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lundi 3 avril 2006
Nous avions déjà parlé, ici et là, de coïncidences entre l'oeuvre de Michel Tournier,
Le roi des Aulnes
et certains éléments flagrants de la vie de Barrie (auquel j'ajoute à ceux précédemment nommés un accident de patinage dans le cours du roman, comme celui qui advient à David, le frère aîné de Barrie). J'ai donc décidé d'écrire à l'auteur (je suis "intrépide") de ce roman que je révère, afin de lui poser cette question on ne peut plus troublante à mes yeux, lui envoyant en sus un roman de Barrie que j'ai traduit. Le grand homme m'a répondu si gentiment et si rapidement que je me permets de partager avec vous sa lettre (petite dédicace à Simonne, en passant) :


Étonnant, n'est-ce pas ? Il y a une sorte de fatalité qui semble lier entre eux les grands auteurs.

Merci, M. Tournier, vous êtes aussi généreux que vos livres. Vous me donnez envie d'être digne de vos oeuvres.
dimanche 28 mai 2006

J’ai dégusté, frustre gloutonne, avec l’appétit d’un cétacé ce trop court essai. Ne suis-je pas le ventre qui abrite Pinocchio et son vieux Gepetto ? Impressionniste, Tournier caresse et flatte quelques livres et auteurs qui ont décillé son existence. Le premier d'entre eux est le plus célèbre roman de Selma Lagerlöf. Il laisse entrevoir la croisée, mais le livre délaissé, on regrette que la percée ne soit pas plus grande, plus profonde, et l’on a envie de se substituer au maître de céans. Mais l’étincelle a allumé un incendie. Dans mon esprit. Le vôtre de même, très certainement. Le souffle de Tournier ranime mes amours parfois chétives. Peut-être est-ce l’ultime mérite de cet ouvrage, de cette déclaration d’amour - en bonne et due forme. En effet, Michel Tournier possède cette qualité rare, qui est générosité, vertu même (et mériterait de figurer aux côtés des exigeantes cardinales nommées prudence, justice, courage et tempérance). Il est un frère qui partage ce qu’il aime, ce qui lui fait vivre, le nourrit. Sa définition du bonheur est, de ce point de vue, radieuse et lucide :

« Le bonheur, c’est très simple. Il n’y a qu’une seule condition, mais alors absolument nécessaire : aimer passionnément quelque chose ou quelqu’un. Si vous n’aimez rien, ni personne, vous êtes perdu, votre vie est finie avant d’avoir commencé. Au contraire, si vous vous passionnez pour la botanique, la musique indienne, le rugby ou les timbres postes, si vous voulez absolument tout savoir sur l’Egypte des pharaons, si vous passez vos nuits l’œil collé à un télescope parce que les étoiles vous fascinent, si vous adorez par-dessus tout une femme, un homme ou un enfant (ou les trois à la fois), et si vous êtes prêt à tous les sacrifices qu’exigera votre passion… alors peut-être serez-vous un grand écrivain, un peintre célèbre ou un naturaliste de renommée mondiale, mais ce qui est sûr et certain, c’est que vous aurez une vie digne d’être vécue. »
Tournier sautille de l’amour à la passion, de la passion à l’adoration, sans distinction conceptuelle. Il faut bien comprendre qu’il parle d’intensité, de ce que Descartes appellerait la dévotion. Il n’est pas question de flammèche d’émotion, de sentiment qui s’éteint en un claquement de doigt, faute de soins et surtout de foi – ai-je déjà dit que ce qui m’attire chez Barrie est cette foi en l’impossible, moi qui n’en possède aucune lorsque s’agit de Foi ? Le feu de l’esprit et du cœur requiert l’ardeur, quelque chose qui s’apparente à la grandeur de l’âme, qui n’est pas seulement état mais complexion. A mort ceux qui n’ont que de petites passions ai-je souvent envie de hurler ! L’homme se mesure sur l’échelle de ses passions. L’amour est viscéral ou n’est que médiocre fantaisie, pitance pour l’estomac incommensurable de l’arracheur des heures et des minutes. Je ne lis pas pour passer le temps. Je hais cette expression. Ne courons-nous pas au coude à coude avec lui ? Je ne passe pas le temps : je le vole, je le dupe, je le (dé)double, je le fustige, mais je refuse de le perdre. Je lis pour m’enfler de ma propre vanité et de quelques autres sentiments plus précieux ceux-là. Puis, je m’envole. Je suis montgolfière quand je lis. Je suis. Tournier a raté l’agrégation de philosophie (par bonheur !) sinon il ne serait pas devenu le conteur, l’écrivain libre, qu’il est. Il a conservé la rigueur de l’exercice mais l’activité douloureuse de la pensée en exercice ne l’a pas excipé de sa fantaisie, de son imaginaire. Pourtant, il ne cesse de répéter - et je ne suis pas certaine qu’il ait toujours été pris au sérieux - que tous ses livres sont des traités de philosophie déguisés, surtout ceux destinés aux plus jeunes… Justement ! Il précise que son Vendredi ou la vie sauvage (destiné aux plus jeunes) est bien supérieur à son Vendredi ou les limbes du Pacifique (philosophiquement viable). Je ne résiste pas au bonheur de citer ce qu’il écrit au sujet du Tour du monde en quatre-vingts jours de Verne :
« Le caractère philosophique de ce roman d’aventures est couronné par un coup de théâtre qui sort tout droit de La critique de la raison pure de Kant. Le philosophe allemand nous explique en effet que le temps et l’espace, même réduits à leurs dimensions les plus purement théoriques, n’en sont pas moins des intuitions de la sensibilité qui ne peuvent se réduire aux concepts de la raison abstraite.* Le temps et l’espace, il faut les vivre avec nos yeux et nos muscles, aucune construction abstraite ne remplacera cela. Et il nous donne l’illustration saisissante de son propos : “ Si le monde entier se composait d’un seul gant encore faudrait-il que ce fût un gant droit ou un gant gauche, et cela la raison seule ne le comprendra jamais.”»
Ce livre vous fera gagner une ou deux heures de bonheur. * Puis-je ajouter que l’imagination est la fonction qui fait liaison entre les deux, ce que Kant nomme le schématisme ? Je pense déjà à des développements fructueux...
jeudi 13 avril 2006

