le répète, sans hiérarchie aucune. Le problème est bien là : l’égalisation et l’indifférenciation massives, dans tous les domaines. À cela on ajoutera le renversement des valeurs : l’injuste devient le juste ; la morale chrétienne (et plus universelle qu’ils ne semblent le croire) d’hier, l’immonde bête qu’il faut mettre à mort. Il n’est même plus de genre féminin ou masculin, sinon dans l’affirmation paritaire qui ajoute un « e » à des mots qui s’en seraient bien passés, allant à l’encontre de la logique de la langue. Je me rappelle d’une connasse qui avait assistée à ma soutenance de thèse et qui m’avait déclaré qu’à présent je pourrais écrire « docteure »sur mes cartes de visite. Face à mon indignation et au mépris que j’affichai alors (babines retroussées, prête à la mettre en pièce), elle me rétorqua que je trahissais la cause des femmes, que je devrais avoir honte, etc. J’ai manqué de la cogner.
Confusion généralisée, orchestrée… Tout est prétendument une construction sociale, intellectuelle… alors… déconstruisons, déconstruisons… et assemblons tout et n’importe quoi… Nous, les Occidentaux, sommes des décadents, des monstres, et nous paierons le prix fort, car tout est lié en ce monde : le beau, le bon et le juste ; l’amour de son pays, de ses traditions, de son histoire et de sa langue.
Point besoin de religion ou de directeurs de conscience, ou encore de prescriptions républicaines (le mot « république » me porte sur le cœur, lorsqu’il sort de la bouche des politiques – de même « laïcité »). Il suffit d’écouter sa voix intérieure. Voyez-vous, je suis une fille très simple. Nous avons le sens du bien et du mal inscrit en nous. De cela, je suis certaine. En cela, je me sens, pour une fois, plus proche du Rousseau de « La Profession de foi du vicaire savoyard » (in Émile, IV) que de Nietzsche. Je ne dis pas ce que je sais, tel qu’un philosophe le ferait, mais ce que je crois et ressens en tant qu’ « individu sans importance collective ».
« Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe. »
Lorsque l’on considère que l’avortement, l’euthanasie, les mères porteuses ou le don de sperme sont des choix indiscutables et que le fait de s’y opposer ou de souligner les graves problèmes moraux que de tels actes entraînent relève, aux yeux de l'opinion majoritaire, d’une arriération mentale, de l’intolérance ou de prescriptions religieuses dépassées, lorsque l’on valorise même la marchandisation du corps, de l’être humain et que l’on réfute, toute notion de sacré, sous couvert de « progrès », il n’y a plus rien à dire, sinon on vous accusera d’être un intégriste (catholique, de préférence), un raciste, un fasciste – un ennemi en somme. L’accusation est portée de telle sorte que tout ce que vous direz sera, quoi que vous fassiez, quelle que soit votre finesse dans les nuances, une preuve retenue contre vous. Pour ma part, j’ai toujours considéré que rejeter ou barguigner la vie était, in fine, une manière de se haïr soi-même à travers tous les autres et une volonté de toute-puissance qui fricote dangereusement avec le délire. Nous sommes dans une société pornographique, avec un idéal eugénique en ligne d’horizon. Il faut l’avouer, le crier haut et fort, et, si possible, refuser cela. Le silence est coupable.
