
Je lui ai dit oui.
Sans réfléchir.
Ordinairement, je refuse tout ce qui ressemble à une tentative pour me faire parler ou écrire sur quelque chose que je n'ai pas choisi. Oui, je reçois des propositions, et pas toujours des plus honnêtes. De la demande d'aide à la dissertation en passant par ceux qui
exigent, sans politesse aucune, que je leur
donne mon travail sur Peter Pan ou Barrie, comme si cela était normal ! Il y a aussi les demandes d'écrivains suffisamment désespérés pour croire que je peux les aider à gagner l'estime qu'ils n'ont pas pour eux-mêmes, moi qui ne suis bonne à rien sinon à m'épuiser.
Il faut croire que le blog est une nouvelle stratégie de vente. D'après le
Time de cette semaine, nous sommes entrés dans une ère neuve, celle où les internautes prennent le pouvoir, et pas seulement par le biais des blogs. Pour le meilleur et pour le pire. La faute des mauvais journalistes littéraires qui ne font pas leur travail ?
Sûrement. La faute aussi des éditeurs qui publient beaucoup de déchets. Il suffit de jeter un regard aux têtes de gondole des Fnac, Cultura et autres Virgin, fossoyeurs de la Culture. J'ai la nausée. Tout cela pue la merde et la facilité. Il faut de l'aisé à lire, du propret, du pas fatigant et surtout du pas original, parce que le lecteur est un consommateur peu exigeant, peu cultivé et très pressé.
C'est ce qu'ils croient, ces jean-foutre, ces assassins.
Un inconnu vous propose donc de vous envoyer son livre, à condition que vous le lisiez et que donniez un
libre avis sur votre espace personnel. Ensuite, vous lui renvoyez l'ouvrage. Frais de ports payés. Pourquoi pas ? Qu'est-ce que je risque ? Au pire, un profond ennui et une crise de rage.
La transaction est impeccable. Vous ne lui devez rien. Il ne vous doit rien.
C'est ainsi que j'envisage la relation.
Dans l'objectivité froide.
Sans affectivité. Je ne le connais pas. Il ne sait rien de moi. Nous sommes dans la position idéale de l'auteur et du lecteur, mus par le facteur hasard, même si le hasard de la rencontre est dans ses mains à lui. De toute façon, il faut bien qu'il soit incarné quelque part par quelqu'un.
Combien de lecteurs, face collée contre l'écran, accepteront sa proposition ? Je serais curieuse de connaître le pourcentage.
Après tout, comme je le lui ai dit, les livres ne meurent jamais que de silence. Qu'ils soient brillants ou médiocres.
Entendons-nous bien. Je connais le milieu, je sais que les critiques littéraires honnêtes sont rares. Je parle de ceux qui lisent réellement les livres sur lesquels ils font un papier.
Je suppose que Nicolas Cauchy attend de ces inconnus qu'il sollicite autre chose qu'une publicité gratuite, un avis honnête, une émotion brute, un jugement en âme et conscience. Je ne peux que lui promettre de mettre mon coeur et mon esprit à nu le temps de rédiger les lignes que vous déchiffrez en ce moment.
Je lis très peu de littérature française contemporaine, voire pas du tout. La vie est trop courte pour perdre son temps en atermoiements littéraires. Je n'aime pas les bègues et les radoteurs. Je ne fréquente pas les pissotières où sont installés un grand nombre d'éditeurs dans notre beau pays.
A priori, je suis une très mauvaise pioche.
Pourtant, j'ai été prise au jeu de Nicolas Cauchy, qui signe un premier roman plutôt audacieux. Je suis heureuse d'aimer son livre, car je préfère parler ici de ce que j'aime, histoire de ne pas démoraliser les troupes. Néanmoins, j'aurais préféré écrire un truc vachard, parce que j'excelle dans l'ordure et l'injure. S'il me connaissait, il saurait que je ne suis pas policée et que je me fais un point d'honneur à renier toute forme d'hypocrisie. Je me moque pas mal de déplaire.
