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vendredi 19 janvier 2007
Je désirais simplement présenter, avant le week-end, en quelques lignes, cette petite pièce, en quatre scènes, que Barrie avait écrite pour l'amusement des enfants Davies, The Greedy Dwarf. Dix jours après sa représentation mourrait la reine Victoria et quelques mois plus tard George partirait chez Wilkinson (Cf. le milieu de cette page-ci ou reportez-vous à mon édition du Petit oiseau blanc). La fin d'une époque.
Le titre m'évoque le nain Quilp, un odieux personnage du Magasin d'antiquités de Dickens.
[caricature de Joseph Clayton Clarke]
Je ne sais si mon intuition est juste, car hélas il ne reste pas, à ma connaissance, d'exemplaires de ce texte, très mince et en grande partie révélé par le programme. Toutefois, grâce à l'immense et insurpassable travail du biographe de Barrie, Denis Mackail (qui assista à cette pièce alors qu'il avait neuf ans sans savoir qu'il écrirait bien des années plus tard la vie de Barrie ! Cette coïncidence n'était-elle pas belle ?)
et à celui d'Andrew Birkin nous pouvons reconstituer l'ambiance et le contenu de la pièce. Il s'agissait d'une pantomime, dans la plus pure tradition victorienne. Le Noël précédent, Barrie avait emmené George et Jack à un tel spectacle, Les enfants dans les bois.
L'année suivante, il décida de faire quelque chose de plus amusant : écrire sa propre pantomime ! Son but était de "faire se tordre de rire tous ceux qui ont quatre ans"comme il l'écrit à l'un de ses compagnons de cricket... Et si le terme "moral" apparaît dans le programme, c'est une petite pique destinée à la gouvernante des enfants Davies, Mary Hodgson. On trouvera écho de ceci, encore une fois, dans Le petit oiseau blanc. Cette gouvernante se disputait avec Barrie l'affection des enfants et était outrée par le comportement de l'auteur, qui aimait tant les histoires...
La pièce fut donnée dans sa salle d'étude.
Ah que j'aurais aimé assisté à cela ! Il y eut une seule et unique représentation. Les spectateurs furent tous invités ; c'étaient des enfants. Cette représentation eut lieu le 7 janvier 1901, l'après-midi. Ce ne sera pas la première pièce privée que donnera Barrie, coutumier du fait.
Les costumes étaient dans le style des illustrations de Kate Greenaway (j'ai parlé d'elle ici en un mot). Tous les acteurs, à l'exception de Gerald du Maurier, avaient plus de trente ans ; Barrie lui-même allait vers ses quarante-et-un ans.
En lisant le programme, on apprend que Miss (!) Sylvia du Maurier a été ramenée en hansom cab de l'année 1892 (!) afin de jouer le garçon à cheval sur les principes" ! Barrie, quant à lui, jouait le rôle du vilain garçon de l'école. Il portait une perruque. Il effrayait les enfants avec son déguisement en faisant peut-être un peu son Capitaine Crochet pour l'occasion... Son morceau d'anthologie était la scène où, afin de se battre, il enlevait les douze (vous avez bien lu !) manteaux qu'il portait sur lui. Gerald du Maurier (le fameux nain ! Il interpréta alors son premier rôle dans une pièce de Barrie.) de son côté, se servait de ses mains à la place de ses pieds, tandis qu'un autre acteur lui prêtait ses menottes. Madame Barrie jouait le rôle de la Brave Petite Fille, elle se tira de tous les dangers qui la menaçait, mais finit par se déguiser en fauteuil, recouverte d'une couverture... Porthos, le saint-bernard bien connu, joua aussi son rôle à la perfection, qui consistait à manger un biscuit et à boire du lait.
Grâce à Andrew Birkin et à ses trente ans (est-ce aussi un peu de mon destin de tisser ma vie avec celle de Barrie, de repriser son ombre ? Si tel est le cas, j'y consens de tout coeur, ce rôle me plairait assez) de passion pour Barrie et la famille Davies, grâce à son oeuvre, nous avons moyen de lire le programme de la pièce, d'en apprécier l'humour, d'être touchés par tant d'amour de la part d'un poète qui s'adresse à l'enfance, et émerveillés par ce pouvoir que, finalement, nous possédons tous d'enchanter la vie des autres. Oui, chacun d'entre nous, et sans limite, que nous soyons doués ou non.