Une société sans grabataires, sans handicapés, sans trisomie 21 n’est pas, en ce qui me concerne, mon idéal. J’ai été révulsée, dans l’attente de ma fille, que l’on veuille m’imposer un test de dépistage de la trisomie. J’ai été choquée d’apprendre, il y a quelques années, que l'on forçait plus ou moins la main aux femmes pour leur faire subir une amniocentèse, afin de s’assurer, au moindre risque (risque moins élevé que celui de faire une fausse couche et de perdre un enfant sain, suite à cet examen), qu’elles n’aient pas un enfant « anormal ». Combien de femmes ont eu, ont le courage et l’intelligence de refuser ce dépistage ? Si vous attendez un trisomique, on vous enjoint d’avorter. On déclarera que c’est votre DEVOIR de le faire et vous le croirez, probablement, en toute bonne foi, ou par paresse (celle de la pensée, la même qui vous incite à allumer votre téléviseur ou votre ordinateur au lieu de lire Kant ou Dickens). « Voulez-vous, imposer une vie indigne à un être humain ? » On veut de la dignité, on ne veut que cela – de la naissance à la mort –, dans notre société pornographique, eugénique et dépourvue de morale. On vous poussera gentiment dans le dos, on dira « I. M. G. » par pudeur ! Les acronymes sont neutres et propres. On ne parle plus d’avortement depuis longtemps, mais d’I. V. G. et on le présente comme une avancée majeure pour La Femme. Si je ne nie pas du tout qu’il puisse y avoir, de mon point de vue, des avortements « raisonnés » ou « pardonnables » (viol, risque pour la mère, impossibilité psychologique d’avoir un enfant…) et si je ne condamne pas ce choix individuellement (qui serais-je pour le faire ?), je suis indignée lorsque l’on en parle comme d’un droit fondamental ou d’un progrès pour l’humanité, d’un droit qui ne mérite aucune discussion. Ce qui me gêne, vous le comprendrez peut-être, est moins l’acte que sa banalisation et son extension. Étant moi-même rescapée d’un avortement, il se peut que je ne sois pas très objective… La prostituée, qui m’a donné, bien malgré elle, la vie et m'a abandonnée à la naissance, avait déjà avorté plusieurs fois et, croyez-le ou non, sans le moindre état d’âme. Après ma naissance, elle a même recommencé plusieurs fois. Je ne dois de ne pas avoir fini dans la cuvette des chiottes qu’à un miraculeux hasard. Son cas n’est pas extraordinaire. Il existe un certain pourcentage de femmes agissant de la sorte, sans la moindre réflexion. La réponse ordinaire est que toutes les femmes souffrent de se faire avorter, comme si leur souffrance  justifiait A PRIORI l’acte ! Pour certaines, c’est le cas et elles ne s’en remettent peut-être jamais – ce qui tendrait à prouver que leur choix était mauvais. D’autres sont incapables d’accéder à cette conscience qui leur permettrait peut-être de racheter le crime qu’elles commettent autant contre elles-mêmes (d’abord contre elles-mêmes, il faut le souligner) que contre l’humanité. Que l'on n'aille pas me dire qu'avant des femmes perdaient la vie aux mains de « faiseuses d'anges » (que cette expression est ironique et ignoble !) et que cela justifie donc cette loi ! Cette justification est vicieuse. L'argument ne tient pas la route, moralement parlant. On ne peut pas défendre le droit à vivre d’un être contre celui d’un autre – à moins de nier, bien sûr, la vie dans l'embryon ou le fœtus (ce que l’on fait d’ailleurs). Cette loi exprime simplement que seul le droit du plus fort (celui qui peut s’exprimer et agir) est pris en compte, que l’enfant à venir est virtuel et donc n’existe pas. Il n’existe pas, parce qu’il n’a pas la conscience, cette même conscience que, pourtant, l’on gifle chaque jour et refuse d’entendre en soi.
Dès que l’on proclame un droit si fort (de même, ô ironie, que le « droit à l’enfant » – notamment pour les homosexuels), je trouve cela détestable. C’est un réflexe en moi. Nous n’avons droit à RIEN. Et nos devoirs ? Oui, nos devoirs ! Envers l’humanité. Envers l’humanité en nous – s’il en reste un peu…
J’ai connu, de loin, un couple qui avait eu un enfant sans cerveau, doté simplement du tronc cérébral, et qui était sourd, muet et aveugle. Les parents ont décidé (non, ils n’ont rien décidé : aucun autre choix ne leur était possible) de garder (le contraire de « jeter ») l’enfant, qui a vécu auprès d’eux jusqu’à l’âge de 7 ans. Ils avaient coutume de dire que la vie de cet enfant avait un sens, un sens pour eux et pour la fratrie, et qu’il leur avait apporté du bonheur. À l’époque, moi-même, je trouvais cela un peu fou de s’occuper d’un être qui vivait à peine. Il est vrai que le discours ambiant ne nous laisse guère d’autre alternative que la chiennerie ordinaire ou la sainteté – cette dernière étant toujours suspectée d'obscurantisme. Mais, plus le temps a passé, plus j’ai compris leur choix. En effet, l’existence de cet enfant a eu un sens, a un sens : celui de l’exemple. Il me rappelle qu’il existe des êtres courageux, qui vont au bout de leur choix et de leur conviction, que cela plaise ou non aux autres, sans peur du jugement. Cet enfant a existé pour me permettre, à moi aussi, de penser à lui et à ses parents, pour mesurer mes propres lâchetés et renoncements. Cet enfant vide du monde extérieur a le sens qu’on lui offre. Il est vide pour nous permettre de voir le fond de notre âme en lui.