Tout cela ne veut pas dire que j'ai adoré le livre. Non, mais je l'ai aimé suffisamment pour avoir envie d'en parler et de le conseiller.
*
Le style est ce que vous remarquez en premier. Tant mieux, cela prouve qu'il existe, même s'il paraît quelque peu artificiel sinon artificieux. Un style ne l'est-il pas toujours ? Certes, un style est une construction qui requiert un minimum de conscience, de perception de l'effet désiré, de doigté, de tact, de triche... Mais c'est aussi une petite musique, quelque chose de viscéral, qui laisse s'exprimer un indésiré, ce qui fait naître la solution de continuité entre l'auteur et son écriture, un murmure. Je n'ai pas entendu cette voix de basse, je l'avoue et le regrette un peu.
A certains égards, le style de Nicholas Cauchy est trop maîtrisé, trop volontairement mathématique et impitoyablement efficace. J'aimerais plus d'innocence, trouver des remords et des reprises au détour de la phrase. Un premier roman devrait paraîre moins aguerri, même si subsistent ici ou là deux ou trois clichés.
Il lui manque encore une présence, celle des fantômes de l'inconscient qu'il ne faut pas soudoyer pour qu'ils demeurent tranquilles, mais que l'on doit laisser danser dans l'ombre des pages. Bannir les adjectifs qualificatifs, sanctifier la maîtrise et la rigueur de la phrase incisive ne dispense pas d'une certaine générosité verbale.
Mais il y a un style, malgré ma réticence à pleinement le recevoir.
Si peu en ont un de nos jours que cela surprend, toujours favorablement. L'écriture de Nicholas Cauchy est neutre ou, comme le disent les mauvais critiques, blanche. Oui, blanche. Et c'est à double tranchant, vous le pressentez, car ce qui manque de couleur peut aussi manquer de chair. Il faut une grande confiance en soi pour larguer aussi violemment les amarres.
Ce livre est néanmoins une arme. Si vous n'aimez pas que l'on vous taillade la peau, passez votre chemin, car vous allez faire une mauvaise rencontre sur la route qu'il emprunte. Il pourrait aller plus loin, je le suivrais. Je regrette qu'il faille se séparer si vite.
Je ne suis pas persuadée que l'écriture du romancier en question ici ne soit pas prise par certains pour un manque immense, que sa froideur chirurgicale apparente ne soit pas confondue avec une absence d'émotions. L'exercice est délicat. Mais, sans ce repli et cette économie, l'histoire y perdrait beaucoup. En revanche, je ne crois pas du tout qu'un autre récit serait aussi bien servi par cette manière de s'imposer au lecteur. Je puis me tromper. Qui suis-je pour juger ?
L'intérêt du roman ne porte pas sur le dénouement que l'on sait d'emblée ni sur les raisons du crime, car elles n'existent pas (le trop-plein d'émotions qui engage un père à tuer sa petite fille peut, à la limite, être crédible... Aimer peut être insupportable pour certaines natures, j'en conviens.), et ce n'est pas la véritable question. Du moins, ce n'est pas celle que je me suis posée pendant ma lecture.
Cette distance du narrateur, dans ce vous qui semble s'adresser autant au lecteur - l'obligeant à une forme d'identification perverse -, qu'au protagoniste principal, est à la fois un indicatif et un impératif, une description et une reconstitution de l'histoire. Une ambiguïté, un trouble, demeure jusqu'au dernier instant. Qui parle ? Pourtant, tout est donné dans le titre.
Qui peut mieux parler du sentiment que l'amour qui n'a pas trouvé destinataire ? Mais Hélène ou Electre porte mal son prénom.
Ce livre n'est pas un livre qui permet au lecteur de nidifier à l'intérieur. C'est un roman qui se lit cul-sec. Si vous n'acceptez pas cette évidence, vous n'êtes pas fait pour lui. Il impose une loi, un préalable que l'on est libre ou non d'accepter. Reposez-le si vous attendez plus que l'autopsie d'une impossibilité.
