Ainsi que l’affirme Gabriel Marcel, «Abstraire, c’est en somme procéder à un déblayage préalable, ce déblayage pouvant présenter un caractère proprement rationnel. Cela veut dire que l’esprit doit garder une conscience précise, distincte, des omissions méthodiques qui sont requises pour que le résultat visé puisse être obtenu. Mais il peut se faire que l’esprit, cédant à une sorte de fascination, perde conscience de ces conditions préalables et s’abuse sur la nature de ce qui n’est en soi qu’un procédé, on pourrait presque dire un expédient. L’esprit d’abstraction n’est pas séparable de cette méprise, je dirais volontiers qu’il est cette méprise même.»[1] Lorsque l’on abstrait, on sait ce que l’on veut obtenir par cette opération : un objet visé, une construction conceptuelle. Abstraire c’est séparer et distinguer du réel immédiat des choses qui n’existent que liées, ou rassembler ce qui n’existe que séparément. L’abstraction est la marque de naissance de notre finitude, de notre pensée finie, car l’abstraction est toujours une pensée incomplète ou simplifiée du point de vue du réel. Une pensée véritable serait une pensée concrète, mais il faudrait être Dieu, être intuitus originarius. La pensée abstraite est trop étroite pour contenir en entier ce qu’elle pense. L’abstraction est une méthode pour comprendre le monde et agir en lui, c’est le propre de la raison qui dessine des concepts, qui découpe le monde, selon son plan à elle. La pensée abstraite pense en général, mais seul le singulier existe. Il y a un arbitraire dans ce procédé. L’abstraction est un « expédient », une manière de se tirer des difficultés à comprendre le monde, à délier les ambiguïtés, les contradictions, ce qui ne signifie pas qu’elles ont disparu. Penser abstraitement, c’est surtout être guidé par l’intérêt que l’on a dans et pour le monde ; une pensée utilitaire, technique. Le danger de l’abstraction est d’attraper l’esprit d’abstraction et de réifier les concepts désincarnés [2], de remplacer le monde par les concepts que nous nous forgeons de lui. L’abstraction, en elle-même, est un procédé nécessaire, qui nous permet d’agir, d’inscrire nos actes en vue d’une fin déterminée. Gabriel Marcel distingue l’abstraction et l’esprit d’abstraction. Ce dernier, le philosophe le qualifie « d’impérialisme mental » [3], car en abstrayant on donne le primat à une catégorie (le rationnel) indépendamment de toutes les autres qui existent (le sensible ou l’imaginatif par exemple), ce qui ne signifie nullement néanmoins que ce choix soit purement rationnel. Il peut y avoir une passion (irrationnelle) pour le rationnel ! Gabriel Marcel est assez proche des analyses de Nietzsche ou de Max Scheler quant au rôle du ressentiment dans de telles réductions rationnelles et il dénonce « une sorte d’attentat dirigé contre une certaine intégrité du réel, à laquelle seule une pensée résolument concrète peut espérer faire droit. » [4] L’esprit d’abstraction épure le réel. Le concret, dans la pensée des existentialistes, ce n’est pas la définition qu’en donne Hegel. C’est l’homme tout entier pris dans le réel, dans la matière, les circonstances, le temps ; c’est le tissage serré de tous ces éléments. Gabriel Marcel ajoute à la citation précédente une remarque qui nous intéresse au plus haut point : « Mais ce qu’il faudrait voir, c’est que cette réduction dépréciatrice a pour contrepartie une certaine exaltation toujours fictive de l’élément résiduel qu’on prétend conserver seul (…) » [5] L’élément résiduel, après que la raison a « mitonné » le réel, est le concept, comme produit de l’esprit d’abstraction et non de l’abstraction. Il y a, après la réification des concepts, une quasi déification de ceux-ci que l’on pressent à travers le terme « exaltation » ; ils donnent l’illusion d’exister par eux-mêmes et de gouverner le monde. Or, si cette exaltation est « fictive », c’est bien parce que cette chosification des résidus abstraits est ma création au sens littéraire du terme. « L'abstraction traite de la possibilité et de la réalité, mais sa conception de la réalité est une fausse interprétation, car le plan sur lequel nous sommes n'est pas celui de la réalité, mais celui de la possibilité. L'abstraction ne peut se rendre maîtresse de la réalité qu'en l'abolissant, mais l'abolir signifie justement la transformer en possibilité. Tout ce qui est dit de la réalité dans le langage de l'abstraction se rapporte en effet comme une possibilité à la réalité et non à une réalité qui se trouverait à l'intérieur de l'abstraction et de la possibilité.»[6] On en revient à Kant et à ses cent thalers pensés, qui ne valent pas plus que ses cent thalers réels. Ainsi l'existence ne se déduit pas de l'essence car ce n'est pas un prédicat, un attribut réductible au concept et donc déductible de lui. Autant dire que l'analyse du concept ne permet de déduire que les prédicats du concept et que le jugement d'existence sera un jugement synthétique qui ajoute l'existence à l'essence en fonction d'une expérience (a posteriori). La réalité, c’est l’existence, et l’existence n’est pas un prédicat selon Kant et Kierkegaard. L’existence n’est pas conceptualisable ; elle se vit ; elle ne se pense pas. L’existence est la projection par un être d’un monde dans lequel il va vivre, un monde qu’il va inventer et faire sien. La possibilité des choses auquel l’abstraction réduit le monde et les êtres - qui est en fait une nécessité, car le concept fige des essences - n’est pas la possibilité comme expression de l’être. C’est la possibilité envisagée comme superstructure et non comme transcendance de l’être, une possibilité théorique et non pratique. En assimilant l'existence au concept abstrait et nécessaire, ils l'ont rendue « inoffensive », indolore, c'est-à-dire qu'ils l'ont coupée de la vie, de sa cruauté. Cette attitude les a conduits à ignorer la dimension essentielle de l'existence : la contingence, ou la possibilité de l’être, sa liberté en un mot.