De deux choses l'une : ou Michel Tournier est le plus adorable des hommes, celui qui use de la politesse la plus raffinée par souci de prévenance envers autrui, et il traite avec égard la lectrice un peu folle que je suis ; ou bien il éprouve une certaine sympathie envers Holly. Car, en effet, il a répondu, à nouveau, à ma réponse, en me faisant parvenir une photo, avec une lettre au dos et un petit fascicule écrit par une "consoeur" universitaire pour reprendre ses termes. Je vais m'empresser de lire tout cela. Je suis aux anges. Même s'il ne me répond que par pitié. En effet, ma lettre était réellement débridée. Et je n'ai rien à lui apporter. Certains auteurs répondent à leurs lecteurs. D'autres jamais. Et cela n'est pas en rapport avec leur célébrité. La proportion est même souvent inverse.
vendredi 3 mars 2006

Michel Tournier

est un immense écrivain. Cette assertion dans ma bouche est un cri, car je n'ai guère d'admiration pour les auteurs français contemporains, qui ne savent pas écrire d'histoires. Aucun risque que je me prosterne devant ces idoles en toc. Moins de cinq font peut-être exception à cette haine de la fiction, à cette gangrène généralisée. Moins de cinq qui ferment son clapet aux éructations d'un vermisseau, qui renversent les émois d'un tyran que l'on nomme le Moi. Mais Tournier... Il faut que je me débrouille pour le rencontrer ou, faute de mieux, lui écrire. C'est urgent. Je l'adorais de mémoire, l'ayant lu il y a longtemps. A trente ans, "longtemps" veut dire au moins dix ans. J'étais petite, sotte, inculte. Je ne comprenais rien. Ou si peu. J'ai une dette envers Simonne. J'en parlais ici. En effet, il y a d'étonnants échos en lui de Barrie ; pourtant, je suis presque sûre qu'il ne l'a pas lu. Je ne saurais dire d'où me vient cette certitude ; peut-être parce que j'y verrai à coup sûr un signe du destin, à moi destiné. Quelle prétention ! Ce livre était dans ma bibliothèque et il ne provient pas de mon inspiration, ne s'accorde a priori pas avec la ligne éditoriale des mes achats. Une édition originale qui attendait que je l'ouvre, que je la défigure par mes notes et mes pensées. Étrange. A l'instar d'Abel Tiffauges, je vais déchiffrer le monde. Je ne serai pas la première. Je relève au cours de ma lecture des indices barriens :