Je me rappelle de ma soutenance de D.E.A. de philosophie, il y a quelques années, lorsque j'avais plus ou moins sidérés mes juges en faisant preuve d'autant de foi enfantine que de maturité tragique - je parlais de la mort de l'être aimé dans ce texte que je présentais - en affirmant que la magie n'était pas un vain mot mais une manière très simple de déplacer son regard dans le halo des choses et des êtres.
Ce n'est point naïveté de ma part que de le croire et de l'exprimer. Il suffit de tellement peu pour ouvrir la voie d'un bonheur quotidien, durable, et pour faire entrer le merveilleux, comme le soleil qui cogne à la fenêtre, dans notre coeur et dans celui des autres.
Ce matin, j'ai reçu une belle lettre rose-mauve, écrite en violet, d'une personne que j'aime tant, d'une amie qui n'a pas peur d'exprimer ces sentiments. C'est exactement ce dont je parle et ce que Barrie fait vivre encore aujourd'hui pour moi et quelques personnes à travers le vaste monde.
Le programme de la pièce présente un dessin assez proche d'une photo de Peter Davies, que j'ai jointe également dans cette présentation. L'auteur est nommé "Peter Perkin" ! La photo le montre plus jeune qu'il ne l'était en 1901.
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vendredi 5 janvier 2007
Les lecteurs et amis de Barrie et de Peter Pan auront, si tout se passe bien, une belle surprise en 2008, lorsque paraîtra le gros volume que je prépare, jour après jour. En travaillant sur ce projet qui me tient très à coeur, qui me fait négliger paradoxalement mon site sur Barrie et mes autres pages, j’ai découvert des choses merveilleuses que je compte partager avec ceux qui me suivront dans cette aventure. Mais ne comptez pas sur moi pour éventer le secret avant le jour J et l’heure H… Tout ce que je puis consentir à dire est qu’il s’agira d’inédits en langue française (des choses peu connues, y compris en langue anglaise), indispensables à ceux qui aiment Peter Pan. Je rassure les autres : ce volume contiendra également des textes sans parenté directe avec Peter Pan – même si chaque texte de Barrie contient virtuellement tous les autres… Mais le point commun entre toutes les pages du futur livre sera la présence de cet improbable et poignant merveilleux qui ceint les âmes éternelles, celles qui abritent encore l’être nommé Conte, tel que l’envisage quelqu’un comme Robert Walser (Cf. aussi ce lien) dans ses délicieuses miniatures poétiques.
Conte :
Je suis venu ici pour t’effrayer.
Les hommes ne croient pas en moi,
mais cela ne fait rien, si seulement mon approche
les replonge un peu dans le rêve.
(Cendrillon,
Trad. Anne Longuet Marx)
Je pense surtout à Cendrillon, puisqu’un descendant de Barrie – non pas par le sang, mais il appartient très certainement à son arbre généalogique imaginaire, si l’on considère que la véritable famille n’est pas de nature génétique mais livresque - me l’a envoyé par La Poste, avec d’autres trésors, dont je vous reparlerai un jour prochain. Vous rendez-vous compte de ma chance ? J’ignorais que La Poste se plût servir les nobles desseins de la magie et des cœurs purs. Ne digressons pas, mais donnez-moi encore une seconde pour remercier publiquement mon bienfaiteur, à qui je dédie ces lignes réservées.
Pour le moment, j’ai le désir de reproduire ci-après quelques lignes écrites par Daphne du Maurier, la fille de Gerald du Maurier, qui incarna si bien Hook [Cf. l'album de la pièce ici] qu’une part de lui-même est sans doute demeurée attachée au personnage, comme un fragment de votre vêtement est quelquefois arraché par un clou qui traîne, lorsque vous vous précipitez quelque part – et cela vous laisse un bel accroc à la manche (ou ailleurs), n’est-ce pas ? Ces quelques lignes m’émeuvent plus que je ne suis capable de l’admettre devant vous, pour des raisons que je ne sais que trop bien, qui me sont trop intimes pour être portées et fracassées ici, sur les rebords de ce faux journal intime à ciel ouvert. Il me semble qu’en quelques lignes Daphne du Maurier révèle l’essence absolue du personnage. J’aime beaucoup sa façon simple et hardie d’épingler le personnage.