« Nous en sommes là ! » Je me répète souvent cette phrase. Je retiens mes larmes. J’ai peur.
Un trisomique, à l’instar d’un vieux ou d’un handicapé, ça gêne et, surtout, ça coûte cher à la société. La triste vérité est là ! L’histoire de Vincent Lambert, qui occupe le devant de la scène, est en l’illustration. Ses parents, sa mère surtout, sont conspués, parce qu’ils refusent un assassinat. On se presse d’ajouter, pour apporter implicitement la preuve qu’ils sont tarés, qu’ils sont des « catholiques traditionalistes », ce qui sous-entend des intégristes, à savoir des gens aveuglés par l’irrationnel. À eux, on dénie toute souffrance rédemptrice et tout choix.
Et si la vérité était autre ? Laissez place à ce doute, un seul instant. Vous êtes emplis de la certitude d’avoir raison – moi aussi, mais peut-être pas de la même certitude.
La bêtise de ceux qui font et la lâcheté de ceux qui ne disent rien ne sont que paresse. Cette « graisse » autour de l’esprit dont parlait, un jour, dans un entretien, Brel. La bêtise s’exprime par la répétition en boucle – écholalie – des mêmes « éléments de langage » et la lâcheté par le silence, devenu alors complice.
Je n’évoque pas les intellectuels. Il n'y en a que très peu et ceux qui ont le courage du parler-vrai sont la plupart du temps muselés de fait ou par la peur du lynchage via les médias et les « réseaux sociaux » – lesquels, ô progrès du XXIe siècle, permettent au premier imbécile venu de propager dans le monde entier son inculture et les produits de son manque de matière cérébrale (lui, il a pourtant un cerveau, contrairement à l'enfant évoqué plus haut !). Cette peur d’être banni prend la forme d'une autocensure très puissante et fort efficace. Ceux qui ont parlé sont morts médiatiquement.
Je pense notamment, dans un autre registre, à Richard Millet, un homme courageux, l’un des seuls écrivains français dignes de ce nom, et à la pétition rédigée contre lui. Tous ceux qui l’ont signée et relayée n’ont pas une once de son intelligence ni de son talent. Ils ne l’avaient même pas lu ou, s’ils l’avaient fait, c’était pour faire semblant de ne pas le comprendre. Je me retiendrai de qualifier ces vendus et ces abrutis. Ils devaient se sentir beaux et propres comme un militant gauchiste, ce jour-là ! Ils ne méritent pas mes insultes, surtout pas l’instigatrice, littérairement insignifiante, de cette cabale. Millet est un exemple parmi d’autres. Le lynchage est à la mode.
Deux choix, par conséquent, demeurent : être une ordure à la solde des diverses idéologies, mises en place, très lentement, très pernicieusement, et ce, dès la maternelle – car l’école est un instrument de propagande –, ou bien être banni et fusillé. En effet, cela fonctionne ainsi. Attention à ce que vous pensez, car la pensée est devenue délictueuse ! Le mieux est de continuer à ne plus penser et de vous gaver de mauvais livres, de musique électronique et de télé-réalité ! Et, surtout, n’oubliez pas de consommer. Je consomme, donc je suis !
Dès que vous dissonez un tantinet, vous êtes désormais repéré. Google sait tout sur vous. L’État encore plus. Peu importe : le peuple donne déjà tout à Facebook. Je me souviens de cette journaliste du service public qui parlait de « rééduquer » tous ceux qui n’étaient pas « Charlie ». Par parenthèse, moi je ne suis pas du tout Charlie, mais bien davantage professeur Choron, qui, lui, au moins, était drôle !