[1] Les hommes contre l’humain, Paris, Ed. La Colombe, 1953, pp. 115-116

[2]Le nouveau roman français en est un exemple.

[3]Les hommes contre l’humain, Paris, Ed. La Colombe, 1953, p. 116.

[4] Ibidem

[5]Ibidem, p. 116.

[6]Kierkegaard, Post-scriptum aux miettes philosophiques, Ed. Gallimard, Paris, 1941, p. 220.

jeudi 4 mai 2006
Quelques liens, qui me sont utiles, et qui profiteront peut-être à certains :

  • Lire et écrire en grec avec Word :
http://pedagogie.ac-toulouse.fr/lettres/ecr_grec.html
  • Littératures :
http://www.fh-augsburg.de/~harsch/augustana.html
  • Textes classiques :
http://www.perseus.tufts.edu/
  • Ecrire en chinois avec Word :
http://www.chinese-tools.com/resources/windows-xp.html http://www.chine-informations.com/mods/outils/onlineIME/index.php
Et l'envers du décor des Roses de Décembre :

Je me suis rendue compte que certains visiteurs étrangers utilisaient google pour traduire mon JIACO ! Cf. ici.
Le résultat est très surprenant, voire délirant ! Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'une machine pourra remplacer l'être humain.

J'ai déjà évoqué en passant cette pièce de Barrie, ici, à la fin du billet. Il est très difficile de se procurer le texte car, à ma connaissance, il n'est disponible que dans l'édition définitive des pièces de Barrie de 1942.
Je possédais déjà un gros volume rassemblant les pièces de Barrie (une édition de 1928 avec une couverture d'un bleu peu heureux), mais point de Little Mary. Après plusieurs semaines de recherche, j'ai enfin dégoté cette édition fameuse ! Little Mary répond désormais à l'appel. 
Et je suis heureuse à la simple idée de pouvoir lire et traduire ce texte que je connais pourtant, mais seulement de seconde main. D'autres pièces manquantes sont présentes, dont Walker, une des premières, qui permit à Barrie de rencontrer son épouse. Petit clin d'oeil. Le pseudonyme d'Holly Golightly fut mon choix parce que j'aime le personnage, et Capote, et Blake Edwards et Audrey Hepburn, etc. J'ai disserté d'abondance dans ce JIACO sur le sujet. Mais j'ai une raison supplémentaire, même si elle se justifie a posteriori : Mrs Golightly et Bell Golightly sont des personnagee de Walker, la pièce de Barrie ! Si Barrie ne me fait pas du pied !!!! Ceci pour répondre, d'une autre façon, à l'un de mes correspondants qui me demandait ceci, avec tant de poésie que je ne résiste pas à reproduire un extrait de sa lettre :