Le Capitaine Crochet « (…) était une créature tragique plutôt horrible, qui n’éprouvait aucune paix intérieure. Son âme était au supplice. C’était une ombre noire, un rêve sinistre, un effrayant croquemitaine qui vivait dans les recoins grisâtres de l’esprit de chaque petit garçon. Tous les garçons abritent un Hook et Barrie le savait. Il était le fantôme qui, la nuit venue, se frayait de force un chemin dans leurs rêves opaques. Il était l’esprit de Stevenson et de Dumas ; il était le-Père-éternel-dépourvu-de-la-grâce- de-Dieu, un esprit solitaire qui incarnait à lui seul la terreur et l’inspiration. Parce qu’il avait de l’imagination et une étincelle de génie, Gerald lui donna vie. » (Un portrait de Gerald)
[Traduction C.-A. F.]
A tout prendre, je me demande si je ne préfère pas Hook à Peter Pan (celui de la pièce et du roman éponyme). Ne vous rappelle-t-il personne ?
A bientôt, frères et sœurs d’imaginaire, amis de la piraterie.
Que vogue encore longtemps le pavillon noir sur les rêves des enfants ! Qu’il revienne hanter les orphelins que nous devenons en vieillissant !
*****
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Barrie
Libellés :Crochet,du Maurier,Hook,James Matthew Barrie,Robert Walser
jeudi 26 mai 2011
Vendredi, après avoir visité Adelphi, nous quittâmes le Strand pour rejoindre le quartier de Hampstead...
[Vous pouvez agrandir toutes les images d'un simple "clic".]
Il ne faut pas confondre le cimetière de l'église St John à Hampstead et le cimetière de Hampstead, le second est municipal (a cemetery) et le premier attenant à une église (a churchyard qui est, ici, également a graveyard, ce qui n'est pas toujours le cas ; Barrie, lui, emploierait le mot scots "kirkyard"). Je remercie Christine de m'avoir expliqué la différence, sinon j'aurais probablement confondu les deux endroits et me serais rendue illico presto au Hampstead Cemetery et n'aurais pas trouvé les tombes sur lesquelles je désirais m'incliner, à savoir celles des Llewelyn Davies...
Arthur et Sylvia reposent ici, ainsi que Jack (John) et Peter (ses cendres y sont enterrées) – George, mort au combat, est enterré en Belgique (je me rendrai là-bas un jour), à Voormezeele (cf. la base de données d'Andrew Birkin afin de voir des photographies de sa tombe).
J'ai ressenti une vive émotion devant cette tombe. Je pense presque chaque jour à Sylvia Llewelyn Davies. Je ne suis pas certaine que beaucoup d'êtres en ce monde puissent comprendre mes dévotions. Et je ne le leur demande pas. Mais j'entretiens mes propres autels pour quelques morts auxquels je suis attachée... C'est une forme de foi et de respect.
Oui, de foi.
Il y a en moi une foi terrible, inflexible et brûlante qui tient autant de la croyance pure et magique de l'enfant que du désespoir d'une très vieille personne qui a tout perdu. Je ne sais pas quand ce sentiment est né en moi, mais tout a commencé avant mes huit ans, j'en suis certaine. Une foi sans Dieu, qui ne repose que sur les sables du désir, sans cesse menacée par les vents de la raison, mais qui jamais ne s'effondre tout à fait. Cette foi est une espèce de miracle, un don que j'ai découvert très tôt.
Aucun être en ce monde ne meurt tout à fait s'il demeure une personne qui en conserve le souvenir.
C'est la seule immortalité dont je sois sûre. Et encore est-elle bien fragile puisqu'elle est abritée par un coeur de glace, qui, jamais, ne se brise de chagrin – le temple de chaque homme.
Dans ma propre existence, j'ai rencontré une femme qui a beaucoup de points communs avec Sylvia, une amie très chère, mère elle aussi de cinq enfants. Je lui dois tant et, en premier lieu, d'avoir moins peur des autres. J'aime à croire que Barrie me l'a envoyée... Je n'étais pas aveugle au point de ne pas la reconnaître. Bien avant la naissance de notre enfant, c'est au sein de son foyer que j'ai senti l'odeur de la nursery, l'endroit où naissent les rêves d'enfants. Notre enfant est apparu le jour de sa fête... Si cela ne tient pas un peu du prodige...
Détails :
Michael est enterré à quelques pas d'eux :
Détail :
Sa tombe est en assez mauvais état et mériterait que l'on s'y attarde afin que son nom ne devienne pas tout à fait illisible dans les années à venir.
Je ne sais d'où me vient ce souci des tombes, sinon de ma foi, et de l'impérieux besoin de préserver la mémoire d'êtres disparus que je n'ai pas connus. J'y vois un symptôme jamesien – le thème de L'Autel des Morts, idée vive mise en images par Truffaut dans La chambre verte, un film vénéré.
