jeudi 5 janvier 2006

Leiji Matsumoto est connu en France parce qu'il est le créateur d'un personnage de dessin animé, Albator, dont le véritable nom est Harlock. Tous les trentenaires le connaissent, puisqu'il officiait déjà dans leur enfance. Il a également réalisé les clips de Daft Punk - que je ne connais que du bout de leur nom... Matsumoto a créé tout un univers dont Harlock n'est qu'une pièce. Son oeuvre majeure est Galaxy Express 999, qui est le nom d'un mystérieux train de l'espace. A son bord, une étrange jeune femme blonde et longiligne (le trait de fabrique de ses personnages féminins, alors que les mâles sont souvent très laids ou difformes) nommée Maetel et un petit garçon, Tetsuro. Ce dernier a embarqué à bord du train, car il désire se rendre sur une planète, où il pourra être transformé en androïde, afin de devenir immortel. Son but premier est de venger sa mère, assassiné par l'odieux Comte Mécanique, lors d'une chasse à la mode du Comte Zaroff. Cette scène, d'ailleurs, pastiche tendrement le début de Bambi. Galaxy Express 999 désigne à la fois une série et un long métrage, qui reprend la série mais sous des angles différents, opposés parfois, mais également complémentaires. En effet, c'est bien la force et la féconde bizarrerie de Matsmuto que de ne cesser d'imposer mille possibles à ses personnages, ce qui les conduit à vivre des événements antinomiques, d'une série à l'autre. Tout se passe d'ailleurs comme si les personnages n'avaient pas souvenance de ce qu'ils ont vécu dans une autre série animée ou un autre manga. La chronologie n'existe pas chez Matsumoto. C'est une donnée qu'il faut accepter d'emblée sous peine de rechercher en vain une logique qui n'a pas cours dans son monde. De même, certains personnages changent d'apparence d'une série à un film. Tout se passe comme s'il existait plusieurs mondes, reliés les uns aux autres, mais sans que l'on puisse définir la nature de cette relation. Chaque série est comme la facette d'un diamant dans lequel on peut contempler une histoire que l'on percevra différente dans une autre facette. Ou bien imaginez-vous prononçant une phrase qu'un écho vous renverra dissemblable. J'appelle ce phénomène variations, dans le sens où l'on parle de variations autour d'un thème musical. L'univers de Matsumoto est poétique, érotique, parfois violent, souvent cruel, toujours philosophique, et malheureusement quelque peu amphigourique ; mais il a un charme fou. Je succombe.

