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lundi 12 février 2007

Ce billet est dédié à celle qui se reconnaîtra et que j'ai envie d'appeler Anna, comme l'une des héroïnes d'Auster.
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Mille pardons si je ne suis pas très présente sur ce JIACO. Ce n'est pas un manque d'envie. Je suis également très en retard dans mon courrier. Il me faudra du temps pour répondre. Je ne suis pas aux abonnés absents, chers Az et JS, chère Véronique. Soyez patients mes autres correspondants et / ou amis. Je n'ai que très peu de temps en ce moment. Je me consacre à Barrie et à mon travail d'écriture. Je ne possède pas la légèreté de répondre avec inconséquence.


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"It's important to me, Mr Blank. My whole life depends on it. Without that dream, I'm nothing, literally nothing." (Travels in the Scriptorium, p.53 de l'édition anglaise)
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"New York was an inexhaustible space, a labyrinth of endless steps and that it is a neverland of fragments, a place of wordless things and thingless words." (City of Glass)


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Je suis une lectrice. Je suis méticuleuse jusqu'à l'obsession du mot que je lis et je ne vis que dans l'ourlet de l'imaginaire, pour autant je ne suis pas rembourrée d'illusions, comme ces poupées de son détricotées par le temps, lorsque l'enfance est passée. Revenir dans le réel est pour moi une impossibilité, consommée dès le premier jour. Autant aller sur la lune sans combinaison spatiale.
Paul Auster est un auteur que j'ai "rencontré" à la fin des années 1990, alors que je fréquentais encore les bibliothèques, quand je ne m'étais pas encore mise à en construire quelques-unes autour de moi, dans l'idée que je me réfugiais dans ces châteaux de sable que je n'avais jamais eu le droit de fabriquer autrefois.

Aujourd'hui, je m'effeuille, page à page, dans le scriptorium, pourtant je ne fréquente pas les abbayes, même si je suis un peu scribe, à la manière de Bartleby.
Auster est à la fois un écrivain qui aime s'adonner à des jeux intellectuels, de ceux qui pourraient ravir les oulipiens ou certains détenteurs du nouveau roman (c'est l'une de ses veines romanesques qui s'exprime dans des romans tels La trilogie new-yorkaise, Moon Palace, Leviathan, La nuit de l'oracle... ) mais aussi un auteur qui sait faire preuve d'humanisme et de chaleur humaine (Brooklyn follies, par exemple où cette tentation est exacerbée). L'oeuvre qui est au carrefour de ces deux tendances est Le livre des illusions. Il existe peut-être une troisième voie ouverte par des oeuvres telles que Le voyage d'Anna Blume ou Monsieur Vertigo... Ce qui ne change jamais est le sentiment que Paul Auster s'applique toujours, sans répit, à une oeuvre infinie de voilement-dévoilement. Il est un hybride de Heidegger et de Nietzsche dans mon esprit. Je le sais, tout comme moi, engagé dans certains chemins philosophiques. D'ailleurs, dans le scriptorium, dès les premières pages, lorsque Monsieur Blank découvre que chaque objet porte une étiquette, il nous pousse dans la voie du nominalisme. Où l'on retrouve Berkeley - et Hume, dans une moindre mesure. Je me demande même si le cheval Whitey n'a pas rapport à cette théorie...
La première vérité de l'oeuvre d'Auster est ici et nulle part ailleurs.
Le nom ne fait que cacher le vide ou le manque d'existence. Le nom appelle le réel qui demeure sourd et muet. Ceci s'applique aussi bien aux choses (objets) qu'aux êtres (objets d'une autre catégorie, mais aussi objets en tant qu'il sont pensés par un sujet, ici un créateur). C'est pourquoi, Auster ne pose jamais qu'une seule question dans tous ses livres, celle de l'identité. Et cette question n'a aucune réponse, puisque le langage et la pensée se dérobent face à l'impossibilité de la définition. On pourrait dire que la préoccupation majeure d'Auster est de nommer. A défaut, il situe dans l'espace, ce qui est une autre manière de circonscrire, d'où son obsession des pièces fermées. Ici, nous sommes dans un scriptorium bien particulier, celui de la mémoire du démiurge... Alors que la porte soit ou non fermée de l'extérieur n'a pas d'importance, car la porte n'existe pas.

Je n'aime pas parler de lui, parce que cela me semble toujours un peu vain. Je ressens un malaise à l'idée de l'expliquer ou de l'expliciter. A quoi bon ressasser sans cesse les mêmes lieux communs brassés ici et là, journaleux et bloggueurs du dimanche confondus et compassés dans cette manie de s'extasier face à une fausse évidence, sur l'univers labyrinthique et mis en abyme (merci de ne pas écrire "abîme" dans ce cas précis, car cela heurte ma sensibilité) de Paul Auster ? Sauf que souvent ces personnes confondent mises en abyme et métalepses... C'est touchant. Peu me chaut. De toute façon, beaucoup passent à côté du sens ultime de son oeuvre en se perdant dans la forme et en supposant des intentions. Pourquoi ne pas prendre cette donnée comme un préalable et non comme une conséquence ou une donnée essentielle de son travail romanesque ?
Je crois que c'est presque un manque de tact ou de pudeur à son endroit (je partage donc ce travers avec ceux que je fustige) que de vouloir l'analyser, tant son oeuvre appelle le recueillement et le voyage intérieur.

En effet, malgré la facilité avec laquelle se prête son oeuvre à l'analyse, je crois que le meilleur moyen d'aller à la vérité de ses romans est de succomber aux intuitions qu'ils créent en nous. Il suffit de nous regarder dans un de ses livres pour faire surgir en nous une polysémie généreuse, qui nous en dira plus sur nous-mêmes que sur l'oeuvre, qui est un caméléon.

Ce livre-ci, plus qu'aucun autre peut-être, malgré son aspect serré, serait propice à plusieurs dizaines de pages de glose enfiévrée. Je laisse cela aux patients et aux laborieux. Cela ne m'amuse plus autant qu'avant. Je ne joue plus. Je suis grande. Si, si.

Il y a aussi en moi le désir de garder jalousement certaines idées ou clefs que les critiques et les lecteurs que j'ai lus ne semblent pas avoir trouvées... Je ne devrais pas dire cela car je risque de recevoir vingt courriers. Tant pis, je ne répondrai pas et puis je ne détiens aucune vérité. J'aime me laisser prendre aux pièges que je dénonce.



Indice :

J'ai lu ce livre à sa sortie en langue anglaise, il y a un petit moment déjà, et je l'ai relu en français très récemment. J'ai coutume d'acheter différentes éditions des livres de Paul Auster,




au moins l'édition en langue originale et la traduction française. J'en ai acquis trois





pour l'occasion (ils sont présents sur cette photo). C'est un rite, le mien. Je n'aime pas lire les gens réellement importants pour moi dans une traduction, bien que je déteste le snobisme qui consiste à répudier toute traduction sous prétexte que l'on a moyen de lire en deux ou trois langues. Paradoxes possibles d'une débutante en traduction.

Depuis le moment où j'ai lu la Trilogie new-yorkaise, je n'ai eu de cesse de tout lire de lui. Pour la première fois de ma vie, peut-être, je lisais quelqu'un qui me semblait rassembler tout ce que je cherchais moi-même à écrire, mais une certaine fantaisie en moins. Le talent en plus.
Paul Auster est un homme qui fait preuve d'une clarté froide. Il écrit comme on disséquerait ou opérerait un cadavre, pour atteindre ce petit ressort invisible qui donne mécaniquement la vie. Oui, car il n'y a point d'autre âme que celui d'un mouvement, celui de la lecture et de l'écriture conjointes. Et quant à la transcendance, je crains qu'elle ne se dissolve dans les méandres du cerveau reptilien, dans une immanence grisâtre, celle de l'encre qui se dissout.
Pourtant, malgré la simplicité de son style (un collégien pourrait lire ses oeuvres en langue originale), il me semble qu'il réussit depuis longtemps le prodige de n'être pas toujours compris, ou du moins pas comme il le mériterait, mais cela - je le redis - n'a aucune espèce d'importance. Je viens d'énoncer le second prodige : que vous aperceviez ou non toutes les couches superposées, vous apprécierez ce qu'il vous raconte, car à chaque niveau vous y trouverez à penser. Parfois, Auster vous tient la main et vous laisse croire que vous détenez toutes les références, puisqu'il vous les livre sur un plateau. Ne vous y fiez pas trop. Il y a toujours plus à voir qu'il ne le prétend... Il y aussi, pour les mêmes raisons, moins à comprendre et à voir que vous ne le pensez.

Ce dernier roman est, à mes yeux, bien inutile et me paraît un bouche-trou entre deux oeuvres plus conséquentes. Dire que je suis déçue n'aurait pas de sens, puisque Monsieur Auster est un des écrivains, sinon l'écrivain vivant, que j'aime et admire. Bien sûr que j'ai jubilé à tel ou tel endroit mais, dans l'ensemble, je suis un peu attristée par la facilité de ce truc dont il a trop usé. Surprenez-moi, Monsieur Auster ! Encore une fois, s'il vous plaît ! Ne me laissez pas sur le bord de la page à faire du stop.
Son dernier roman est minuscule, à peine 150 pages en version française. Il m'embarrasse. J'aimerais n'en dire que du bien, parce que j'aime son auteur. Mais je serais malhonnête.