"Je suis ainsi pourvu de deux écritures, l'une adroite, aimable, sociale, commerciale, reflétant le personnage masqué que je feins d'être aux yeux de la société, l'autre sinistre, déformée par toutes les gaucheries du génie, pleine d'éclairs et de cris, habitée en un mot par l'esprit de Nestor." (souligné par l'auteur) Inutile que je radote. Cf. ici et ici. "Je me suis arrêté à l'âge de douze ans, âge de l'enfant par excellence [vérité d'il y a 30 ans, moins authentique dans notre société décadente], ayant atteint en quelque sorte sa pleine maturité enfantine, parvenu à son bel épanouissement et aussi hélas au seuil de la catastrophe pubertaire." Barrie exprime autrement cette idée en affirmant qu'après douze ans il ne se passe rien d'important. "Comme si les enfants étaient des brutes épaisses, aussi peu intelligentes et sensibles que possible, que seules des histoires abominables - véritables tord-boyaux littéraires - peuvent réussir à émouvoir ! Perrault, Carroll, Busch, des sadiques auxquels le divin marquis n'aurait rien à apprendre."
James Matthew B. semble avoir compris la nature de l'enfant. J'y reviendrai bientôt...
samedi 27 mai 2006
Michel Tournier vient de sortir un nouvel opus sur un de mes sujets favoris. Ce livre constituera ma friandise du jour et je viendrai vous livrer mes impressions. Quatrième de couverture :

Au fond de chaque chose un poisson nage

Poisson de peur que tu n'en sortes nu

Je te jetterai mon manteau d'images.

Ces vers de Lanza del Vasto décrivent la démarche de ces auteurs dits " pour les jeunes ". Ayant des vérités trop graves à exprimer, ils les dissimulent sous des histoires de voyage, de pêche, de chasse, de naïves amours. Si les lecteurs adultes les prennent à la légère et rangent leurs livres dans le rayon du second ordre de leur bibliothèque, c'est qu'ils ont réussi leur coup : le manteau d'images a joué son rôle. Les jeunes lecteurs, eux, ne s'y trompent pas. Ils dévorent ces vérités mystérieuses, profondes et cruelles si joliment enveloppées et qui nourrissent leur sensibilité. On dit parfois d'un enfant qui aime la lecture qu'il est " sage comme une image ". A-t-on mesuré toute la dangereuse et profonde sagesse des images ?

Ne serait-ce que par égard pour cette lucidité, Tournier demeurera important pour moi.
vendredi 3 mars 2006

Michel Tournier

est un immense écrivain. Cette assertion dans ma bouche est un cri, car je n'ai guère d'admiration pour les auteurs français contemporains, qui ne savent pas écrire d'histoires. Aucun risque que je me prosterne devant ces idoles en toc. Moins de cinq font peut-être exception à cette haine de la fiction, à cette gangrène généralisée. Moins de cinq qui ferment son clapet aux éructations d'un vermisseau, qui renversent les émois d'un tyran que l'on nomme le Moi. Mais Tournier... Il faut que je me débrouille pour le rencontrer ou, faute de mieux, lui écrire. C'est urgent. Je l'adorais de mémoire, l'ayant lu il y a longtemps. A trente ans, "longtemps" veut dire au moins dix ans. J'étais petite, sotte, inculte. Je ne comprenais rien. Ou si peu. J'ai une dette envers Simonne. J'en parlais ici. En effet, il y a d'étonnants échos en lui de Barrie ; pourtant, je suis presque sûre qu'il ne l'a pas lu. Je ne saurais dire d'où me vient cette certitude ; peut-être parce que j'y verrai à coup sûr un signe du destin, à moi destiné. Quelle prétention ! Ce livre était dans ma bibliothèque et il ne provient pas de mon inspiration, ne s'accorde a priori pas avec la ligne éditoriale des mes achats. Une édition originale qui attendait que je l'ouvre, que je la défigure par mes notes et mes pensées. Étrange. A l'instar d'Abel Tiffauges, je vais déchiffrer le monde. Je ne serai pas la première. Je relève au cours de ma lecture des indices barriens :
"Je suis ainsi pourvu de deux écritures, l'une adroite, aimable, sociale, commerciale, reflétant le personnage masqué que je feins d'être aux yeux de la société, l'autre sinistre, déformée par toutes les gaucheries du génie, pleine d'éclairs et de cris, habitée en un mot par l'esprit de Nestor." (souligné par l'auteur) Inutile que je radote. Cf. ici et ici. "Je me suis arrêté à l'âge de douze ans, âge de l'enfant par excellence [vérité d'il y a 30 ans, moins authentique dans notre société décadente], ayant atteint en quelque sorte sa pleine maturité enfantine, parvenu à son bel épanouissement et aussi hélas au seuil de la catastrophe pubertaire." Barrie exprime autrement cette idée en affirmant qu'après douze ans il ne se passe rien d'important. "Comme si les enfants étaient des brutes épaisses, aussi peu intelligentes et sensibles que possible, que seules des histoires abominables - véritables tord-boyaux littéraires - peuvent réussir à émouvoir ! Perrault, Carroll, Busch, des sadiques auxquels le divin marquis n'aurait rien à apprendre."
James Matthew B. semble avoir compris la nature de l'enfant. J'y reviendrai bientôt...
jeudi 21 décembre 2006