mercredi 4 janvier 2006

Alias redevient une bonne série. Ce n'est pas aussi excitant que lors des 2 premières saisons mais je me suis réconciliée avec la série. L'épisode 9 est absolument excellent. J'ai hâte d'avoir la suite en mars. Je crois désormais qu'il est possible que les scénaristes écrivent une fin satisfaisante. Quelques captures de cet épisode ci-jointes : les moments qui m'ont donné le plus d'émotion. Je me demande si le titre de l'épisode ("The Horizon") ne fait pas implicitement référence au roman de James Hilton, Lost Horizon, adapté à l'écran par Capra. http://en.wikipedia.org/wiki/Lost_Horizon
Ajout en date du 28 août 2008 : la série ne parvint pas, hélas, à retrouver son orginalité des débuts, ni sa cohérence, et nous offrit une fin absurde et décevante. 
Cher auteur, 
Je viens à vous respectueusement, car vous êtes un écrivain de renom, afin de vous poser une question technique extrêmement importante concernant l’art d’écrire : comment parvenez-vous à avoir «un chat de bureau» qui demeure calme ? Vous parlez souvent de votre chat, nommé Hasard, et je suis moi-même très fière de dire que je possède mon propre chat de bureau, dont le nom est Guimauve. Ainsi, je suppose que cette qualité fait de moi, sans aucun doute possible, un bon écrivain (je veux dire, par là, que c’est une preuve). Mais le seul problème qui se pose à moi est que Guimauve ne dort pas en permanence. Il y a des moments où elle réclame des caresses, et elle se promène autour de mon bureau – humant l’atmosphère et ainsi de suite, vous connaissez leurs manières, et le pire se produit, inévitablement, à chaque fois : elle marche sur le clavier de mon ordinateur. Par conséquent, vous pouvez imaginer mon état d’esprit. Des poils, à peu près partout, et des tas de désagréments de ce genre. Je retrouve des messages codés dans mes textes si je m’absente trop longtemps : htyoplsW23¨à ;:::::::ug-ç gagyt547&. Je suis très inquiète à l’idée que, peut-être, je ne serai jamais un écrivain célèbre, simplement à cause de mon chat de bureau qui me maintient en échec. Ceci me semble un destin terrible. Pensez-vous que ce soit à cause de sa couleur ? Elle (oui, c’est une demoiselle, une vieille fille devrais-je dire) est rousse. On m’a dit que ce genre de couleur ne les prédisposait pas à avoir un caractère qui en fasse de parfaits chats de bureau.
Avez-vous quelque conseil à m’offrir, ou bien encore un truc ? Je vous remercie, par avance, de la bienveillance avec laquelle vous examinerez mon cas et tenterez d’y apporter une solution.
Votre dévouée,
C.-A. F.
mardi 3 janvier 2006
Calderon l'écrivait : La vie est songe. Shakespeare n'était pas en reste : "Nous sommes de l'étoffe dont on tisse les rêves" (La tempête). 
Voici un cauchemar :
Un rêve. Sens caché. Un escabeau ? Non, malheureusement. Une échelle. Une incroyable et immense échelle couleur de rouille bleue et de caramel brûlé, unijambiste de surcroît, accotée à l’une de mes parois, s’élevait vers le ciel et reliait deux mondes, deux réalités ordinaires, injustifiées et satisfaites. A un bout de l’échelle du géant nommé Excalibur, une porte battante qui évente tantôt un jardin tantôt une salle d’examen ; à l’autre extrémité, une fenêtre qui pend dans le vide et qui barricade une poche de viscères poisseuses. Derrière cette fenêtre-là, je ne veux pas regarder. Quand je le désirerais, je ne le pourrais. Elle n’est pas à portée de ma main et la longueur de mon corps ne suffirait pour l’atteindre. Il y a l’échelle… Oui, mais j’ai le vertige. Cette fenêtre lointaine, blanche, propre à l’excès, sûrement dérobée à la façade d’un hôpital, baille dans le plafond des Dieux. Je la contemple et l’effroi suggère des idées folles à ma tête malade. Je suis ivre. Endormie, encore. Peut-être. Comme un soupçon face à une réalité double, incertaine, je navigue. Je m’entortille aux barreaux du lit. A quelques mètres du sol, en plein espace, trois barreaux de l’échelle sont rongés. Ce ne sont pas les dents du géant Excalibur qui les ont dévorés. Son appétit est autre. Ces dégâts-là sont ceux de l’acide. L’acide d’un estomac troué ou la bave d’un animal monstrueux. Je suis préoccupée par un motif qui se dérobe sans cesse à mon attention vacillante. La mémoire est oublieuse et ma conscience caquette comme une machine à coudre. Assourdissante ! La ferme ! Ça me revient. Comment le chat fera-t-il pour revenir vers moi ? C’est alors que je me suis souvenu. Ce matin, à mon réveil, le chat noir et bientôt vieux s’est métamorphosé en ma grand-mère. A moins que ce ne fût l’inverse. A moins que ce chat n’eût jamais été qu’une métaphore de ma vieille. J’aurais été assez bête pour ne pas m’en apercevoir et assez incrédule pour n’y pas croire. Pourtant, si je me sens si affreusement coupable, ce n’est pas sans raison : j’aurais dû le savoir. Une voix me l’affirme. Je suis horrifiée. J’ai voulu ce qui est arrivé. J’ai dansé sur sa tombe. L’explication est simple, quand on y songe avec fermeté. Le bout de jardin broussailleux, crasseux, sans intérêt, ce coin de pourriture s’est révélé être le chemin qui mène à un champ en friche, pleins de rosiers morts, et d’herbes desséchées. Je n’en ai pas été surprise. Le champ n’a cependant pas poussé en une nuit ! La terre s’est ouverte en cet endroit, mince sillon blond cendré, qui m’évoque un pubis adolescent à peine chevelu. Une actrice sans emploi, autrefois belle et jeune, est passée devant le mur qui ficelle ce morceau de terre, qui endigue cette fosse à purin. Elle portait sur son dos, à califourchon, une vieille, une folle, qui arborait un sourire sans dents. Elles me désapprouvaient, m’accusaient d’un crime dont j’étais bien convaincue être innocente. Si j’étais innocente, ainsi que je le prétendais, pourquoi cette haine de ma personne, cette envie de m’affliger une peine mortelle, d’échanger nos vies, la mienne contre la sienne. Je suis impardonnable et celui ou celle qui me pardonnerait serait le plus coupable de nous deux. Je les aie suivies. Je les ai devancées lorsque je l’ai vue au milieu de ce champ, attablée à une mauvaise table en fer, autrefois blanche, qui pleurait et se dépouillait de son lustre. La décrépitude de l’objet aurait pu m’évoquer la maigreur de la vieille assise. J’appréhendais sa silhouette. Rassurée, je la regarde – feint-elle de ne pas me voir ou n’est-ce qu’une cécité temporaire ? ses yeux en ont-ils trop vu ou n’ont-ils plus de courage pour moi ? – et, non, elle n’est pas maigre, ni émaciée, ni laide. Au contraire. La laideur de ceux qu’on aime est une telle habitude qu’elle devient beauté, dans la plupart des cas, mais je suis objective : elle est belle. J’ai remarqué sans y accorder le poids qu’il convient ses deux jambes, rondes, galbées, porcines et sous leur enveloppe de peau trois filaments rouge, deux vers de sang. Elle était attablée avec sa fille et elles mangeaient. Je m’approchais. J’affirmais à l’actrice et à la naine accrochée à son dos comme une bosse que je ne savais pas. Ignorante ! Elles rirent d’un ton mauvais, sous-entendant que ce n’était pas possible. Quand votre propre grand-mère couche dans un bout de jardin dégueulasse et qu’elle se nourrit des boîtes déposées pour le chat, on ne peut pas ne pas savoir. Je suis convaincue, maintenant, qu’elles sont obligées d’avoir raison. Je le savais. Et si le chat noir n’est pas revenu, c’est parce que la vieille femme, affamée, l’a mangé ! Elle rit, la grand-mère en dévorant les boîtes de pâtée. Elle se lèche les babines. Je pleure. Elle ne me voit pas, elle ne me parle pas, elle gazouille avec sa fille, une femme en noir, de la tête aux pieds, à la frange courte et aux yeux gais, avec des paupières vertes, veloutées, et des cils granuleux, des pattes d’araignée accrochées aux paupières. Je m’enfuis, essayant d’éviter les mots de l’actrice et de la naine qui m’écorchent. Entre leurs mains, je suis un morceau de fromage qu’elles râpent.
On peut toujours réclamer les lumières de Freud pour l'interpréter, encore que l'exercice soit périlleux et davantage révélateur de la complexion de l'interprète. Rien de tel, dans ce carnet des songes, bien heureusement.