Pourquoi Holly ? Holly Golightly... Holly, c'est le houx. Une des variations du mot, hollyhock, la rose trémière... Golightly me semblait, au premier coup d'oeil, être inspiré par les lettres qui composent le nom Ogilvy. Mais l'anagramme m'est vite apparue trop approximative. Alors, où allez-vous de cette manière, si légèrement ? Où s'envolent les roses, si c'est bien cela que vous vouliez signifier ? Si Peter Pan a la faculté de perdre la mémoire, Holly semble, elle, apprécier ce cadeau de Dieu (ainsi Barrie la nomme-t-il, n'est-ce pas ?). La question serait plutôt alors "jusqu'à quand ?" (et la réponse : jusqu'en décembre, à travers notre mémoire) et non "jusqu'où ?" s'envolent les roses... Est-ce cela ? Ou pas du tout (sans doute) ?
J'ai adoré ces lignes. Merci à celui qui me les a écrites et qui se reconnaîtra.
mercredi 3 mai 2006
J'avais déjà apprécié le travail d'investigation de Jess Nevins quant à cette magnifique bande-dessinée américaine, La ligue des gentlemen extraordinaires, offert dans cet essai ou compagnon de lecture : J'ai donc acheté les yeux fermés son encyclopédie des héros de la littérature victorienne : Je ne l'ai pas encore lue puisque je viens de la recevoir mais je suis persuadée que je vais éprouver grand plaisir à la compulser. J'espère y découvrir des motifs d'explorer des terres inconnues...
Arrêt sur image. A raison d’un épisode par jour, de façon néanmoins disparate, je suis parvenue à la saison 3 et à l’épisode 6 - ce qui représente 29 épisodes. La saison 6 est en cours de diffusion aux Etats-Unis. Ce sera la fin. Me prend l’envie soudaine d’écrire trois lignes sur ce sujet. Les Soprano avatars modernes des Atrides ? Personne n’ignore plus le destin tragique de cette famille. Selon l’Orestie (Agamemnon, Les Choéphores et les si mal nommées Euménides), selon Giraudoux (Electre) ou O’Neill (Le deuil sied à Electre – quel titre sublime s’il en est !), la famille est une tragédie. Inutile de voyager aussi loin dans le temps ou l’espace, il suffit de contempler la sienne. Une famille n’est jamais, la plupart du temps, qu’un ramassis de haines mal recuites et d’hypocrisies plus ou moins bien dissimulées au regard inquisiteur du voisin ou consenties par lâcheté. J’admets des exceptions pour les âmes sensibles et pour ceux qui chérissent leur famille, naïvement, avec foi. De telles âmes existent. Sûrement. Ils ont peut-être (leurs) raison(s). Être orphelin demande du cran. Ne s’arme pas d’une vipère au poing le premier quidam venu. Pourquoi ? Parce que la solitude pèse, parce qu’il y l’amour des apparences (celles qui fleurent trop fort la lessive Le Chat ou la chicorée du matin, ou encore les week-ends à la campagne et les étés en Bretagne ou en Normandie), parce que l’on sonne creux et que l’insulte, le coup ou encore le murmure du ressentiment occupent la pièce qui fait écho lorsqu’elle est vide. Que de crimes comment-on en silence par peur de la résonance. Truisme. Les familles heureuses sont les pires. Ce sont celles qui ont, en général, la plus jolie façade. D’après la même loi, dans mon quartier, les maisons qui ont les dehors les plus propres sont souvent les cloîtres de la médiocrité et de convenables boîtes en fer blanc pour crimes lyophilisés. Un fond de culotte propre n’a jamais démenti la force du gonocoque. Être contraint d’aimer des gens, des étrangers, sous prétexte que l’on partage un petit patrimoine génétique est une aberration. La loi du sang n’est pas moins un hasard que celle de la camaraderie. On partage de l’ADN avec autant de raison qu’un banc dans un parc ou une rame de métro. Un adage populaire qui me tape sur les nerfs témoigne en faveur de tout ce qui précède : « On choisit ses amis ; on ne choisit pas sa famille. » Erreur. On choisit sa famille. On possède celle que l’on mérite. Il suffit de briser un des cercles concentriques. La famille est très grande ou se réduit à un seul être : soi-même. La spécularité du pronom personnel n’est pas feinte. Le crime, la vengeance et l’expiation. Trois actes. Cela ressemble à une autre trilogie. La naissance, la vie et la mort. Les trois heures du jour et de la nuit, qui se tiennent la main. Espoir, compromis et déception. Dieu, s’Il existait, parlerait par trinité. La famille Soprano est une famille ordinaire. A un détail près : le père est le parrain de la mafia locale. Un parrain c’est presque un Dieu pour un univers à la taille des lilliputiens. Une famille dans une autre famille. La pire n’est peut-être pas celle que l’on croit. Malgré ce que l’on feint de nous faire croire. On se croit protégé de la violence de certaines scènes (vive le grand guignol !) de la série (meurtres, tortures, nez qui pissent le sang, œil crevé, doigt coupé…) sous prétexte qu’elles se déroulent dans un monde en marge, qui a adopté des lois différentes. Le sont-elles réellement ? Tout est une question de cran, là encore. Jusqu’où peut-on desserrer ? Les personnages nous sont sympathiques non pas tant parce que l’on a adopté le postulat que leur monde n’est pas le nôtre et que leurs crimes sont justifiés car ils tuent en général leurs semblables ou pires - dans tous les cas, des êtres nuisibles à notre société, celle des gens qui respectent la loi générale, les préceptes qui leur servent de bonne conscience. Non. Nous éprouvons de l’attachement pour eux parce qu’ils nous ressemblent. Ce sont leurs péchés véniels qui nous lient à eux. Hypocrisie, mensonges, adultère, ressentiment, la malhonnêteté quotidienne. La séance d’investiture de Christopher (un de mes personnages préférés), le neveu de Tony Soprano,


