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lundi 12 février 2007

Ce billet est dédié à celle qui se reconnaîtra et que j'ai envie d'appeler Anna, comme l'une des héroïnes d'Auster.
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Mille pardons si je ne suis pas très présente sur ce JIACO. Ce n'est pas un manque d'envie. Je suis également très en retard dans mon courrier. Il me faudra du temps pour répondre. Je ne suis pas aux abonnés absents, chers Az et JS, chère Véronique. Soyez patients mes autres correspondants et / ou amis. Je n'ai que très peu de temps en ce moment. Je me consacre à Barrie et à mon travail d'écriture. Je ne possède pas la légèreté de répondre avec inconséquence.


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"It's important to me, Mr Blank. My whole life depends on it. Without that dream, I'm nothing, literally nothing." (Travels in the Scriptorium, p.53 de l'édition anglaise)
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"New York was an inexhaustible space, a labyrinth of endless steps and that it is a neverland of fragments, a place of wordless things and thingless words." (City of Glass)


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Je suis une lectrice. Je suis méticuleuse jusqu'à l'obsession du mot que je lis et je ne vis que dans l'ourlet de l'imaginaire, pour autant je ne suis pas rembourrée d'illusions, comme ces poupées de son détricotées par le temps, lorsque l'enfance est passée. Revenir dans le réel est pour moi une impossibilité, consommée dès le premier jour. Autant aller sur la lune sans combinaison spatiale.
Paul Auster est un auteur que j'ai "rencontré" à la fin des années 1990, alors que je fréquentais encore les bibliothèques, quand je ne m'étais pas encore mise à en construire quelques-unes autour de moi, dans l'idée que je me réfugiais dans ces châteaux de sable que je n'avais jamais eu le droit de fabriquer autrefois.

Aujourd'hui, je m'effeuille, page à page, dans le scriptorium, pourtant je ne fréquente pas les abbayes, même si je suis un peu scribe, à la manière de Bartleby.
Auster est à la fois un écrivain qui aime s'adonner à des jeux intellectuels, de ceux qui pourraient ravir les oulipiens ou certains détenteurs du nouveau roman (c'est l'une de ses veines romanesques qui s'exprime dans des romans tels La trilogie new-yorkaise, Moon Palace, Leviathan, La nuit de l'oracle... ) mais aussi un auteur qui sait faire preuve d'humanisme et de chaleur humaine (Brooklyn follies, par exemple où cette tentation est exacerbée). L'oeuvre qui est au carrefour de ces deux tendances est Le livre des illusions. Il existe peut-être une troisième voie ouverte par des oeuvres telles que Le voyage d'Anna Blume ou Monsieur Vertigo... Ce qui ne change jamais est le sentiment que Paul Auster s'applique toujours, sans répit, à une oeuvre infinie de voilement-dévoilement. Il est un hybride de Heidegger et de Nietzsche dans mon esprit. Je le sais, tout comme moi, engagé dans certains chemins philosophiques. D'ailleurs, dans le scriptorium, dès les premières pages, lorsque Monsieur Blank découvre que chaque objet porte une étiquette, il nous pousse dans la voie du nominalisme. Où l'on retrouve Berkeley - et Hume, dans une moindre mesure. Je me demande même si le cheval Whitey n'a pas rapport à cette théorie...
La première vérité de l'oeuvre d'Auster est ici et nulle part ailleurs.
Le nom ne fait que cacher le vide ou le manque d'existence. Le nom appelle le réel qui demeure sourd et muet. Ceci s'applique aussi bien aux choses (objets) qu'aux êtres (objets d'une autre catégorie, mais aussi objets en tant qu'il sont pensés par un sujet, ici un créateur). C'est pourquoi, Auster ne pose jamais qu'une seule question dans tous ses livres, celle de l'identité. Et cette question n'a aucune réponse, puisque le langage et la pensée se dérobent face à l'impossibilité de la définition. On pourrait dire que la préoccupation majeure d'Auster est de nommer. A défaut, il situe dans l'espace, ce qui est une autre manière de circonscrire, d'où son obsession des pièces fermées. Ici, nous sommes dans un scriptorium bien particulier, celui de la mémoire du démiurge... Alors que la porte soit ou non fermée de l'extérieur n'a pas d'importance, car la porte n'existe pas.

Je n'aime pas parler de lui, parce que cela me semble toujours un peu vain. Je ressens un malaise à l'idée de l'expliquer ou de l'expliciter. A quoi bon ressasser sans cesse les mêmes lieux communs brassés ici et là, journaleux et bloggueurs du dimanche confondus et compassés dans cette manie de s'extasier face à une fausse évidence, sur l'univers labyrinthique et mis en abyme (merci de ne pas écrire "abîme" dans ce cas précis, car cela heurte ma sensibilité) de Paul Auster ? Sauf que souvent ces personnes confondent mises en abyme et métalepses... C'est touchant. Peu me chaut. De toute façon, beaucoup passent à côté du sens ultime de son oeuvre en se perdant dans la forme et en supposant des intentions. Pourquoi ne pas prendre cette donnée comme un préalable et non comme une conséquence ou une donnée essentielle de son travail romanesque ?
Je crois que c'est presque un manque de tact ou de pudeur à son endroit (je partage donc ce travers avec ceux que je fustige) que de vouloir l'analyser, tant son oeuvre appelle le recueillement et le voyage intérieur.