Tout d'abord, il faut savoir que c'est une chèvre imaginaire, qui lui a été offerte en cadeau par une petite fille pas très sage ! Vous n'en trouverez nulle trace dans le roman ou la pièce Peter Pan, car Peter Pan est né pour la première fois, dans un autre roman, inédit en France.
Bien sûr, la chèvre de Peter Pan ne va pas disparaître de la page d'accueil de mon futur site sur Barrie ! On a essayé de me faire entendre raison mais que nenni !  Et ça me plaît beaucoup.
La chèvre de Peter Pan ?
Il faut que je vous parle de sa chèvre !



lundi 2 janvier 2006

Lorsque le nom de Charlie Kaufman est crédité au générique d’un film, cela promet toujours un film stimulant et brillant. Les scénarii de Kaufman peuvent donner l’impression d’être loufoques, mais ils le sont moins qu’on ne pourrait le croire. Ils s’articulent toujours autour d’une idée forte, non-conformiste, et à partir de ce centre improvisé avec art le film se tisse, tout en ramifications.

La scène où le couple de personnages principaux s’allonge sur la Charles glacée et où l’on aperçoit la glace se fendiller, dessinant une esquisse de toile d’araignée, est très caractéristique du fond et de la forme du film. L’existence a un centre et l’on y revient toujours, quoi qu’il advienne. On ne peut usurper un autre destin.

Tous les films auxquels Kaufman se prête déploient une force centripète. L’originalité appelle l’originalité. Cette sensation d’inédit est le regard neuf que porte Kaufman sur les pensées, les émotions et les sentiments les plus ordinaires d’une vie d’homme. Cette nouveauté est l’expression d’une singularité qui s’exhibe sans retenue, qui ose fouiller dans l’abîme de sa conscience sans peur des éventuelles trouvailles. Kaufman ne doit que peu censurer ses idées. Il y a en lui une audace qui peut détourner ou séduire. La réaction provoquée est, finalement, un indice sur notre propre (in)capacité à nous mirer dans l’introspection d’une conscience téméraire. Il a obtenu l’Oscar du meilleur scénario. Justice !

Il suffit de nommer Adaptation et Being John Malkovitch, tous les deux réalisés par le non moins délirant Spike Jonze pour se rendre compte à quel point ces deux artistes ont peu de limites. Leur imaginaire est vaste et fertile. A leur manière, ils sont dérangeants et nous brusquent. Bienfaisance de cette bousculade. On a envie d’avoir leur cran. Emulation, peut-être.

Eternal sunshine of the spotless mind réalisé par Michel Gondry est une superbe histoire d’amour qui évite à peu près tous les clichés attendus. Le titre du film est un vers d’un poème d’Alexander Pope, extrait d’ «Eloisa to Abélard». On connaît leur histoire sublime et triste. Le renoncement d’Héloïse comme écho du renoncement de Clementine.

Le vers signifie, littéralement «L’éternel ensoleillement de l’esprit sans taches». Il exprime la virginité de l’esprit ou de la conscience, la pureté qui permet, précisément, de regarder la vie, les êtres, sans le poids de la mémoire et de l’expérience, détaché de tout ce qui nous alourdit et nous ancre dans nos peurs et nos échecs.

Kate Winslet et Jim Carrey sont impétueux de sincérité dans ce film. Le propos est métissé d’humour discret. Le ton est extrêmement pudique. Tout se passe comme si on avait retenu l’absolu de la passion, en l’excavant de tout ce qui l’entache (les doutes, le passé, la crainte devant l’incertitude de l’avenir et les intermittences de notre cœur, pour reprendre une formule proustienne).

L’argument est le suivant : un homme paumé, rêveur, et taciturne rencontre une jeune femme impulsive, joyeuse et (mais) mal dans sa peau. Leur intimité est immédiate. L’amour est une évidence rare, mais parfois ce miracle advient. Un beau jour, Clementine (puisque la jeune femme porte ce nom) ne reconnaît plus son amoureux. Amnésie provoquée par un docteur, à qui elle a demandé d’effacer tous les souvenirs de Joel Barish, suite à une déception passagère, à la fêlure d’un idéal. Joel demande au docteur la même chose. Or, il se rend compte que, malgré la douleur immense, il veut garder la mémoire de Clementine. Mais le processus est engagé. Dans son sommeil provoqué, il va vivre une autre vie avec la jeune femme, et essayer de la cacher dans des souvenirs personnels, dans un for intérieur qu’il n’a pas partagé avec elle, afin de ne pas la perdre. En effet, le docteur efface tous ses souvenirs communs avec elle. Malgré sa résistance, Joel échouera. Toutefois, la vie est bien faite : il va rencontrer à nouveau Clementine et tous les deux vont, à nouveau, tomber amoureux l’un de l’autre (le final du film de Jeunet, Un long dimanche de fiançailles expose la même idée)… et retrouver la mémoire perdue de leur échec. Et poursuivre leur chemin, malgré tout. Le docteur, qui a effacé la mémoire de sa maîtresse et secrétaire à sa demande (puisqu’il est marié et père, ailleurs) se retrouve pris au même piège, puisque son amante retombe amoureuse de lui. L’amour est probablement une sorte de fatalité du caractère plus que des circonstances (c’est pourquoi, le jeune assistant du docteur ne parvient pas à se faire aimer de Clementine, même en volant les mots, les gestes et les souvenirs de Joel).