Un homme, bien nommé Blank, est prisonnier quelque part. Des gens lui rendent visite. Il lit le manuscrit d'un autre homme. Ou plus exactement nous lisons ce que nous croyons être sa lecture. Sauf que l'ensemble est toujours plus vaste. Toujours cette histoire de contenant et de contenu. Auster, c'est toujours, à un moment ou à un autre, une histoire mathématique de bijection.


Et si tout ceci n'était qu'un encéphalogramme du travail de créateur ? Hé bien, ma foi, je conseillerais un bon neurologue à l'auteur.


On peut y voir une histoire à la Beckett (sauf que je préfère ce dernier et que le roman d'Auster n'est en rien un succédané du théâtre de l'absurde, Auster est bien trop logique), une fable métaphysique, une métaphore de la situation tragique des Etats-Unis (une critique de son histoire aussi et de son comportement face aux indiens). Le plus simple, bien entendu est de comprendre que M. Blank ou M. Vide ou M. Page Blanche est un écrivain, une figure sans visage, qui s'habille parfois de blanc, un reflet anonyme de Paul Auster. Tous les autres personnes étant ses créatures. Il suffit de reprendre Le cruel Voyage d'Anna Blume,

La trilogie New-Yorkaise

et ses autres romans pour s'en convaincre, comme ce mini-bloc-note non exhaustif vous le laisse entendre.

Travels in the Scriptorium : ce titre apparaît déjà dans Le livre des illusions ;
Benjamin Sachs : Leviathan ;
Marco Fogg : Moon Palace ;
John Trause (anagramme d'Auster pour les myopes) : La nuit de l'oracle ;
Daniel Quinn : Cité de verre ;
Walt Rawley et Molly Fitzsimmons : Monsieur Vertigo ;
Neverland et Montag : La chambre dérobée ;
James P. Flood : La chambre dérobée ;
David Zimmer : Le livre des illusions ;
Peter Stillman senior et junior : Cité de verre ;
Anna et Samuel Farr : Le voyage d'Anna Blume ;

Joubert :
Je ne parle même pas des jeux de mots et clins d'oeil dont est coutumier Auster ! On peut s'essayer, sans enthousiasme, un peu absurdément, à lancer des idées en l'air.
Sigmund Graf : personnage réel.
Closterham est-il une référence au Mystère d'Edwin Drood ?
Viaticum bluff : boutade. Viaticum désigne en latin les provisions pour un voyage. C'est aussi, bien entendu, le viatique, un terme de religieux. Le Saint Viatique, l'Extrême-Onction... Associé au mot bluff, on comprendra ce qu'on voudra... Surtout si c'est le nom du "cimetière des anonymes"...
Hopalong Cassidy :


Jacques Dupin : E. A. Poe et/ou le poère français ?
Docteur Carlos... Woburn : référence à Anna Blume qui se rend dans cette résidence.

Blank s'accommode bien de Neverland. Le Vide et le Pays du Jamais ou du Non-lieu. Une u-topie à la More, le monde tel qu'il est quand on soulève le Voile de Maya ? Ou encore "le pays des Merveils" ("veil "désignant en anglais le voile) , un "Faux-Lieu"... On peut très bien imaginer qu'il ait pensé à Lewis Carroll et à James Matthew Barrie. Tout est possible.

La seule différence, ici, c'est peut-être que d'ordinaire Auster oeuvre dans la synchronie tandis que cette fois-ci il est résolument diachronique. Ceci ne suffit pas pour enlever le récit monochrome d'une faillite, celle d'un cercle davantage vicieux que vertueux.

Mais tout ceci pas n'est-ce pas trop simple ? Non, c'est encore compliquer les choses que de les dépiauter ainsi.

Le héros de cette histoire n'est pas Blank mais Fanshawe. Si le centre de gravité est ainsi déplacé à l'extrême fin, ce n'est pas sans raison. Le lien qui unit Auster et Hawthorne est connu de tous ceux qui s'intéressent un tant soit peu à l'écrivain. Encore un truisme.

Fanshawe est le nom du premier roman de Nathaniel Hawthorne, une oeuvre marquée du sceau de l'humiliation pour le grand auteur. En effet, il ne trouva pas d'éditeur et publia ce roman à compte d'auteur, puis éprouva un tel dégoût pour cette oeuvre qu'il essaya de détruire tous les exemplaires existants de ce livre. Il demanda à ses amis de ne jamais lui parler de ce livre. Personne n'en sut la paternité, pas même sa femme, qui ne la découvrit qu'après la mort de son époux.
Fanshawe est un nom connu pour le lecteur d'Auster. Dans La chambre dérobée, on nous explique (le narrateur) que les deux premiers volumes de la trilogie, Cité de verre et Revenants, ont été écrits afin d'exorciser la relation du narrateur avec un homme répondant au nom de Fanshawe. "Without him I would hardly know who I am" nous explique le narrateur, qui ne cesse de vampiriser la vie de l'homme, disparu, tandis que ce dernier absorbe de l'intérieur son identité.
Fanshawe est plus un motif, un symbole dans l'oeuvre d'Auster qu'une référence directe à ce roman de Hawthorne. Grâce à ce nom il peut jouer un jeu de doubles et de dupes, dont la métafiction n'est pas le fin mot. Sophie est un nom de personnage dans le monde d'Auster, c'est aussi celui de sa fille et celui de l'épouse de Hawthorne. On pourrait continuer longtemps ainsi. C'est peut-être en songeant à tous ces masques qui ne se lèvent que pour en laisser apercevoir d'autres que l'on comprendra peut-être le sens du patronyme de ce nouveau roman. L'identité est un manque à combler par tous les moyens, l'écriture en est un. Mais à quoi ça sert ? A faire tourner les imprimeries.

Je ne suis pas de celles qui donnent des bons points ou des notes aux livres. Je trouve la façon un peu vulgaire, sauf exception. Je me contente de ne parler que de ce que j'aime sans souci de hiérarchiser à outrance. Travels in the Scriptorium est peut-être un bon livre et peut-être même mieux que ça, mais je ne le crois pas et cela me peine de l'avouer. Je peux comprendre que l'on soit déçu par ce faux prodige, car l'on sait très bien, dès les dix premières pages, comment tout cela se finira. Auster a tant éculé le procédé, son procédé... Espérons que la boucle est définitivement bouclée.

On peut se sentir roulés dans la farine pour pas grand-chose. Fanshawe est l'auteur du livre que vous lisez. Rien d'étonnant à cela. Je ne gâche aucun suspense à révéler ce qui est si évident. Peut-être que le sens le plus profond du livre ne provient que de celui que le lecteur perfuse par sa lecture à cet objet inanimé. Peut-être qu'Auster a trop de talent et que l'on attend mieux de lui. Quoi qu'il en soit, j'aime ce livre, mais sans complaisance excessive. Auster n'a plus rien à me prouver. Je regrette simplement que ses derniers livres ne m'aient pas enthousiasmée autant qu'autrefois. Ce roman n'intéressera que les austériens pur jus. Je conçois mal comment on pourrait lire ce livre sans moyen de se rapporter à son oeuvre antérieure. Ce livre est davantage un bonus, un addenda qu'un roman qui puisse apporter quelque chose de plus à une oeuvre déjà riche.


L'atmosphère que certains qualifieront de beckettienne, avec assez de raison d'ailleurs parce qu'Auster est un lecteur de son oeuvre (Cf. The Grove Centenary Editions), tourne vite en rond. Nous sommes un poisson rouge maladif, qui perd ses couleurs à force de se frotter à ce monde en noir et blanc, dans un trop petit bocal. On s'ennuie et on le regrette. Pourtant, Auster est un écrivain brillant, intelligent, subtil, élégant et cultivé.
Lisez ses précédents livres.

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Mes autres billets en rapport avec Paul Auster et toute occurrence en lien : ici.