La liberté d’expression des uns ne doit pas être le bâillon des autres. Que serait-il advenu si les mêmes crimes avaient été commis dans une autre rédaction, n’ayant pas la faveur de Ceux-qui-ont-raison ? Une vie est une vie, non ? Un crime est un crime. Ou, alors, il faut admettre que ne méritent de vivre que certaines personnes – celles qui pensent ce qu'il faut et comme il faut. Je sens que, de suspecte, je passe définitivement au rôle de coupable ; pourtant, vous ne savez rien de mes opinions, mais vous croyez le savoir. 
La liberté d’expression est variable, mobile... Elle s’exerce toujours contre une autre liberté d’expression possible ; et définir ses limites est toujours un exercice qui comporte une nécessaire dose de mauvaise foi. Il faudrait donc lui donner un autre nom. La liberté d’expression est le permis de penser de certains privilégiés.
Mon problème, c'est que je n'ai pas l'esprit moutonnier et que j'ai la faiblesse de penser que ma conscience parle mieux que les idéologies creuses et si actuelles que l'on veut m'enfoncer à coups de slogans blancs sur fond noir ou de « profils » arc-en-ciel sur les « réseaux sociaux » (Dieu que je hais cette expression !) ; oui, ma conscience est plus juste que le catéchisme prétendument républicain (l'adjectif est vidé de son sens, dès lors qu’il est utilisé à longueur de journée par les politiques, afin de faire la guerre à leurs adversaires et de les épingler comme « fascistes », alors que ce sont eux, par leur mesure de rétorsion, qui sont de véritables fascistes) que l’on m’intime, à distance, de réciter, avec force menaces à peine voilées.
Je me dis alors, en respirant très lentement, que je suis heureuse de ne pas être devenue professeur de philosophie, d'avoir eu la prescience de ce que cela impliquait (j’ai mis une seule fois les pieds dans un de ces feus I. U. F. M. et cela m’a suffi !) ; j’ai eu un bref courage à hauteur du risque et j’accepte de mal finir (sans points retraite, peut-être à la rue un jour) – mais les mains propres et le cœur en paix. Être professeur aujourd'hui, en 2015, c'est être, bon gré mal gré, le collaborateur des idéologies rampantes : par exemple, « l’égalité des chances », qui n’est en vérité, que l’extermination des meilleurs élèves, le refus de l’excellence et d’un élitisme qui était, souvent, le compagnon naturel de cette noble chose que l’on nommait jadis « émulation ». À présent, mais ce n'est pas nouveau, les meilleurs élèves, à condition qu’ils aient des parents fortunés, iront dans des écoles privées hors contrat. Les autres, les pauvres, devront se contenter d’un enseignement médiocre et très limité, s’ils n’ont pas la chance d’avoir des parents capables et ayant l’envie de les éduquer et de les guider. Ce n’est pas l’explosion des mentions « Très Bien » (multipliées par 13 depuis 15/20 ans) ou un pourcentage toujours plus élevé de bacheliers qui peut faire illusion ! Ne pas avoir de mention au bac aujourd’hui signifie avoir un niveau extrêmement bas – je veux dire encore plus bas que bas – ou, exceptionnellement, le fait de ne pas être pris en charge par le système, car trop différent ou dissonant. Les autistes, Asperger ou autres, par exemple. Cela a failli être mon cas, au primaire, avant mon salut par le latin et le grec. Le niveau suffisant pour hurler avec les loups et se sentir un bon « citoyen », maniant la bonne liberté d’expression, en fervent défenseur de l’écologie (nouvelle religion) et du libéralisme moral, est donc très bas. Où l’on voit dans sa splendeur s’épanouir le cynisme des politiques… Demandez-leur dans quel établissement vont leurs propres enfants… Une petite anecdote savoureuse ? Un mec de gauche (prononcer le mot en le suçant bien) de ma connaissance, metteur en scène, qui trichait, qui était prêt à coucher, disait-il, pour que son fils n’aille pas dans l’école publique près de chez lui, mais dans une autre bien meilleure. La « mixité » sociale, comme ils disent pudiquement, c’est une excellente chose ; l’école de la République est magnifique ; oui, mais pas pour mes enfants. Sa justification, face à mon effarement : « Je ne veux pas que mes enfants paient le prix de mes idéaux. » Cela m'a laissée sans voix. 