Le fondu final est sublime. La neige est la métaphore classique de la pureté, qui n’est pas la virginité de la mémoire, mais la capacité à se recréer sans cesse et se désirer neuf pour l’autre à chaque instant. Truffaut achève de même La sirène du Mississippi.

In these deep solitudes and awful cells, Where heav'nly-pensive contemplation dwells, And ever-musing melancholy reigns; What means this tumult in a vestal's veins? Why rove my thoughts beyond this last retreat? Why feels my heart its long-forgotten heat? Yet, yet I love! — From Abelard it came, And Eloisa yet must kiss the name.

Dear fatal name! rest ever unreveal'd, Nor pass these lips in holy silence seal'd. Hide it, my heart, within that close disguise, Where mix'd with God's, his lov'd idea lies: O write it not, my hand — the name appears Already written — wash it out, my tears! In vain lost Eloisa weeps and prays, Her heart still dictates, and her hand obeys.

Relentless walls! whose darksome round contains Repentant sighs, and voluntary pains: Ye rugged rocks! which holy knees have worn; Ye grots and caverns shagg'd with horrid thorn! Shrines! where their vigils pale-ey'd virgins keep, And pitying saints, whose statues learn to weep! Though cold like you, unmov'd, and silent grown, I have not yet forgot myself to stone. All is not Heav'n's while Abelard has part, Still rebel nature holds out half my heart; Nor pray'rs nor fasts its stubborn pulse restrain, Nor tears, for ages, taught to flow in vain.

Soon as thy letters trembling I unclose, That well-known name awakens all my woes. Oh name for ever sad! for ever dear! Still breath'd in sighs, still usher'd with a tear. I tremble too, where'er my own I find, Some dire misfortune follows close behind. Line after line my gushing eyes o'erflow, Led through a sad variety of woe: Now warm in love, now with'ring in thy bloom, Lost in a convent's solitary gloom! There stern religion quench'd th' unwilling flame, There died the best of passions, love and fame.

Yet write, oh write me all, that I may join Griefs to thy griefs, and echo sighs to thine. Nor foes nor fortune take this pow'r away; And is my Abelard less kind than they? Tears still are mine, and those I need not spare, Love but demands what else were shed in pray'r; No happier task these faded eyes pursue; To read and weep is all they now can do.

Then share thy pain, allow that sad relief; Ah, more than share it! give me all thy grief. Heav'n first taught letters for some wretch's aid, Some banish'd lover, or some captive maid; They live, they speak, they breathe what love inspires, Warm from the soul, and faithful to its fires, The virgin's wish without her fears impart, Excuse the blush, and pour out all the heart, Speed the soft intercourse from soul to soul, And waft a sigh from Indus to the Pole.

Thou know'st how guiltless first I met thy flame, When Love approach'd me under Friendship's name; My fancy form'd thee of angelic kind, Some emanation of th' all-beauteous Mind. Those smiling eyes, attemp'ring ev'ry day, Shone sweetly lambent with celestial day. Guiltless I gaz'd; heav'n listen'd while you sung; And truths divine came mended from that tongue. From lips like those what precept fail'd to move? Too soon they taught me 'twas no sin to love. Back through the paths of pleasing sense I ran, Nor wish'd an Angel whom I lov'd a Man. Dim and remote the joys of saints I see; Nor envy them, that heav'n I lose for thee.

How oft, when press'd to marriage, have I said, Curse on all laws but those which love has made! Love, free as air, at sight of human ties, Spreads his light wings, and in a moment flies, Let wealth, let honour, wait the wedded dame, August her deed, and sacred be her fame; Before true passion all those views remove, Fame, wealth, and honour! what are you to Love? The jealous God, when we profane his fires, Those restless passions in revenge inspires; And bids them make mistaken mortals groan, Who seek in love for aught but love alone. Should at my feet the world's great master fall, Himself, his throne, his world, I'd scorn 'em all: Not Caesar's empress would I deign to prove; No, make me mistress to the man I love; If there be yet another name more free, More fond than mistress, make me that to thee! Oh happy state! when souls each other draw, When love is liberty, and nature, law: All then is full, possessing, and possess'd, No craving void left aching in the breast: Ev'n thought meets thought, ere from the lips it part, And each warm wish springs mutual from the heart. This sure is bliss (if bliss on earth there be) And once the lot of Abelard and me.

Alas, how chang'd! what sudden horrors rise! A naked lover bound and bleeding lies! Where, where was Eloise? her voice, her hand, Her poniard, had oppos'd the dire command. Barbarian, stay! that bloody stroke restrain; The crime was common, common be the pain. I can no more; by shame, by rage suppress'd, Let tears, and burning blushes speak the rest.

Canst thou forget that sad, that solemn day, When victims at yon altar's foot we lay? Canst thou forget what tears that moment fell, When, warm in youth, I bade the world farewell? As with cold lips I kiss'd the sacred veil, The shrines all trembl'd, and the lamps grew pale: Heav'n scarce believ'd the conquest it survey'd, And saints with wonder heard the vows I made. Yet then, to those dread altars as I drew, Not on the Cross my eyes were fix'd, but you: Not grace, or zeal, love only was my call, And if I lose thy love, I lose my all. Come! with thy looks, thy words, relieve my woe; Those still at least are left thee to bestow. Still on that breast enamour'd let me lie, Still drink delicious poison from thy eye, Pant on thy lip, and to thy heart be press'd; Give all thou canst — and let me dream the rest. Ah no! instruct me other joys to prize, With other beauties charm my partial eyes, Full in my view set all the bright abode, And make my soul quit Abelard for God.