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Catégorie :
mercredi 5 octobre 2005
Ah, un nouvel opus de Paul Auster, c'est toujours pour moi l'occasion de retrouver un vieil ami ! J'ai lu in extenso son oeuvre et j'ai même commencé celle de son épouse, qui n'est pas dépourvue de talent (Tout ce que j'aimais de Siri Hustvedt a des accents austériens... Peut-être est-ce dû à la traductrice, Christine Le Boeuf, qui restitue dans la langue de Voltaire la prose du mari et de la femme ?), allant même jusqu'à m'intéresser de près à Sophie Calle (qui a inspiré le personnage de Maria dans Leviathan) ! Je ne peux pas concevoir aimer un auteur sans épouser sa galaxie, son univers. C'est comme ça ! Je suis un peu obsessionnelle et compulsive. Mais les meilleurs auteurs sont ceux qui vous ouvrent sur d'autres mondes que le leur. Auster fut mon guide pour m'aventurer dans l'oeuvre de gens comme Hawthorne ou Thoreau. Quel bonheur ! Paul Auster est un francophone - il a traduit Mallarmé entre autres - et c'est un écrivain foncièrement intelligent. Son style est à la fois chirurgical et généreux ; il y a quelque chose d'oxymorique chez lui. C'est une beauté glacée en quelque sorte. Il a de la classe, tout simplement. Une sorte de Bogart en littérature. ******************* Brooklyn follies est un livre plaisant, rassurant, bien écrit, mais il n'a pas le souffle de ses grands romans. Non pas qu'il soit moins profond, sinon en apparence (et il faut se méfier des apparences), mais il me semble qu'Auster ne dit rien de plus, bien qu'il essaie de le dire autrement ici. J'ai, en effet, ressenti comme une tentative d'ascèse dans ce livre-ci. Plus de mises en abyme ou de labyrinthe, plus de jeux, simplement l'histoire dans sa nudité. Est-ce un mal ? Je ne sais pas, mais je n'ai pas ressenti la même avidité à le lire. Déjà, lors du précédent, La nuit de l'oracle, malgré le brio dont il faisait preuve, j'avais ressenti une sorte de frustration, comme s'il n'avait tenu jusqu'au bout ses promesses. Moralité : les lecteurs sont des ingrats. Revenir en arrière. Peut-être. Le point commun entre les trois romans de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster est le nom, ou l’impossibilité de donner un nom. Dans La cité de verre, premier volume, un homme, Quin, qui, écrit des livres sous un pseudonyme, William Wilson[1] est appelé par un inconnu qui le prend pour Paul Auster (le nom de l’auteur de cette trilogie), détective privé. Par jeu ou curiosité Quin en vient en endosser cette identité et rencontre son client qui s’appelle Peter Stillman, qui n’est peut-être pas Peter Stilman… Revenants quant à lui instaure un jeu de filature entre des personnages qui portent des noms de couleur. Noir, Bleu, etc. ressemblent aux boules de couleur que l’on utilise pour symboliser des éléments dans les calculs élémentaires de probabilité. Le hasard est l'un des personnages principaux de l'oeuvre de ce génial new-yorkais. Mais qu'est-ce que le hasard ? Une coïncidence significative accidentellement ou bien une nécessité que l'on ignore ? C'est le sens de notre destin qui est en jeu ici. La chambre dérobée –le titre original est plus évocateur et précis : The Locked Room ; cette chambre fermée à clef est l’antichambre de notre conscience - est l’histoire d’un homme qui en arrive à vivre la vie d’un autre homme. L’œuvre de Paul Auster tout entière peut se résumer avec cette sentence : l’identité est un leurre. Il rejoint la tradition d’Otto Rank, d’Hoffman[2], de Poe[3], d’Hawthorne[4] et des autres. Conclusion provisoire mais définitive de l’œuvre poétique et prosaïque de Paul Auster. Comment parler de la perte de l’identité chez Paul Auster quand il n’y a pas et il n’y a jamais eu d’identité pour chacun de ses personnages ? [1] Auster se réfère ici, bien sûr, au personnage d’Edgar Allan Poe, qui, lui-même, est suivi par un double étrange… [2] Le reflet perdu [3] William Wilson [4] Les portraits prophétiques Mon roman préféré est Le livre des illusions, qui demeure à mes yeux son chef-d'oeuvre. Paul Auster décrit admirablement le monde intérieur d’un de ses personnages, ou plutôt d’un des personnages créés par un de ses personnages, un acteur et cinéaste de profession. Auster aime les jeux et les « je » de miroir. C’est un véritable auteur tragique[1], dans le sens où un épigone de Beckett peut l’être… Il s’agit du « Monde intérieur de Martin Frost », création d’Hector Mann, ancien artiste du muet devenu cinéaste, né de la plume de l’auteur new-yorkais dans son Livre des illusions[2]. « Frost » en anglais veut dire « gelé », « givré », mais peut qualifier, dans la même ligne d’esprit, un verre : il est alors « dépoli ». Il ne paraît pas envisageable de la part d’un auteur aussi raffiné[3] que le nom de ce personnage ait été choisi au petit bonheur la chance. Il signifie quelque chose. Voici notre interprétation : un verre dépoli, laisse moins passer la lumière, il devient presque opaque, et le regard de celui qui le traverse est trouble. Or ne se passe-t-il pas une chose identique lorsque nous essayons de voir à travers nous-mêmes, ou lorsque les autres veulent regarder en nous ? Notre monde intérieur est dépoli. Le narrateur voit un moyen métrage filmé et écrit par Hector Mann, qui met en scène un personnage, Martin. La description du monde intérieur de Martin est introduite ainsi : « l’image devient floue. Silence. »[4] Le monde intérieur de Martin Frost est décrit comme une espèce de rêve inquiétant et étrange. Dans ce songe, qui débute à son réveil, mais peut-être dort-il plus dans sa veille que dans son sommeil, il y a une femme qui s’appelle Claire Martin. Elle éclaire Martin ; elle est une partie de lui. Elle est son miroir. Lui est écrivain ; elle, elle est étudiante en philosophie. Le professeur de la jeune femme s’appelle Steinhaus. « Stein » en allemand signifie « pierre » et « Haus » désigne la « maison », l’ «intérieur ». Comment comprendre ces données ? Si Claire est l’intérieur de Martin, le professeur de Claire, que l’on peut assimiler à un guide ou à un tuteur, qui la conduit de sa minorité à sa majorité, est l’intérieur de Claire, donc l’intérieur le plus profond ou intime de Martin, son fond. Métaphoriquement, on peut supposer que la philosophie, ou l’interrogation philosophique, est le cœur de l’œuvre littéraire de Martin Frost. Claire étudie Berkeley, Hume et Kant, trois penseurs qui se sont souciés en particulier de la valeur de nos pensées, idées ou représentations quant au monde supposé réel. Tous les trois montrent que le monde n’est rien sans nous. Il y a un sujet, car sans ce sujet il n’y aurait plus de monde. L’homme justifie le monde, et non l’inverse, là est peut-être le sentiment du tragique. « Claire me demandait un acte de foi. »[5] C’est justement de cette foi-ci dont il est question chez Unamuno. Le monde a besoin de nous, et c’est dans ce besoin que nous nous fabriquons une raison d’être ; nous créons un monde où notre présence est nécessaire. Le monde est l’écran de projection de nos désirs. Le monde est ma tautologie. Dans le monde objectivé ou le monde connu (voir plus bas), nous sommes inutiles ; il est, que nous soyons ou pas ; la conscience populaire le sait pertinemment : ma mort, et celle des autres, n’empêchera pas le monde de tourner. Nous, nous tenons par cette foi en notre monde intérieur. Vivre, c’est faire vivre une certaine conception du monde[6], c’est un travail dont la création littéraire est l’archétype, et la théâtralité l’expression la plus profonde. Si le sentiment du tragique existe, il naît en ce monde d’illusions[7] et de songes. Nous n’existons peut-être réellement que dans ces songes et l’illusion est peut-être notre réalité la plus réelle. Claire est une création de Martin, mais il n’en est pas conscience, d’abord. Elle lui répond ce qui suit, lorsque celui-ci découvre qu’elle n’est pas qui elle prétend être, à savoir la nièce du couple qui lui a prêté la maison, où il vit ces événements : «Qui es-tu ? interroge