Avoir un peuple le moins éduqué possible est le gage de pouvoir le manipuler le plus aisément possible, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas l’usage d’un ordinateur ou d’une tablette inscrit au programme de maternelle qui va arranger les choses… Au contraire. Tout cela est bien gerbant.
Que faire, alors ?
Le salut est en nous et l'a toujours été. Il ne faut pas l’attendre des autres, et surtout pas de l’école, dont il faut se méfier comme de la peste. Et je songe à Thomas Bernhard dont le propos n’a jamais été aussi vrai que celui qui est contenu dans Maîtres anciens.
«  (…) les professeurs ont toujours été, dans l'ensemble, les empêcheurs de vivre et d'exister, au lieu d'apprendre la vie aux jeunes gens, de leur déchiffrer la vie, de faire en sorte que la vie soit pour eux une richesse en vérité inépuisable de leur propre nature, ils la leur tuent, ils font tout pour la tuer en eux. »
« L'État pense, les enfants sont les enfants de l'État, et agit en conséquence, et depuis des siècles il exerce son action dévastatrice. C'est en vérité l'État qui engendre les enfants, il ne naît que des enfants de l'État, voilà la vérité. Il n'y a pas d'enfant libre, il n'y a que l'enfant de l'État, dont l'État peut faire ce qu'il veut, l'État met les enfants au monde, on fait seulement croire aux mères qu'elles mettent les enfants au monde, c'est du ventre de l'État que sortent les enfants, voilà la vérité. »
Essayer de créer du beau, un fragment de beau, là où l'on est, et avoir foi en son pouvoir de contagion. Faire de son mieux dans ce que l'on entreprend et le moins de mal possible aux autres. Ma vision est simple. Ma morale facile à suivre. Morale individuelle, mais non pas individualiste, puisque celle-là s’adresse toujours à l’autre : d’abord, à ceux que l’on aime, puis à ceux que l’on espère pouvoir aimer. 
Il est vrai que j'ai de la chance (est-ce de l’inconscience ?), car je n'ai peur de rien (en dehors de la mort de ceux que j'aime, de la mienne aussi). Ou, plus exactement, je n'ai pas peur de ce « rien » qui nous agite ordinairement et dont on se protège avec force mensonges et révérences hypocrites, sans même s'en rendre compte, puisque cette fausseté est le maître d'œuvre de nos relations avec les autres, depuis le plus jeune âge. L'ignoble petit jeu social… Le banal et sordide jeu du paraître, de la danse du ventre – celle des diplômes, du statut social, des signes extérieurs de richesse ou, pire, de la morale qui s'affiche (être du bord politique qui vous donne la « carte », si possible, je le répète, ou appartenir au bon réseau)... Le jeu, où la seule règle est de ne jamais perdre la face devant le parterre de spectateurs et de bien poser. Je suis mauvaise joueuse. J'adore gagner, mais selon mes règles que je suis seule à connaître, et je déteste par-dessus tout tricher. Je m'expose, la peau à vif, et je me contrefous de plaire ou de déplaire. J'entends être le plus libre possible et refuse que l’on pense à ma place, en m’indiquant avec empressement et sévérité ce qu’il est bon de penser et de dire.
Ne les écoutez plus, mes amis ! Révoltez-vous, indignez-vous, mais pas avec ce con en carton-pâte de Hessel, mais dans le silence de votre cœur et faites éclore en vous le courage d’être un homme ou une femme, qui sait le véritable sens du mot « dignité » !
Ayez aussi l’amour de la bonté !

En ce qui me concerne, je vais essayer d’y croire et, mieux encore, de le vivre.
vendredi 26 juin 2015


Merci pour ces belles années, mon Anthéa adorée. 
15 ans de vie commune, ce n'est pas rien... 
Anthéa devait son nom à la comédienne Anthéa Sogno, qui nous avait fait rire et nous avait émerveillés dans ses divers spectacles consacrés à Sacha Guitry, à Paris, lorsque nous étions jeunes et insouciants...

Embrasse Torcello pour moi...

Adieu, petite... 




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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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