{Christine m'a remis en mémoire ce livre de David Lodge que j'avais adoré,
lorsque je l'avais lu lors de sa parution et qui évoque la figure de Henry James et celle de George du Maurier...}
Paisible, notre enfant observe et sourit. Je n'imaginais pas qu'un enfant pût être aussi calme et serein. Je ne lui ai, selon toute vraisemblance, rien légué de mon caractère. Dieu merci !
Lorsque l'on pénètre dans ce joli petit cimetière, on tombe nez à nez avec la tombe de George du Maurier, le père de Sylvia. Il n'est pas seul sous terre, puisqu'il est accompagné par sa femme, Emma, et leur fils Gerald (l'immortel Captain Hook), père de Daphne du Maurier.
Vous pouvez contempler les photographies de Christine sur le même sujet, et d'autres en lien avec Barrie, ici. Je vous recommande également cette page-ci.
***
N.B. : L'une des (nombreuses) épouses de Rex Harrison, Kay Kendall, est également enterrée là-bas, parmi d'autres gloires...
TO BE CONTINUED...
mercredi 17 janvier 2007
Little Mary est une pièce très insolite (ou disons qu’elle est pleinement conforme à l’esprit de l’auteur et nous serons plus proches de la vérité) de J.M. Barrie, qui précède sur scène son immense succès, Peter Pan (le 27 décembre 1904 au Duke of York’s Theatre). Je crois bien que je vais garder pour moi son petit secret et le fin mot de l’humour qui la caractérise. Je ne veux pas gâcher la surprise. Contrairement à ce que l’on pourrait très facilement penser, elle contient des éléments essentiels à la compréhension de Peter Pan et des autres œuvres de Barrie. Jamie n’a jamais exactement redit la même chose, même si le thème majeur demeure présent. Chaque texte est une pièce maîtresse pour la résolution de l’énigme qu’il ne cesse encore d’être. Pour toujours, je le souhaite.
La pièce a été donnée, pour la première fois, au Wyndham’s Theatre, le 24 septembre 1903. Parmi la distribution, notons la présence de Gerald du Maurier dans le rôle de Lord Rolfe (il sera bientôt Crochet et Monsieur Darling, puisque par convention le même acteur interprète ces deux rôles… et ce n’est pas un hasard…) et de Nina Boucicault (futur Peter Pan, la première actrice à l’incarner au théâtre ; je lui préfère Pauline Chase, [Toutes les photographies ici présentes sont offertes par Andrew Birkin, l'ange gardien de Barrie. Je le considère comme tel et je crois qu'il sait mon admiration pour lui.]
bien que je ne puisse juger que sur photographie !) qui donne vie à Moira Loney, l’héroïne si adorable de la pièce. Moira est l’un des prénoms de Wendy, l’autre étant Angela – elle est en quelque sorte une anticipation de cette petite mère - et cela fait, très évidemment, référence au destin, aux Parques ou Moires bien connues. Je vous renvoie à mon site en construction pour glaner photos et détails. Je devrais dès cette semaine me remettre à faire des mises à jour.
Petit extrait de cette pièce qui fera partie du Volume Barrie à paraître en 2008. Il s'agit d'un fragment de l'acte I. Pardon pour la mise en page, qui n’est pas conforme aux us et coutumes de l’Imprimerie quant à la présentation d’une pièce, mais les « copier-coller » dans Blogger sont décidément trop capricieux et je n’ai pas le courage de reproduire les italiques et autres académismes requis.
Monsieur Reilly (à lui-même). Étrange, mais c’est un bon présage.
oira. Quoi, grand-père ?
Monsieur Reilly. Que celui-ci vienne précisément cette nuit-là entre toutes les nuits !
Moira. Parce que c’est mon anniversaire !
Monsieur Reilly. Oh, ton anniversaire, mon enfant !
Moira. Oui ! Tu ne te souviens pas ? J’ai douze ans (1), aujourd’hui ! (Elle se relève.) Nous sommes si bien amusés ! Regarde !
Elle prend sur la table une coiffe en papier qui provient d’un cracker et le met sur sa tête, où il demeure en place.
N’as-tu pas envie de m’embrasser, grand-père, pour mon anniversaire ?
Monsieur Reilly. Oui, mon enfant !
Elle est contente. Elle court à lui gaiement et lui tend son visage. Mais déjà il l’a oubliée, replongé au plus profond de ses pensées. Elle est si déçue qu’elle pleure un peu mais courageusement combat ses tristes émotions.
