Tous les journaux en parlent. Il fait trop chaud, ce matin. Deux semaines d’affilée, sans la moindre interruption, que je suis en première page. Je ne sais pas comment je vais m’habiller. Couvertures locales et nationales. J’ai toujours voulu être célèbre. Pas de veine, d’avoir les bronches fragiles même en été. J’ignorais juste la manière. Je mangerais bien de la ratatouille à midi. J’existe enfin. L’important étant de faire réduire à petit feu les légumes. J’existe dans l’esprit des gens ; un être singulier et invisible qui devient le centre d’attraction d’une foule, un jouet pour un monstre aveugle et muet ; j’ai une place dans la tête poreuse et tortueuse d’inconnus, des gens que je frôle dans la rue et qui ne se doutent de rien, et je suis même présent dans les rêves de tas de gens célèbres. Ne pas mettre d’huile, juste un minuscule cube de beurre et quelques cuillères d’eau ; le gras m’écœure. Ça me fait un frôle d’effet d’être, par exemple, dans la tête de Jean-Paul Belmondo ou de Sophie Marceau et d’agiter, ne serait-ce que pendant deux ou trois millièmes de secondes, les neurones de la présentatrice du journal de vingt heures, aussi bien que ceux de la kiosquière au coin de la rue, la vieille qui ne me regarde jamais et qui ne sourit pas. Il faudra faire attention à ne pas être aussi négligent que la dernière fois. Qu’est-ce qu’ils pensent tous de moi ? Faire réduire les légumes mais s’arrêter à temps, avant qu’ils ne prennent une teinte marronnasse. Qu’est-ce qu’ils croient connaître de moi, de ma vie, de mes rêves et de mes déceptions ? Les légumes étaient trop cuits. Rien, ils ne savent rien, car ils n’ont pas assez d’imagination, voilà tout. Ils étaient ratatinés et tout mêlés ; j’ai jeté le plat à la poubelle. Le secret de la cuisson, c’est de savoir quel est le moment précis pour stopper le processus juste avant que les légumes ne se décomposent : lorsqu’ils sont encore à peine croquants et déjà fondants. En somme, c’est comme la mort. Il faut de la subtilité et du doigté. Je suis un artiste. J’aime porter du velours côtelé quelle que soit la saison. Aujourd’hui, je sens que Capra va me porter chance. J’aime ce costume bleu ; il met en valeur la couleur de mes yeux ; les yeux sont une porte sur le mensonge. Hier, j’ai encore oublié d’acheter du fil de nylon. Les yeux sont des vampires. Quelle autre méthode serait appropriée ? Le mal n’est pas ce que l’on croit. En somme, une notion très surfaite (« surfait » n’est-il pas le mot qu’emploient volontiers les snobs ? Il faudra surveiller mon langage), à l’instar de toutes les réputations, sans exception. Ils ne devinent pas mon mobile ni les raisons qui justifient le choix de mes victimes. Précisément : il n’y ni mobile ni raison véritables. Pour mettre un nom sur ce qu’ils appellent dédaigneusement mes « crimes », il est nécessaire qu’ils déroulent la pelote de mes émotions et qu’ils suivent le fil. Ils ne sont pas assez patients. La vérité est là, c’est moi. Clac, le fil je le romps avec mes dents ! Et, puisque les philosophes et les psychologues s’obstinent à penser que l’acte gratuit n’existe pas, je vais mettre sur le tapis un motif valable.

Je suis un cinémaniaque et je hais la laideur.

Mais n’est-ce pas déjà un motif ?

My funny Valentine Toutes celles que j’ai tuées avaient ce point commun : elles heurtaient ma vue par leur laideur et par la complaisance qu’elles semblaient tirer de leur état répugnant. Quand on est moche à ce point, on devrait se montrer discret et se sentir coupable, c’est la moindre des choses. Elles auraient dû demander pardon au monde entier de le blesser de cette manière. Le plus drôle, dans cette histoire, c’est que les flics n’oseront jamais l’admettre. Cela ne se fait pas de dire des choses pareilles, à moins de vouloir passer pour un cynique. Attitude mal vue dans la police... A cause de leur bonne éducation, innée ou forcée, j’en tuerai d’autres. Deux, quinze ou cent. Mille, pourquoi pas ?