a quelque chose de grand et de faux. Il jure fidélité à LA FAMILLE qu’il fera passer avant sa propre famille. Malgré l’oiseau de mauvais augure qui le guette à la fenêtre, Christopher se plie au rite. Il vend son âme. Pas de réel retour en arrière possible. On pressent que le personnage sombrera d’une manière ou d’une autre. De quel côté et à quelle profondeur ? Telle est ma question. L’ennemi public de William A. Wellman, avec James Cagney, qui a la gueule de biais et des yeux sadiques,
pourrait être une convenable parodie de Tony Soprano, à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse. Il est présent dans un épisode. On ne note pas assez à quel point cette série s’inscrit dans la parodie et même l’auto-analyse, à travers des références cinématographiques et télévisuelles. On a droit au Parrain, à Amour, gloire et beauté, à Freaks, etc. Rares sont les épisodes qui ne se réfléchissent pas dans l’univers des images mouvantes. Course en parallèle de deux univers qui se recoupent dans l’écran qui occupe notre propre écran. Dans quelle boîte gigogne logeons-nous, au fait ? Je suis une droguée. J’ai The Sopranos dans la peau. La violence n’est pas de la pire espèce parce que l’humour veille. La série Oz, l’enfer (une prison où la loi est celle du plus fort),va plus loin, peut-être trop loin, car malgré l’humour malsain et salvateur qu’elle dégage, elle dérange le cœur et orchestre des contre et des hauts. Les Soprano est une série plutôt brillante, un honnête (s’il en est) compromis entre la série de divertissement pur (Desperate Housewives) et la série aux ambitions littéraires et aux relents existentialistes (Six Feet Under). Plus ambitieuse que la première, il lui fait défaut l’exploration profonde des méandres du cœur humain, du cœur quotidien, de notre perception de la vie et de la mort, qui est la raison d’être de la seconde. L’analyse des rapports familiaux dans Les Soprano est juste mais bien plus superficielle ou hypocritement dissimulée. La cruauté de la Famille est mieux exploitée que celle de la famille. Elle sert de modèle d’introspection à la seconde.
lundi 1 mai 2006

Nous aimerions mettre ici en parallèle plusieurs textes de Freud : l’Avenir d’une illusion, ainsi que Actes obsédants et exercices religieux, Un événement dans la vie religieuse et le chapitre 12 de La psychopathologie de la vie quotidienne [mon livre préféré de Sigmund].

