jeudi 20 avril 2006

Léo écrivait sa lettre annuelle, lorsqu’un bruit, la chute d’une larme ou de quelque autre chose qui pouvait lui donner une impression comparable, vint le déranger dans sa réflexion. Une grosse goutte de sang était tombée du plafond, dans un fracas d’insecte écrasé, et s’était aplatie sur son bureau. Elle fit une tache sur le papier et se mélangea à l’encre qui n’était pas encore tout à fait sèche. Il s’étonna à peine et prit un buvard pour absorber le liquide, qui vira d’un beau rouge brillant à une teinte moins exagérée, mais qui menaçait de diluer son texte dans un incarnat finalement de mauvais goût ou du pire des augures. Une sorte de papillon rosâtre s’étalait maintenant au milieu des lettres qu’il avait tracées à grand-peine et le narguait ; il se demanda si son âme ressemblait à ce lépidoptère. On eût dit une figure mystérieuse, une forme du genre de celles qui étaient connues autrefois comme des composantes du test de Rorschach.
Bien sûr, Léo ne savait rien de ces choses. Il était trop fou et trop jeune pour connaître ce genre d’examen de la conscience. Il se contentait d’avoir une âme provisoire, à défaut de conscience. Il approcha la feuille de ses yeux, déjà tristement rehaussés d’une paire de lunettes, et décida que la tache ne déparait pas trop sa page d’écriture, pas assez en tout cas pour le convaincre de la réécrire. Il se remit à sa tâche avec le peu de bonne volonté qui lui restait. Mais, soudain, il se sentit aussi sec à l’intérieur que de l’amadou. Instantanément la panique le saisit à la gorge comme un chien enragé. Il sortit sa langue de sa bouche pour la passer sur ses lèvres, elles-mêmes tout aussi flétries que son gosier et son être. Le sang l’avait éclaboussé à cette endroit. S’il avait pu se résoudre plutôt facilement à trouver une réponse à la première et à la deuxième question, la troisième le prenait au dépourvu, bien qu’elle ne constituât en rien une surprise pour lui, puisque l’interrogatoire ne variait jamais dans sa forme d’une année sur l’autre. Qu’avait-il déjà répondu l’an passé, et les autres fois ? Il ne se souvenait plus.

*
Je suis la goutte de sang. Je suis le papillon. Je suis différent.
*
Les ogres ne mentent pas. D’aucuns pourraient penser que réside en ce manque de disposition en l’art du travestissement leur faiblesse. Je pense, pour ma part, que c’est leur unique force, et leur supériorité sur vous. En général, les gens mentent pour des tas de raisons, et c’est une des expériences les plus banales et universelles que de contrefaire êtres et événements du bout de la langue. Cet art du travestissement a la force et le sérieux de la magie la plus puissante souvent mise en scène dans les contes de fées. Le principal motif du mensonge, vous l’avouerez, est la peur. Nul besoin de redouter de grandes choses pour mentir ; un simple inconfort conduit de lui-même à cette extrémité facile. Il suffit d’être frivole. Personne n’apprend à mentir. C’est la preuve que nous voici en présence d’une disposition innée chez l’être humain. Seulement chez l’être humain, notez cette restriction. Aucune autre créature dans l’univers ne sait mentir, pour ce que je sais de l’univers en tout cas. Parce qu’elles n’en ont pas besoin, pardi ! Peu de vérités en ce monde et beaucoup de mensonges. Mais il y a toujours une part de vérité, là où on s’y attend le moins : dans les plaisanteries et les histoires que l’on narre aux enfants notamment, dans tous ces mensonges que l’on ne prend pas au sérieux et que l’on prononce pour jouer à se faire peur avec des fausses peurs, afin de dissimuler les objets véritables des peurs sans remèdes : la vérité et la mort. Pour subir les deux sans tiquer, il faut être monstre.
Les ogres n’existent pas, sinon dans l’espace restreint de l’imagination des enfants et des grandes personnes qui écrivent des récits avec des ogres. Considération d’homme mûr et sage. Applaudissez ! Ce qui revient à dire que, si je vous affirme en être un d’ogre, vous penserez que je suis fou ou bien que je me moque de vous. Libres à vous de me croire cinoque, cinglé, agité du bocal ou sous l’emprise de substances chimiques. Je me dois malgré mes préventions à l’encontre de votre ouverture d’esprit de vous confesser ce qui va suivre. Je ne suis en rien obligé de faire ni de dire, penserez-vous. Vous avez tort. En effet, je suis incapable de mentir, n’étant pas humain, et celer la vérité est un mensonge par omission (le plus odieux de tous). J’ai essayé de parler mais on m’a enfermé. Alors, j’ai cru pouvoir apprendre l’art du mensonge dans cet hôpital psychiatrique où je suis enfermé depuis cinq mois et quatre jours. Mais j’ai lamentablement échoué et j’en suis réduit à demeurer en ce lieu, une chambre, ou plutôt une boîte non hermétique dotée d’un couvercle, tant que je ne serais pas capable de leur pondre un joli petit mensonge qui les rassurera sur mon état psychique. Cercle vicieux impossible à briser. Si je ne mens pas, en faisant croire aux médecins, que je suis tout ce qu’il y a de plus humain, je vais finir mes jours ici. Or, je ne peux mentir, puisque je ne suis pas humain, et que je suis inapte à tout ce qui n’est pas du registre du langage au premier degré. La logique est également une forme de magie qu’ont inventée les hommes pour tenir à l’écart leur peur. Elle est même plus efficace que le mensonge. Que peut-on trouver à redire au principe du tiers exclu ou du principe de contradiction, hein ? J’ai bien songé à adopter une conduite, faite de réserve polie et de silence. Mais, là encore, le démon de la vérité s’est emparé de moi, et je n’ai pu rester impassible lorsque le psychiatre m’a demandé si je me payais sa tête.
Le psychiatre qui s’occupe de mon cas m’a préconisé l’écriture, car j’avais des dispositions, selon lui à m’épancher – d’où la goutte de sang qui a crevé le couvercle de la chambre. Je crois plutôt qu’il s’est lassé de mon silence et de mes absences. Je sens qu’il m’a déjà classé dans les paranoïaques incurables, dans la boîte où il épingle les divers psychopathes qui tombent entre ses mains. Je suis impardonnable de n’avoir pas commencé par le début. Tout est de ma faute. Les ogres sont dans l’esprit du commun des êtres monstrueux et cruels, amateurs de chairs enfantines, genre petit Poucet. Or, c’est totalement faux ! Perrault était un menteur, comme chacun d’entre vous. Je ne suis ni plus cruel ni plus monstrueux que vous. Certes, j’aime beaucoup les enfants, mais vous aussi, si je ne m’abuse… ? Quel crime est-ce là ? Je n’en ai pas moi-même et il me semble normal de prendre soin de ceux des autres.

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