En effet, malgré la facilité avec laquelle se prête son oeuvre à l'analyse, je crois que le meilleur moyen d'aller à la vérité de ses romans est de succomber aux intuitions qu'ils créent en nous. Il suffit de nous regarder dans un de ses livres pour faire surgir en nous une polysémie généreuse, qui nous en dira plus sur nous-mêmes que sur l'oeuvre, qui est un caméléon.

Ce livre-ci, plus qu'aucun autre peut-être, malgré son aspect serré, serait propice à plusieurs dizaines de pages de glose enfiévrée. Je laisse cela aux patients et aux laborieux. Cela ne m'amuse plus autant qu'avant. Je ne joue plus. Je suis grande. Si, si.

Il y a aussi en moi le désir de garder jalousement certaines idées ou clefs que les critiques et les lecteurs que j'ai lus ne semblent pas avoir trouvées... Je ne devrais pas dire cela car je risque de recevoir vingt courriers. Tant pis, je ne répondrai pas et puis je ne détiens aucune vérité. J'aime me laisser prendre aux pièges que je dénonce.



Indice :

J'ai lu ce livre à sa sortie en langue anglaise, il y a un petit moment déjà, et je l'ai relu en français très récemment. J'ai coutume d'acheter différentes éditions des livres de Paul Auster,




au moins l'édition en langue originale et la traduction française. J'en ai acquis trois





pour l'occasion (ils sont présents sur cette photo). C'est un rite, le mien. Je n'aime pas lire les gens réellement importants pour moi dans une traduction, bien que je déteste le snobisme qui consiste à répudier toute traduction sous prétexte que l'on a moyen de lire en deux ou trois langues. Paradoxes possibles d'une débutante en traduction.

Depuis le moment où j'ai lu la Trilogie new-yorkaise, je n'ai eu de cesse de tout lire de lui. Pour la première fois de ma vie, peut-être, je lisais quelqu'un qui me semblait rassembler tout ce que je cherchais moi-même à écrire, mais une certaine fantaisie en moins. Le talent en plus.
Paul Auster est un homme qui fait preuve d'une clarté froide. Il écrit comme on disséquerait ou opérerait un cadavre, pour atteindre ce petit ressort invisible qui donne mécaniquement la vie. Oui, car il n'y a point d'autre âme que celui d'un mouvement, celui de la lecture et de l'écriture conjointes. Et quant à la transcendance, je crains qu'elle ne se dissolve dans les méandres du cerveau reptilien, dans une immanence grisâtre, celle de l'encre qui se dissout.
Pourtant, malgré la simplicité de son style (un collégien pourrait lire ses oeuvres en langue originale), il me semble qu'il réussit depuis longtemps le prodige de n'être pas toujours compris, ou du moins pas comme il le mériterait, mais cela - je le redis - n'a aucune espèce d'importance. Je viens d'énoncer le second prodige : que vous aperceviez ou non toutes les couches superposées, vous apprécierez ce qu'il vous raconte, car à chaque niveau vous y trouverez à penser. Parfois, Auster vous tient la main et vous laisse croire que vous détenez toutes les références, puisqu'il vous les livre sur un plateau. Ne vous y fiez pas trop. Il y a toujours plus à voir qu'il ne le prétend... Il y aussi, pour les mêmes raisons, moins à comprendre et à voir que vous ne le pensez.

Ce dernier roman est, à mes yeux, bien inutile et me paraît un bouche-trou entre deux oeuvres plus conséquentes. Dire que je suis déçue n'aurait pas de sens, puisque Monsieur Auster est un des écrivains, sinon l'écrivain vivant, que j'aime et admire. Bien sûr que j'ai jubilé à tel ou tel endroit mais, dans l'ensemble, je suis un peu attristée par la facilité de ce truc dont il a trop usé. Surprenez-moi, Monsieur Auster ! Encore une fois, s'il vous plaît ! Ne me laissez pas sur le bord de la page à faire du stop.
Son dernier roman est minuscule, à peine 150 pages en version française. Il m'embarrasse. J'aimerais n'en dire que du bien, parce que j'aime son auteur. Mais je serais malhonnête.

Un homme, bien nommé Blank, est prisonnier quelque part. Des gens lui rendent visite. Il lit le manuscrit d'un autre homme. Ou plus exactement nous lisons ce que nous croyons être sa lecture. Sauf que l'ensemble est toujours plus vaste. Toujours cette histoire de contenant et de contenu. Auster, c'est toujours, à un moment ou à un autre, une histoire mathématique de bijection.


Et si tout ceci n'était qu'un encéphalogramme du travail de créateur ? Hé bien, ma foi, je conseillerais un bon neurologue à l'auteur.