L’illusion est analysée du point de vue d’une de ses manifestations les plus caractéristiques : la religion. Freud compare les rituels religieux (qui sont une manière de superstition) et les rituels des obsessionnels et met en évidence les ressemblances troublantes qui existent entre eux : ces similitudes elles-mêmes confirment l’idée de Freud selon laquelle cette structure de conjuration est propre aux sujets sains (de même que le paranoïaque confirme, paradoxalement, l’existence chez les êtres « normaux » d’actes à interpréter et qui, cependant, ne se présentent pas immédiatement comme tels ; d’ailleurs Freud a toujours affirmé qu’il était impossible « d’établir scientifiquement une ligne de démarcation entre les états normaux et anormaux »[1], ces derniers renversant les rapports de l’extérieur vers l’intérieur, ou vice-versa ; la différence entre un état normal et un état pathologique est effectivement comparable, souvent, chez Freud, au négatif et au tirage d’une photographie). En effet, « En vertu de ces concordances et de ces analogies, on pourrait se risquer à concevoir la névrose obsessionnelle comme constituant un pendant pathologique de la formation des religions, et à qualifier la névrose obsessionnelle de religiosité individuelle, la religion de névrose obsessionnelle individuelle. »[2] C’est ainsi que l’homme conjure « les maux que la nature indomptée - il l’appelle le destin - lui inflige » [3] et essaie de se « réconcilier avec les souffrances de la vie » ; ces quelques mots sont très importants pour la suite de notre travail, car ils introduisent la conception que l’homme se fait de son existence ; ils évoquent « l’énigme[4] douloureuse de la mort »[5], la nature « sublime, cruelle[6], inexorable »[7] et l’antidote trouvé par les hommes aux prises avec ce mystère de l’existence humaine, la religion. Le but de la culture est double : protéger les hommes les uns des autres et surtout de les cuirasser contre la nature. La protection est de l’ordre de la conjuration, donc d’une certaine forme de superstition, et en l’occurrence il s’agit de la religion. La méthode pour affronter le « destin » procède en deux temps, qui ne sont pas en réalité complètement distincts, mais semblent plus ou moins confondus dans un même mécanisme : 1) L’homme commence par « « humaniser » la nature »[8], c’est-à-dire qu’il la personnifie et devient le jouet, ou plutôt la victime consentante, de ses tentations anthropomorphiques. Cette personnification lui permet à la fois d’avoir la possibilité de comprendre les motivations de la nature, ses raisons, et en même temps il peut établir une relation avec elle, comme il le ferait avec un être semblable à lui. L’homme s’approprie alors le « surnaturel » ; il « contamine » la nature de son humanité ; Cette relation signifie en vérité son désir de l’ « influencer », de la « conjurer », de l’ «apaiser », de la « corrompre »[9]. La mort devient compréhensible car elle est assimilée à un « acte de violence due à une volonté maligne »[10] et non plus à ce qui est insupportable, un acte « spontané »[11]. Ce qui est spontané est ce qui surgit sans contrainte, sans avoir été provoqué, et dans ce contexte on peut dire que ce qui est spontané est ce qui est sans raison. Ce n’est d’ailleurs pas tant l’absurde qui effraie l’homme que l’irrationnel : en personnifiant la nature (en la rendant rationnelle en somme), en dévisageant le destin, l’homme ne comprendra et n’acceptera peut-être pas davantage la cruauté de l’existence, l’inéluctable mort, mais il aura au moins (virtuellement) une possibilité de deviner les motivations de la nature, et s’il ne devine pas encore, la possibilité du sens n’est pas détruite. En revanche, s’il admettait qu’il a rien à comprendre, pas de motivations déterminantes des événements, et pas même d’événements (Cf. la distinction de Clément Rosset dans La logique du pire entre la pensée tragique et l’absurde schopenhaueurien), il aurait le sentiment de n’être plus maître, non pas tant des accidents extérieurs, mais surtout de lui-même. En effet, si le destin ou la nature (de même que chez Spinoza il s’agit de Dieu ou [sive] la nature) me sont impersonnels, cela revient à dire que je suis un étranger pour moi-même. En effet, mes catégories de pensée (humaines, forcément humaines) sont inefficaces à penser l’univers dans lequel je suis vissé. Pire : elles ne me permettent même pas de me penser moi-même, qui suis un atome de cette nature ou destin ! Je ne perdrais donc pas seulement possession de mon existence, de mon passé, présent et avenir, mais aussi de mon être propre. Evidemment, les hommes n’évitent pas au sens propre du terme la mort, mais ils parviennent, sinon à l’expliquer, du moins à la rendre familière : « on ne peut aborder des forces et un destin impersonnels, ils nous demeurent à jamais étrangers »[12]. Paradoxalement, en devenant l’œuvre d’une puissance surnaturelle, elle devient véritablement naturelle à l’homme. Freud manifeste ici sa volonté de « traduire la métaphysique en métapsychologie »[13] ; « nous élaborons psychiquement notre peur, à laquelle jusque là nous ne savions trouver de sens »[14] : ici se trouve le nœud de toute notre réflexion