Martin. Qu’est-ce que tu fous ici ? Oh, Martin ! s’exclame Claire, soudain au bord des larmes. Peu importe qui je suis. Bien sûr que si. Ça importe énormément. Non, mon amour, ça ne fait rien. Comment peux-tu dire ça ? Ça ne fait rien parce que tu m’aimes. Parce que tu me veux. C’est ça qui importe. Tout le reste n’est rien. »[8] Le désir de Martin est la norme du réel. Claire existe parce qu’il la voit et la veut. Le « ça » est un neutre qui dit l’indistinction des désirs de Martin, son abîme. Le « ça » est également une désignation du réel ou de la situation confuse vécue par Martin. L’anonymat du pronom démonstratif, qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même, c’est-à-dire à « rien », à l’absence de fond du réel. « Ça » est une tautologie. Si Claire est le fond de Martin, elle-même n’a d’autre fond que Martin. Il n’y a donc pas de fond à notre monde intérieur, ni à nous-mêmes. « Rien » est un mot étrange et absurde, qui fait du bruit là où le silence dirait mieux que lui ce qu’il veut signifier. « Rien » dit une absence qu’il rend présente, en la substantifiant par ce mot même. Il dit donc le contraire de ce qu’il veut dire. Le « parce que » est la réponse des enfants ; il dit l’exigence de ma singularité qui n’a pas besoins de motifs, comme la Volonté schopenhauerienne qui veut mais n’a pas de fondements qui expliqueraient ou justifieraient son vouloir. Claire est pour lui le superlatif de toutes les femmes existantes, un idéal en quelque sorte ; Martin est atteint du syndrome de Pygmalion amoureux de sa création imaginaire : « Claire ne ressemblait à aucune femme, reprend Martin. Elle était plus forte que les autres, plus libre que les autres, plus intelligente que les autres. J’avais attendu toute ma vie de la rencontrer et pourtant, à présent que nous étions ensemble, j’avais peur. Que me cachait-elle ? Quel terrible secret refusait-elle de me confier ? Je me sentais partagé entre l’idée que j’aurais dû partir - faire mes bagages et partir avant qu’il ne soit trop tard - et celle qu’elle me mettait à l’épreuve. Si j’échoue, pensais-je, je la perdrai. »[9] Martin est amoureux d’une idée, en vérité. Claire est aussi l’image de la mort, par la perfection qu’elle incarne ; ce qui est parfait n’est pas humain et n’a plus de raison d’être ; avec l’obtention de l’objet, la quête s’achève. Seule la mort rend les choses parfaites. Claire lui cache la possibilité de sa propre mort qui, on le sait depuis Freud et son thème des coffrets, revêt l’apparence d’une femme belle. Les notions d’épreuve et d’échec sont significatives de l’atmosphère tragique. Que Martin réussisse l’épreuve (résoudre l’énigme) ou qu’il échoue, il échoue de toute façon, soit dans le réel (le livre est détruit), soit dans son monde intérieur (Claire meurt), à l’instar d’Œdipe qui sauve sa vie (physique) et perd son existence (il devient un parricide, épouse sa mère, propage le mal dans la ville de Thèbes ; il perd son identité première, comme fils de Polybe et de Mérope, et en revêt une autre, celle du roi de Thèbes, issu d’une autre filiation). L’apparition de Claire Martin est liée à la rédaction d’une histoire, d’une fiction, par Martin Frost, dans laquelle une femme est comme un double d’elle-même. La femme de papier est la « photographie » développée de Claire, elle-même négatif imaginaire de Martin. Plus l’écriture de l’histoire avance, plus Claire est malade. Martin fait le lien entre l’état de son histoire et celui de la jeune femme et, au fur et à mesure qu’il brûle les feuillets sur lesquels elle est racontée, Claire recouvre la vie. La Claire de papier est parfaite, dans le sens où elle est conforme à l’image idéale qu’en a son créateur, elle est achevée. Moralité : l’idée incarnée, ou la réalité de l’idée (le livre), tue l’idée (Claire). Peut-être est-ce là un indice pour comprendre la naissance du sentiment du tragique, qui naît de l’union de notre puissance et de notre impuissance, dont le créateur est l’archétype. Mais nul besoin d’être un artiste, au sens restreint du mot, pour le comprendre. Tout homme a un monde intérieur duquel naît une certaine vision du monde, qu’il projette dans la réalité. Cette vision du monde, il la fabrique aussi à partir de ce que le monde ou la réalité lui a donné à vivre. Elle est un point d’intersection entre lui et l’extérieur. Notre monde intérieur est fait de nos souvenirs, de nos rêves, de nos désirs, de nos blessures, de nos attentes, de nos peurs ; il porte l’empreinte de notre vécu et de notre manière unique d’aimer ou de haïr les êtres et les choses ; il est aussi vaste que notre force et notre envie de vivre. Il est le fruit de toutes nos facultés : sens, intelligence, imagination. On trouve en lui des idées, des pensées, et des images, dont on n’a pas nécessairement conscience, mais qui nous influencent et nous constituent comme entité et identité. Martin Frost doit résoudre une énigme, mais il ne le sait pas tout d’abord, il le sait lorsqu’il la résout. L’énigme est une des marques de naissance du tragique, c’est elle qui est à la base du malentendu présent dans toute tragédie. Nous sommes à la fois l’objet - c’est toujours, en vérité, l’homme qui est sujet à énigme, qui intrigue - et le sujet de cet énigme - car ce sont les hommes qui posent les énigmes, ou les relaient. L’énigme dit toujours l’échec ou la peur de la pensée et / ou du langage[10]. Elle suggère également plus qu’elle ne dit une chose cachée ou supposée telle, et marque les limites de notre compréhension. Elle se présente sous la forme d’un jeu, car si la réalité posait ses questions immédiatement, sans l’intermédiaire de l’énigme, elle serait trop crue, voire insupportable. L’énigme ou son jeu crée une mise en abîme. Elle incite donc toujours à l’interprétation, qui n’est pas imposée ou nécessaire, qui laisse un flou, qui n’est jamais vraie, mais seulement possible ou probable et, surtout, personnelle. L’énigme suggère une vérité qui a besoin de l’homme pour être révélée. En devinant, l’homme s’approprie cette vérité qui ne lui est plus assenée mais qu’il a l’illusion de forger. Martin détruit son histoire par le feu ; de même Hector Mann, qui est le créateur de Martin et de son « monde intérieur », a décidé de faire détruire ses films par le feu, après sa mort. Image d’une purification ou toute-puissance d’un Dieu qui détruit le monde qu’il a créé ? Culpabilité d’un homme, qui est responsable de la mort d’une femme, et qui refuse l’immortalité (relative) que pourrait lui offrir son œuvre ? Le refus de la survivance de son monde intérieur sur pellicule est la punition qu’il s’inflige. Une forme de peine de mort, peut-être. Ceci tendant à montrer qu’avec un homme qui disparaît meurt en même temps une certaine vision du monde, et que ce regard est ce qu’il y a de plus vivant et de plus essentiel en l’homme. « J’ai changé les règles. »[11] réplique Martin à Claire, lorsque celle-ci lui affirme qu’il n’a pas le droit de brûler son histoire (métaphore d’un refus du réel, du principe de réalité), afin qu’elle survive (image de son désir intact ou du principe de plaisir dans sa toute puissance) ; il a le droit : il est Dieu dans son monde intérieur. Le créateur, l’écrivain en particulier, est l’image du Destin. La caméra du cinéaste, Hector Mann, qui nous montre le monde intérieur de M. Frost, est un gros œil qui pénètre dans le cerveau de Martin. Cet œil est un exemple du « troisième œil » évoqué par Hölderlin et théorisé par le psychanalyste André Green. « L’image de l’homme a des yeux » écrivait Hölderlin[12] ; l’image de l’homme est sa création, le reflet qu’il imprime qu réel. Dans L’invention de la solitude, Auster évoque ce passage, à propos de la disparition de son père. Ce n’est pas un hasard de la part de cet écrivain qui raffole de jeux de miroir. Le monde intérieur, autre nom de l’inconscient, est la source du tragique. Nous ne sommes pas un, mais « uns » et les images de notre monde intérieur ont d’autres yeux ou d’autres visions. 