On peut y voir une histoire à la Beckett (sauf que je préfère ce dernier et que le roman d'Auster n'est en rien un succédané du théâtre de l'absurde, Auster est bien trop logique), une fable métaphysique, une métaphore de la situation tragique des Etats-Unis (une critique de son histoire aussi et de son comportement face aux indiens). Le plus simple, bien entendu est de comprendre que M. Blank ou M. Vide ou M. Page Blanche est un écrivain, une figure sans visage, qui s'habille parfois de blanc, un reflet anonyme de Paul Auster. Tous les autres personnes étant ses créatures. Il suffit de reprendre Le cruel Voyage d'Anna Blume,

La trilogie New-Yorkaise

et ses autres romans pour s'en convaincre, comme ce mini-bloc-note non exhaustif vous le laisse entendre.

Travels in the Scriptorium : ce titre apparaît déjà dans Le livre des illusions ;
Benjamin Sachs : Leviathan ;
Marco Fogg : Moon Palace ;
John Trause (anagramme d'Auster pour les myopes) : La nuit de l'oracle ;
Daniel Quinn : Cité de verre ;
Walt Rawley et Molly Fitzsimmons : Monsieur Vertigo ;
Neverland et Montag : La chambre dérobée ;
James P. Flood : La chambre dérobée ;
David Zimmer : Le livre des illusions ;
Peter Stillman senior et junior : Cité de verre ;
Anna et Samuel Farr : Le voyage d'Anna Blume ;

Joubert :
Je ne parle même pas des jeux de mots et clins d'oeil dont est coutumier Auster ! On peut s'essayer, sans enthousiasme, un peu absurdément, à lancer des idées en l'air.
Sigmund Graf : personnage réel.
Closterham est-il une référence au Mystère d'Edwin Drood ?
Viaticum bluff : boutade. Viaticum désigne en latin les provisions pour un voyage. C'est aussi, bien entendu, le viatique, un terme de religieux. Le Saint Viatique, l'Extrême-Onction... Associé au mot bluff, on comprendra ce qu'on voudra... Surtout si c'est le nom du "cimetière des anonymes"...
Hopalong Cassidy :


Jacques Dupin : E. A. Poe et/ou le poère français ?
Docteur Carlos... Woburn : référence à Anna Blume qui se rend dans cette résidence.

Blank s'accommode bien de Neverland. Le Vide et le Pays du Jamais ou du Non-lieu. Une u-topie à la More, le monde tel qu'il est quand on soulève le Voile de Maya ? Ou encore "le pays des Merveils" ("veil "désignant en anglais le voile) , un "Faux-Lieu"... On peut très bien imaginer qu'il ait pensé à Lewis Carroll et à James Matthew Barrie. Tout est possible.

La seule différence, ici, c'est peut-être que d'ordinaire Auster oeuvre dans la synchronie tandis que cette fois-ci il est résolument diachronique. Ceci ne suffit pas pour enlever le récit monochrome d'une faillite, celle d'un cercle davantage vicieux que vertueux.

Mais tout ceci pas n'est-ce pas trop simple ? Non, c'est encore compliquer les choses que de les dépiauter ainsi.

Le héros de cette histoire n'est pas Blank mais Fanshawe. Si le centre de gravité est ainsi déplacé à l'extrême fin, ce n'est pas sans raison. Le lien qui unit Auster et Hawthorne est connu de tous ceux qui s'intéressent un tant soit peu à l'écrivain. Encore un truisme.

Fanshawe est le nom du premier roman de Nathaniel Hawthorne, une oeuvre marquée du sceau de l'humiliation pour le grand auteur. En effet, il ne trouva pas d'éditeur et publia ce roman à compte d'auteur, puis éprouva un tel dégoût pour cette oeuvre qu'il essaya de détruire tous les exemplaires existants de ce livre. Il demanda à ses amis de ne jamais lui parler de ce livre. Personne n'en sut la paternité, pas même sa femme, qui ne la découvrit qu'après la mort de son époux.
Fanshawe est un nom connu pour le lecteur d'Auster. Dans La chambre dérobée, on nous explique (le narrateur) que les deux premiers volumes de la trilogie, Cité de verre et Revenants, ont été écrits afin d'exorciser la relation du narrateur avec un homme répondant au nom de Fanshawe. "Without him I would hardly know who I am" nous explique le narrateur, qui ne cesse de vampiriser la vie de l'homme, disparu, tandis que ce dernier absorbe de l'intérieur son identité.
Fanshawe est plus un motif, un symbole dans l'oeuvre d'Auster qu'une référence directe à ce roman de Hawthorne. Grâce à ce nom il peut jouer un jeu de doubles et de dupes, dont la métafiction n'est pas le fin mot. Sophie est un nom de personnage dans le monde d'Auster, c'est aussi celui de sa fille et celui de l'épouse de Hawthorne. On pourrait continuer longtemps ainsi. C'est peut-être en songeant à tous ces masques qui ne se lèvent que pour en laisser apercevoir d'autres que l'on comprendra peut-être le sens du patronyme de ce nouveau roman. L'identité est un manque à combler par tous les moyens, l'écriture en est un. Mais à quoi ça sert ? A faire tourner les imprimeries.