My funny Valentine J’aime cette salle de cinéma et, entre toutes, c’est la plus charmante que je connaisse. Je vais lui rendre hommage de manière indélébile. Enfin, façon de parler, car j’ai trouvé une autre méthode. Le sang n’est ineffaçable que dans les tragédies de Shakespeare. Le plafond, on dirait du velours, il est de la même couleur que mon costume : bleu nuit. Partout, il y a de minuscules ampoules incrustées dedans. La voûte céleste doit ressembler à cela. Depuis le temps que j’attendais de revoir ce film. La vidéo ne me vaut rien. Je n’aime pas vraiment la solitude et le décor de mon cagibis n’est pas approprié. Mais non, Mister Capra, ce n’est pas tout à fait exact… It isn’t a wonderful life ! J’ai bien choisi mon jour, et Paris est si jolie aujourd’hui. My funny Valentine Je l’ai repérée dans la file d’attente. Elle ne doit pas avoir plus de vingt ans – tant mieux, elle n’aura pas trop ennuyé le monde par sa présence et ses jérémiades, car on doit fatalement se plaindre lorsque l’on est pourvue, comme elle, d’autant de disgrâces. Ses dents de devant sont mauvaises et tachées, défaut irrémédiable, à moins de les arracher et de les remplacer par des prothèses en porcelaine … et encore … avec cette bouche sèche et donc envieuse, rien n’est réparable. On gâcherait son temps à vouloir l’arranger. Pas moyen de traiter avec la laideur ; elle n’est pas honnête. Elle est perverse. Le nez est désespérant à force de mauvaise volonté ; il est tordu et penche du côté gauche ; il a un air sournois. Les yeux sont petits et recroquevillés : ils ont raison de se cacher derrière d’immenses lunettes. Le corps est négligé, aussi bien du point de vue de l’épiderme que de celui du vêtement. Je l’aurais épargnée si elle n’arborait pas cet air-là. De la supériorité ? De l’assurance, en tout cas. Et une bonne dose d’inconscience. Ne se rend-t-elle jamais compte à quel point elle est objectivement répugnante ? Je m’assois derrière elle. Elle est seule. Elle semble inquiète. Elle reluque à droite à gauche, elle aimerait bien se retourner, mais elle n’ose pas. Pense-t-elle à moi ? Pas été suffisamment puisqu’elle est tout de même venue ce soir. Ça m’ennuie de liquider une admiratrice de Capra, mais je n’ai pas le choix. D’habitude, je supprime celles qui tombent en pâmoison devant les films de Godard, de Chéreau ou d’Assayas, par exemple. Rien ne me donne plus d’inspiration dans ma démarche que l’ennui que suscitent chez moi certains cinéastes. Tout a commencé ainsi : un dimanche, par désoeuvrement, lors de la projection de Pierrot le fou. Je hais Godard. Un fou rire s’est soudain emparé de moi devant tant de naïveté – je déteste que l’on prétende m’éduquer - et personne pour le partager. Une sourde présence, pleine de réprobation a répondu à cette manifestation nerveuse. Ma réaction nerveuse offensait le Maître. Le déclic. Je suis passé à l’action le lendemain. Le poison met plusieurs heures à agir. Je n’en verrai heureusement jamais l’aboutissement D’abord, le corps se couvre lentement de minuscules cloques irritantes, une irrésistible démangeaison s’ensuit, puis les pustules s’élargissent dès qu’on les effleure, et c’est pire si on se laisse aller au plaisir de les gratter. Le processus s’accélère. Bientôt le corps est recouvert de cette vermine, sans un interstice de peau saine. La mort survient par asphyxie. Le mécanisme est très lent à se déclencher et à produire tous ses effets, aussi lent que la cuisson des légumes. J’en ai ramené la recette dans mes bagages ; le produit est inédit dans la plupart des coins du globe ; il leur faudra du temps avant de comprendre, s’ils y parviennent… La forêt amazonienne, c’est si loin … Et si j’ajoutais du cumin ? A moins que le paprika ne soit plus approprié pour cette composition de légumes ? Etrangler des individus dans une salle de cinéma devenait trop dangereux, surtout avec toute cette publicité que les journalistes m’ont faite. En plus, je me taillais avant la fin du film et je gâtais mon plaisir. Se placer derrière l’élue. Attendre que l’écran l’hypnotise. Veiller à ce qu’elle soit sous l’effet d’une émotion réelle. Ne pas faire de bruit. Attendre. Encore attendre. Faire semblant de mettre mon manteau (il fait toujours froid dans les salles de cinéma), pour induire en erreur et cacher mon geste à ceux qui sont assis derrière moi et à côté de moi, à droite et à gauche et, dans le même mouvement, prendre sa tête dans le lasso de fil de nylon que j’ai préparé et dont j’ai le secret. Mouvement vif, rapide, précis. Pas un cri. Je ne puis me payer le luxe d’un soupir de sa part, sinon tout est fichu. Terminé. La tête penche doucement. Je la tiens encore avec le fil de nylon. Pauvre marionnette. Je l’articule avec précaution. On dirait qu’elle s’endort. Une piqûre aussi indolore que celle d’un moustique, voilà qui est plus discret et tout aussi efficace. Bien sûr, ça rajoute de la laideur au monde, mais je ne suis pas là pour la contempler. Je ne verrai pas le corps dans son état final. Une semaine et demie ! Ils sont encore moins doués que je ne le présupposais. Ils ont mis une semaine avant de réaliser que les trois mortes étaient allées au cinéma dans les vingt-quatre qui ont précédé leur trépas. Maintenant, ils savent que c’est encore MOI et que je ne me contente plus du nylon. Les gens continuent, dans leur grande majorité, à aller au cinéma. Goût du risque, je-m’en-foutisme, inexpérience ? Personne ne croit à sa propre mort, pas même moi, pas plus que je ne crois à ma culpabilité. Ils cherchent le dénominateur commun, et ils commencent à renifler du bon côté. Encore un effort messieurs ! Soyez cyniques et vous m’attraperez peut-être. Mon mobile ? La laideur. Je le répète.