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[1] Si par “tragique”, on entend la perte irréversible de soi-même... [2] Publié chez Actes-Sud, trad. Christine Le Bœuf, Paris, mai 2002, pp. 295-320. [3] Auster est francophone ; il a traduit certains de nos plus grands poètes et a écrit une anthologie de la poésie française, cette note afin d’expliquer que le choix de “Claire Martin” comme nom d’un de ses personnages n’est pas fortuit. Claire est claire ; il l’écrit d’ailleurs p. 303 : “j’essaie d’être aussi claire que je peux”. Nous y reviendrons. [4] Ibidem, p. 294. [5] Ibidem, p. 313. [6] Cf. plus loin, notre analyse du Monde selon Garp de John Irving. Cette vie suppose la mémoire, ce qui fait peut-être défaut aux héros tragiques. [7] D’où le titre du roman de Paul Auster, qui est peut-être son chef-d’oeuvre : The Book of Illusions. Les illusions se réverbèrent les unes les autres ; une autre femme meurt lorsque son livre est achevé. L’œuvre intégrale de cet auteur pourrait se résumer, si l’on osait, en cette phrase : l’identité est un leurre et le hasard est notre destin. [8] Ibidem, p. 307, je souligne (ce qui est en italique est souligné par l’auteur) . [9] Ibidem, p. 308. [10] La peur des mots est peut-être une clef pour comprendre la philosophie occidentale et ses rapports au tragique. [11] Ibidem, p. 320. [12] Lettre à Casimir Ulrich Böhlendorff, trad. Denise Naville, Ed. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, 1967.
mercredi 12 octobre 2005
Ne vous fiez pas aux apparences. Derrière ce nom se cache l'un des plus grands romanciers américains contemporains, Paul Auster. Il s'agit de son premier roman. Un roman noir, dans la plus pure tradition classique. Tous les ingrédients du genre y sont réunis : le privé solitaire, incapable de concilier les exigences de son métier et sa famille, la femme vénéneuse, la victime, le ou les coupables et l'enquête. Auster / Benjamin fait usage de ces codes classiques avec brio. Le roman est construit sans surprise ou excès, il se détend comme la balle qui sort d'un barillet pour se terminer comme il se doit, sur l'image d'un monde qui revient au calme, après une nuit de "bruit et de fureur". Un roman agréable, fort bien agencé (trop ?), qui porte à la perfection les leçons du roman noir ou du polar, mais qui n'a pas la puissance austérienne de ses successeurs, bien que l'on puisse, ici et là, retrouver l'autre Paul, dans son art de la citation : "(...) j'en étais à ma deuxième tasse de café et je lisais le livre de Donne, Dévotions, que Judy avait sorti la veille de la bibliothèque. Je ne l'avais pas ouvert depuis plus de dix ans et sa puissance m'ébranla. Un passage en particulier me frappa. "Nous avons un linceul dans le ventre de notre mère qui grandit avec nous depuis la conception, et nous venons au monde dans ce linceul, car nous venons chercher une tombe." "(p. 236) Ou encore, dans certaines phrases, qui sont comme sa signature : "Je voulais des faits, rien que la réalité froide et dure, et je comprenais à présent le plus important - que la réalité n'existe pas sans l'imagination pour la percevoir." (p. 253) Auster est "obsédé" par la philosophie qui naît de Locke et se prolonge et se détruit en Berkeley. A lire : Siegfried Kracauer, son remarquable essai sur Le roman policier, Ed. Payot, Coll. Petite Bibliothèque Payot, Paris, 2001.
mercredi 16 août 2006
Amoureuse d'Auster, excellent écrivain, humaniste, traducteur d'oeuvres françaises, romancier brillant, je le suis tout autant de son cinéma, qu'il prête seulement main forte à des films inspirés de lui (Smoke, Brooklyn Boogie) ou qu''il s'attelle à la réalisation de A à Z. Quand j'aime, j'aime tout, car je n'aime jamais sans passion ou sans abandon absolus.