Je ne suis pas de celles qui donnent des bons points ou des notes aux livres. Je trouve la façon un peu vulgaire, sauf exception. Je me contente de ne parler que de ce que j'aime sans souci de hiérarchiser à outrance. Travels in the Scriptorium est peut-être un bon livre et peut-être même mieux que ça, mais je ne le crois pas et cela me peine de l'avouer. Je peux comprendre que l'on soit déçu par ce faux prodige, car l'on sait très bien, dès les dix premières pages, comment tout cela se finira. Auster a tant éculé le procédé, son procédé... Espérons que la boucle est définitivement bouclée.

On peut se sentir roulés dans la farine pour pas grand-chose. Fanshawe est l'auteur du livre que vous lisez. Rien d'étonnant à cela. Je ne gâche aucun suspense à révéler ce qui est si évident. Peut-être que le sens le plus profond du livre ne provient que de celui que le lecteur perfuse par sa lecture à cet objet inanimé. Peut-être qu'Auster a trop de talent et que l'on attend mieux de lui. Quoi qu'il en soit, j'aime ce livre, mais sans complaisance excessive. Auster n'a plus rien à me prouver. Je regrette simplement que ses derniers livres ne m'aient pas enthousiasmée autant qu'autrefois. Ce roman n'intéressera que les austériens pur jus. Je conçois mal comment on pourrait lire ce livre sans moyen de se rapporter à son oeuvre antérieure. Ce livre est davantage un bonus, un addenda qu'un roman qui puisse apporter quelque chose de plus à une oeuvre déjà riche.


L'atmosphère que certains qualifieront de beckettienne, avec assez de raison d'ailleurs parce qu'Auster est un lecteur de son oeuvre (Cf. The Grove Centenary Editions), tourne vite en rond. Nous sommes un poisson rouge maladif, qui perd ses couleurs à force de se frotter à ce monde en noir et blanc, dans un trop petit bocal. On s'ennuie et on le regrette. Pourtant, Auster est un écrivain brillant, intelligent, subtil, élégant et cultivé.
Lisez ses précédents livres.

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Mes autres billets en rapport avec Paul Auster et toute occurrence en lien : ici.