Ah, think at least thy flock deserves thy care, Plants of thy hand, and children of thy pray'r. From the false world in early youth they fled, By thee to mountains, wilds, and deserts led. You rais'd these hallow'd walls; the desert smil'd, And Paradise was open'd in the wild. No weeping orphan saw his father's stores Our shrines irradiate, or emblaze the floors; No silver saints, by dying misers giv'n, Here brib'd the rage of ill-requited heav'n: But such plain roofs as piety could raise, And only vocal with the Maker's praise. In these lone walls (their days eternal bound) These moss-grown domes with spiry turrets crown'd, Where awful arches make a noonday night, And the dim windows shed a solemn light; Thy eyes diffus'd a reconciling ray, And gleams of glory brighten'd all the day. But now no face divine contentment wears, 'Tis all blank sadness, or continual tears. See how the force of others' pray'rs I try, (O pious fraud of am'rous charity!) But why should I on others' pray'rs depend? Come thou, my father, brother, husband, friend! Ah let thy handmaid, sister, daughter move, And all those tender names in one, thy love! The darksome pines that o'er yon rocks reclin'd Wave high, and murmur to the hollow wind, The wand'ring streams that shine between the hills, The grots that echo to the tinkling rills, The dying gales that pant upon the trees, The lakes that quiver to the curling breeze; No more these scenes my meditation aid, Or lull to rest the visionary maid. But o'er the twilight groves and dusky caves, Long-sounding aisles, and intermingled graves, Black Melancholy sits, and round her throws A death-like silence, and a dread repose: Her gloomy presence saddens all the scene, Shades ev'ry flow'r, and darkens ev'ry green, Deepens the murmur of the falling floods, And breathes a browner horror on the woods.

Yet here for ever, ever must I stay; Sad proof how well a lover can obey! Death, only death, can break the lasting chain; And here, ev'n then, shall my cold dust remain, Here all its frailties, all its flames resign, And wait till 'tis no sin to mix with thine.

Ah wretch! believ'd the spouse of God in vain, Confess'd within the slave of love and man. Assist me, Heav'n! but whence arose that pray'r? Sprung it from piety, or from despair? Ev'n here, where frozen chastity retires, Love finds an altar for forbidden fires. I ought to grieve, but cannot what I ought; I mourn the lover, not lament the fault; I view my crime, but kindle at the view, Repent old pleasures, and solicit new; Now turn'd to Heav'n, I weep my past offence, Now think of thee, and curse my innocence. Of all affliction taught a lover yet, 'Tis sure the hardest science to forget! How shall I lose the sin, yet keep the sense, And love th' offender, yet detest th' offence? How the dear object from the crime remove, Or how distinguish penitence from love? Unequal task! a passion to resign, For hearts so touch'd, so pierc'd, so lost as mine. Ere such a soul regains its peaceful state, How often must it love, how often hate! How often hope, despair, resent, regret, Conceal, disdain — do all things but forget. But let Heav'n seize it, all at once 'tis fir'd; Not touch'd, but rapt; not waken'd, but inspir'd! Oh come! oh teach me nature to subdue, Renounce my love, my life, myself — and you. Fill my fond heart with God alone, for he Alone can rival, can succeed to thee.

How happy is the blameless vestal's lot! The world forgetting, by the world forgot. Eternal sunshine of the spotless mind! Each pray'r accepted, and each wish resign'd; Labour and rest, that equal periods keep; "Obedient slumbers that can wake and weep;" Desires compos'd, affections ever ev'n, Tears that delight, and sighs that waft to Heav'n. Grace shines around her with serenest beams, And whisp'ring angels prompt her golden dreams. For her th' unfading rose of Eden blooms, And wings of seraphs shed divine perfumes, For her the Spouse prepares the bridal ring, For her white virgins hymeneals sing, To sounds of heav'nly harps she dies away, And melts in visions of eternal day.

Far other dreams my erring soul employ, Far other raptures, of unholy joy: When at the close of each sad, sorrowing day, Fancy restores what vengeance snatch'd away, Then conscience sleeps, and leaving nature free, All my loose soul unbounded springs to thee. Oh curs'd, dear horrors of all-conscious night! How glowing guilt exalts the keen delight! Provoking Daemons all restraint remove, And stir within me every source of love. I hear thee, view thee, gaze o'er all thy charms, And round thy phantom glue my clasping arms. I wake — no more I hear, no more I view, The phantom flies me, as unkind as you. I call aloud; it hears not what I say; I stretch my empty arms; it glides away. To dream once more I close my willing eyes; Ye soft illusions, dear deceits, arise! Alas, no more — methinks we wand'ring go Through dreary wastes, and weep each other's woe, Where round some mould'ring tower pale ivy creeps, And low-brow'd rocks hang nodding o'er the deeps. Sudden you mount, you beckon from the skies; Clouds interpose, waves roar, and winds arise. I shriek, start up, the same sad prospect find, And wake to all the griefs I left behind.

For thee the fates, severely kind, ordain A cool suspense from pleasure and from pain; Thy life a long, dead calm of fix'd repose; No pulse that riots, and no blood that glows. Still as the sea, ere winds were taught to blow, Or moving spirit bade the waters flow; Soft as the slumbers of a saint forgiv'n, And mild as opening gleams of promis'd heav'n.