Ce roman est, selon moi, un beau livre sur l'enfance. Pourtant, ce n'est pas ce qui apparaît en premier lieu. Finalement, ce livre qui paraissait au premier abord si limpide et franc dissimule bien son secret. C'est sa grande force.
Un homme qui tue son enfant, cela pourrait être choquant si cela n'était pas dit avec ce recul qui n'est pas insensibilité mais pétrification. Mais ce n'est pas l'histoire de cette enfant-là qui importe, car l'enfance parfaite est stérile. L'enfant est trop mignonne. On l'imagine, les joues roses, le sourire qui éclôt sur le visage conquérant des préférés. Cette enfant en cache une autre, gauchie et gâchée. Le père tue l'enfant aimée car il lui est impossible d'aimer l'autre, pressentant peut-être qu'il se trompe d'être à aimer ou pour rétablir une justice, en laissant en vie celle qui n'a rien d'autre pour elle que son souffle.
En résumé, je ne crois pas un instant à l'explication apparente de cet irréparable commis par un père :
Cher Monsieur,
Je lirai votre prochain roman mais, cette fois-ci, je l'achèterai. Je suis curieuse de savoir sur quelle porte votre univers va s'ouvrir dans le futur. J'ai une vague idée. J'aimerais savoir jusqu'à quel point je me trompe. Ou pas.
Bien à vous.
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Son site.
Son blog.
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Catégorie :
Libellés : littérature française, miscellanées
(non pas tapper ;o) ))
J'avais prévu de lui dire "oui", mais ça m'était totalement sorti de la tête...jusqu'à cette minute :-)
A bientôt Holly !
Peut-être que tu recevras le livre que je vais lui renvoyer !!!!
Mais, non, je ne pourrai pas être heureuse en tant que journaliste ou critique littéraire.
J'ai vu, j'ai essayé, cela m'a déçue.
Et ce que tu dis du style est juste à mes ,yeux, tout domaine confondu. Bartabas dis qu'il faut devenir son art". Un autre disais que l'on commençais a faire de vraies oeuvres qu'à partir de 60 ans. Et Hokusai disais " à 100 ans je ferais un trait et ce sera la vie...".
Patience.
Il y a de la vérité dans tout cela.
Merci pour votre appréciation.
Je pense qu'il existe mille façons de comprendre un livre.
Oui, j'aime aussi les échanges.
Bien à vous.
Tu as vu ? Je ne dis rien.
Je suis très touchée.
Je suis soulagée de ne pas avoir desservi son auteur.
De toute façon, pour moi, l'important était d'être juste par rapport à mes sentiments.
Mais peut-être aurais-tu eu, Lilly, une autre impression que moi. Qui sait ?
Moi, j'aime les alcools forts (littéraires) et celui-ci n'est pas le plus fort que j'ai bu (lu).
Au plaisir de te lire.
Pouvez-vous éclairer ma lanterne et me dire votre intention dans ce choix ?
Bien à vous.
Si je retrouve, je reviens ici
Sinon, j'avais une vision plus antique d'Electre et, partant, d'Hélène, d'où mon commentaire. En effet, même si la soeur d'Oreste a des points communs avec votre héroïne (elle réclame la dikè dans une certaine mesure), le lien est ténu.
On vous lisant je me rappelle que ce personnage a évolué dans le récit puisqu’Hélène avait un frère, qui devait venir la venger – ils tendaient ensemble un piège à leur père – mais dans un soucis de simplification, ce frère a été supprimé, d’où le lien ténu avec Electre.
On dira que dans l’esprit de Simon, qui n’a pas votre culture hellénistique, il s’agit d’un jeu de mot un peu facile et passablement déplaisant – tout le monde s’accorde sur le fait que Simon soit un personnage odieux (sauf moi, bien sûr...).
Je n'ai aucune culture, juste des bribes de choses.
Et, moi, j'aime Simon !