Je lui ai dit oui. Sans réfléchir. Ordinairement, je refuse tout ce qui ressemble à une tentative pour me faire parler ou écrire sur quelque chose que je n'ai pas choisi. Oui, je reçois des propositions, et pas toujours des plus honnêtes. De la demande d'aide à la dissertation en passant par ceux qui exigent, sans politesse aucune, que je leur donne mon travail sur Peter Pan ou Barrie, comme si cela était normal ! Il y a aussi les demandes d'écrivains suffisamment désespérés pour croire que je peux les aider à gagner l'estime qu'ils n'ont pas pour eux-mêmes, moi qui ne suis bonne à rien sinon à m'épuiser. Il faut croire que le blog est une nouvelle stratégie de vente. D'après le Time de cette semaine, nous sommes entrés dans une ère neuve, celle où les internautes prennent le pouvoir, et pas seulement par le biais des blogs. Pour le meilleur et pour le pire. Par la faute des mauvais journalistes littéraires qui ne font pas leur travail ? Sûrement. Par la faute aussi des éditeurs qui publient beaucoup de déchets. Il suffit de jeter un regard aux têtes de gondole des Fnac, Cultura et autres Virgin, fossoyeurs de la Culture. J'ai la nausée. Tout cela pue la merde et la facilité. Il faut de l'aisé à lire, du propret, du pas fatigant et surtout du pas original, parce que le lecteur est un consommateur peu exigeant, peu cultivé et très pressé. C'est ce qu'ils croient, ces jean-foutre, ces assassins. Un inconnu vous propose donc de vous envoyer son livre, à condition que vous le lisiez et que donniez un libre avis sur votre espace personnel. Ensuite, vous lui renvoyez l'ouvrage. Frais de ports payés. Pourquoi pas ? Qu'est-ce que je risque ? Au pire, un profond ennui et une crise de rage.