samedi 18 février 2006

La logique semble poser un cadre ou un cercle, hors duquel il n’y a point de salut rationnel, voire raisonnable : le principe de contradiction et son conjoint le tiers exclu. Un piège est tendu dans lequel se laisse prendre la pensée. Le paradoxe de tout raisonnement logique est qu’il nécessite une brisure ou un saut (pas nécessairement illogique) hors de ce cercle afin d’épuiser les possibilités et, de ce fait, d’achever le dilemme, voire de le transformer en un autre questionnement. Il s’agit d’un acte de création, d’enrichissement – et non d’un appauvrissement comme paraît le suggérer le terme d’épuisement - et peut-être pour finir d’un appel à Dieu… Ainsi, Koestler dans Le cri d'Archimède introduit le concept de bisociation qui consiste « à percevoir une situation ou une idée sur deux plans de références dont chacun a sa logique interne, mais qui sont habituellement incompatibles ». On résout le problème réputé impossible en sortant du piège ou du cadre. Un tableau de Magritte illustre notre propos : La condition humaine. Une fenêtre à guillotine est ouverte. On aperçoit un paysage sur lequel elle s’ouvre. Un tableau est posé devant cette fenêtre qui se superpose à ce paysage et le reproduit, et le complète ou montre ce qu’il cache de cette vue, de telle sorte que l’on distingue à peine ce qui appartient au paysage au dehors fenêtre et celui qui est peint sur le tableau devant la fenêtre.

Ainsi, c'est bien souvent la solution recherchée qui est le problème, la manière dont est posée la question ou la question elle-même. Par exemple, dans les formes aiguës de désespoir ou de questionnement existentiels, dont Cioran pourrait être perçu comme le représentant le plus éminent, la recherche d'un sens se place au cœur de la vie et envahit tout, à tel point que celui qui poursuit ainsi un sens remet en question tout dans l'univers, sauf sa quête elle-même, c'est à dire, sauf la supposition incontestée qu'un tel sens existe et que seule sa découverte lui permettra de survivre. Sauf que Cioran n’est absolument pas dupe de ce paradoxe inhérent à sa démarche vocifératrice.

L’étiologie comme résolution du problème est une espèce de mythe. Il convient moins de se demander, dans cette autre perspective, pourquoi le mal existe, par exemple, que de savoir quoi faire pour l’atténuer ou le détruire. L’opinion selon laquelle on ne peut dénouer un problème qu'après avoir compris son Pourquoi ? est tellement ancré dans les modes de pensées que toute tentative pour aborder le problème en terme de sa seule structure actuelle et de ses conséquences est tenue pour le comble de la superficialité, alors qu'il n'en est rien. L'approche la plus pragmatique n'est pas la question du pourquoi, mais celle du quoi ? C'est à dire : qu'est-ce qui, dans ce qui se passe actuellement, fait persister le problème, et que peut-on faire dans l’instant pour provoquer un changement ? En psychothérapie, le préjugé d’après lequel le passé, sa connaissance, permettrait d’expliquer et de soigner le présent, n’est pas souvent très efficace. En effet, c’est moins le passé, ce que l’on en sait ou veut en savoir, qui compte, mais l’interprétation présente de ce passé qui influe sur le comportement actuel. Le passé dépend de l’angle de vision avec lequel on le regarde, et à partir de cet angle, toutes les variations sur ce qui s’est objectivement produit autrefois sont permises. Par conséquent, il n'y a pas de raison prépondérante pour donner au passé une primauté ou une relation de causalité par rapport au présent. Cela veut dire que l’interprétation du passé n'est qu'une des multiples façons qui permettent d'infléchir un comportement présent.

L’immobilisme d’une situation est dû à l’évitement du véritable problème, qui est de sortir du cadre donné. Imaginons un événement fâcheux (nommé A) étant sur le point d'advenir. Le bon sens voudrait qu'on l'évite ou qu'on l'empêche en faisant appel à son inverse, ou opposé, c'est à dire à « non – A ». Mais si l’on adopte « non-A », on demeure dans la situation de départ, dans un mode de pensée clos. Ainsi Œdipe à qui l’oracle prédit son destin (A) et qui, afin de l’éviter, fuit ses parents (non-A). Tant qu'on recherche la solution à l'intérieur de la dichotomie A et non - A, on est pris dans une illusion du choix possible. Voici au contraire une autre manière de voir et de comprendre : « non – A », mais aussi « non "non - A" ». C'est un principe séculaire en apparence paradoxal, qui fut démontré entre autres par le maître Zen, Tai-hui, quand il montra un bâton à ses moines et leur déclara : « Si vous dites c'est un bâton, vous affirmez. Si vous dites ce n'est pas un bâton, vous niez. Au-delà de l'affirmation et de la négation, qu'en diriez-vous ? ». C'est un Koan (question paradoxale dont l’impossibilité logique oblige la pensée à rompre ses entraves) zen caractéristique, structuré de telle sorte qu'il oblige l'esprit à sortir de la trappe constituée par la dualité affirmation-négation, et à faire un saut quantique jusqu'au niveau immédiatement supérieur. En réalité, les véritables changements sont l'art de trouver un nouveau cadre. Recadrer signifie modifier le contexte conceptuel, et/ou émotionnel, d'une situation, en le plaçant dans un autre cadre de référence, qui correspond aussi bien, ou même mieux, aux faits de cette situation concrète dont le sens, par conséquent, change complètement. Ce qu'on modifie en recadrant, c'est le sens accordé à la situation, pas une remise en cause des éléments concrets.
L’oracle représente pour le sujet conscient le destin, la nécessité, ce qui va permettre au héros tragique ou à l’obsessionnel de se décharger de sa culpabilité en essayant d’éviter ce qui a été déclaré devoir arriver. L’oracle est une sorte de rêve, où tout est permis, où le pire peut être énoncé. L’oracle n’est pas ambigu. Il ne veut rien dire sinon ce que celui qui est venu le consulter veut lui faire dire. L’oracle annonce en général une catastrophe, un crime, un malheur, une mort. Consulter un oracle revient à demander pardon avant de mal agir et qui rappelle le cynisme d’une nouvelle de Saki, dans laquelle des enfants retiennent en otage une petite fille et s’exclament : « Nous serons désolés lorsque nous aurons tué Olivia, mais nous ne pouvons pas l’être avant de l’avoir fait !» …
jeudi 16 février 2006