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Catégorie :
La genèse de 84 Charing Cross Road.
Correction en date du 24 août 2008 : en reprenant mes pages du début, je suis affligée par la vacuité des débuts de ce JIACO. A l'époque, j'étais encore anonyme sur ces pages et, étrangement, je parlais peu, je n'osais pas...
Ce livre est finalement ce qui m'aura servi de modèle pour mon éducation littéraire.
La suite de 84, traduite en français, chez Payot. J'ai beaucoup aimé mais force est de reconnaître que l'on se sent un peu déçu, parce que Helene Hanff découvre enfin Londres et ses lieux aimés à distance. Il ne faut peut-être pas rendre réel ce qui est imaginaire.
Correction en date du 24 août 2008 : Non, c'est faux. Parfois, le réel est encore plus beau que l'imaginaire. J'en ai fait maintes fois l'expérience depuis l'écriture de cette note.
Célèbre grâce à un livre (et un film) cultes, 84 Charing Cross Road, Helene Hanff, amoureuse des livres et de Londres, est morte dans la pauvreté. A la fameuse adresse, où je me suis rendue en pélérinage, cet été, il y a une pizzeria. Je ne devrais pas le dire, peut-être, parce que cela causera sûrement de la peine à ceux qui, comme moi, ont vécu intensément cette correspondance entre une new-yorkaise fauchée et un libraire londonien, qui lui envoie de "bonnes éditions" de classiques pour quelques dollars. Amitié amoureuse, troublante et triste, silencieuse comme la solitude, de deux êtres séparés par un océan immense. Choc de l'inachevé. Qui peut rester insensible à la prose sans façons de Miss Hanff ? Mais son livre qui m'a le plus remuée, c'est bizarrement un autre livre, non traduit chez nous, Q's Legacy. Q. pour Sir Arthur Quiller-Couch, célèbre professeur, dont L'art d'écrire (non traduit non plus) et d'autres livres a permis à Miss Hanff de découvrir la littérature anglaise, la littérature majuscule, celle qui lui a permis de tenir debout, ainsi que j'aime à le répéter. Je n'ai pas vu le film qui a été tiré de 84 Charing Cross Road. Je n'ai pas osé. Cf. http://www.84charingcrossroad.co.uk/ et surtout http://www.bartleby.com/people/QuillerC.html où l'on peut lire On the Art of Reading et On the Art of Writing et, par conséquent, prendre les mêmes leçons que Helene Hanff.
mercredi 12 octobre 2005
Un de mes écrivains préférés, pour qui je me relève la nuit. J'aime tout de lui. L'affection que l'on porte aux morts ne connaît guère de bouleversements. Avec eux, je me sens en sécurité : peu de risques d'être déçu. Un film vient de sortir aux States : Capote de Bennett Miller. Il y est question de l'enquête qu'a menée l'écrivain pour écrire De sang froid. Je suis un peu curieuse. http://www.sonyclassics.com/capote/ Je n'aime pas trop que l'on s'attaque à mes mythes. A voir : Murder by Death aka Un cadavre au dessert.
Ne vous fiez pas aux apparences. Derrière ce nom se cache l'un des plus grands romanciers américains contemporains, Paul Auster. Il s'agit de son premier roman. Un roman noir, dans la plus pure tradition classique. Tous les ingrédients du genre y sont réunis : le privé solitaire, incapable de concilier les exigences de son métier et sa famille, la femme vénéneuse, la victime, le ou les coupables et l'enquête. Auster / Benjamin fait usage de ces codes classiques avec brio. Le roman est construit sans surprise ou excès, il se détend comme la balle qui sort d'un barillet pour se terminer comme il se doit, sur l'image d'un monde qui revient au calme, après une nuit de "bruit et de fureur". Un roman agréable, fort bien agencé (trop ?), qui porte à la perfection les leçons du roman noir ou du polar, mais qui n'a pas la puissance austérienne de ses successeurs, bien que l'on puisse, ici et là, retrouver l'autre Paul, dans son art de la citation : "(...) j'en étais à ma deuxième tasse de café et je lisais le livre de Donne, Dévotions, que Judy avait sorti la veille de la bibliothèque. Je ne l'avais pas ouvert depuis plus de dix ans et sa puissance m'ébranla. Un passage en particulier me frappa. "Nous avons un linceul dans le ventre de notre mère qui grandit avec nous depuis la conception, et nous venons au monde dans ce linceul, car nous venons chercher une tombe." "(p. 236) Ou encore, dans certaines phrases, qui sont comme sa signature : "Je voulais des faits, rien que la réalité froide et dure, et je comprenais à présent le plus important - que la réalité n'existe pas sans l'imagination pour la percevoir." (p. 253) Auster est "obsédé" par la philosophie qui naît de Locke et se prolonge et se détruit en Berkeley. A lire : Siegfried Kracauer, son remarquable essai sur Le roman policier, Ed. Payot, Coll. Petite Bibliothèque Payot, Paris, 2001.
mercredi 5 octobre 2005
Ah, un nouvel opus de Paul Auster, c'est toujours pour moi l'occasion de retrouver un vieil ami ! J'ai lu in extenso son oeuvre et j'ai même commencé celle de son épouse, qui n'est pas dépourvue de talent (Tout ce que j'aimais de Siri Hustvedt a des accents austériens... Peut-être est-ce dû à la traductrice, Christine Le Boeuf, qui restitue dans la langue de Voltaire la prose du mari et de la femme ?), allant même jusqu'à m'intéresser de près à Sophie Calle (qui a inspiré le personnage de Maria dans Leviathan) ! Je ne peux pas concevoir aimer un auteur sans épouser sa galaxie, son univers. C'est comme ça ! Je suis un peu obsessionnelle et compulsive. Mais les meilleurs auteurs sont ceux qui vous ouvrent sur d'autres mondes que le leur. Auster fut mon guide pour m'aventurer dans l'oeuvre de gens comme Hawthorne ou Thoreau. Quel bonheur ! Paul Auster est un francophone - il a traduit Mallarmé entre autres - et c'est un écrivain foncièrement intelligent. Son style est à la fois chirurgical et généreux ; il y a quelque chose d'oxymorique chez lui. C'est une beauté glacée en quelque sorte. Il a de la classe, tout simplement. Une sorte de Bogart en littérature. ******************* Brooklyn follies est un livre plaisant, rassurant, bien écrit, mais il n'a pas le souffle de ses grands romans. Non pas qu'il soit moins profond, sinon en apparence (et il faut se méfier des apparences), mais il me semble qu'Auster ne dit rien de plus, bien qu'il essaie de le dire autrement ici. J'ai, en effet, ressenti comme une tentative d'ascèse dans ce livre-ci. Plus de mises en abyme ou de labyrinthe, plus de jeux, simplement l'histoire dans sa nudité. Est-ce un mal ? Je ne sais pas, mais je n'ai pas ressenti la même avidité à le lire. Déjà, lors du précédent, La nuit de l'oracle, malgré le brio dont il faisait preuve, j'avais ressenti une sorte de frustration, comme s'il n'avait tenu jusqu'au bout ses promesses. Moralité : les lecteurs sont des ingrats. Revenir en arrière. Peut-être. Le point commun entre les trois romans de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster est le nom, ou l’impossibilité de donner un nom. Dans La cité de verre, premier