future, car en démontant le mécanisme de nos élaborations métaphysiques, Freud met à jour la concordance, le parallélisme, qui existe entre la structure de notre psychisme et celle de la métaphysique ; « Ce remplacement d’une science naturelle par une psychologie »[15] est une psychomythologie par l’invention de laquelle l’homme projette hors de lui sa propre structure psychologique. Ceci est l’objet de l’étude de la deuxième étape qui permet au sujet de se rendre « maître » de la nature. La psychomythologie interprète les représentations religieuses comme des mises en scène de désirs interdits à l’homme. Toutefois, il n’y a pas dans ce processus de correspondance entre la représentation inconsciente et l’idée projetée. Par conséquent, Freud interprète les constructions intellectuelles (ici les idées religieuses) comme des illusions, c’est-à-dire comme des croyances investies d’un désir irrépressible, comme des symptômes d’un état psychique, dont le prototype se situe dans l’enfance. A l’instar du rêve, cette personnification de la nature, qui va donner naissance à la religion, permet à l’homme de réaliser ses désirs : ici, en l’occurrence, le désir de ne pas mourir, de trouver un sens à l’existence. C’est par cette hodologie que nous en venons à la deuxième phase de l’apprivoisement du destin. 2) L’homme reproduit, répète[16], reproduit, projette hors de lui, un schéma infantile (celui de la détresse, Hilflosigkeit). La personnification de la nature est telle que celle-ci prend les traits du père : autorité, sévérité et en même temps protection et réconfort, eux-mêmes sous les traits des dieux, maîtres de le l’univers. L’homme accepte donc la cruauté de son destin parce que celui-ci a l’apparence de la volonté paternelle qui s’est opposée, dans son enfance, à la satisfaction de certains désirs. Dieu est la transposition surnaturelle du père, avec lequel le sujet entretient des rapports complexes de désir, d’obéissance et de culpabilité. La religion a sa place au sein de l’économie des pulsions du sujet. L’individu est écrasé à la fois par la puissance de la nature (Ανάγκη) et par ses rapports irréconciliables avec la société ; c’est un atome écrasé entre deux touts. L’individu est frustré de tous côtés. L’homme a alors besoin de construire un monde au-delà de la réalité extérieure dans lequel il pourrait satisfaire ses désirs (pulsion de conservation, recherche du plaisir…) et obtenir une compensation des sacrifices consentis à la Kultur. La figure paternelle est bienveillante et dispensatrice de récompenses et de châtiments, même si elle représente aussi l’autorité qui s’oppose à certains désirs (complexe d’Œdipe). Mais, par cette opposition, le père détient, aux yeux de l’enfant, dans ses mains la toute-puissance de son désir narcissique. Le réel a toujours raison (la mort), et l’homme, qui n’accepte jamais cette limitation sublime en quelque sorte cet échec de son désir en construisant un Dieu, double nostalgique du père (Vatersehnsucht). Dans l’enfance, l’individu s’est identifié au père, il s’identifie donc plus tard à la figure divine. Le meurtre primitif a mis en place l’identification des fils meurtriers à la loi du Père (Totem et tabou). L’ « enfant père de l’homme »[17] fonde la civilisation. La religion vient au secours de la civilisation, dans la mesure où elle participe au refoulement des pulsions primaires (meurtre, inceste, cannibalisme) ; elle est l’un des facteurs des renoncements auxquels doit consentir l’homme. La civilisation s’appuie donc sur un refoulement collectif, qui donne lieu à la culpabilité : la religion s’élabore sur la trame d’un meurtre, celui du père primitif. Dieu est la reconnaissance transposée du père. Chaque type de civilisation est engendrée par un type défini de religion. « Les dieux gardent leur triple tâche à accomplir : exorciser les forces de la nature, nous réconcilier avec la cruauté du destin, telle qu’elle se manifeste en particulier dans la mort, et nous dédommager des souffrances et des privations que la vie en commun des civilisés imposent à l’homme. » [18] Par un déplacement, les dieux passent de la première tâche à la dernière, puisqu’en réalité la conjuration du destin est un échec (les hommes ne cessent de mourir), et leur seul effet est d’encourager les hommes à se maintenir dans l’état de privation de leurs instincts néfastes à l’évolution de la société et même à sa pérennité, et à espérer un « dédommagement » futur de leur privation (c’est ainsi que l’homme devient à la fois un être moral, et parce que moral, un être social). La protection divine doit s’exercer à la fois dans ce monde-ci, dans la société, et dans la nature ; or, l’échec plus que relatif de l’action divine dans la nature, ou l’incompréhension de son action, est compensée par les bienfaits de la civilisation, qui ne pérennise que « l’origine divine attribuée aux prescriptions de la civilisation »[19]. En outre, la civilisation est censée servir un « dessein supérieur »[20] qui nous échappe pour l’instant ; les mêmes lois gouvernent la société et l’univers : l’homme ne renonce jamais à ses désirs, et partant, la vie après la mort devrait être ou une récompense ou un châtiment de cette vie-ci.