Le monde est aussi vaste ou minuscule que vous le pouvez ou le voulez. Nous sommes le centre qui en dessine la circonférence. Simplement. Chacun des billets de ce JIACO contient en puissance tous les autres. Parfois, le lien est flagrant et instantané : du Tour d'écrou au Narcisse noir, il suffit de penser à Deborah Kerr pour faire le grand écart entre ces deux messages. De Dead like me à Lulu, un nom seulement sert de sésame : Mandy Patinkin,
qui resplendit de générosité dans les deux oeuvres. Je pourrais multiplier à l'infini les exemples pour vous montrer la cohérence de ma démarche, qui n'est qu'un banal exemple de la manière dont se construit concrètement chaque existence, au jour le jour, au petit bonheur des associations d'idées. Le hasard, les coïncidences, les points d'intersection sont légitimement et logiquement bien plus nombreux pour ceux qui explorent davantage de territoires. Un de mes amis me faisait remarquer que j'avais passé des années à fabriquer mon filet de pêche et que je continuais chaque jour à l'agrandir. Il lui semblait normal que je ramène davantage de poissons que celui ou celle qui n'y consacre que peu de son temps et de son énergie. De même qu'il est naturel que mes poissons soient rachitiques si on les compare aux tisseurs de magnifiques filets d'or. Cette idée est fatalement en germe dans les romans d'Auster, bien qu'il ne la définisse pas avec exactitude. Le hasard, les coïncidences ne sont jamais que notre talent à aguicher la chance. Lulu on the bridge
est un film rare, qui ne dit pas exactement son dernier mot et c'est heureux. La fin du film nous ramène, dans une certaine mesure, à La double vie de Véronique de Kieslowski, puisqu'elle est dédoublement de la réalité. Mira Sorvino possède en outre le même visage de petite fille appliquée qu'Irène Jacob, la malice en plus. Izzy Maurer est un bon saxophoniste de jazz. Il est amer et désinvolte à l'égard des autres. Ni meilleur ni pire que les autres. Juste moyen. Sa carrière s'achève brutalement lors d'un concert donné dans un club de New York. Un homme pénètre dans le club et se met à tirer avant de se donner la mort. Izzy reçoit une balle en plein poumon. Les semaines passent. Izzy se remet doucement, mais il ne pourra plus jamais jouer de son instrument, puisqu'il a perdu de surcroît l'un de ses deux organes respiratoires. Le goût de vivre le quitte en même temps que le souffle. En Grec, "souffle" et "âme" sont désignés par le même mot. Un jour qu'il se promène dans Manhattan, il découvre un drôle de cadavre, troué au front. La crevasse, qui a la taille d'une balle, est un abîme dans lequel on pourrait sombrer. Le corps est affublé d'une mallette. Irrépressiblement, Izzy se saisit du bagage et le ramène chez lui. Il l'ouvre. Izzy en extrait une serviette en papier sur laquelle est inscrit un numéro de téléphone ainsi qu'une boîte renfermant deux autres boîtes. Dans la dernière se trouve une curieuse pierre. La nuit venue, elle devient phosphorescente, d'un bleu onirique, puis s'élève dans les airs. Très troublé, Izzy décide d'appeler le numéro inscrit sur la serviette. Il correspond au téléphone d'une jeune actrice de trente ans, Celia Burns. Elle écoute justement un disque d'Izzy. Muni de la pierre, Izzy se rend chez Celia. Les deux étrangers tombent immédiatement amoureux au contact de la pierre.
Ni l'un ni l'autre ne comprennent le sens de leur aventure. Ils s'aiment. Ils ne sont guère plus avancés que nous, lorsque nous sommes amoureux. Celia postule pour le rôle de Loulou dans un remake du film de Pabst.
Ne pas oublier, dans ces circonstances particulières, que le titre du film est littéralement La boîte de Pandore. La concordance entre le film que va tourner Celia et la boîte qu'a ouverte Izzy n'est pas sans raison. Je laisse cet indice. A vous de le déplier comme une carte au trésor cachée quelque part. Izzy a ouvert une boîte qui lui a, peut-être, permis de contempler sa propre âme... J'ai songé à cela immédiatement et Auster de me donner raison dans un entretien... Il offre la pierre à Celia, lorsqu'elle part à Dublin tourner. Il doit la rejoindre plus tard, mais il est rattrapé par des hommes qui veulent la pierre. Il est enfermé et questionné par un curieux docteur, qui a tout d'un ange à la porte du purgatoire et qui comptabilise toutes ses mauvaises actions depuis l'enfance. Il ne lui apprend pas qu'il a transmis la pierre à Celia, dans l'idée de la protéger. Mais le docteur et ses hommes retrouvent Celia... Celle-ci, entre-temps, a jeté la pierre à l'eau, pensant qu'Izzy l'a abandonnée puisqu'elle n'a plus de nouvelles de lui. Poursuivie, elle finit par se jeter aussi à l'eau. Izzy parvient à s'enfuir de sa prison mais Celia a disparu. Il est fou de douleur. Puis, nous nous apercevons soudain qu'il est toujours allongé dans le club et que nous n'avons peut-être été témoins que d'un rêve... Au moment où il meurt, dans l'ambulance, Celia marche dans la rue. La siréne s'est éteinte et elle fait un signe de croix. Tout se passe comme si en mourant Izzy donnait à Celia moyen de vivre à nouveau. Ne lui avait-il pas dit, après l'avoir rencontrée, dans cette autre dimension de sa vie et de sa conscience, qu'il pourrait donner sa vie pour elle ? La lecture du scénario,
agrémenté d'interviews, est très instructive mais elle ne vous livrera pas une seule interprétation car la réponse est en chacun des spectateurs. Il faut l'inventer, la tirer de son propre fonds et l'adapter à ses croyances personnelles. Nous sommes dans la demeure des songes et nul n'y peut pénétrer sinon le dormeur réveillé. Certains, je le pressens, seront inaptes à cette compréhension car ils oublient ce principe essentiel mis en exergue au début du film par Izzy : "La vie n'est pas belle. On la rend belle." La mauvaise réception du film à sa sortie en France me conforte dans une triste pensée. Je crois que j'aurais choisi une fin différente de celle écrite par Auster. Je lui aurais donné la forme du cercle, alors que Paul le brise. Celia aurait pu à son tour trouver une malette avec la même pierre à l'intérieur et rencontrer, de nouveau, Izzy, bien qu'innocente de leur autre rencontre passée, quelque part, dans un rêve ou bien dans une autre réalité, parallèle à celle du spectateur qui demeure immobile. Catégories:


  • mercredi 5 avril 2006
    En lectrice très assidue de Paul Auster - un de mes écrivains contemporains préférés, sinon celui que je vénère le plus (et oui, j'ai des idoles, et elles n'ont pas toutes des pieds d'argile, n'en déplaise à certains... et à Nietzsche) -, je ne serais pas allée à New York sans ce "guide" (la version poche augmentée,

    pour ne pas abîmer ma belle édition grand format). Une petite semaine représentait un laps de temps trop court pour explorer tous les lieux rêvés et refaire les trajets de la Trilogie new yorkaise ainsi que je l'avais projeté. Mais cet échec constitue un excellent prétexte pour revenir à New York !
    Mon ambition revue à la baisse était, d'une part, de visiter Park Slope, le quartier où vit Auster et, d'autre part, de me retrouver au croisement de la septième avenue et la troisième rue, là où Auggie Wren
    prend, chaque matin, une photo, à huit heures. Il posède quatre mille clichés et nomme cette habitude "l'oeuvre de sa vie".