La transaction est impeccable. Vous ne lui devez rien. Il ne vous doit rien.
C'est ainsi que j'envisage la relation.
Dans l'objectivité froide.
Sans affectivité. Je ne le connais pas. Il ne sait rien de moi. Nous sommes dans la position idéale de l'auteur et du lecteur, mus par le facteur hasard, même si le hasard de la rencontre est dans ses mains à lui. De toute façon, il faut bien qu'il soit incarné quelque part par quelqu'un.
Combien de lecteurs, face collée contre l'écran, accepteront sa proposition ? Je serais curieuse de connaître le pourcentage.
Après tout, comme je le lui ai dit, les livres ne meurent jamais que de silence. Qu'ils soient brillants ou médiocres.
Entendons-nous bien. Je connais le milieu, je sais que les critiques littéraires honnêtes sont rares. Je parle de ceux qui lisent réellement les livres sur lesquels ils font un papier.
Je suppose que Nicolas Cauchy attend de ces inconnus qu'il sollicite autre chose qu'une publicité gratuite, un avis honnête, une émotion brute, un jugement en âme et conscience. Je ne peux que lui promettre de mettre mon coeur et mon esprit à nu le temps de rédiger les lignes que vous déchiffrez en ce moment.
Je lis très peu de littérature française contemporaine, voire pas du tout. La vie est trop courte pour perdre son temps en atermoiements littéraires. Je n'aime pas les bègues et les radoteurs. Je ne fréquente pas les pissotières où sont installés un grand nombre d'éditeurs dans notre beau pays.
Hormis Michel Tournier, il n'y a pas grand-chose à sauver et je n'ai pas l'âme d'une aventurière. Au prix du livre, même milliardaire, je ne prendrais pas le risque. Toujours la même rengaine. Toujours l'identique vacuité du Moi. Mort du roman. Exit. Merde, alors !
A priori, je suis une très mauvaise pioche.
Pourtant, j'ai été prise au jeu de Nicolas Cauchy, qui signe un premier roman plutôt audacieux. Je suis heureuse d'aimer son livre, car je préfère parler ici de ce que j'aime, histoire de ne pas démoraliser les troupes. Néanmoins, j'aurais préféré écrire un truc vachard, parce que j'excelle dans l'ordure et l'injure. S'il me connaissait, il saurait que je ne suis pas policée et que je me fais un point d'honneur à renier toute forme d'hypocrisie. Je me moque pas mal de déplaire.
Tout cela ne veut pas dire que j'ai adoré le livre. Non, mais je l'ai aimé suffisamment pour avoir envie d'en parler et de le conseiller.
*
Le style est ce que vous remarquez en premier. Tant mieux, cela prouve qu'il existe, même s'il paraît quelque peu artificiel sinon artificieux. Un style ne l'est-il pas toujours ? Certes, un style est une construction qui requiert un minimum de conscience, de perception de l'effet désiré, de doigté, de tact, de triche... Mais c'est aussi une petite musique, quelque chose de viscéral, qui laisse s'exprimer un indésiré, ce qui fait naître la solution de continuité entre l'auteur et son écriture, un murmure. Je n'ai pas entendu cette voix de basse, je l'avoue et le regrette un peu.
A certains égards, le style de Nicholas Cauchy est trop maîtrisé, trop volontairement mathématique et impitoyablement efficace. J'aimerais plus d'innocence, trouver des remords et des reprises au détour de la phrase. Un premier roman devrait paraîre moins aguerri, même si subsistent ici ou là deux ou trois clichés.
Il lui manque encore une présence, celle des fantômes de l'inconscient qu'il ne faut pas soudoyer pour qu'ils demeurent tranquilles, mais que l'on doit laisser danser dans l'ombre des pages. Bannir les adjectifs qualificatifs, sanctifier la maîtrise et la rigueur de la phrase incisive ne dispense pas d'une certaine générosité verbale.
Mais il y a un style, malgré ma réticence à pleinement le recevoir.
Si peu en ont un de nos jours que cela surprend, toujours favorablement. L'écriture de Nicholas Cauchy est neutre ou, comme le disent les mauvais critiques, blanche. Oui, blanche. Et c'est à double tranchant, vous le pressentez, car ce qui manque de couleur peut aussi manquer de chair. Il faut une grande confiance en soi pour larguer aussi violemment les amarres.
Ce livre est néanmoins une arme. Si vous n'aimez pas que l'on vous taillade la peau, passez votre chemin, car vous allez faire une mauvaise rencontre sur la route qu'il emprunte. Il pourrait aller plus loin, je le suivrais. Je regrette qu'il faille se séparer si vite.
Je ne suis pas persuadée que l'écriture du romancier en question ici ne soit pas prise par certains pour un manque immense, que sa froideur chirurgicale apparente ne soit pas confondue avec une absence d'émotions. L'exercice est délicat. Mais, sans ce repli et cette économie, l'histoire y perdrait beaucoup. En revanche, je ne crois pas du tout qu'un autre récit serait aussi bien servi par cette manière de s'imposer au lecteur. Je puis me tromper. Qui suis-je pour juger ?