Personne ne peut oublier la petite musique indicative ni les blagues macabres d'Alfred qui entouraient cette série, dont le maître a réalisé une vingtaine d'épisodes.
La série vient de sortir en DVD, en France, dans deux coffrets distincts (une bêtise). Choisissez impérativement l'édition 5 DVD afin d'avoir la VOST. La série date de 1955 et conserve sa fraîcheur, l'esprit grinçant d'Hitchcock y contribuant largement, ainsi que le choix des histoires puisées chez des écrivains aussi divers que Roald Dahl ou Saki. Un de mes épisodes favori est L'inspecteur se met à table. Vous y reconnaîtrez Madame Ewing (pour les amateurs de Soaps comme Dallas), car Barbara Bel Geddes eut une carrière avant le soap le plus célèbre (elle tourna notamment avec Ophüls dans Caught). Une femme qui est sur le point d'être quittée par son mari le tue avec un gigot qui sort du congélateur et fait manger l'arme du crime aux inspecteurs de police. De retour à Noël, Jour de pluie et Le cas de M. Pelham sont les autres histoires qui m'ont le plus marquée. J'ai hâte de les revoir. J'avoue avoir déjà commencé à les dévorer en Suisse (l'expression, pas le pays, n'est-ce pas !).



     Il paraît que les histoires d’enfants heureux n’intéressent personne. D’ailleurs, il n’y a rien de très étonnant à cela : les histoires de leurs aînés ne sont guère plus enthousiasmantes lorsqu’elles tombent trop droites comme les ourlets de pantalon. S’il n’y avait eu, de tout temps, que des gens heureux, personne n’aurait eu l’idée d’inventer des histoires. On écrit des histoires tristes, de préférence,  parce qu’on est très tristes pour des gens encore plus tristes que soi. Et si vous ne me croyez pas, tant pis !
Cela tombe bien car cette histoire commence très mal et j’ignore comment elle s’achèvera. Si  cela dépendait uniquement de moi, il n’y aurait pas de fin,  car elles sont rarement à la hauteur de nos désirs … Et puis que savons-nous des fins, de celles qui feront plaisir à tout le monde ? Probablement qu’il n’existe rien de tel.    
En tout cas, voici une quasi certitude : il ne peut rien arriver de bon lorsque l’on habite ici. Angus considérait ce fait comme une évidence et je crois bien qu’il n’avait pas tout à fait tort de penser cela, même si l’avenir devait lui donner quelques démentis, assortis néanmoins de quelques mésaventures. En effet, ici est une ville sombre et sale, du moins dans mon souvenir, et rien au monde ne saurait me convaincre de revenir sur mes pas pour vérifier l’exactitude de cette déclaration. Le malheur est comme un vieux chewing-gum : on le croit définitivement sec et racorni, inoffensif, et, si l’on s’aventure à le ramasser afin de le jeter définitivement dans le ventre de la poubelle,  il se remet à vous coller, et alors plus moyen de s’en débarrasser. Je ne reviendrai, par conséquent, pas de sitôt ici. Il me semble qu’Angus soit encore plus raisonnable que moi : il n’a jamais quitté la ville de sa naissance et j’ignore s’il le fera un jour. Peut-être, en définitive, a-t-il apprivoisé ses peurs.    
C’est pourquoi je puis affirmer, quoiqu’il advienne (je n’en sais pas davantage que vous au moment où j’écris ces lignes), qu’il est heureux que le hasard ait fait naître Angus dans un endroit en apparence si peu propice aux rêves. Les gens qui ont de jolies choses à contempler et beaucoup de divertissements n’ont pas besoin de rêver ; quand bien même ils en auraient la tentation, ils n’en trouveraient pas le temps ni un motif suffisamment fort pour lutter contre la paresse des gens satisfaits. Après, ils seront bien trop vieux et n’auront plus envie. Angus avait donc, contre toute logique, beaucoup de chance d’être un enfant taciturne, maladroit et peu aimé. Je dis qu’il était « peu aimé », car je n’ose affirmer qu’il avait entièrement d’être raison triste et maladroit, n’ayant aucune personne qui l’aimât véritablement pour le rendre gai et talentueux. Avez-vous déjà remarqué que l’on hésite souvent à affirmer des choses trop moroses, comme si on ne croyait pas (ou ne voulait pas) qu’elles soient tout à fait vraies ?
Si Angus avait eu davantage qu’un petit coin de cinq mètres carrés dans lequel il dormait et jouait, il ne serait probablement jamais rendu compte qu’il avait le don de rêver. Oh, bien sûr, vous allez me rétorquer que tout le monde a le pouvoir de rêver, mais pas comme Angus A. Anonyme, vous pouvez me croire sur parole, même si vous êtes d’un naturel suspicieux, ce dont je ne saurais vous tenir rigueur longtemps.  