Come, Abelard! for what hast thou to dread? The torch of Venus burns not for the dead. Nature stands check'd; Religion disapproves; Ev'n thou art cold — yet Eloisa loves. Ah hopeless, lasting flames! like those that burn To light the dead, and warm th' unfruitful urn.

What scenes appear where'er I turn my view? The dear ideas, where I fly, pursue, Rise in the grove, before the altar rise, Stain all my soul, and wanton in my eyes. I waste the matin lamp in sighs for thee, Thy image steals between my God and me, Thy voice I seem in ev'ry hymn to hear, With ev'ry bead I drop too soft a tear. When from the censer clouds of fragrance roll, And swelling organs lift the rising soul, One thought of thee puts all the pomp to flight, Priests, tapers, temples, swim before my sight: In seas of flame my plunging soul is drown'd, While altars blaze, and angels tremble round.

While prostrate here in humble grief I lie, Kind, virtuous drops just gath'ring in my eye, While praying, trembling, in the dust I roll, And dawning grace is op'ning on my soul: Come, if thou dar'st, all charming as thou art! Oppose thyself to Heav'n; dispute my heart; Come, with one glance of those deluding eyes Blot out each bright idea of the skies; Take back that grace, those sorrows, and those tears; Take back my fruitless penitence and pray'rs; Snatch me, just mounting, from the blest abode; Assist the fiends, and tear me from my God!

No, fly me, fly me, far as pole from pole; Rise Alps between us! and whole oceans roll! Ah, come not, write not, think not once of me, Nor share one pang of all I felt for thee. Thy oaths I quit, thy memory resign; Forget, renounce me, hate whate'er was mine. Fair eyes, and tempting looks (which yet I view!) Long lov'd, ador'd ideas, all adieu! Oh Grace serene! oh virtue heav'nly fair! Divine oblivion of low-thoughted care! Fresh blooming hope, gay daughter of the sky! And faith, our early immortality! Enter, each mild, each amicable guest; Receive, and wrap me in eternal rest!

See in her cell sad Eloisa spread, Propp'd on some tomb, a neighbour of the dead. In each low wind methinks a spirit calls, And more than echoes talk along the walls. Here, as I watch'd the dying lamps around, From yonder shrine I heard a hollow sound. "Come, sister, come!" (it said, or seem'd to say) "Thy place is here, sad sister, come away! Once like thyself, I trembled, wept, and pray'd, Love's victim then, though now a sainted maid: But all is calm in this eternal sleep; Here grief forgets to groan, and love to weep, Ev'n superstition loses ev'ry fear: For God, not man, absolves our frailties here."

I come, I come! prepare your roseate bow'rs, Celestial palms, and ever-blooming flow'rs. Thither, where sinners may have rest, I go, Where flames refin'd in breasts seraphic glow: Thou, Abelard! the last sad office pay, And smooth my passage to the realms of day; See my lips tremble, and my eye-balls roll, Suck my last breath, and catch my flying soul! Ah no — in sacred vestments may'st thou stand, The hallow'd taper trembling in thy hand, Present the cross before my lifted eye, Teach me at once, and learn of me to die. Ah then, thy once-lov'd Eloisa see! It will be then no crime to gaze on me. See from my cheek the transient roses fly! See the last sparkle languish in my eye! Till ev'ry motion, pulse, and breath be o'er; And ev'n my Abelard be lov'd no more. O Death all-eloquent! you only prove What dust we dote on, when 'tis man we love.

Then too, when fate shall thy fair frame destroy, (That cause of all my guilt, and all my joy) In trance ecstatic may thy pangs be drown'd, Bright clouds descend, and angels watch thee round, From op'ning skies may streaming glories shine, And saints embrace thee with a love like mine.

May one kind grave unite each hapless name, And graft my love immortal on thy fame! Then, ages hence, when all my woes are o'er, When this rebellious heart shall beat no more; If ever chance two wand'ring lovers brings To Paraclete's white walls and silver springs, O'er the pale marble shall they join their heads, And drink the falling tears each other sheds; Then sadly say, with mutual pity mov'd, "Oh may we never love as these have lov'd!"

From the full choir when loud Hosannas rise, And swell the pomp of dreadful sacrifice, Amid that scene if some relenting eye Glance on the stone where our cold relics lie, Devotion's self shall steal a thought from Heav'n, One human tear shall drop and be forgiv'n. And sure, if fate some future bard shall join In sad similitude of griefs to mine, Condemn'd whole years in absence to deplore, And image charms he must behold no more; Such if there be, who loves so long, so well; Let him our sad, our tender story tell; The well-sung woes will soothe my pensive ghost; He best can paint 'em, who shall feel 'em most.