L'intérêt du roman ne porte pas sur le dénouement que l'on sait d'emblée ni sur les raisons du crime, car elles n'existent pas (le trop-plein d'émotions qui engage un père à tuer sa petite fille peut, à la limite, être crédible... Aimer peut être insupportable pour certaines natures, j'en conviens.), et ce n'est pas la véritable question. Du moins, ce n'est pas celle que je me suis posée pendant ma lecture.
Cette distance du narrateur, dans ce vous qui semble s'adresser autant au lecteur - l'obligeant à une forme d'identification perverse -, qu'au protagoniste principal, est à la fois un indicatif et un impératif, une description et une reconstitution de l'histoire. Une ambiguïté, un trouble, demeure jusqu'au dernier instant. Qui parle ? Pourtant, tout est donné dans le titre.
Qui peut mieux parler du sentiment que l'amour qui n'a pas trouvé destinataire ? Mais Hélène ou Electre porte mal son prénom.
Ce livre n'est pas un livre qui permet au lecteur de nidifier à l'intérieur. C'est un roman qui se lit cul-sec. Si vous n'acceptez pas cette évidence, vous n'êtes pas fait pour lui. Il impose une loi, un préalable que l'on est libre ou non d'accepter. Reposez-le si vous attendez plus que l'autopsie d'une impossibilité.
Ce roman est, selon moi, un beau livre sur l'enfance. Pourtant, ce n'est pas ce qui apparaît en premier lieu. Finalement, ce livre qui paraissait au premier abord si limpide et franc dissimule bien son secret. C'est sa grande force.
Un homme qui tue son enfant, cela pourrait être choquant si cela n'était pas dit avec ce recul qui n'est pas insensibilité mais pétrification. Mais ce n'est pas l'histoire de cette enfant-là qui importe, car l'enfance parfaite est stérile. L'enfant est trop mignonne. On l'imagine, les joues roses, le sourire qui éclôt sur le visage conquérant des préférés. Cette enfant en cache une autre, gauchie et gâchée. Le père tue l'enfant aimée car il lui est impossible d'aimer l'autre, pressentant peut-être qu'il se trompe d'être à aimer ou pour rétablir une justice, en laissant en vie celle qui n'a rien d'autre pour elle que son souffle.
En résumé, je ne crois pas un instant à l'explication apparente de cet irréparable commis par un père :
"Vous aurez seulement un avertissement ce qui se passe en vous. Un message de votre corps traduisant une émotion, probablement une émotion, en tout cas quelque chose de douloureux, une douleur à la poitrine, comme un point de côté, l'impression que quelque chose entre en force alors qu'il s'agit peut-être du contraire, quelque chose qui sort de vous, un sentiment, une émotion - avec du recul, c'est facile d'appeler ça comme ça -, mais ça vous fait mal."
Cher Monsieur,
Je lirai votre prochain roman mais, cette fois-ci, je l'achèterai. Je suis curieuse de savoir sur quelle porte votre univers va s'ouvrir dans le futur. J'ai une vague idée. J'aimerais savoir jusqu'à quel point je me trompe. Ou pas.
Bien à vous.
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Son blog.
************** Catégorie :
vendredi 28 juillet 2017
Quelques mots, entre deux pages de traduction, pour laisser la trace d'un moment de bonheur, comme une tache d'encre au coeur de la craquelure du livre...
Cela faisait environ vingt-cinq ans que Prague était inscrit à notre firmament. 
Prague présente un attrait singulier, c'est un lieu qui diffuse à rebours ses enchantements. Sa magie s’empare avec discrétion du voyageur et s’impose à l’esprit et aux sens par petites touches ; Prague, à la différence de Venise, par exemple, se vit avec un peu de recul, trois pas de côté ou en arrière. Sa beauté n'assaille pas de plein fouet. Cette ville est mystérieuse comme le cœur triste et torturé de Kafka, et elle ne susurre ses secrets qu'à l'oreille fine. Nous y sommes restés seulement quatre jours et trois nuits, mais j’espère y revenir avant ma mort. Le véritable charme de cette presque miniature est donc de s’emparer de vous comme par inadvertance. Prague est la ville baroque par excellence, qui, selon Jankélévitch, qui y vécut cinq ans, est l'aveu de la tentation. Le baroque est une prédilection pour les formes instables, saisies dans leur fragile équilibre, tout au bord des toits. L’objet penché exprime la condition de l’homme sur le point de céder à la pesanteur du péché, de la sensualité. Il ne tient qu’à un fil, celui du péché et lutte contre l’obsession de la précipitation dans le vide. Surprendre la conscience en instance de l'acte, c’est un problème de flagrance, c’est celui de Jankélévitch, qui a développé dans sa philosophie une éthique du baroque, de l’homme en suspens. 