***
*

Le matin qui précéda le jour de Noël, Angus comprit tout à coup que le monde n’était pas beau ; il décida, par mesure de représailles, de ne plus jamais se réveiller.
Je ne saurais dire comment il en était arrivé à cette navrante conclusion qui, en général, échappe aux enfants de treize ans, mais celle-ci s’imposa à lui tout à coup. Il n’eut pas mal et ne fut pas étonné ; je crois qu’il avait deviné depuis longtemps, même s’il n’osait formuler à haute voix son idée. Peut-être était-ce simplement à cause d’un mauvais concours de circonstances qui avait fait coïncider son anniversaire et le jour de Noël. En effet, personne ne lui avait jamais réellement souhaité son anniversaire. Sans doute estimait-on que deux fêtes, pour lui tout seul, en un jour unique, pourraient gâter son caractère. Quoi qu’il en soit, il ne se réveilla pas ce jour-là, ni les suivants.
Lorsqu’il découvrit ce secret que les grandes personnes cachent aux enfants qui n’en sont plus tout à fait, il n’en conçut aucun chagrin ni rancœur ; il avait l’habitude qu’on lui mente, bien que l’on exigea de lui la vérité, ce qui lui avait toujours fait ressentir l’injustice de sa situation. D’ailleurs, les adultes mentent tout autant par peur de ce qu’elles cachent aux enfants. Le petit garçon décida  de demeurer dans son dernier rêve qui, le hasard lui étant pour une fois favorable, était charmant. Il ne souhaitait pas réellement embêter les membres de la famille Anonyme, mais n’avait pas trop à cœur de leur éviter des inquiétudes. Il désirait vivre à sa façon et estimait qu’il était assez vieux pour choisir cette manière inédite de grandir.  
Augustine A. Anonyme, sa mère d’occasion, lui cria à travers la cloison qu’il était l’heure de se lever. Elle n’entendit pas le petit garçon lui répondre, comme à l’accoutumée : « J’ai mis le premier pied sur le sol. Attends deux minutes. Le second va suivre. » Elle s’étonna, car Angus était un enfant docile et ponctuel, bien qu’il aimât gagner quelques minutes de sommeil supplémentaires grâce à ce subterfuge. Bien sûr, il n’y avait pas d’école pendant les vacances de Noël, mais elle ne voulait pas lui donner le goût de la paresse. Il devait se lever à sept heures chaque jour de l’année. Lorsqu’elle le trouva endormi, elle se fâcha beaucoup, et ne commençât à s’inquiéter que lorsqu’elle eut épuisé ses menaces sans obtenir le moindre frémissement de la part du corps endormi. Elle soupira et se mordit le poignet. Elle agissait toujours ainsi lorsqu’elle se retrouvait devant une situation embarrassante.
Lorsque j’affirme qu’il avait décidé de ne plus se réveiller, je suppose que cette décision a pu apparaître un peu farfelue et impossible à tenir à certains d’entre vous. Je puis d’emblée vous affirmer qu’Angus a toujours réussi ce qu’il a entrepris. Certes, Angus, aux dires de tout le monde, était un enfant très bizarre. J’ignore ce qui permettait aux gens de penser cela, car Angus n’avait pourtant rien extérieurement qui le rendît différent. Je puis ajouter que, dans son cas, les apparences n’étaient pas trompeuses : il était très ordinaire. A peine sa tante, Albertine A. Anonyme, avait-elle remarqué, avec curiosité, que son neveu était en avance sur son âge. Elle avait osé émettre cette opinion dérangeante devant le reste de l’assemblée des Anonymes à cause de la propension qu’il manifestait à l’égard des objets cassés et de l’habileté patiente qu’il développait afin de les réparer.
Quatre paires d’yeux Anonyme se penchèrent sur le lit trop étroit d’Angus (il y dormait depuis  longtemps, et devait y dormir encore plus longtemps, bien longtemps après que ses jambes auraient dépassé la longueur autorisée par ses dimensions). Il y avait le faux-père alcoolique, Alfred A. Anonyme, 67 ans, une mère indigne, Armelle. A. Anonyme, 30 ans, fille du précédent, une tante, maniaque, Albertine A. Anonyme, 34 ans sœur de la précédente, et Augustine A. Anonyme, 66 ans, mère d’occasion et, respectivement, femme et mère de première main des précédents. Alfred dit : «Il fait semblant ! » et haussa les épaules. A quoi Armelle répondit : « C’est un sale gosse, il le fait exprès pour nous pourrir la journée » ; elle le pinça et lui envoya la fumée de sa cigarette dans les narines. Albertine, circonspecte, supposa : «Il est malade» et recula dans la crainte d’une éventuelle contagion. Augustine acheva la discussion par ces mots terribles : « Il est triste ». Elle était la plus proche de la vérité, mais le sourire qui survola le visage de l’endormi démentit chacune des opinions.
On crut qu’il allait se réveiller mais un ronflement les mit en garde contre des conclusions trop hâtives. Il dormait et tout le monde décida d’attendre.  Il ne viendrait sûrement pas à l’idée d’un enfant ordinaire de manquer le jour de Noël, quand bien même il vivrait dans une famille aussi détestable que celle des Anonyme. Il est bien connu que tous les enfants qui en ont entendu parler (et même les enfants usagés, les adultes si vous préférez), croient tous au miracle de Noël. Rares sont ceux qui l’admettent, mais Noël donne lieu à de fausses espérances.      
mercredi 15 février 2006
  • Le κυριεύων λόγος