Alexander Pope (1688-1744)

dimanche 1 janvier 2006

J'ai décidé, en ce lieu, de créer des vignettes pour les films que je visionne. Le principe est simple : faire une ou deux captures d'écran du film, afin de fixer la ou les scènes qui m'ont le plus émue, plu, touchée... Ce film de Cukor, qui date de 1957, est un régal. Gene Kelly, tour à tour, mutin, goujat, désinvolte, amoureux, un peu fourbe ou sincère, et un trio de filles légères et graves à la fois, pour qui l'amour doit être "comme un soufflé et non comme un pudding" nous présente trois versions d'une histoire, dont aucune n'est tout à fait vraie ou tout à fait fausse. Le clin d'oeil final est très plaisant (Cf. la pancarte : Où est la vérité ?) et ménage, jusqu'à la dernière seconde un certain suspense. J'aime les pirouettes. C'est la figure dans laquelle aucun faux pas n'est permis. La scène que je retiendrai en mémoire est celle où Gene Kelly fait son numéro avec sa girl (Mitzi Gaynor) préférée (celle qui lui résiste) dans un décor qui, tout d'abord, semble peint et se révèle, au fur et à mesure, tout à fait matériel. Ce faux trompe-l'oeil, qui en est un véritable, est un paradoxe comme je les aime.
"Il est permis de se demander, et même de demander aux autres, pourquoi un homme qui a vécu comme un cochon a le désir de ne pas mourir comme un chien." "Mon existence est une campagne triste où il pleut toujours." "Les femmes sont universellement persudées que "tout leur est dû". Cette croyance est dans leur nature comme le triangle est inscrit dans la circonférence qu'il détermine."
"L'effroyable translation "de l'utérus au sépulcre" qu'on est convenu d'appeler cette vie comblée de misères, de deuils, de mensonges, de déceptions, de trahisons, de puanteurs et de catastrophes." 
Léon Bloy 
  Un auteur immense. Son roman, Le désespéré, est presque de la même eau que Voyage au bout de la nuit de Céline. J' ai toujours trouvé réconfort et jouissance auprès de ceux qui ne me mentent pas. Voici la raison pour laquelle j'aime les auteurs qui écrivent avec leur sang et leur bile.

L’habitude est rassurante. Ordinairement, j’entame toujours un livre par ses dernières pages. Pourquoi, n’est-ce pas, s’aventurer sans précautions et risquer d’évitables déceptions ? De même, dans la glace au rhum et aux raisins, je dévore d’abord tous les raisins incrustés. C’est ce que je préfère. Le seul commencement possible pour moi est le meilleur. La vie est trop courte pour risquer de la mal finir, car qui sait si ce que nous prenons pour des débuts ne sont pas déjà les dernières moments ? Les premières pages d’un livre à lire ou à écrire sont le moment le plus excitant et le plus flatteur pour mon imagination. Entre tous les préliminaires que l’on s’invente dans une existence, c’est celui-là qui a ma faveur. N’importe quoi peut arriver. Tout est encore possible, et le possible est une idée fascinante et inépuisable. Puis, à mesure que l’on avance, les espoirs diminuent, et la laideur reprend ses droits. Ça ressemble à la vie, en plus bref, mais ce n’est pas moins douloureux. Quand le livre est gâché, c’est une vie en concentré de ratée. Quand le roman est touché par la grâce, cela ne vaut guère mieux, de toute façon, puisque la laideur à la longue a toujours raison, et la réalité avec elle. J’aimerais écrire un roman, mais il est trop tard pour imaginer et je dois me contenter de la vérité. Cette résignation ne m’était jamais arrivée.

Au sujet de son adaptation du roman de Thackeray, Barry Lyndon, Kubrick nous dit ceci : "C'est une tragédie. Le mélodrame, lui, utilise tous les problèmes et les catastrophes car, finalement, le monde est un lieu de justice. Mais la tragédie, qui essaie de présenter la vie de façon plus honnête et plus proche de la réalité que ne le fait le mélodrame, vous laisse un sentiment de désolation." "Donner une image fausse du monde n'a d'intérêt que si vous faites du pur divertissement." Cette opinion lucide de deux genres littéraires (ou cinématographiques) ne peut être contrebattue que par l'idée que la tragédie elle-même distribue un certain ordre et, partant, une certaine justice dont les principes, certes, nous échappent peut-être. Kubrick aurait de préférence aimé porter à l'écran, le chef-d'oeuvre de Thackeray, La foire aux vanités, mais il était conscient de l'impossibilité de représenter en 3 heures l'immensité de ce roman. Quoi qu'il en soit, son film est une pure merveille, une réussite esthétique indépassable, qui masque parfois l'émotion transmise par les personnages. Thackeray est un de mes romanciers préférés et, avec la Foire aux vanités, il a presque réussi à supplanter Dickens dans mon coeur, tant son ironie mordante m'a irradiée. Ne lui fait défaut que l'effervescence d'une imagination bien née, comme celle que possède le père de David Copperfield.
samedi 31 décembre 2005

J'avais rencontré Jean Yanne, un an avant sa mort, et il avait accepté de me dédicacer ce vieux 45 tours, qui datait d'une époque qui n'était pas la mienne, lorsqu'il parodiait Antoine avec son complice, Jacques Martin. Siréneau l'évoquait ce matin dans un commentaire et j'ai eu envie de lui rendre ce dérisoire hommage, ici et maintenant. Jean Yanne me manque. Jean Yanne nous manque.








vendredi 30 décembre 2005

"J’ignore si mes sentiments naissent de ma maladie ; ce que je sais, c’est que, malade ou en bonne santé, je foule aux pieds la lâcheté des hommes, refuse toute consolation et toute tromperie puérile, et j’ai le courage de supporter la privation de tout espoir, de regarder avec intrépidité le désert de la vie, de ne rien me dissimuler de l’infélicité de l’homme, et d’accepter toutes les conséquences d’une philosophie douloureuse mais vraie. "

