mardi 7 mars 2006

" "Te casse pas la tête. La guerre , la paix, c'est égal.

- C'est égal ? dit Jacques, étonné. Va donc dire ça aux millions d'hommes qui se préparent à se faire tuer.

- Eh bien, quoi ? dit Mathieu avec bonhomie. Ils portaient leur mort en eux depuis leur naissance. Et quand on les aura massacrés jusqu'au dernier, l'humanité sera toujours aussi pleine qu'auparavant : sans une lacune, sans un manquant.

Moins douze à quinze millions d'hommes, dit Jacques.

Ce n'est pas une question de nombre, dit Mathieu. Elle n'est plaine que d'elle-même, personne en lui manque et elle n'attend personne. Elle continuera à n'aller nulle part et les mêmes hommes se poseront les mêmes questions et rateront les mêmes vies."

Jacques le regardait en souriant, pour montrer qu'il n'était pas dupe :

"Et où veux-tu en venir ?

Eh bien, justement, à rien", dit Mathieu. "

Comme précédemment, la vie humaine est présentée dans ce dialogue comme quelque chose qui n'a pas de valeur en elle-même, comme un phénomène ordinaire, banal, un léger soubresaut du cours de la nature qui englobe toute forme de vie : les hommes, les chiens, les mouches et la mauvaise herbe. C'est l'aboutissement au néant, d'où n'est peut-être jamais réellement sorti l'homme. De cette conception de l'individu humain, de son existence est nécessairement corrélative une certaine vision de la liberté humaine, qui n'est pas sans rappeler celle mise en scène par André Gide, dans Les Caves du Vatican :

"La liberté au second degré ; la liberté contestant la liberté. A dix heure moins trois il décida de jouer son départ à pile ou face. (…) il prit la pièce de quarante sous, pile je pars ; il la lança en l'air, pile, je pars ! pile, je pars. Elle retomba pile. Eh bien, je pars ! dit-il à son image. Non parce que je hais la guerre, non parce que je hais ma famille, non pas même parce que j'ai décidé de partir : par pur hasard, parce qu'une pièce a roulé d'un côté plutôt que de l'autre. Admirable, pensa-t-il ; je suis à l'extrême pointe de la liberté."

Drôle de moyen de prouver sa liberté en la niant, en refusant d'en faire usage, en la subordonnant au hasard ! Philippe, adolescent révolté du Sursis, qui a pour dessein de devenir "un martyr de la paix", n'assume pas sa liberté de choix, ne veut pas être responsable et c'est ainsi, qu'en se détachant en apparence de tout déterminisme, en préservant sa liberté de toute décision libre (et donc douteuse puisque peut être soumise à des déterminismes invisibles), il n'a que l'illusion d'un acte gratuit. L'acte gratuit n'existe pas, de même peut-être le hasard n'est -il qu'une causalité sont nous n'apercevons pas la chaîne. Un acte gratuit serait un acte qui n'aurait pas de raison, or un tel acte n'est jamais possible pour nous, même si nous n'apercevons pas toujours clairement les raisons qui nous guident, même si nous nous les dissimulons soigneusement. Au fond, ceci constitue une affirmation très spinoziste. Philippe fait preuve de mauvaise foi. C'est encore le problème de la coïncidence entre mon existence et mon essence.

De même, comme nous l'avons vu plus haut, Sartre chosifie la mort, l'individu qui refuse sa liberté, l'homme de mauvaise fois chosifie tous ses actes, tous ses sentiments, comme si ceux-ci étaient des parcelles de lui-même qu'il détachait, comme des peaux mortes qui se décollent. Le personnage sartrien qui se découvre existant a la tentation du sédiment :

" Une chose opaque, passive, une présence impénétrable. Mon projet.

Son projet de boire, qui s'était déposé par plaques ternes sur la transparence du verre, son projet de fumer, son projet d'écrire, l'homme avait accroché ses projets partout. "

"Un nouveau monde était en train de naître : le monde austère et pratique des ustensiles. (…) Une église de village [Sartre évoque ici l'église de Saint-Germain-des-Prés]. Elle était neuve, elle était belle ; elle ne servait à rien [puisque "Dieu n'existe pas"]. Un vent léger se leva ; une auto passa, tous feux éteints, puis un cycliste, puis deux camions qui firent trembler le sol. L'image de pierre se troubla un instant, puis le vent tomba, le silence se fit et elle se reforma, blanche, inutile, inhumaine, dressant au milieu de tous ces outils verticaux, au bord de la route de l'Est, l'avenir impassible et nu du rocher. Eternelle. Il suffirait d'un tout petit point noir au ciel pour la faire éclater en poudre et cependant elle était éternelle. Un homme tout seul, oublié, mangé par l'ombre en face de cette éternité périssable. Il frissonna et pensa : moi aussi, je suis éternel.