volume, un homme, Quin, qui, écrit des livres sous un pseudonyme, William Wilson[1] est appelé par un inconnu qui le prend pour Paul Auster (le nom de l’auteur de cette trilogie), détective privé. Par jeu ou curiosité Quin en vient en endosser cette identité et rencontre son client qui s’appelle Peter Stillman, qui n’est peut-être pas Peter Stilman… Revenants quant à lui instaure un jeu de filature entre des personnages qui portent des noms de couleur. Noir, Bleu, etc. ressemblent aux boules de couleur que l’on utilise pour symboliser des éléments dans les calculs élémentaires de probabilité. Le hasard est l'un des personnages principaux de l'oeuvre de ce génial new-yorkais. Mais qu'est-ce que le hasard ? Une coïncidence significative accidentellement ou bien une nécessité que l'on ignore ? C'est le sens de notre destin qui est en jeu ici. La chambre dérobée –le titre original est plus évocateur et précis : The Locked Room ; cette chambre fermée à clef est l’antichambre de notre conscience - est l’histoire d’un homme qui en arrive à vivre la vie d’un autre homme. L’œuvre de Paul Auster tout entière peut se résumer avec cette sentence : l’identité est un leurre. Il rejoint la tradition d’Otto Rank, d’Hoffman[2], de Poe[3], d’Hawthorne[4] et des autres. Conclusion provisoire mais définitive de l’œuvre poétique et prosaïque de Paul Auster. Comment parler de la perte de l’identité chez Paul Auster quand il n’y a pas et il n’y a jamais eu d’identité pour chacun de ses personnages ? [1] Auster se réfère ici, bien sûr, au personnage d’Edgar Allan Poe, qui, lui-même, est suivi par un double étrange… [2] Le reflet perdu [3] William Wilson [4] Les portraits prophétiques Mon roman préféré est Le livre des illusions, qui demeure à mes yeux son chef-d'oeuvre. Paul Auster décrit admirablement le monde intérieur d’un de ses personnages, ou plutôt d’un des personnages créés par un de ses personnages, un acteur et cinéaste de profession. Auster aime les jeux et les « je » de miroir. C’est un véritable auteur tragique[1], dans le sens où un épigone de Beckett peut l’être… Il s’agit du « Monde intérieur de Martin Frost », création d’Hector Mann, ancien artiste du muet devenu cinéaste, né de la plume de l’auteur new-yorkais dans son Livre des illusions[2]. « Frost » en anglais veut dire « gelé », « givré », mais peut qualifier, dans la même ligne d’esprit, un verre : il est alors « dépoli ». Il ne paraît pas envisageable de la part d’un auteur aussi raffiné[3] que le nom de ce personnage ait été choisi au petit bonheur la chance. Il signifie quelque chose. Voici notre interprétation : un verre dépoli, laisse moins passer la lumière, il devient presque opaque, et le regard de celui qui le traverse est trouble. Or ne se passe-t-il pas une chose identique lorsque nous essayons de voir à travers nous-mêmes, ou lorsque les autres veulent regarder en nous ? Notre monde intérieur est dépoli. Le narrateur voit un moyen métrage filmé et écrit par Hector Mann, qui met en scène un personnage, Martin. La description du monde intérieur de Martin est introduite ainsi : « l’image devient floue. Silence. »[4] Le monde intérieur de Martin Frost est décrit comme une espèce de rêve inquiétant et étrange. Dans ce songe, qui débute à son réveil, mais peut-être dort-il plus dans sa veille que dans son sommeil, il y a une femme qui s’appelle Claire Martin. Elle éclaire Martin ; elle est une partie de lui. Elle est son miroir. Lui est écrivain ; elle, elle est étudiante en philosophie. Le professeur de la jeune femme s’appelle Steinhaus. « Stein » en allemand signifie « pierre » et « Haus » désigne la « maison », l’ «intérieur ». Comment comprendre ces données ? Si Claire est l’intérieur de Martin, le professeur de Claire, que l’on peut assimiler à un guide ou à un tuteur, qui la conduit de sa minorité à sa majorité, est l’intérieur de Claire, donc l’intérieur le plus profond ou intime de Martin, son fond. Métaphoriquement, on peut supposer que la philosophie, ou l’interrogation philosophique, est le cœur de l’œuvre littéraire de Martin Frost. Claire étudie Berkeley, Hume et Kant, trois penseurs qui se sont souciés en particulier de la valeur de nos pensées, idées ou représentations quant au monde supposé réel. Tous les trois montrent que le monde n’est rien sans nous. Il y a un sujet, car sans ce sujet il n’y aurait plus de monde. L’homme justifie le monde, et non l’inverse, là est peut-être le sentiment du tragique. « Claire me demandait un acte de foi. »[5] C’est justement de cette foi-ci dont il est question chez Unamuno. Le monde a besoin de nous, et c’est dans ce besoin que nous nous fabriquons une raison d’être ; nous créons un monde où notre présence est nécessaire. Le monde est l’écran de projection de nos désirs. Le monde est ma tautologie. Dans le monde objectivé ou le monde connu (voir plus bas), nous sommes inutiles ; il est, que nous soyons ou pas ; la conscience populaire le sait pertinemment : ma mort, et celle des autres, n’empêchera pas le monde de tourner. Nous, nous tenons par cette foi en notre monde intérieur. Vivre, c’est faire vivre une certaine conception du monde[6], c’est un travail dont la création littéraire est l’archétype, et la théâtralité l’expression la plus profonde. Si le sentiment du tragique existe, il naît en ce monde d’illusions[7] et de songes. Nous n’existons peut-être réellement que dans ces songes et l’illusion est peut-être notre réalité la plus réelle. Claire est une création de Martin, mais il n’en est pas conscience, d’abord. Elle lui répond ce qui suit, lorsque celui-ci découvre qu’elle n’est pas qui elle prétend être, à savoir la nièce du couple qui lui a prêté la maison, où il vit ces événements : «Qui es-tu ? interroge Martin. Qu’est-ce que tu fous ici ? Oh, Martin ! s’exclame Claire, soudain au bord des larmes. Peu importe qui je suis. Bien sûr que si. Ça importe énormément. Non, mon amour, ça ne fait rien. Comment peux-tu dire ça ? Ça ne fait rien parce que tu m’aimes. Parce que tu me veux. C’est ça qui importe. Tout le reste n’est rien. »[8] Le désir de Martin est la norme du réel. Claire existe parce qu’il la voit et la veut. Le « ça » est un neutre qui dit l’indistinction des désirs de Martin, son abîme. Le « ça » est également une désignation du réel ou de la situation confuse vécue par Martin. L’anonymat du pronom démonstratif, qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même, c’est-à-dire à « rien », à l’absence de fond du réel. « Ça » est une tautologie. Si Claire est le fond de Martin, elle-même n’a d’autre fond que Martin. Il n’y a donc pas de fond à notre monde intérieur, ni à nous-mêmes. « Rien » est un mot étrange et absurde, qui fait du bruit là où le silence dirait mieux que lui ce qu’il veut signifier. « Rien » dit une absence qu’il rend présente, en la substantifiant par ce mot même. Il dit donc le