     L’exposition de l’aporie de Diodore Cronos, que Léon Robin appelait le « prince de la dialectique », (le Dominateur) et ses diverses interprétations est fondamentale pour comprendre l’histoire des conceptions philosophiques en faveur de la contingence ou de la nécessité. Cet argument du Dominateur est à l’origine du De Fato de Cicéron, où sont relatés les débats des anciens. Il est fort instructif et intéressant puisqu’il s’agit de rien de moins que la destinée humaine.
C’est un paradoxe du temps parallèle aux paradoxes de l’espace de Zénon d’Elée.
     L’argument est rapporté par Epictète (Entretiens, II, XIX, 1), bien que celui-ci semble ne pas lui attribuer une importance considérable (l’important étant d’agir comme il convient à la nature de l’homme)  : « Voici, me paraît-il, les points à partir desquels on pose l’argument Dominateur : il y a, pour ces trois propositions, un conflit entre deux quelconques d’entre elles et la troisième : " Toute proposition vraie concernant le passé est nécessaire[proposition A]. L’impossible ne suit [α’κολουθε˜ιν] pas logiquement du possible [proposition B]. Est possible ce qui n’est pas actuellement vrai et ne le sera pas. [proposition C]. " Diodore, ayant aperçu ce conflit, utilisa la vraisemblance des deux premières pour prouver celle-ci : " Rien n’est possible qui ne soit  vrai actuellement et ne doive l’être dans l’avenir." Un autre, dans les deux propositions à conserver, gardera celles-ci : "Est possible ce qui n’est pas actuellement vrai et ne le sera pas ; l’impossible ne suit pas logiquement du possible" ; mais alors il n’est pas exact de dire que toute proposition vraie concernant le passé est nécessaire ; c’est là ce que paraît soutenir l’école de Cléanthe, avec qui est généralement d’accord Antipater. D’autres admettent les deux autres propositions : «Est possible ce qui n’est pas actuellement vrai et ne le sera pas ; toute proposition vraie portant sur le passé est nécessaire" ; mais alors l’impossible suit logiquement du possible. Mais il n’y a pas moyen de conserver les trois propositions à la fois, parce qu’il y a dans tous les cas conflit entre l’une et les deux autres. » C’est Chrysippe qui choisit les  propositions A et C. Le rejet de l’une ou l’autre des prémisses équivaut, chez les Anciens, à une affirmation d’une forme de nécessitarisme ou à une forme de contingence. Selon, Diodore, tous les possibles se réaliseront (possible = réel = nécessaire) ; selon, Cléanthe, eu égard à la doctrine de l’éternel retour, le passé n’est pas irrévocable, car il peut revenir, et il rejette la proposition A ; Chrysippe exclut la proposition B, quant à lui, au prix d’une redéfinition de l’impossibilité : est impossible non pas ce qui n’arrive nécessairement pas (de manière absolue), mais ce qui ne peut pas arriver compte tenu des circonstances extérieures dues au destin : la liberté et la nécessité sont inclues dans le destin.
     Tout laisse à penser que Diodore a inventé cet argument afin de mettre en défaut Aristote qui accorde un statut positif à la contingence (De Interpretatione, Chap. 9 consacré aux « futurs contingents »). D’après Aristote ce qui, aujourd’hui, est nécessaire ce n’est pas que demain il y ait une bataille navale OU qu’il n’y ait pas de bataille navale, mais cette alternative elle-même, pas les éléments qui la constituent. Diodore refuse la notion de possible aristotélicienne, fondée sur la distinction entre l’acte et la puissance.  Les énoncés du futur ont, pour Aristote, une nécessité conditionnelle et non absolue.  La contingence ontologique est le fait des êtres en puissance ; la nécessité absolue, celle des êtres en acte. Cette contingence ontologique est le fait des êtres et des événements du monde sublunaire.

Féerie à nulle autre pareille, ce film de Minnelli emprunte certains de ses traits à James Matthew Barrie et en particulier à sa pièce, Mary Rose. Qui s'en souvient encore ? Alan Jay Lerner a suffisamment expliqué comment Brigadoon est né de son admiration pour Barrie, et de son amour pour ses histoires écossaises. Je vous offre cette copie de l'article qu'il écrivit pour le New York Times :
Cliquez sur les images pour les agrandir.
lundi 13 février 2006
Un recueils de textes pour les enfants de tous les âges. Illustré par de grands artistes, comme Mabel Lucie Atwell par exemple. Contenant des textes d'auteurs victoriens : Il a la particularité d'avoir été conçu par Lady Cynthia Asquith, aujourd'hui encore célèbre pour avoir été la secrétaire - gouvernante de J. M. Barrie. Il aimait à jouer avec son fils et reproduisit la relation qu'il eut avec Sylvia Llewelyn-Davies (née du Maurier, je le rappelle). Elle a fait publier plusieurs anthologies (de textes sur les fantômes, de nouvelles), écrivant également de son côté. Ce livre m'est cher pour une autre raison : on y découvre un texte de Barrie assez difficile à trouver autrement :