Cela s'était fait sans douleur. Il y avait eu un homme tendre et timoré qui aimait Paris et qui s'y promenait. L'homme était mort. (…) Cet homme s'était taillé un avenir à sa mesure, culotté, boucané, résigné, surchargé de signes, de rendez-vous, de projets. Un petit avenir historique et mortel : la guerre était tombée dessus de tous son poids et l'avait écrasé. Pourtant, jusqu'à cette minute, il restait encore quelque chose qui pouvait s'appeler Mathieu, quelque chose à quoi il se cramponnait de toutes ses forces. Il n'aurait pas pu dire ce que c'était. Peut-être quelque habitude très ancienne, peut-être une certaine manière de choisir ses pensées à son image, de se choisir au jour le jour à l'image de ses pensées, de choisir ses aliments, ses habits, les arbres et les maisons qu'il voyait. Il ouvrit les mains et lâcha prise ; cela se passait très loin au fond de lui, dans une région où les mots n'ont plus de sens. Il lâcha prise, il ne resta plus qu'un regard. Un regard tout neuf, sans passion, une simple transparence. "J'ai perdu mon âme", pensa-t-il avec joie. Une femme traversa cette transparence. Elle se hâtait, ses talons clapotaient sur le trottoir. Elle glissa dans le regard immobile, soucieuse, mortelle, dévorée de mille projets menus, elle passa la main sur son front, tout en marchant, pour rejeter une mèche en arrière. J'étais comme elle ; une ruche de projets. Sa vie est ma vie ; sous ce regard, sous le ciel indifférent, toutes les vies s'équivalaient. (…) L'église peut crouler, je peux choir dans un trou d'obus, retomber dans ma vie : rien ne peut m'ôter ce moment éternel. Rien : il y aurait eu, pour toujours, cet éclair sec, enflammant des pierres sous le ciel noir ; l'absolu, sans cause, sans raison, sans but, sans autre passé, sans autre avenir que la permanence, gratuit, fortuit, magnifique. "je suis libre", se dit-il soudain. Et sa joie se mua sur-le-champ en une écrasante angoisse."

Tous les thèmes de l'existentialisme sartrien sont présents dans ce passage : l'angoisse d'être, la liberté, la facticité, le refus de l'essence, la liberté, l'éternité, la mauvaise foi, le regard … Il y a, dans la philosophie sartrienne, deux mondes qui s'opposent et, cependant, se construisent en s'appuyant l'un sur l'autre : il s'agit, d'une part, du monde de la liberté, de l'être agissant, de l'éternité, de la conscience de soi et, d'autre part, le monde de l'ustensilité ou de la facticité, de l'essence-sédimentation, du temps et de la difficulté de coïncider avec soi-même (c'est-à-dire de la mauvaise foi). Le monde des ustensiles est le monde des êtres perçus comme des moyens, sédimentés dans leur utilité, dans leurs actes, dans leur ponctualité, tandis que le monde de la liberté est celui des êtres qui sont, indépendamment de leurs actes ou de leur fonction dans un monde condamné à la disparition, qui existent au-delà de leur essence immédiatement accessible au regard des autres. C'est pour cette raison que ces derniers sont éternels, car ils vivent dans le présent véritable, dans une conscience infragmentable d'eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils ne se réfèrent ni à un passé (qui les solidifierait, les fossiliserait dans des actes ou des sentiments susceptibles de les définir en tant qu'essence : "honnête", "menteur", nymphomane", "tricheur", etc.) ni dans un hypothétique futur (où ils immobiliseraient des parties d'eux-mêmes dans des projets, nécessairement réducteurs de leur existence, nécessairement parcellaires). L'éternité s'oppose au temps, à l'histoire. Cette conscience de l'éternité est celle d'un présent vécu qui ne peut être périmé par le temps et transformé en passé, une conscience qui exprime un être qui adhère à lui-même, sans s'enfuir par la pensée dans le futur. Le présent vécu de cette manière est éternel, il est indestructible, il ne peut être "dépassé" car il est expression de l'être véritable qui ne se solidifie pas. C'est dans ce sens précis que Jankélévitch disait, selon certains de ses anciens élèves, en se frappant la poitrine : "Voici une vérité éternelle qui va mourir". Rien ne peut faire que je n'ai pas été ; cette éternité ne concerne que mon être, pas mon essence, c'est-à-dire l'ensemble de mes actes décidus.

La guerre a, en quelque sorte, permis un arrêt du temps, rendant insignifiantes toute idée de passé et, plus encore, de futur ; elle restitue aux êtres le sens du présent, en leur ôtant la certitude du futur et l'idée du projet, puisque seul importe le maintenant qui peut se prolonger mais qui demeure, malgré tout, comme par magie, indéfiniment du présent. Expliquons-nous. Si Sartre a intitulé son roman Le sursis, c'est bien pour signifier que ce présent qui s'éternise, dans l'attente de la déclaration de guerre, paradoxalement, ne durera pas, qu'il n'est qu'un contretemps, un délai, un retard, une parenthèse ; il permet la remise d'un événement à un autre temps. En un mot, le sursis donne naissance à un temps sans temporalité, à une durée indépendante du reste du temps, sans contact avec l'essence même du temps, qui est fuite et succession d'instants ou d’événements : le sursis est un temps amorphe, immobile, une contradiction dans les termes. En réalité, le sursis n'est pas de l'essence du temps ordinaire, il est d'une autre nature : il tutoie l'éternité, puisqu'il semble n'exister que pour lui-même, sans autre raison, indépendamment de toute série causale. Bien sûr, ceci n'est qu'une illusion causée par la présence d'un danger que perçoit la conscience du sujet. Un danger qui rend précieux le présent et vain tout autre temps. La conscience du temps n'est plus diachronique mais synchronique, non plus horizontale, mais verticale. Le sursis ronge le temps, alors que d'ordinaire, c'est le temps qui dévore les êtres et les choses. L'on peut définir également le sursis par un moment que s'octroie l'être sur son essence, la liberté sur la facticité, l'éternité sur la temporalité.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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