contraire de ce qu’il veut dire. Le « parce que » est la réponse des enfants ; il dit l’exigence de ma singularité qui n’a pas besoins de motifs, comme la Volonté schopenhauerienne qui veut mais n’a pas de fondements qui expliqueraient ou justifieraient son vouloir. Claire est pour lui le superlatif de toutes les femmes existantes, un idéal en quelque sorte ; Martin est atteint du syndrome de Pygmalion amoureux de sa création imaginaire : « Claire ne ressemblait à aucune femme, reprend Martin. Elle était plus forte que les autres, plus libre que les autres, plus intelligente que les autres. J’avais attendu toute ma vie de la rencontrer et pourtant, à présent que nous étions ensemble, j’avais peur. Que me cachait-elle ? Quel terrible secret refusait-elle de me confier ? Je me sentais partagé entre l’idée que j’aurais dû partir - faire mes bagages et partir avant qu’il ne soit trop tard - et celle qu’elle me mettait à l’épreuve. Si j’échoue, pensais-je, je la perdrai. »[9] Martin est amoureux d’une idée, en vérité. Claire est aussi l’image de la mort, par la perfection qu’elle incarne ; ce qui est parfait n’est pas humain et n’a plus de raison d’être ; avec l’obtention de l’objet, la quête s’achève. Seule la mort rend les choses parfaites. Claire lui cache la possibilité de sa propre mort qui, on le sait depuis Freud et son thème des coffrets, revêt l’apparence d’une femme belle. Les notions d’épreuve et d’échec sont significatives de l’atmosphère tragique. Que Martin réussisse l’épreuve (résoudre l’énigme) ou qu’il échoue, il échoue de toute façon, soit dans le réel (le livre est détruit), soit dans son monde intérieur (Claire meurt), à l’instar d’Œdipe qui sauve sa vie (physique) et perd son existence (il devient un parricide, épouse sa mère, propage le mal dans la ville de Thèbes ; il perd son identité première, comme fils de Polybe et de Mérope, et en revêt une autre, celle du roi de Thèbes, issu d’une autre filiation). L’apparition de Claire Martin est liée à la rédaction d’une histoire, d’une fiction, par Martin Frost, dans laquelle une femme est comme un double d’elle-même. La femme de papier est la « photographie » développée de Claire, elle-même négatif imaginaire de Martin. Plus l’écriture de l’histoire avance, plus Claire est malade. Martin fait le lien entre l’état de son histoire et celui de la jeune femme et, au fur et à mesure qu’il brûle les feuillets sur lesquels elle est racontée, Claire recouvre la vie. La Claire de papier est parfaite, dans le sens où elle est conforme à l’image idéale qu’en a son créateur, elle est achevée. Moralité : l’idée incarnée, ou la réalité de l’idée (le livre), tue l’idée (Claire). Peut-être est-ce là un indice pour comprendre la naissance du sentiment du tragique, qui naît de l’union de notre puissance et de notre impuissance, dont le créateur est l’archétype. Mais nul besoin d’être un artiste, au sens restreint du mot, pour le comprendre. Tout homme a un monde intérieur duquel naît une certaine vision du monde, qu’il projette dans la réalité. Cette vision du monde, il la fabrique aussi à partir de ce que le monde ou la réalité lui a donné à vivre. Elle est un point d’intersection entre lui et l’extérieur. Notre monde intérieur est fait de nos souvenirs, de nos rêves, de nos désirs, de nos blessures, de nos attentes, de nos peurs ; il porte l’empreinte de notre vécu et de notre manière unique d’aimer ou de haïr les êtres et les choses ; il est aussi vaste que notre force et notre envie de vivre. Il est le fruit de toutes nos facultés : sens, intelligence, imagination. On trouve en lui des idées, des pensées, et des images, dont on n’a pas nécessairement conscience, mais qui nous influencent et nous constituent comme entité et identité. Martin Frost doit résoudre une énigme, mais il ne le sait pas tout d’abord, il le sait lorsqu’il la résout. L’énigme est une des marques de naissance du tragique, c’est elle qui est à la base du malentendu présent dans toute tragédie. Nous sommes à la fois l’objet - c’est toujours, en vérité, l’homme qui est sujet à énigme, qui intrigue - et le sujet de cet énigme - car ce sont les hommes qui posent les énigmes, ou les relaient. L’énigme dit toujours l’échec ou la peur de la pensée et / ou du langage[10]. Elle suggère également plus qu’elle ne dit une chose cachée ou supposée telle, et marque les limites de notre compréhension. Elle se présente sous la forme d’un jeu, car si la réalité posait ses questions immédiatement, sans l’intermédiaire de l’énigme, elle serait trop crue, voire insupportable. L’énigme ou son jeu crée une mise en abîme. Elle incite donc toujours à l’interprétation, qui n’est pas imposée ou nécessaire, qui laisse un flou, qui n’est jamais vraie, mais seulement possible ou probable et, surtout, personnelle. L’énigme suggère une vérité qui a besoin de l’homme pour être révélée. En devinant, l’homme s’approprie cette vérité qui ne lui est plus assenée mais qu’il a l’illusion de forger. Martin détruit son histoire par le feu ; de même Hector Mann, qui est le créateur de Martin et de son « monde intérieur », a décidé de faire détruire ses films par le feu, après sa mort. Image d’une purification ou toute-puissance d’un Dieu qui détruit le monde qu’il a créé ? Culpabilité d’un homme, qui est responsable de la mort d’une femme, et qui refuse l’immortalité (relative) que pourrait lui offrir son œuvre ? Le refus de la survivance de son monde intérieur sur pellicule est la punition qu’il s’inflige. Une forme de peine de mort, peut-être. Ceci tendant à montrer qu’avec un homme qui disparaît meurt en même temps une certaine vision du monde, et que ce regard est ce qu’il y a de plus vivant et de plus essentiel en l’homme. « J’ai changé les règles. »[11] réplique Martin à Claire, lorsque celle-ci lui affirme qu’il n’a pas le droit de brûler son histoire (métaphore d’un refus du réel, du principe de réalité), afin qu’elle survive (image de son désir intact ou du principe de plaisir dans sa toute puissance) ; il a le droit : il est Dieu dans son monde intérieur. Le créateur, l’écrivain en particulier, est l’image du Destin. La caméra du cinéaste, Hector Mann, qui nous montre le monde intérieur de M. Frost, est un gros œil qui pénètre dans le cerveau de Martin. Cet œil est un exemple du « troisième œil » évoqué par Hölderlin et théorisé par le psychanalyste André Green. « L’image de l’homme a des yeux » écrivait Hölderlin[12] ; l’image de l’homme est sa création, le reflet qu’il imprime qu réel. Dans L’invention de la solitude, Auster évoque ce passage, à propos de la disparition de son père. Ce n’est pas un hasard de la part de cet écrivain qui raffole de jeux de miroir. Le monde intérieur, autre nom de l’inconscient, est la source du tragique. Nous ne sommes pas un, mais « uns » et les images de notre monde intérieur ont d’autres yeux ou d’autres visions. 