Moira (elle est assise, elle coud et irradie). Vas-tu écrire ce soir, grand-père ?
Monsieur Reilly. Non, Moira. Je ne vais plus jamais écrire.
Moira. Ne plus jamais écrire ? Pourquoi ? Je ne peux me souvenir d’une nuit où tu n’aurais pas écrit !
Monsieur Reilly. Ta mère avait coutume de me dire cela aussi, ma chère enfant. Souvent, souvent, elle le disait. Je me rappelle aussi d’une autre jeune femme, qui s’asseyait près du feu (1), et regardait le livre grossir*. Il s’agissait de ta grand-mère, Moira… Une épouse, un enfant, un petit-enfant !
Il se lève.
Moira !
Il détache la clef de la chaîne qu’il porte autour du cou.
Apporte-moi le livre !
Moira prend la clef et se dirige vers le coffre qu’elle ouvre. Monsieur Reilly atteint la table de travail, la débarrasse pour y recevoir les livres, et met ses lunettes. Il déplace le panier à ouvrage à l’extrême bout. Le livre est constitué de trois tomes impressionnants. Elle apporte les Volumes 1 et 2, qui sont si lourds que ses bras ont du mal à les porter. Quand Monsieur Reilly prend les livres, elle soulève le panier de table et le met par terre. Il prend les deux tomes et les place l’un à côté de l’autre. Il s’assoit et jubile à leur vue. Il ouvre le Volume 2. Il est en train d’en lire des passages quand Moira apporte le Volume 3, qui contient un morceau de papier buvard. Il ferme le Volume 2, place le Volume 3 dessus, pour finalement le laisser ouvert à la page blanche, où se trouve le buvard.
Moira (pathétique). Combien tu les aimes, grand-père ! Tu n’oublierais pas de les embrasser !
Monsieur Reilly. Mon livre ! Moira, ce livre, c’est moi – et non pas cette charpente affaissée qui est déjà presque complètement rongée. Je me suis fondu dedans. Dans ce livre, je demeurerai toujours jeune et vigoureux à travers les âges.
Il appuie sa tête sur le livre, se lève et désigne la commode où est posé un porte-plume. Moira, le porte-plume !
Moira. Mais je croyais que tu ne devais plus écrire… ?
Elle prend l’écritoire sur la commode avec le porte-plume qui repose dessus et dépose l’ensemble sur la table, à côté des livres.
Monsieur Reilly (Il laisse sa chaise à Moira.). Il n’y a qu’un mot à écrire. Je pensais autrefois que ma femme l’écrirait, puis j’ai pensé ensuite que ce serait ta mère, mais c’est toi qui vas l’écrire, mon enfant.
Il installe Moira sur sa chaise, puis il prend le porte-plume et le trempe dans l’encrier, le donne à Moira et lui désigne le livre.
Ecris ici le mot « Fin ».
Moira. « Fin », grand-père ?
Monsieur Reilly. Le livre est terminé. Ecris « Fin » !
Elle écrit. Il se tient dans son dos et la regarde faire.
Fin ! Fin !
Il éponge la page avec le buvard, le regarde, le referme, le pose sur le Volume 2, enlève ses lunettes, les met sur le Volume 3, quitte la table et va s’asseoir sur une chaise.
Monsieur Reilly. C’est ma fin !
Moira (qui va à lui). Mon cher grand-père ! Mon cher grand-père !
Monsieur Reilly. Je suis un petit peu agité, Lucy.
Moira. Je suis Moira, mon petit grand-père. Lucy, c’était maman.
Monsieur Reilly. J’oublie quelquefois que tu es la petite Moira qui n’a jamais eu un mot plus haut que l’autre à l’encontre du livre. Elles étaient fatiguées de ce livre. Parce que j’en expérimentais les conclusions sur elles. Elles n’aimaient pas cela. Les femmes sont étranges.
Moira (qui se rapproche de lui). Mais tu disais que je devrais lire ce livre quand le temps serait venu !
Monsieur Reilly. Le temps est venu !
Il prend le Volume 1 sur la table et il lui tend.
Tu vas le lire, Moira, et je vais m’asseoir pour te regarder. Ensuite, lorsque je serai parti, tu resteras assise à le lire. J’ai mis de l’argent de côté pour toi, mon enfant, depuis six ans. Jusqu’à tes dix-huit ans, tu n’auras rien d’autre à faire, sinon lire ce livre.
Moira. Oh, grand-père ! Comme je vais l’aimer !