    "Auggie Wren manages a cigar store on the corner of Third Street and Seventh Avenue in Brooklyn. Every morning at exactly eight o’clock, no matter what the weather, Auggie takes a picture of the store from across the street. He has four thousand consecutive daily photographs of his corner, all labeled by date and mounted in albums. He calls this project his ‘life’s work’"
    mardi 29 novembre 2005

    Mon rêve : rencontrer Paul Auster.
    En attendant ce jour, je me contente (et c'est un plaisir) de le lire et, parfois, de l'écouter.
    Profitez-en ! Cf. lien en bas de ce billet pour accéder à la page.
    Une série d'entretiens avec le meilleur romancier contemporain américain - selon moi ! - avec écouter jusqu'à plus soif ! 
    J'en profite pour rappeler sa bibliographie (et j'use de la couleur pour signaler mes préférés, ceux que je considère comme les plus aboutis) :

    * Disparitions, poésie
    * Espaces blancs
    * Trilogie new-yorkaise:
    La Cité de verre ;
    Revenants ;
    La Chambre dérobée
    * L'Invention de la solitude
    * Le Voyage d'Anna Blume
    * Moon Palace
    * La Musique du hasard
    * Le Conte de Noël d'Auggie Wren, nouvelle
    * L'Art de la faim, essai
    * Léviathan, roman (le Prix Médicis étranger)
    * Le Carnet Rouge, nouvelles
    * Mr. Vertigo
    * Smoke / Brooklyn Boogie, scénario/cinéma
    * Le Diable par la queue / Pourquoi écrire ?, essai
    * La Solitude du labyrinthe, Entretiens avec Gérard de Cortanze
    * Lulu on the Bridge
    * Tombouctou
    * Laurel et Hardy vont au paradis, théâtre
    * Je pensais que mon père était Dieu, recueil
    * Le Livre des illusions [si l'on ne devait en lire qu'un, ce serait celui-ci]
    * Constat d'accident, essai
    * Vingt jours avec Julian et petit lapin, selon papa - Hawthorne en famille, essai
    * L'Histoire de ma machine à écrire
    * La Nuit de l'oracle
    * Brooklyn Follies
    et Le New-York de Paul Auster, superbe livre de Gérard de Cortanze, aux Editions du Chêne... 
    ... et finalement, un certain nombre de préfaces que je ne nomme pas ici...

    lundi 24 octobre 2005

    Si, comme le dit Cioran, "Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir eu des parents alcooliques..." et si, comme je me plais à le répéter dans mon antienne favorite, tout le monde n'a pas eu la chance de ne pas avoir de parents, parfois on envie certaines progénitures quand elles ne font pas honte à leur illustre parent. C'est le cas de la jeune (et délurée) Sophie Auster, beauté trouble âgée de 17 ans (elle en fait le double !) qui nous livre un album de chansons, ou plus précisément de textes coédités par les éditions Naïve et... Actes Sud ! Hé oui, le disque est disponible ... en librairie !
    La voix est mature et chante Apollinaire, Desnos, Soupault, Eluard ou Tristan Tzara, tous traduits du français par son papa, Paul Auster. Il y a aussi des textes nés de sa plume d'écrivain et non plus de traducteur, en compagnie de sa fille.
    L'ensemble forme un disque plaisant, parfois émouvant et plutôt réussi dans l'ensemble si l'on aime les ballades - ce qui est mon cas.
    La voix a des accents (convenus) de Norah Jones. L'originalité est ailleurs : dans la démarche.
    Un plaisir pour les oreilles.
    Et puis, je n'ai rien (presque rien) contre les filles à papa, quand le papa s'appelle Auster...
    http://www.actes-sud.fr/ficheud.php?codeud=as1785
    lundi 23 octobre 2006
    Par où commencer ?
    Ce monde-là, son monde, est si vaste ! Non, ce n'est pas un monde, mais un univers !
    Il est impossible de dire ce qui a une réelle importance. Cela ne se pense pas, ça se vit, ça se sent, ça ne s'apprend pas avec des mots, mais ça s'expérimente à travers les mots quand ils pèsent lourd et marchent droit.
    "Nous sommes tous des incurables."
    Oui, c'est un bon début. Peu importe la nature du mal, peu importe si c'est de la vie en général dont nous sommes malades, nous sommes incurables, et c'est très bien ainsi. Imaginez que l'on puisse s'en sortir ! La vie perdrait son goût. Au lieu d'être des jean-foutre, nous serions peut-être des héros ou des saints, des gens puants la bonté d'âme.
    John Irving est quelqu'un dont j'ai le plus grand mal à parler, car je suis incapable de lui rendre justice. Je l'aime.
    C'est tout ce que je puis dire.
    Affreusement banal, presque trivial, n'est-ce pas ? Un peu court aussi.
    Il m'a sauvée autrefois, car je suis quelqu'un qui a régulièrement besoin de l'être ; je suis en sursis, comme chacun d'entre nous, oui, mais je le sais et n'oublie jamais cette connaissance empoisonnée. Sans lui, je serais probablement professeur de philosophie ou pire. Il est l'un des deux seuls écrivains au monde que j'aimerais rencontrer, vers qui je viendrais demander secours et protection, comme lorsque l'on quémande une absolution pour ce péché qu'est l'écriture naïve et avortée, la mienne.
    Alors, j'ai décidé de lui laisser la parole, en le citant, pour une fois, sans le disséquer - ce qui est mon fait, car hélas la médecine (l'écriture) légale est mon péché mignon. En revanche, j'ai habitude, depuis des années, de souligner et de cocher les pages que j'aime dans les livres (sauf mes volumes de la Pléiade) qui m'ont fait impression. Ainsi, je retrouve en un instant les passages que j'ai aimés - ce qui ne me dispense en rien de les inscrire sur mes Moleskine, mais c'est moins efficace, car les carnets noirs passent mais les livres demeurent.
    John Irving est l'un des rares écrivains vivants, avec Auster, qui aient une réelle importance dans ma vie de lectrice et de scribouillarde. Si l'un ou l'autre mourait avant moi, je porterais le deuil.
    Tous les deux, dans des voies (et des voix) différentes, me sont essentiels. Je les lis et les relis. Je les sais presque par cœur. Avec Auster, j'ai appris que l'exigence n'était pas incompatible avec l'espoir d'être lu et compris. Avec Irving, j'ai appris que l'on peut oser lâcher la bride à son imaginaire et que l'on ne risque, finalement, que la délivrance de monstres bien inoffensifs, qui ne sont prédateurs que lorsqu'on les autorise à l'être, en ne les reconnaissant pas. Je l'ai su confusément et ce n'est que récemment que ce fait a pu être verbalisé. Je sais désormais de manière certaine pourquoi John Irving est le passeur de l'enfance de mon écriture vers sa possible maturité, un jour, je l'espère.
    Tout est là : le problème de la reconnaissance. Moins celle de la mère, dont on ne peut guère douter, comme l'explique Marthe Robert après Freud, dans sa situation comme dans la mienne, que du père, car il s'agit bien de ce manque qui gouverne toute son œuvre. Il nous révèle ce secret, pourtant éventé pour qui savait lire les romans précédents, dans son dernier roman (un de ses meilleurs livres).
    Le premier livre d'Irving qui croisa ma route fut Une Prière pour Owen, son chef-d'œuvre. Que l'on pût, de nos jours, avoir encore une telle puissance romanesque me redonna foi en cette fiction, en laquelle je crois de toute mon âme de lectrice et d'apprenti écrivain. Il faut bien avouer que le paysage français est morose et que ce n'est pas les jeunes loups aux dents cassées ou les donzelles à la mode, voire les déjà vieilles peaux - qui se croient novatrices, parce que la syntaxe est disloquée et que le récit se limite à une virée chez Castel et à un coup de bite dans les chiottes d'une grande boutique rue Montaigne, quand elles ne savent simplement pas écrire ! - qui peuvent prétendre au titre de romancier. Le fiction française n'est plus, depuis fort longtemps, dans la "littérature générale" mais dans ses sous-genres qui sont la science-fiction, la "phantasie", les littéraires de l'imaginaire. Certes, il y a des exceptions, mais elles n'en sont que plus remarquables dans cette société consumériste.
    Irving se veut à juste titre l'héritier de Dickens - ce qui prouve bien qu'il a tout compris. Dickens est le Roman. Je me damnerais davantage pour ce Dieu plutôt que pour l'Autre, qui me paraît moins digne de confiance et moins bon architecte... John Irving n'a peur de rien ni de personne et il le prouve dans ce dernier roman, qui est l'un de ses cinq meilleurs livres (les autres étant, excepté Owen déjà cité, L'Oeuvre de Dieu, la part du Diable, Une Veuve de papier et Le Monde selon Garp). Un seul de ses livres m'a déplu, Liberté pour les ours ! bien que je reconnaissance dans d'autres romans une faiblesse, somme toute relative car Irving nous habitue au meilleur. Voir Un Mariage poids moyen ou L'hôtel New Hampshire, par exemple. Liberté pour les ours ! était son premier livre publié et, bien que l'on retrouvât en sommeil certains des thèmes appelés à grandir et à prendre toutes leurs dimensions dans les suivants, il manque à ce premier roman le souffle et la cohérence d'Irving le lutteur.
    John Irving, c'est la passion romanesque portée à son acmé. La plupart de ses livres parlent de ce don et de ce travail, de ce combat également qu'est l'écriture. John Irving est un lutteur-écrivain, au propre et au figuré ; son écriture est physique et tous les sens du lecteur sont, en retour, sollicités. Il en faut de la force physique, pour se tenir des heures derrière son écran, son Underwood ou sa feuille blanche. Derrière cette inertie apparente, cet échec couvé, jour après jour, contre lequel on lutte pour tirer de soi un misérable éclat et des tonnes de gangue inutile, on s'étiole, on se perd, on crève de désespoir chaque jour davantage. On est seuls. On l'est toujours mais, là, cette conscience vous éclate à la gueule comme jamais. Le pire, songez-y, est que l'on a dégoupillé de plein gré cette grenade.
    Songez à ce destin épouvantable, quand le besoin d'écrire vous tenaille, comme une vache qu'il faut traire de temps à autre, et que rien ne sort, rien de beau ou de valable. C'est l'enfer que l'on se construit, sans pouvoir le changer.
    John Irving a mis sept ans pour écrire son dernier roman. Sept ans. Une petite vie, un âge de raison possible. Qu'est-ce que cela peut signifier pour des gens qui n'écrivent pas, qui ne remettent pas, chaque jour, leur peau sur la table et ne se saignent pas aux quatre veines, et pour qui la lecture n'est qu'un anodin divertissement ? Qu'est-ce que cela vaut pour ces cancrelats germanopratins, dont les livres ne sont pas assez bons pour servir de papier toilette ? Rien, probablement. Pourtant, c'est une existence entière qui se joue. Et, à ce jeu dangereux, Irving ne triche jamais.
    Son avant-dernier roman, La Quatrième main, qui n'était pas des plus aboutis (en général, Irving a besoin d'espace, au bas mot de 700 à 800 pages, pour donner sa pleine force, et ses romans les plus courts sont souvent les moins bons), avait un peu déçu (lecteur, tu es ingrat !) mais il contenait pourtant deux ou trois très belles scènes et il a servi d'interlude dans la construction de ce roman-ci, qui délivre le secret de l'auteur. Pour autant, il ne s'agit pas d'autobiographie, car Irving est un romancier, un vrai, et ne pratique pas la masturbation du nombril. Suivez mon regard.
    Sa perception de son art est extrêmement intelligente et saine. Nous sommes face à un artisan, dans le sens le plus noble de ce mot, avant d'avoir affaire à un artiste. Lire Irving revient, au bout du compte, à prendre une leçon magistrale d'écriture et à faire de son sursis personnel une dernière chance.
    "(...) Jenny Garp, qui aimait donner d'elle-même la définition que son père avait un jour donnée du romancier: "Un médecin qui ne s'occupe que des incurables."
    Dans le monde selon son père, comme le savait Jenny Garp, il faut avoir de l'énergie. Sa célèbre grand-mère, Jenny Fields, nous voyait naguère comme appartenant à diverses catégories, les Externes, les Organes vitaux, les Absents et les Foutus. Mais, dans le monde selon Garp, nous sommes tous des incurables."
    (Le Monde selon Garp)
    Nous sommes tous irrécupérables. Parce que nous avons, dès le premier jour de notre existence, perdu quelque chose d'extrêmement précieux : la vie. Nous sommes déjà entortillés par ce vers destructeur qu'est le destin, et celui-ci est l'un des personnages principaux de tous les romans d'Irving, une sorte de passager clandestin qui habite les héros, à leur insu... M. Fatum revendique, à chaque instant, "sa livre de chair" et ce n'est pas un simple hasard ou une coquette obsession que cette présence quasi-systématique de la mutilation comme thème récurrent dans l'œuvre d'Irving. Cette mutilation peut être physique (Cf. Le Monde selon Garp ou Une Prière pour Owen, par exemple) ou bien psychologique (la mémoire amputée dans Je te retrouverai).