[1] Abrégé de Psychanalyse, P.U.F., Paris, 1975, p. 69. [2] Actes obsédants et exercices religieux, pp. 93-94. [3] Avenir d’une illusion, p.23. [4] Un mot employé très fréquemment par Freud dans l’Avenir d’une illusion. [5] Avenir d’une illusion, p.22 [6] Mot également très employé dans le texte cité. [7] Ibidem, p.23, les adjectifs caractérisent ordinairement le destin. [8] Ibidem. [9] Ibidem, p. 24. [10] Ibidem, p. 23. [11] Ibidem. [12] Ibidem. [13] Psychopathologie, p. 277. [14] Avenir d’une illusion, p. 24. [15] Ibidem. [16] Notion clef dans notre étude. [17]Cf. Trois essais sur la théorie sexuelle. [18] Avenir d’une illusion, p. 25. (morale) [19] Ibidem, p. 26 [20] Ibidem.
dimanche 30 avril 2006

On ne remerciera pas Walt Disney. Transformer la fée Tinker Bell en l'innocente Clochette ! Certes, elle conserve certains traits malins et aguicheurs dans le dessin animé, mais tout de même... Tink(l)er signifie en langage scots une "bohémienne", une fofolle portée sur "la chose" ou d'humeur érotique, une vagabonde, une virago, etc. C'est un terme injurieux. En anglais courant, le mot désigne un rétameur, un coquin, un mendiant, quelqu'un qui erre. Celle de Loisel paraît plus barrienne :
**** étamer [etame] v. tr.