 ******************* 
[1] Si par “tragique”, on entend la perte irréversible de soi-même... [2] Publié chez Actes-Sud, trad. Christine Le Bœuf, Paris, mai 2002, pp. 295-320. [3] Auster est francophone ; il a traduit certains de nos plus grands poètes et a écrit une anthologie de la poésie française, cette note afin d’expliquer que le choix de “Claire Martin” comme nom d’un de ses personnages n’est pas fortuit. Claire est claire ; il l’écrit d’ailleurs p. 303 : “j’essaie d’être aussi claire que je peux”. Nous y reviendrons. [4] Ibidem, p. 294. [5] Ibidem, p. 313. [6] Cf. plus loin, notre analyse du Monde selon Garp de John Irving. Cette vie suppose la mémoire, ce qui fait peut-être défaut aux héros tragiques. [7] D’où le titre du roman de Paul Auster, qui est peut-être son chef-d’oeuvre : The Book of Illusions. Les illusions se réverbèrent les unes les autres ; une autre femme meurt lorsque son livre est achevé. L’œuvre intégrale de cet auteur pourrait se résumer, si l’on osait, en cette phrase : l’identité est un leurre et le hasard est notre destin. [8] Ibidem, p. 307, je souligne (ce qui est en italique est souligné par l’auteur) . [9] Ibidem, p. 308. [10] La peur des mots est peut-être une clef pour comprendre la philosophie occidentale et ses rapports au tragique. [11] Ibidem, p. 320. [12] Lettre à Casimir Ulrich Böhlendorff, trad. Denise Naville, Ed. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, 1967.
lundi 3 octobre 2005


La sortie d'un mauvais remake de la célèbre série Bewitched aka Ma sorcière bien-aimée est l'occasion de parler de deux petits bijoux : le livre qui a donné l'idée de la série, celui de Thorne Smith, mais également le film de René Clair, qui est une autre adaptation tout à fait délicieuse, avec Veronika Lake, la femme aux yeux de chat, dans le rôle de la sorcière.
Que cela ne vous empêche pas de vous délecter des aventures de Samantha, puisque la saison 1 vient de sortir en DVD chez nous !

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