Leopardi, à ranger aux côtés des hommes les plus lucides : Nietzsche, Schopenhauer, Cioran et quelques autres.
"On sait qu'une grande douleur - comme toute grande passion - n'a pas de langage extérieur. J'ajouterai qu'elle n'a pas non plus de langage intérieur. Autrement dit, l'homme affligé d'une profonde douleur n'est pas capable de concevoir précisément et de rapporter à lui-même aucune idée, aucun sentiment relatif à l'objet de sa passion ; idée ou sentiment qu'il pourrait exprimer en lui-même en roulant ses pensées et, pour ainsi dire, en exerçant sa douleur. Il éprouve mille sentiments, voit mille idées confuses ensemble, ou plutôt n'éprouve, ne voit qu'un sentiment, une idée immense, en laquelle sa faculté de sentir et de penser demeure absorbée, sans pouvoir ni l'embrasser tout entière ni l'analyser en ses éléments afin de définir chacun d'eux. Alors, il n'a en vérité pas d'idées, il ne connaît même pas réellement la cause de sa douleur ; il est plongé dans une espèce de léthargie ; il se lamente (comme je l'ai observé sur moi-même) il pleure comme au hasard, en général, sans savoir se dire exactement pour quoi. Ces dramaturges qui, à l'occasion des grandes passions, introduisent des monologues en se fondant sur la convention qui permet à leurs personnages de dire tout haut ce que dans la réalité ils garderaient dans leur for intérieur, savent pourtant bien qu'en de telles circonstances l'homme ne dit rien, ne s'entretient même pas avec lui-même. Et parmi ces dramaturges, il y en a de très grands (Shakespeare lui-même) qui procèdent ainsi, pour ne pas dire tous."

Je vous offre, à tous et à toutes, visiteurs de passage sur ce JIACO, un livre hilarant, en guise de voeux pour l'année 2006.
J'ai débuté ce blog il y a trois mois. Je ne sais combien de temps je continuerai, je prends beaucoup de plaisir à échanger avec vous tous. Je vous remercie de votre attention et vous souhaite le meilleur.
Les fins d'année me rendent nerveuse et triste. Je n'aime guère les bilans et les constats d'échec, qui semblent être un passage obligé vers l'autre rive. Je crois, en effet, avec Schopenhauer, que seule la douleur est positive. J'oublie souvent les petites réussites de mon existence au profit de mes grands ratages. Et ils sont innombrables. Je hais les cotillons, les cartes de voeux et cette hystérie collective. Pourquoi faire tant de bruit ? Pour masquer le bruit de notre solitude ?

«La compensation d'avoir tant souffert c'est qu'ensuite on meurt comme des chiens. » (Cesare Pavese, Le métier de Vivre)


Mais la vie est très belle, avec ou sans Capra. Ne vous fiez pas à mes propos. J'aime bien mettre les pieds dans le plat. 

A très bientôt.
En 2006. 



Au bout de combien de mots une vie vaut-elle la peine d’être vécue ? Ou plutôt, combien y a-t-il de mots au minimum pour dire ce que l’on n’ose se dire qu’à soi ?

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La peur de la peur.
Les gens ont moins peur de la mort, d’après eux, que peur de la souffrance.
La peur de la peur est la peur de quelque chose qu’on ne peut imaginer pour ne l’avoir jamais vécu auparavant. L’imagination est fermée. L’homme est en lui-même, seul. L’angoisse est la peur de cette solitude, de ce morcellement de l’individu qui doit former un tout. Il s’agit d’inventer un comportement, qui ne peut être dicté ni par les autres ni par les choses. L’expérience est ce qui rattache le sujet au monde dans lequel il vit. Par la répétition, l’homme reproduit le monde qu’il porte en lui. Le sujet combat ses peurs, quelles qu’elles soient, en agissant, ou plus exactement en s’occupant, ce qui permet de les mettre à distance. Il n’accepte pas le fait que ces peurs lui appartiennent et, par ces mises à distance répétées, se crée l’illusion qu’elles lui viennent de l’extérieur. Refuser sa peur revient à refuser une part de soi, à entrer en conflit avec une part de son être.
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Le secret derrière la porte (The secret beyond the door) de Fritz Lang
Une jeune femme, Celia (Joan Bennett), riche héritière, entreprend un voyage au Mexique avec une amie et y rencontre un regard, celui qui – elle le dira plus tard – « l’a sifflée ». Il y a d’emblée entre eux la représentation d’un meurtre : deux hommes s’affrontent au couteau pour une femme, dont les yeux brillent de fierté.
L’homme collectionne des pièces où des crimes ont été commis. Ce ne sont pas des copies, précise-t-il, tous les objets sont authentiques. Il a reconstitué les chambres dans leurs moindres détails. Celia est horrifiée et lui reproche de lui avoir dit qu’il collectionnait des « pièces heureuses ». Il la reprend et lui souligne qu’il n’a jamais rien dit de tel. Il a affirmé collectionner des pièces harmonieuses, ce qui ne signifie pas – il a raison – la même chose. Celia a buté sur un mot. Son mari est si hanté par l’idée du crime qu’il pourrait ou aurait pu commettre qu’il en devient presque un assassin pour de bon. Ceci nous ramène à un précédent billet. Celia ressemble à la femme qu’incarne Joan Fontaine, dans Soupçons, le film d’Hitchcock. Elle est prêtre à mourir de la main de l’homme qu’elle aime. Mais, peut-être, ces deux femmes jouent-elles à se faire peur et goûtent-elles les joies du risque… Cette idée est à explorer. En tout cas, le film d'Hitchcock et celui de Lang sont en résonance.
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"Your fear itself of death removes the fear." / "Votre crainte même de la mort écarte la crainte. " Milton, Le paradis perdu.

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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