Je n'ai cessé de penser au philosophe en découvrant la ville, où nous nous étions aussi rendus pour assister à un récital de Bryn Terfel, que ma fille adore plus que tout. Nous avons eu la chance de le rencontrer, ainsi qu'Hannah, la fiancée de Bryn, belle harpiste, qui attendait alors la petite Lili (née en mai dernier). A. est vraisemblablement la plus jeune ou l'une des plus jeunes fans de Bryn !


Elle n'avait que 3 ans et demi lorsqu'elle commença à sérieusement s'intéresser à lui et le vit sur scène, pour la première fois, à 4 ans, puis attendit moins d'un an de plus pour être portée (soulevée dans les airs !) par les bras du doux géant gallois ! Pour apprécier l'anecdote, il faut savoir qu'A. a fait du simple porté un art majeur, elle qui n'aime rien tant que les ballets... Trop jeune pour apprécier l'éloge de la phorie par Michel Tournier, A. laisse néanmoins entendre qu'elle a l'intuition de certains gestes philosophiques qui conditionnent toute une vision du monde... Depuis cet instant, qui ouvrit l'opercule du rêve, A. n'a de cesse de suivre la carrière du très célèbre baryton-basse, qui est un homme à la voix et au coeur d'or. Un petit oiseau m'a dit que la demoiselle ne devrait pas attendre trop longtemps avant de le revoir, à Paris, cette fois-ci... Nous lui offrons tout ce que le Ciel permet, tant qu'il le permet. Le bonheur est une avance prise sur le malheur, qui, lui, nous fait toujours payer comptant et triple. Je m'élance dans l'existence sans aucune assurance, sinon celle de l'instant présent et friable. J'ai toujours haï la fourmi au coeur sec de la fable...














[A. a toujours une paire de chaussures pailletées à sa taille ! J'y veille !]

[La très belle Maison Municipale (Obecní dům) de Prague — décorée par Alfons Mucha — où se tint le concert de Bryn Terfel.]












[La célèbre Petite Taupe de  Zdeněk Miler.]






[Quelques marionnettes pragoises ont élu domicile chez nous, dont celle, sublime, de mon personnage fétiche, Pinocchio, offerte par mon Amour.]


[Holly et ses célèbres « baggy eyes » à la Barrie...]






Les marionnettes, Mucha et Kafka sont les principales « attractions » de la ville (je résume bien vite, mais, en trois jours, il n'est guère aisé de faire mieux et il est, de toute façon, vrai que Mucha et Kafka sont les deux polarités de la ville). Pour le premier, mon attirance est assez ancienne et je suis attachée au second comme le cafard l'est à mon enfance. Les deux musées consacrées à ces artistes sont intimistes, surtout celui de Kafka, et valent à coup sûr le détour. La scénographie du petit musée Kafka est presque aussi angoissante et crépusculaire que les romans de l'écrivain tchèque. 
Cet extrait de l'une des lettres de Kafka est révélatrice de ce que j'appelle les cristallisations de l'être, notamment pendant l'enfance, lesquelles engendrent les crispations de l'adulte par la suite, mais aussi fortifient ses goûts et détestations pour la vie tout entière. Dans cet extrait d'une lettre à Milena, je retrouve certains heurts de ma propre enfance, avec cette terreur uniquement propre au jeune âge, qui a mis en pli mon âme.





Quant à Mucha, tout le monde connaît ses illustrations et ses publicités au style si caractéristique, ses affiches pour Sarah Bernhardt
et toute son oeuvre parisienne, mais bien moins d'êtres s'intéressent au reste de son oeuvre, notamment la période slave, qui est la plus belle et la plus exaltante qui soit.




[Maude Adams, actrice barrienne s'il en est, dans le rôle de La Pucelle d'Orléans (Die Jungfrau von Orleans de Friedrich Schiller) et peinte par Mucha, en 1909 — une année qui m'est chère. ]

En ce qui me concerne, l'oeuvre de Mucha que je préfère est sa Nuit d'Hiver


Cette femme résignée, pétrifiée dans l'attente de son sort, est dans mon esprit comme une image de notre existence : jetés dans une flaque de lumière, couronnés par la grâce divine, nous attendons pourtant d'être dévorés par les loups, les fils de la nuit. Ils répandent l'obscurité tout autour d'eux à mesure qu'ils s'avancent vers nous et tachent de leur sang caillé tout ce qui nous est cher... Le coeur gelé, nous mourrons bientôt sans souffrir, devenus indifférents aux êtres et aux choses, anesthésiés par la reconnaissance de notre destin, car nous sommes nous aussi les porteurs de la nuit...

[Source : ici ]



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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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