    "Quand il fit descendre la roue diamantée dans ses rainures, j’essayai de chasser son vrombissement de mon esprit. Avant d’éprouver quoi que ce soit, je vis le sang éclabousser les verres des lunettes protectrices, au travers desquelles les yeux d’Owen ne cillèrent pas, tant il était expert à manier son outil." (Une Prière pour Owen)

    (Owen ampute son ami pour lui éviter le Vietnam)

    Cette part d'homme arrachée pour les besoins de telle ou telle histoire est symbolique d'une béance dans l'existence de l'auteur. Les romanciers véritables sont tous des orphelins. De père, de mère, d'enfance, de vérité ou de mémoire. Il leur manque quelque chose qui leur a été volé ou que l'on a empêché de naître. Ecrire permet peut-être d'être indemnisé. Faire subir une mutilation à un personnage devient une façon de se reconstituer. Le raisonnement est peut-être pervers, cependant il me paraît juste lorsque l'on prend connaissance de l'oeuvre tout entière d'Irving et que l'on devine son passé.

    "La vie, écrivit Garp, n'est pas tristement structurée comme un de ces bons vieux romans d'autrefois. Au contraire, le dénouement survient lorsque tous ceux qui étaient destinés à s'éteindre se sont éteints. Rien ne reste, sinon la mémoire. Mais même un nihiliste a une mémoire." (Le Monde selon Garp)
    La mémoire, le thème sous-jacent de son oeuvre tout entière et, très fortement, le sujet du dernier roman en date.
    Les romans auxquels fait référence ici Irving sont ceux des victoriens ; en première ligne Dickens, Hardy et Charlotte Brontë, qui sont les auteurs qu'il cite le plus et fait intervenir dans la trame d'une grande partie de ses histoires. A croire que David Copperfield, Jane Eyre et Tess d'Urberville sont les dédicataires plus ou moins secrets de son écriture. Quelques grandes figures romanesques de cette époque sont immanentes à son oeuvre, à l'instar de génies tutélaires que l'auteur ne quitterait jamais du regard et qui le guideraient.
    Souvenez-vous des orphelins de L'Oeuvre de Dieu, la part du diable :
    "Princes du Maine, Rois de la Nouvelle-Orleans".
    Comme cette sentence résonne à mes oreilles ! J'avais le sentiment de l'avoir entendue plutôt que lue, et ce, bien avant de voir le beau (mais tronqué) film de Hallström.
    Aucun passage n'est davantage hommage à Charles Dickens, si ce n'est certain Conte de Noël revécu par Owen et son ami, le temps d'une pièce. On retrouvera ce procédé de la lecture mise en scène dans son dernier roman, lorsque le jeune Jack Burns, encore enfant, fera ses débuts d'acteur à l'école. Il faut vivre les livres, devenir soi-même le livre, comme ces personnages du film de Truffaut (d'après le superbe roman de Ray Bradbury), Fahrenheit 451.
    Des victoriens, il a conservé le sens de la destinée, le noble mouvement vers un épilogue fermé. Mais, si Irving sait finir ses histoires, il n'oublie pas que chaque conclusion porte en soi un autre monde, peut-être le nôtre.
    "Un épilogue, écrivit un jour Garp, est bien davantage qu'un simple bilan des pertes. Un épilogue, sous couvert de boucler le passé, est en réalité une façon de nous mettre en garde contre l'avenir."
    (Le Monde selon Garp)
    En ceci, Irving est très victorien. On pourrait tirer cette conclusion d'une grande majorité des romans anglais du XIXe siècle.
    Il précise davantage sa pensée ici :
    "(...) Garp répondait que la base autobiographique - en admettant qu'elle existât - était, de tous les niveaux, le moins intéressant pour aborder la lecture d'un roman. Comme il l'affirmait toujours, l'art du romancier est la capacité d'imaginer de façon vraie - c'est, comme dans toute forme d'art, un processus de sélection. Les expériences et les souvenirs personnels - "les relents de tous les traumatismes de nos banales existences" - étaient, pour le romancier des modèles suspects, outenait Garp.
    "Il faut que la fiction soit mieux faite que la vie", écrivit Garp. Et il vouait une haine obstinée à ce qu'il appelait le "kilométrage bidon des épreuves personnelles", et à ces écrivains dont les oeuvres n'étaient "importantes" que parce que quelque chose d'important s'était passé dans leurs vies. La pire des raisons pour incorporer quelque chose à une oeuvre, soutint-il un jour, est que la chose en question soit authentique, qu'elle soit réellement arrivée. "Tout est réellement arrivé, un jour ou l'autre! vitupérait-il. La seule raison pour incorporer une chose à un roman est que ce soit la chose qu'il aurait été idéal de voir arriver à ce moment-là." " (Le Monde selon Garp)
    Truffaut avait une vision assez comparable du travail de la fiction. Dans la fiction, il n'y a pas d'embouteillages et, si l'on rate un train, cela sert au mieux l'histoire. "Pas de temps morts" disait-il. Il en est de même dans un roman solide. Tout sert. Rien n'est accessoire.
    Imaginer vrai, c'est faire preuve de vraisemblance (qui diffère du réalisme, car aucune fiction ne l'est, pas même les romans qui s'en réclament ; ni Balzac ni Zola ne sont uniquement des chroniqueurs de leur société, sinon ils ne survivraient pas ; leurs romans ont de la valeur, parce qu'ils font naître des archétypes, parce que certains de leurs personnages sont plus vivants que les vivants, parce que leurs histoires nous obligent à tourner les pages ; la force romanesque nourrit tout autant la force vitale que la réciproque, mais la fiction, c'est la réalité comprise et transcendée au statut de modèle).
    "Dans la plupart des livres, on sait tout de suite qu'y se passera rien, expliqua Jillsy. Seigneur ! vous le savez bien, non ? Dans d'autres livres, y se passe quelque chose et on sait tout de suite quoi, ce qui fait que c'est pas la peine de les lire. Mais ce livre, il est si tordu qu'on sait qu'y va s'y passer quelque chose, mais on arrive pas à imaginer quoi. Faudrait être tordu soi-même pour imaginer ce qui se passe dans ce livre." (Le Monde selon Garp)
    Je crois que l'on pourrait dire ceci des livres d'Irving. Et je dois être sacrément vicelarde parce que je les comprends intimement, même s'ils me surprennent souvent. Irving a longtemps caressé sa douleur de livre en livre et pourtant "(...) à force de contempler les plaies bien en face, on finit par ne plus les voir." (Le Monde selon Garp)
    Je n'avais pas compris, entre les lignes, cet abus qui fut le sien, que lui fit subir une femme plus âgée, lorsqu'il était un enfant, et qu'il raconte, sous couvert d'une fiction réelle, avec distance voire humour, dans Je te retrouverai - précisons que le titre original est littéralement Jusqu'à ce que je te retrouve, ce qui n'a pas tout à fait la même signification. Néanmoins, puisque j'ai lu le roman dans sa version originale et que mon mari l'a lu en français, j'ai comparé quelques passages et la traduction me paraît de bonne facture et fidèle. Je parlerai de ce roman, en particulier, dans un autre billet, car il mérite que l'on ne parle que de lui.
    Irving, comme tous les grands écrivains, possède une manière de regarder le monde qui n'appartient qu'à lui et qui éclaire notre propre vision. C'est un des sens qu'il sollicite le plus, peut-être, chez le lecteur, d'où le titre d'un de ses romans, qui est une Weltanschauung, une vision du monde, celle de Garp.
    "Garp regarda Helen ; il ne pouvait plus bouger que les yeux. Helen, il le voyait, tentait de lui rendre son sourire. Avec ses yeux, Garp essaya de la rassurer : Ne t'inquiète pas - quelle importance s'il n'y a pas de vie après la mort ? Il y a une vie après Garp, crois-moi. Même s'il n'y a que la mort après la mort, il faut avoir la reconnaissance des petits bienfaits - par exemple, parfois, une naissance après l'amour. Et, avec beaucoup de chance, parfois, l'amour après une naissance !" (Le Monde selon Garp)
    Comment ne pas saisir dans ces quelques lignes le sens, voire la philosophie de l'homme et de l'écrivain ?
    John I. est un auteur cru. Mais il n'est jamais vulgaire, car le ton des histoires est toujours burlesque. Alors, oui, cet humour particulier lui permet une grande liberté dans le dire et le dit. Le contraire serait impensable venant d'un être aussi sensible aux mécanismes de notre existence. La mort
    ("Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n'arrivent plus, son parfum qui s'efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l'un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu'on l'a perdue, pour toujours... Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante." (Une Prière pour Owen)
    le sexe (celui de Jack Burns est un des personnages les plus étonnants du dernier roman en date), l'amour, la trahison, et la force des rêves sont des constantes de son œuvre. Pour autant, Irving n'a rien d'un intellectuel. Son style et ses pensées sont simples ; il ne démontre rien mais il montre ; sa force est là. Il faut s'être essayé durement à l'écriture pour mesurer son intelligence, qui s'exerce principalement dans l'architecture romanesque.
    Oui, Irving n'est pas un styliste, au sens strict du terme. J'ai toujours fait la distinction entre les raconteurs d'histoires et les stylistes, les romanciers pur jus et les écrivains. Cela peut sembler arbitraire, mais je ne crois pas que cela le soit complètement. Je suis sûre que tout lecteur attentif peut comprendre d'instinct cette dichotomie que je pratique sans états d'âme. Louis-Ferdinand Céline, Proust, Joyce, Thomas Bernhard et plusieurs centaines d'autres racontent des histoires, bien sûr, mais ils sacrifient tout au style, qui est le gouvernail de leurs livres. D'autres n'ont que le mouvement de l'histoire en tête, dont Irving et, je le crois, Dickens (malgré la petite musique qu'il fait entendre, le style vient en second chez lui). D'autres encore, bénis des dieux, sont comme Peter Pan des Entre-Deux : ils ont l'histoire et le style. Thomas Hardy et George Eliot sont de cette catégorie, si je ne m'abuse. Ce ne sont que des exemples singuliers.
    Mais écrire est une question de foi. En soi, peut-être, un minimum certainement, mais davantage en une histoire, en des personnages. Irving, par l'intermédiaire d'Owen, fait cette déclaration, qui abolit presque ma distinction précédente :
    "NE CONSIDÈRE PAS HARDY COMME INTELLIGENT ; NE CONFONDS JAMAIS LA FOI AVEC QUOI QUE CE SOIT D'INTELLECTUEL, SI PEU QUE CE SOIT."
    (Une Prière pour Owen)
    Je ne prétends donc pas que les raconteurs d'histoires ne possèdent pas de style et que leur écriture soit blanche ou impersonnelle, mais ce n'est visiblement pas la part la plus éblouissante de leur travail. Le souci du style pour Irving, comme chez Stephen King avec qui il a une parenté évidente, est secondaire. Il ne sert pas l'histoire, qui est le moteur de son écriture, mais l'inverse se produit. Ce qui n'empêche pas de belles envolées et une précision du langage.
    Une Prière pour Owen dit ce souci principal :
    "C'est Owen Meany qui m'apprit que tout bon livre évolue continuellement, du général au particulier, du détail à l'ensemble, et ainsi de suite. Une bonne lecture et une bonne interprétation de lecture doivent évoluer de façon identique. Prenant pour exemple Tess d'Urberville, il m'apprit à rédiger un exposé en reliant les incidents qui déterminent le destin de l'héroïne à l'étonnante phrase qui conclut le chapitre XXXVI : "De nouvelles végétations bourgeonnent insensiblement pour remplir les vides : des accidents imprévus contrarient les intentions, et tous les vieux projets sont oubliés. "
    Ce fut une révélation pour moi : en réussissant mon premier compte rendu de lecture, j'avais enfin appris à lire. Plus pragmatiquement, Owen améliora ma lecture par des moyens techniques ; il avait découvert que mes yeux ne pouvaient se poser sur une seule ligne à la fois, ce qui m'obligeait à suivre avec mon doigt ; il imagina de me faire lire à travers une feuille percée d'un trou, comme une petite fenêtre ne découvrant que deux ou trois lignes."
    Si l'on ignore qu'Irving fut dyslexique, on n'appréciera pas à sa juste valeur ce passage. On remarquera au moins cette ligne de conduite, presque morale, sur laquelle il s'appuie et qui pourrait être adoptée par tous les apprentis écrivains.
    Un bon romancier ne peut l'être que s'il est d'abord un bon lecteur :
    "- LIRE, C'EST UN DON.
    - C'est toi qui m'as appris.
    - PEU IMPORTE. C'EST UN DON, ET SI TU AIMES QUELQUE CHOSE, IL FAUT LE PRÉSERVER - SI TU AS LA CHANCE DE TROUVER LE MODE DE VIE QUE TU AIMES, TU DOIS TROUVER LE COURAGE DE LE VIVRE."
    Owen, si vous ne le savez pas, a pour caractéristique une voix singulière, rendue par les capitales d'imprimerie... Quand je disais qu'Irving était un romancier sensuel, je ne livrais qu'une vérité très évidente. Par lui, nous voyons le monde à travers les yeux de Garp et nous entendons des bruits de l'enfance, ceux des monstres qui se tapissent dans les replis de la demi-veille :

    « - Papa, répéta-t-elle, j’ai fait un rêve, j’ai entendu un bruit.

    - Un bruit comment, Ruthie ?

    Son père n’avait pas bougé, mais il était réveillé.

    - Il est entré dans la maison.

    - Qui ça ? Le bruit ?

    - Il est dans la maison, mais il essaie de ne pas faire de bruit.

    - Alors on va aller le chercher. Un bruit qui essaie de ne pas faire

    de bruit, il faut que je voie ça, moi. »

    (Une Veuve de papier)

    Ce roman-ci était déjà un roman archéologique, comme tous les livres d'Irving. Et je crois qu'il est, avec L'oeuvre de Dieu, la part du diable, celui qui permet de mieux comprendre Je te retrouverai. Tous ses romans parlent du souvenir et de la mémoire, que ce soit flagrant ou discret, mais ce roman-ci est ouvertement un livre qui raconte le vol d'une enfance et la manipulation de la mémoire par une mère à l'encontre de son fils.

    Qu'est-ce qu'un romancier sinon un dieu qui possède la mémoire de son univers et de ses personnages ? Qu'est-ce qu'un romancier sinon quelqu'un qui est attentif à la perte de l'invisible et qui le traque inlassablement ?

    "Il sentit quelque chose lui échapper. S'il avait essayé de décrire le phénomène au Fantôme gris, elle lui aurait sans doute dit qu'il avait perdu son âme. Quelque chose d'essentiel venait de disparaître, dont la fuite passait presque inaperçue, comme celle de l'enfance." (Je te retrouverai)

    [Toutes les traductions citées sont celles publiées par les éditions du Seuil.]

    *******************

    John Irving parle de son dernier roman, et du tatouage qui l'a inspiré :

    Quelques mots sur son artisanat (il explique qu'il se perçoit comme un artisan et non comme un artiste ; ce qui importe à ses yeux est la démonstration d'une vérité psychologique et émotionnelle, par le fait d'une histoire palpitante, non pas un travail intellectuel) :

    Ici, il parle de son père véritable, qui est mort, avant qu'il ne le retrouve. C'est un de ses demi-frères qui s'est présenté à lui. Cela a modifié le processus du roman qu'il était en train d'écrire. Il est passé du Je à la troisième personne, car il était trop proche de son héros, Jack Burns.
    Une présentation très intéressante d'Until I find you. Une mère ment à son enfant. Un gosse qui invente des fragments de son passé qui lui manquent. Sa relation à Dickens, en tant que romancier.
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