ÉTYM. 1636; s'estamer, v. 1245; de estaim, estain. → Étain.
1 Recouvrir (un métal) d'une couche d'étain. | On étame le cuivre, la tôle (--> Fer-blanc), la fonte, le zinc pour les préserver de l'oxydation. | Faire étamer une casserole, une marmite de cuivre, de fer battu.
2 Recouvrir (la face interne d'une glace*) d'un amalgame d'étain et de mercure (--> Tain). Le Grand Robert
samedi 29 avril 2006
Il y a déjà de longues semaines, on m'avait suggéré en commentaire de faire un comparatif entre Lewis Carroll et James Matthew Barrie. J'ai commencé à jeter quelques idées et, dans l'attente, de répondre précisément à sa question, voici les premiers fragments d'idées qui se précipitent dans mon esprit :
James Matthew Barrie a été très mal compris, semble-t-il. En tout cas, lorsqu’il subit une mésentente sur le sens de son œuvre, elle est plus dommageable que celle engendrée par la lecture d’autres oeuvres. Pour l'heure, nous ne parlerons que de l'oeuvre et non de la vie des deux originaux et, en particulier, des rapports que les deux hommes entretenaient avec les enfants - à notre époque, ces relations ne peuvent être comprises car on sexualise tout, à tort et à travers...
A la différence d’un Lewis Carroll, par exemple. La comparaison entre les deux hommes n’est pas arbitraire mais elle dépasse la simple proximité temporelle qui les réunit. Souvent les deux auteurs sont mis sur une scène unique ou sous une lame de microscope identique, sous prétexte qu’ils ont écrits l’un et l’autre deux classiques de la littérature dite enfantine et qu’ils ont inventé des histoires aux contacts des enfants, pour lesquels ils éprouvaient une fascination inhabituelle. Et lorsque l’équivoque, pour l’un comme pour l’autre, est levée et que l’on considère l’œuvre sans souci de son destinataire, Carroll est mieux considéré. Il est pris au sérieux, quand Barrie éveille plus souvent une circonspection polie. Pourquoi ? Carroll offre tout simplement plus de prise : son œuvre examine également l’enfance, son regard pour être plus précis, mais repose parallèlement sur une autopsie du langage et se joue également de cette forme du discours et du récit, au moyen de jeux logiques, d’écritures codées, d’énigmes, etc. Le fond et la forme sont à l’unisson. Carroll mettra même à jour certaines intuitions reprises
ensuite par Saussure ou Freud. Son travail de fiction semble dépasser le simple fait de l’histoire et impliquer des prolongements de nature à provoquer l’intelligence du lecteur.
Carroll est ironique ; Barrie l’est aussi, mais très différemment : son ironie est au service de sa fantaisie, de son originalité et même de son sentimentalisme, quand Lewis Carroll est peut-être ironique sans autre fin que le plaisir qu’il éprouve à l’être. Carroll est certainement plus cérébral au sein même de son œuvre imaginaire, quand le raisonnement de Barrie se fait plus capricieux, par sauts.
Lewis Carroll est une âme voyageuse et aventureuse. Le jeu auquel il convie ses lecteurs est d’ordre intellectuel tout aussi bien qu’imaginaire. L’atmosphère dans laquelle nous fait pénétrer Barrie est celle que l’on peut entrevoir derrière le nuage de fumée produit par sa pipe et son tabac préférés, l’Arcadia*. Les mots qui comptent double dans l’œuvre barrienne sont les suivants : deuil, fantôme, souhait, foi, magie, ironie et surtout rêve et amour.
Nulle trace, semble-t-il, de cynisme chez Lewis Carroll, alors que chez Barrie il existe une part de noirceur qui ne peut être contrebattue que par l’humour, même si celui-ci a une couleur identique. D’où le malaise indéfini, mais réel, que les âmes sensibles ressentent en lisant son œuvre. Un des exemples de ce penchant dramatique, dans Le petit oiseau blanc, est l’abandon de Peter par sa mère ou encore la mort de Timothy.
L’atmosphère qui prévaut chez Lewis Carroll est l’étrangeté, le goût d’un bizarre, qui se joue du langage et d’un monde soudain travesti, tandis que Barrie est étrange dans un monde qu’il présente comme ordinaire.
Il y a, par conséquent, moyen d’analyser la pensée de Lutwidge Dodgson selon divers points de vue. Les biais sont nombreux. Alors que l’œuvre de Barrie semble plus anodine, moins profonde, moins riche : elle fait figure d’anecdote et de divertissement sans conséquence. L’œuvre de Barrie se lit vraiment à la pointe de l’âme, dans le giron du for intérieur, alors que Lewis Carroll est un auteur bien moins intimiste et peut s’exposer à la lumière crue. La forfanterie de Barrie, sa tendance à la farce (le simple nom de Peter Pan recèle quelque chose de grivois à cause du dieu Pan), ses pirouettes, ses sauts illogiques dans le discours ou le récit sont perçus comme les états d’âme d’un esprit fantasque et non comme l’expression nonsensique d’un entendement qui maîtriserait le discours et les événements, et ferait preuve d’ironie. Pour autant, cette spontanéité qu’on accorde à Barrie n’est même pas toujours créditée de la sincérité. Erreur !

* Cf. My lady Nicotine. En réalité, un mélange « Craven ».

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