Le sage est celui qui sait donner une mesure à son chagrin (métriopathie, c’est-à-dire l’équilibre des passions », qui équivaut à la « thérapeutique des passions » de Chrysippe). Le sage est celui qui donne la voix à la raison, à ce qu’il y a de meilleur en son âme, tandis que celui qui s’adonne au « chant de déploration » laisse le champ ouvert à ce qu’il y a en nous « d’irraisonné, de paresseux, d’enclin à la lâcheté ». Si l’on se réfère aux Lois, on voit l’homme tiraillé par des fils qui vont dans des directions opposées : il doit se laisser aller à l’une d’elle (la direction qui est donnée par la traction du fil d’or) et résister aux deux autres (induite par la traction des fils de fer). Or, dans le cas de celui qui est manié par son chagrin, il ne fait aucun effort pour résister à ces mauvaises tractions, c’est en ce sens que l’on peut dire de lui qu’il est paresseux. Le paresseux ne déploie pas d’efforts et est entraîné vers ce qui lui cause le moins de peine morale ou physique. La tragédie flatte et exacerbe ces derniers penchants ou ces parties de l’âme, ce « tempérament bigarré ». En effet, celui qui suit sa raison est toujours un, « il ne s’écarte jamais de lui-même », tandis que celui qui écoute ses passions fait enter la « dissension » dans ses actes et dans ses opinions, car ses passions l’entrent dans des sens différents, alors que la raison le conduit toujours sur une route droite, elle n’a qu’un sens. Le poète « réveille et il nourrit cet élément inférieur de notre âme et, en lui donnant de la force, il ruine l’élément capable de raisonner ; pareil à celui qui livre à des méchants l’Etat en leur y donnant le pouvoir, tandis qu’il fait périr les plus gens de bien ; de même, dirions-nous, le poète imitatif installe une mauvaise constitution dans la propre âme de chacun de nous, par sa complaisance envers ce que celle-ci à de déraisonnable et qui ne sait reconnaître, ni ce qui est plus grand, ni ce qui est plus petit, mais tient les mêmes choses tantôt pour grandes, tantôt pour petites : faisant des simulacres avec des simulacres et éloigné du vrai à une distance énorme ! – Hé oui ! absolument. – » Platon fait référence, dans ce passage, à un autre moment de la discussion, là où il a distingué les trois parties de l’âme (livre IV 436 sq.). Ici, il semble plus simplement opposer au λογισκόν aux deux éléments inférieurs (θυμοειδές - θυμος et έπιθυμητικόν - έπιθυμία ) réunis sous le seul terme générique d’αλόγιστον. L’âme est composée des mêmes parties que la cité et il existe les mêmes vertus dans l’une et dans l’autre : la justice gouverne dans l’Etat si chaque classe remplit sa fonction, de même l’ordre règne dans l’âme si les parties irrationnelles obéissent à la partie rationnelle. La partie rationnelle mesure et donne une juste taille aux choses et aux événements, tandis que la partie irrationnelle n’est pas capable de leur restituer leur dimension exacte. Par mesure, il faut entendre non seulement le sens premier, mathématique, la taille des choses (aspect rationnel, cognitif), mais aussi un sens plus moral (aspect raisonnable, comportemental), que les stoïciens vont reprendre : donner aux événements la mesure, l’importance, la valeur, qui leur convient (ex. le chagrin d’un père qui perd son enfant). Les deux principes en l’homme ne mesurent pas identiquement : l’un porte à la passion (à la démesure), l’autre au juste calcul (au raisonnable). La poésie en général, et la tragédie en particulier, influe sur le premier principe, et donc incite à la déraison (1). L’analogue de la raison dans l’âme est la loi dans la cité, ainsi l’analogue de la partie irrationnelle dans l’âme (qui soumet l’être au joug des passions) est le tyran dans la cité. Nous comprenons mieux alors pourquoi Platon dit des poètes tragiques en 568 a-b qu’ils sont « les panégyristes de la tyrannie ! ». Juger avec raison revient à peser les choses avec justesse, à étudier les événements de façon circonspecte. Seules les choses réellement sérieuses méritent notre attention et notre intérêt. Mais « (…) aucune des choses humaines ne mérite d’être prise avec grand sérieux (…) » (Lois, VII) « Considérons chacun de nous, êtres animés, comme une marionnette fabriquée par les Dieux : soit que la composition en ait été pour ceux-ci un objet d’amusement, ou qu’ils y aient mis un certain sérieux ; car c’est une chose en vérité dont nous ne connaissons rien ! » « Bien plus, quoique les affaires humaines ne méritent certes pas une attention très sérieuse, il est cependant nécessaire, à la vérité, d’y montrer du sérieux ; et voilà qui n’est pas un bonheur ! (…) Ma réponse est qu’on doit traiter sérieusement ce qui est sérieux, mais non point ce qui n’est pas sérieux ; que seule la Divinité est par nature digne d’un attachement dont le sérieux fasse notre bonheur ; que, de son côté, l’homme, ainsi justement que je l’ai dit à un moment antérieur de notre entretien, a été fabriqué comme objet d’amusement pour la Divinité, et il est de fait qu’être cela constitue réellement ce qu’il y a de meilleur en lui : que c’est donc en accord avec cette idée, c’est-à-dire en s’amusant aux amusements les plus beaux possible, que tout homme et toute femme doivent passer leur vie : de cette façon-là oui, mais non pas de la façon dont ils comprennent aujourd’hui leurs amusements ! (…) Chacun doit donc parcourir dans un état de paix la plus grande partie de son existence, aussi bien que la meilleure. (…) ils vivront toute leur vie selon ce que comporte leur nature : marionnettes le plus souvent, mais qui, en certaines petites choses, ont cependant part à la réalité ! » La tragédie se propose, de par son style et son sujet, de mettre en avant la grandeur de l’homme face à un sort qui s’acharne contre lui. Elle traite avec sérieux un sujet qu’elle estime sérieux. Par sérieux, il faut entendre dans la bouche de Platon ce qui a trait à la réalité la plus réelle (plus on s’éloigne des Idées, plus on s’éloigne de cette réalité ; la réalité sensible, dont nous faisons partie, n’est pas très sérieuse car elle n’est pas très réelle !). Platon se moque des hommes qui s’imaginent avoir une quelconque importance au regard de l’univers - de même nous nous moquerions des insectes, s’ils s’imaginaient en proie au tragique de l’existence, lorsqu’un des leurs se retrouve écrasé sous notre chaussure. Perspectivisme étonnant de la part du philosophe ? Pas tant que cela si l’on considère que seule l’âme de l’homme intéresse Platon, et si l’on fait attention à la marge d’indétermination que son discours dessine (peut-être y a-t-il malgré tout un certain sérieux dans notre existence, peut-être ne sommes-nous pas simplement les jouets des Dieux, sinon Platon ne se donnerait pas tant de mal pour guider les hommes vers le meilleur d’eux-mêmes…). La tragédie est risible, ridicule et dérisoire parce qu’elle met en scène des êtres qui n’ont aucun intérêt. En outre, la tragédie véhicule des mensonges au sujet des Dieux, elle est impie et pleine de « menteries » (381 d). Elle est donc doublement irrespectueuse à l’égard des Dieux. Malgré ces remarques, il ne faut pas s’imaginer que Platon n’accorde pas de valeur aux hommes qui essaient de se surpasser, toute son œuvre dit le contraire : l’homme peut (et doit) faire vivre la meilleure partie de son âme, « afin d’assurer en nous au fil d’or la victoire sur les autres. De la sorte serait donc sauvegardée la signification morale de cette histoire, qui nous représente comme des marionnettes ; en outre, ce que veut dire l’expression « être supérieur » ou « être inférieur à soi-même » deviendrait en quelque façon plus clair (…) » La tragédie ne nous rend pas supérieurs à nous-mêmes puisqu’elle tire sur les mauvais fils. Le « tempérament bigarré » qu’échauffe la tragédie est celui qui mêle les déterminations de l’έπιθυμία et du θυμος. La partie irrationnelle est double, tandis que la partie rationnelle est une.