Monsieur Reilly. Ensuite, tu iras chez les grands de ce monde et tu en convertiras certains.
Moira. Moi ?
Elle recule un peu.
Monsieur Reilly. Toi ! Moira !
Moira (effrayée). Mais tu viendras avec moi ?
Monsieur Reilly. Je serai toujours avec toi, car ce livre c’est moi. Tu dois m’emmener avec toi partout où tu te rendras, mais seuls tes yeux doivent me regarder. Personne, pas même ceux que tu soigneras, ne devra savoir la nature du remède. Cela les surprendrait dangereusement. Ces nobles personnages doivent être sauvés discrètement...
Moira. Mais n’est-ce pas les tromper, grand-père ?
Monsieur Reilly. C’est pour leur plus grand bien.
Moira. Alors, je ne serai plus digne de confiance ? Je ne peux pas faire cela ! Je ne le peux !
Monsieur Reilly (féroce). Tu refuses ?
Il se lève.
Dans ce cas tout le travail de mon existence est réduit à néant et je me jette dans le feu.
Il se dirige vers le foyer de la cheminée et menace de jeter le livre dans les flammes.
Moira (elle va à lui, horrifiée). Non ! Non ! Grand-père ! Je le ferai ! Oui, je le ferai !
Elle l’empêche de le lancer en posant sa main sur son bras.
Monsieur Reilly (avec émotion). Mon enfant… Je suis quelque peu désolé pour toi, car je ne peux rien sinon constater dans quel domaine (il regarde les lits où sont couchés les bébés) ton bonheur le plus grand aurait pu s’épanouir. Mais nous faisons cela pour le bien de ces chers Saxons, pour l’Angleterre, Moira, de la part des Irlandais reconnaissants.
Moira. Je ne les aime plus autant qu’auparavant…
Monsieur Reilly. Pour sauver celui qui se tenait ici même tout à l’heure.
Moira. Oh ! Comme j’aimerais le sauver !
Monsieur Reilly. Le moi doit être sacrifié. Toutes les aspirations personnelles doivent prendre le chemin du devoir.
Moira (fébrile). Oui ! Oui !
Monsieur Reilly (désignant les lits). Tous ceux-ci doivent partir.
Moira. Les enfants ! Grand-père ! Oh, cela me tuerait !
Monsieur Reilly. Rien ne doit interférer avec le livre.
Moira. Et je n’aurai plus rien** à materner ?
Monsieur Reilly. Ton ardent désir aurait fait de toi une femme ordinaire. Mais quelle femme extraordinaire tu vas devenir en y renonçant ! (2) Assieds-toi, Moira !
Moira s’assoit.
Assieds-toi près du feu et commence à étudier. Mes vieux yeux ont faim de voir la personne que tu seras dans six ans (3).
Il porte une lampe et la tient à côté de Moira, afin de lire par-dessus son épaule. Elle est assise, l’air dubitatif, avec le Volume 1. Il se tient debout, la lampe toujours à la main, il la regarde. Il triomphe.
Cela s’appelle… Mon enfant, lis le titre.
---------
Traduction C.-A. F. aka Holly G.
Ne pas reproduire sans mon consentement, comme pour chacune des pages de ce JIACO. Précision visiblement utile pour certains êtres sans vergogne, pour des malotrus et autres parasites ! Autant je partage avec grande joie mon travail, sans aucune arrière-pensée, autant je ne supporte pas que l’on essaie de voler des idées et des fragments issus de mon labeur. Je ne suis pas flattée par le plagiat.
(1) Les lecteurs de Barrie ne seront pas étonnés par cet âge…
(2) Anticipation d’Alice-sit-by-the fire (1905)
(3) La même idée, bien qu’inversée, se trouve dans Le petit oiseau blanc.
(4) Barrie use toujours, à partir d’un point ancré dans le présent, de distorsions temporelles dans ses écrits.
* comme un ventre de femme enceinte...
** "rien" et non pas "personne", le choix de ce mot n'est pas anodin, bien évidemment...
*****
P.S. : Dans un de ses romans, Richard Matheson prend pour héroïne, sans la nommer, Maude Adams, l’une des actrices qui fut Peter Pan. Il parle d’ailleurs de son interprétation dans les pièces de Barrie – elle a joué notamment dans Le petit ministre (le rôle de Babbie)
- et de sa vie. Je voulais rapporter cette anecdote depuis fort longtemps et j’oublie à chaque fois. Je répare donc ce jour ma négligence.
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- Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
- Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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