(1) « Or, ce qui lui commande de se raidir, n’est-ce pas la raison et la loi, et ce qui le porte à s’affliger, n’est-ce pas la souffrance même ? » (Rép., Ed. G.-F., trad.Robert Baccou, Paris, 1992, p. 369)


On a exprimé le désir de voir quelques photos de la pièce que je dédie à Barrie. Je m'empresse d'exaucer son souhait, avec gourmandise. Il ne faut jamais me lancer sur les rails de ce sujet !!!! Le "musée" n'est pas encore réellement dans l'état que je projette. Je rassemble un certain nombre de documents, que je mettrai en scène au fil des jours et des nuits de mon existence. Je possède un paquet de photographies empruntées aux films tirés de son oeuvre, des programmes de théâtre, des cartes postales d'époque de Kirriemuir et de Barrie, etc.
Barrie voisine un peu avec d'autres êtres de qualité, afin qu'il soit moins seul. Il est entouré de fées et de fleurs.
Un penny magique qu'il m'a offert est en évidence sur un morceau de papier de la même couleur que le papier peint, qui a le ton de l'humeur qu'infuse en moi la lecture de Barrie.
J'aime beaucoup les illustrations : J'ai récemment acquis une série qui ne demande qu'à être encadrée. Détail :Je collectionne et lis les essais consacrés à Barrie, de près ou de loin : Je me fais aussi un plaisir de partir en chasse de la moindre préface ou texte de Barrie : Un plan est affiché en bonne place, celui des Jardins de Kensington : N'ayant guère le sens de l'observation, j'ai accroché une boussole :
Ensuite, après ma promenade autour de la Serpentine, je pourrai toujours admirer ce curieux livre qui me parle de cricket (il y a des photographies de Barrie et de son équipe, dont Conan Doyle !), c'est un des livres du "musée" Barrie qui me plaît le plus.
Ma dernière aquisition en date, un livre de Mary Ansell, l'épouse malheureuse de Barrie, sur les chiens et les hommes (Dogs and Men), où elle parle entre autres de ... Porthos, l'adorable chien de Barrie (et le sien), qui ne vécut pas assez longtemps... More to come...

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